LA SEIZIEME ANNEE
Augustin se trouvait alors à un âge critique. La candeur naïve de l'enfance a disparu, la jeunesse n'est pas encore venue avec ses aspirations généreuses ; l'âme est en proie aux instincts égoïstes de l'orgueil naissant et de la sensualité.
Le danger allait être avivé par les mauvaises suggestions de l'oisiveté. Pouvait-on décemment occuper aux travaux des champs celui qu'on destinait à l'éloquence ? Les Confes.'sions parlent avec une amère tristesse de cette seizième année, sexto illo et decimo anno.
La passicm du jeu le reprenait tout entier. Adieu les lit'res, adieu Virgile lui-même avec ses héros et ses légendes. Il s'agit maintenant d'être le premier parmi ces « chats sauvages )> qu'il groupe autour de lui, dût-il faire \iolence à la douceur de son tempérament < t de son caractère. Le temps se passait à s'amuser, à rire ensemble, à combiner des farces et a les exécuter. Lune d'entre elles est restée fameuse à cause de la page fine et profonde qui l'analyse.
On avait joué sur la place publique jusque bien avant dans la nuit. Il convenait de couronner cette belle journée par un exploit exceptionnel. C'est Augustin, semble -t-il, qui trouva l'idée géniale. Près de la vigne de ses parents, il y avait un poirier chargé de fruits. Quel plaisir d'aller le saccager, tandis que tout le monde dormirait, sur le coup de minuit !
D'où lui vint cette tentation ? Ce ne fut certes pas l'envie de manger des poires qui le poussait. Il en possédait en abondance et de beaucoup meil-
l'ame de saint augusti.v 3
Icures dans le verger de son père. « Si j'en goûtai quelques-uneS; dit-il, c'est parce que le péché les assaisonnait. » Eternel attrait du fruit défendu, dont parle le poète, et que tous les hommes connaissent : « Nous convoitons toujours ce qu'on nous défend, nous désirons ce qu'on nous refuse. Le malade soupire après l'eau qui lui est interdite. » (i)
L'orgueil, cette plante qui germe si tôt dans le cœur humain, n'était pas absent de cette fredaine d'enfants. Dans le silence de la nuit, à l'abri de tous les regards, la petite bande jouissait d'une capiteuse indépendance. En secouant les branches de ce poirier, ils se donnaient 1' « illusion d'une ténébreuse toute-puissance ». Au fond de nos tentations, nous entendons uae voix secrète qui nous dit, comme le serpent de l'Eden : Et critis siciit dil. (2)
L'attrait du fruit défendu et Torgueil n'expliquent pas tout ; il s'y ajoute quelque chose de plus délicat : le plaisir de se trouver ensemble. Dans le bien comme dans le mal, nous voulons avoir des témoins, des compagnons de nos sentiments. On n'aime pas à rire tout seul. La plus mauvaise compagnie, comme la meilleure, a ses
(i) Conf., II, 12.
« Nitimur in velitum semper cupimiisquc negata.
Sic inlerdictis imminet œger aquis. »
Ovide, Amores, III, 4, 17-18.
(3) Conf., II, i3 ; cf. De Trinitale, XI, 8.