DÉMÉNAGEMENTS
Voilà le terme d'octobre passé. On va pouvoir souffler jusqu'en janvier. Si nous causions un peu déménagement?
Jamais on n'a tant déménagé que maintenant. La campagne déménage sur la ville, la ville sur la campagne, les plages et les monts. Personne ne reste en place.
Dans nos grands centres, la population est en proie au mouvement perpétuel.
Certains jours de terme, la migration est si forte qu'elle entrave la circulation. Tous
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les meubles des habitants semblent dans la rue.
Composez -vous au hasard un livre d'adresses de gens de toutes situations. Au bout de deux ou trois ans, si vous désirez le tenir au courant, il sera si plein de ratures et de surcharges qu'il faudra le recopier.
Le civil déménage moins que le militaire; le bourgeois moins que l'ouvrier. Le record du déménagement appartient aux fonctionnaires, et parmi eux la fréquence des déplacements semble être en raison de l'importance des fonctions. A travers les sommets hiérarchiques, comme sur les hautes cimes, soufflent des tempêtes, qui sont pour les grands personnages des menaces perpétuelles. Un facteur rural, un garde champêtre sont plus sûrs du lendemain qu'un préfet ou qu'un ministre.
Si nous sommes déménageurs, au sens propre du mot, nous le sommes encore plus, peut-être, au figuré. Ici je songe, non
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à notre humeur changeante, ou à cette agitation fiévreuse qui fait supposer parfois que tout le monde est fou, mentalité définie avec grâce par l'indulgent euphémisme : il déménage. Mais je pense plutôt aux profonds remaniements survenus dans notre demeure spirituelle. Les antiques refuges des âmes, les abris séculaires de la pensée humaine ont subi des modifications telles qu'on ne les reconnaît plus. En esprit surtout, il devient rare maintenant d'avoir une maison paternelle, de vivre et de mourir dans les idées et les croyances de ses devanciers. Plus rien n'est en place. L'homme a déménagé ses idées, ses mystères, ses dogmes, ses héros et même ses divinités. Il a chargé pêle-mêle son avoir de foi et d'espérance sur des véhicules provisoires, et il promène tout cela sous le grand ciel, anxieux de trouver une nouvelle patrie.
Jamais peut-être l'humanité n'a éprouvé d'une façon plus mélancolique la vérité de ces antiques paroles : « Nous sommes des
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pèlerins sur la terre! Nous n'avons point ici de cité permanente !»
Quand nous sera-t-il donné d'entrer dans une hôtellerie où l'on loge autrement qu'à la nuit, de dresser nos tentes, de bâtir la maison, de nous reposer enfin pour un temps durable dans une vraie patrie des âmes? Dieu seul le sait. Mais ce temps, peut-être, est moins éloigné que nous n'osons le supposer.
En attendant, voici, en fait de déménagement, ce que j'ai constaté de plus invraisemblable.
Sur un boulevard extérieur, je voyais se promener debout, balancé entre les quatre roues d'une voiture, un gros arbre pourvu de toutes ses branches. Sur l'arbre, il y avait un nid, et autour du nid voltigeait, en criant, un couple de petits oiseaux...
Ainsi le nid, symbole de paix et de sécurité, le nid, cette gracieuse image des cachettes inviolées, n'est pas à l'abri des déménageurs. On le transporte, avec l'arbre où il
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est suspendu, avec la terre elle-même où l'arbre a fixé ses racines.
N'est-ce pas le comble du déménagement?
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