‹ L'ame des chosesChapitre 23 sur 48 · POUR ÊTRE MIEUX IÔD · texte numérisé non relu

POUR ÊTRE MIEUX IÔD

ce qu'il faudrait se dire. On ne verrait pas, alors, des foules passionnées, nourries d'illusions, tourner sans cesse dans le même circuit, attirées par des promesses décevantes et s'imaginer que la terre va se transfigurer parce que les comédiens ont changé de costume.

Un seul changement tire à conséquence, celui qui porte sur notre homme intérieur. Personne n'en veut rien savoir. Et pourtant, c'est par là qu'il faudrait commencer «pour être vraiment mieux».

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C'est très grave. Il s'agit de l'existence de plusieurs familles... de moineaux.

A la campagne, on considère ces oiseaux comme des ennemis, parce qu'ils aiment à becqueter les épis mûrs. On oublie qu'au printemps ils se nourrissent de chenilles et de hannetons. En ville, point de moisson à décimer. Le moineau est l'ami de tout le monde. Pour ma part je lui sais gré d'être là et d'y rester même en hiver. Nous avons, il est vrai, des corneilles, des pigeons et une troupe de merles noirs

au bec jaune. Mais ce sont les hôtes des jardins publics, des vieilles tours ou de quelques recoins verdoyants. Il y en a pour les privilégiés seulement. Le moineau, lui, est universel. Il habite tous les quartiers, sans distinction. On le trouve dans les casernes, les lycées, les couvents, les prisons. Il chante sur la fenêtre du pauvre, égaie les préaux des écoles et saute dans le sable fin des parcs aristocratiques. Au Louvre, il niche dans la manche des grands hommes, ou le casque des guerriers; à Notre-Dame, dans la barbe des saints.

Il n'a ni morgue, ni préjugés, ni crainte vaine. L'ombre lui convient sans doute, puisqu'il demeure sous les ponts. Le soleil et la chaleur ne l'incommodent pas, car la paille de ses nids festonne la tour Eiffel. On lui reproche de s'installer sans scrupule chez les hirondelles après les ayoir expulsées à coups de bec. C'est vrai et déplorable. Il est à regretter que le moineau soit un peu brigand. Mais sans doute

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ce n'est là que le défaut de quelques individus. Il serait injuste d'en accuser toute l'espèce. N'y a-t-il pas des canailles et des braves gens partout, même parmi les rois de la création? Et je continue à aimer les moineaux, pour leur vaillance, leur humeur débrouillarde, leur optimisme communicatif.

Jugez si leur sort m'intéresse et si je peux rester indifférent à ce qui les menace. Or je vois venir des événements sinistres sans pouvoir en arrêter le cours ni prévenir les intéressés.

Là, contre ma maison, le malheur s'organise, la fatalité est en marche. Il reste, entre deux bâtiments élevés, un terrain disponible, occupé seulement par des hangars. A partir du premier étage, les pignons çà et là crevassés, offrent aux moineaux de commodes logis. Toute une république s'y est installée. De l'aurore au coucher du soleil, l'air vibre de cris joyeux. Les petits piaillent dans les trous, les vieux bataillent sur les toits. On ne cesse d'apporter de

partout des brins de paille, des plumes, des crins pour bâtir des nids ; des vivres pour apaiser la faim des nourrissons. Cela vit, prospère, et fournit une chaude image du bonheur d'exister !

Et dire que tout cela finira mal ! . . .

Mon voisin l'épicier a jeté bas les hangars et mis dans le terrain une équipe de terrassiers. Une grande maison doit s'élever là, à la hauteur des deux voisines. Les pioches font fureur, les tombereaux s'emplissent à vue d'ceil, les chevaux s'efforcent, et les charretiers jurent en claquant du fouet. Bientôt la cave sera creusée. Puis viendront les maçons. Les murs sortiront de terre, grandiront, monteront. Et mes moineaux, alors, que deviendront-ils? que deviendront leurs petits sans plumes, sans ailes? Les pierres et le mortier recouvriront les trous. Emmurés tout vivants, des légions de pauvres petits oiseaux périront d'asphyxie ou de famine, et les vieux, après quelques cris de détresse poussés, quelques retours

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anxieux vers les nids supprimés, iront se disperser aux quatre coins de la ville...

Je vois venir ces choses. Et pendant que ce cauchemar m'obsède, les moineaux continuent à voltiger et à chanter. Rien ne semble les avertir. Que leur font les terrassiers couverts de boue fouillant le sol? les chevaux roués de coups, tout ce qui se passe là-bas au ras de terre? Ne sont-ils pas au soleil? sur les toits, dans la sérénité des hautes régions ? avec des ailes pour s'échapper ?

Ce contraste me fait mal. Cette insouciance et ce danger pressant, cette vie débordante, et là-bas l'inexorable fatalité qui s'approche pour l'écraser! Tout cela, de la cité des oiseaux me fait passer en esprit à celle des hommes. Je songe aux événements non prévus qui viennent là-bas, à ceux qui se préparent sous nos yeux et dont pourtant on ne s'aperçoit pas. Je songe à Cassandre, aux croyants que la clarté des pressentiments torture, sans qu'ils puissent

se faire écouter, à tout un lointain horizon chargé de sombres orages...

Mais peut-être ai-je vu trop en noir, surtout dans le cas présent? Si mon épicier n'est pas trop pressé, si l'entrepreneur flâne un peu, s'il survient du mauvais temps et que la bâtisse avance lentement, les ailes de mes pierrots auront le temps de pousser. Effarouchés par les cris des maçons et l'appareil étrange des échafaudages, ils s'empresseront d'émigrer, et leur insouciance aura eu raison contre mon souci... Je voudrais bien me tromper.

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