L'INFAME CAPITAL
Je considère l'accouplement de ces deux mots comme une sorte de mariage forcé- Depuis que ce mariage s'est produit, voilà un substantif affligé d'un qualificatif bien fâcheux. Il ne peut plus se montrer en public sans être accompagné de son crampon. Comme l'ombre suit le corps, l'ordonnance le colonel , « infâme » suit le « capital ».
Le capital a beau se montrer généreux, humain, juste, noble, ces adjectifs-là ne sont pas pour lui : il est infâme, infâme il doit
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rester. Qu'il sorte à pied ou en voiture, qu'il soit en hausse ou en baisse, se fasse philanthrope, garde-malade, défenseur des petits ou les exploite sans vergogne, cela ne change rien à l'affaire. Car le capital est infâme par essence, comme le nègre est noir. Toutes les eaux de la terre et tous les savons ne sauraient blanchir un nègre. Et le capital a beau faire, il ne se débarrasse pas de sa tache originelle aux yeux de certaines gens. Lui pardonneraient-ils s'il consentait à mourir par pur dévouement. Non, je le crains. On inscrirait encore sur sa tombe : « Ci-gît l'infâme capital. » Voilà une injustice criante, une monumentale absurdité.
Le capital est un instrument. Tout dépend des mains qui le manient. Il n'est ni dangereux, ni malfaisant, ni oppresseur, ni corrupteur, par lui-même. Il n'est pas non plus, de nature, malpropre ou féroce. Certains millions sont aussi honnêtes que les petits sous. Ou bien serait-ce la grandeur du capital qui donnerait la mesure de son
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infamie? C'est comme si l'on voulait mesurer le naturel des chiens à leur taille et dire que les plus grands sont les plus méchants. Le Terre-Neuve et le Saint-Bernard sont de grosses bêtes, très-bien armées. Pourtant, ils ne font de mal à personne. L'un se jette à l'eau pour sauver une vie en danger; l'autre, par la nuit et les bourrasques, s'en va à la recherche des voyageurs perdus. De petits roquets, au contraire, pas plus gros que des lapins, se montrent souvent agressifs, rageurs, implacables. On dirait, les vilains petits aboyeurs, qu'ils ont du sang de tigre dans les veines. Ainsi peut-on posséder des millions avec un cœur fraternel, et de petits capitaux avec un instinct féroce.
N'écoutons les déclamations de personne.
Regardons vivre les gens, c'est bien plus sûr pour juger de leur valeur. Il est incontestable que bon nombre de riches ne méritent pas leur situation et en abusent scandaleusement. Entre leurs mains, le ca-
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pital est haïssable, porte de mauvais fruits, engendre la pourriture, ne sert qu'à faire grandir dans le monde la somme du mal.
Mais croyez- vous que si le pouvoir m'en était donné, je m'empresserais de confier leurs trésors à un syndicat composé de leurs envieux? Jamais delà vie. Après avoir tourné et retourné la question, je laisserais peut-être les choses en l'état, de crainte que le remède ne soit pire que le mal. La belle combinaison , pour réparer les méfaits d'un seul mauvais drôle, d'en appeler plusieurs autres !
Si cependant j'étais tenu de prendre une décision, je n'offrirais l'administration de ces biens mal employés à aucun de ceux qui l'auraient revendiquée.
Et surtout je me garderais de confier mon important dépôt à quelques braves gens, habiles à manier la charrue, à écrire de bons livres, à instruire la jeunesse, à former l'esprit public. J'aurais trop peur qu'ils ne s'entendent pas entre eux ; que
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leurs capacités ne soient pas à la hauteur de leur bonne volonté; que leur confiance ne soit surprise par d'habiles brasseurs d'affaires, pour employer un terme doux. Mais j'irais chercher chez lui, malgré lui, un de ces hommes riches connaissant leur métier; sachant faire manœuvrer leurs biens comme un capitaine ses troupes, avec ordre, précision, économie; mettant leur point d'honneur à n'être abusés par personne, à ne pas dépenser un sou mal à propos, et faisant tout cela, non par avarice, mais pour mieux servir le bien général. Ces hommes existent. J'en connais plusieurs. Ils pourraient se reposer, s'accorder toutes les satisfactions, se tailler danscette vie changeante un lot exceptionnel. Ils préfèrent prendre sur leurs épaules les fardeaux des autres ; se charger d'un tas d'affaires dont vous et moi ne voudrions pas; faire des corvées, user leurs jours dans des soins trop souvent récompensés par l'ingratitude. On ne saurait raisonnablement leur trouver aucun
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motif intéressé. Ils ne font le bien, ni pour arriver aux charges publiques ni pour recueillir des honneurs, ni même pour laisser un nom respectable à leurs enfants. Quelquesuns d'entre eux les ont perdus ou n'en ont jamais eu. Aux yeux d'un homme ordinaire, armé de son gros bon sens, ou guidé par ses calculs égoïstes, ils sont fous de se donner tant de mal. Eh bien ! c'est à de tels fous que je confierais les capitaux mal employés.
Us sont, eux aussi, infâmes. Mais leur infamie m'inspire plus de confiance que l'honnêteté de leurs détracteurs. De tels hommes n'ont pas leurs pareils, je crois. Je les honore par-dessus tout. L'homme cle condition moyenne ou inférieure ; le petit bourgeois le plus probe ou l'ouvrier le plus respectable, malgré les égards qu'ils méritent, ne peuvent jamais inspirer une aussi entière sécurité.
La richesse est une telle épreuve que personne ne peut savoir ce qu'ils y seraient devenus.
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Et si, me sentant lié par certaine parole de l'Evangile, je voulais « donner mon bien aux pauvres,» je choisirais encore les mêmes intermédiaires ; sûr qu'en leurs mains, les intérêts des pauvres seraient mieux à l'abri qu'aux mains elles-mêmes des pauvres.
Pour irriguer une vaste contrée de plaines et de prairies, rien ne vaut une haute région de source?, de glaciers, de neiges. La nature a ses capitaux ; je ne pense pas que la société humaine puisse jamais s'en passer. Ne souhaitons pas leur destruction, ou leur endettement à l'infini.
Croyez-vous que les champs de l'Europe seraient plus fertiles si, au lieu des énormes provisions amassées dans les Alpes et les Pyrénées, chaque petite butte avait sa calotte de glace, et chaque colline son toupet de neiges éternelles ?
Sans penser à mal, vous allez votre chemin, lorsque quelqu'un vous glisse dans la main un petit ticket semblable à un billet de chemin de fer. Sur ce carré de carton vous lisez : Argent de suite ! avec une adresse.
Tout près de là, en effet, une boutique est installée. A la devanture s'étalent des titres, des billets de banque de diverses nations, des pièces d'or et d'argent semées comme à profusion. C'est dans cette boutique que le petit carton prétend vous faire
entrer, si vous avez des embarras d'argent... et des espérances. On vous achètera votre espérance pour de la réalité, votre argent futur contre argent comptant. L'opération faite, il se trouve que vous aurez vendu votre blé en herbe. Afin de vous tirer d'un embarras actuel, vous en aurez créé de pires dans l'avenir; pour combler un fossé, vous aurez ouvert un abîme. Mais quelqu'un sera content, c'est le tenant de la boutique. Besogneux, maigre, gêné, vous aurez, bien pressé entre ses mains, fourni avec d'autres pauvres hères comme vous, de quoi engraisser cet honnête industriel. On pourrait en lire, des histoires, entre les lignes de ce petit carton î Sombres histoires se ramenant à certains éléments toujours semblables, drames monotones où agissent sans cesse les mêmes acteurs. Ce billet, c'est le nœud coulant présenté comme corde de salut à celui qui se noie ; c'est, au fugitif cherchant un asile, la caverne de brigands offerte en guise d'abri. Un homme
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à l'eau voit une corde et s'en empare ; un être en détresse derrière lequel des ennemis s'acharnent aperçoit une porte ouverte et s'y précipite. A-t-il le temps de réfléchir s'il gagnera au change?
Si vous n'avez pas d'espérances à offrir en marchandage, l'entrée du petit bureau ne vous présente aucun danger. Vous n'y succomberez pas à la tentation de faire de mauvaises dettes, et pour cause !
On vous accueille bien à l'entrée, il est vrai. Vous profitez des frais faits à l'intention des clients exploitables. Vous recueillez un sourire, comme le moineau ramasse quelques-unes des graines semées autour du lacet où des perdreaux et des ramiers sont attendus. Mais combien la figure qui vous est présentée change aux premières constatations ! Pas de portefeuille, pas le moindre papier de valeur, ni assurance sur la vie, ni titres, ni effets, ni même une reconnaissance du Mont-de-Piété ! Et vous avez eu l'audace de franchir ce seuil !
Pourquoi ? pour avoir de Y argent de suite ? Garanti par quoi ? Par votre honnête figure ? La bonne plaisanterie !
Le furet, trouvant un œuf de porcelaine, ne fronce pas ses moustaches d'une façon plus dédaigneuse que le monsieur du bureau ne plisse sa lèvre désappointée. — Une attrape alors! une imposture! Vous êtes entré là pour lui poser un lapin. Votre affaire est vite réglée, et la porte qui se referme sur vous, brusquement, dit des choses se passant de commentaires.
Hâtez- vous alors de jeter le petit carton avec sa fallacieuse promesse : Argent de suite. Bientôt, sans cela, une voix vous soufflera à l'oreille : « T'imaginais-tu par hasard entrer dans un poste de secours pour sinistrés. Quel enfantillage. Mais ne te décourage pas! Argent de suite! cela existe peut-être pour toi aussi, mais ailleurs. Qui cherche trouve. Tu n'as pas de papiers à offrir en échange ; mais n'as-tu rien à vendre ? Un peu d'honneur, de
conscience, de vérité ? Si tu vendais la réputation de ton prochain? On t'a confié un secret, si tu le portais au marché? Tu as une plume, si tu en trafiquais? Tu es jeune, belle, cela vaut une reconnaissance du Mont-de-Piété, une obligation de chemin de fer, ou l'espérance d'un héritage. Bats monnaie avec ta beauté, mets ta jeunesse en loterie, et le petit carton n'aura pas eu tort de te dire : Argent de suite !
« Si tu n'as rien à vendre, en aucune façon, cherche autre chose. Sois débrouillard. Ne te laisse pas manquer de fonds pour cela. Va aux sources. Explore le chemin des tiroirs; apprends la topographie des coffres= forts! Tu as besoin d'argent de suite. Il y en a. Franchis la distance qui t'en sépare. Prends, et ne te laisse pas prendre. Le gagner par le travail est une duperie. C'est trop long, trop dur, trop peu rémunérateur, indigne d'un homme affranchi. Laisse aux esprits bornés, esclaves de cette vieillerie le devoir; laisse-leur ce moyen décidément
usé de se procurer de l'argent par de la peine. Hardiment, libère-toi des préjugés vulgaires ! Le terme de voleur est un sot épouvantail que les malins ont inventé pour effrayer les naïfs. Pour toi, ne sois pas une poule mouillée. Guette l'occasion, sache la provoquer, si elle tarde, et quand elle se montrera, saute dessus! Voila la loi et les prophètes!.. »
Epouvanté de semblables suggestions, vous vous demandez : Qui donc me l'a donné, ce maudit ticket? Vous le flairez, pour vous rendre compte s'il ne s'en échappe pas une odeur de soufre? Non, il sent seulement l'encre d'imprimerie, acre et pénétrante. Et le pauvre homme qui vous l'a tendu d'où sort-il? Vous repassez près de lui et l'examinez avec une méfiance un peu ridicule, pensant remarquer un pied fourchu, une main velue et garnie de griffes. Mais non, c'est un vieillard incliné et de figure plutôt honnête.
Eh bien, malgré cela, soyez sûr de l'af-
faire. Cette formule-là : Argent de suite, sort d'une détestable officine. Elle est empoisonnée, corruptive au premier chef; elle porte la marque dont il faut vous méfier, la marque du tentateur !
« En ce temps-là, tons les hommes étaient bicyclistes on photographes, et les multitudes croyaient aux apéritifs ». — Ainsi pourra s'exprimer, en parlant de nous, quelque historien futur, lorsque depuis longtemps nous aurons cessé de tuer le ver.
«Ils croyaient aux apéritifs». C'est bien cela.
L'apéritif est une divinité d'un genre nouveau. Elle a ses temples, ses prêtres, ses fidèles et reçoit des sacrifices. Aucun sanctuaire n'est aussi couru. L'office ne
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s'interrompt jamais. Jour et nuit, les zélateurs s'empressent; des masses profondes et toujours renouvelées, arrivent en chantant Y introïbo !
Quand les peuples se préparent à la guerre, ils boivent force apéritifs pour se donner du cœur au ventre. Quand ils concluent la paix, ils en boivent pour sceller les traités. La moisson est-elle abondante, on s'en réjouit avec des apéritifs. Le pain se fait-il cher, on appelle au secours l'apéritif pour se consoler. Êtes-vous malade ? Prenez des apéritifs, ils vous guériront. Etes-vous bien portant ? Ne manquez pas d'en prendre, ils vous maintiendront. L'apéritif est bon en hiver parce qu'il fait froid, en été parce qu'il fait chaud. Il convient d'en boire aux baptêmes, afin que les nourrissons prospèrent ; aux enterrements, afin que les morts dorment en paix.
Dans l'antiquité, les nations, préoccupées de fonder des colonies, commençaient par
y installer leurs dieux : les modernes y implantent leurs apéritifs. A eux la gloire et l'honneur !
Il est permis de toucher aux rois, au pape, aux ministres, aux gloires nationales, à Dieu même. Mais une foule jalouse veille sur l'apéritif sacré. Toucher à l'apéritif, c'est blasphémer. On se laisserait plutôt enlever des libertés essentielles, arracher des lambeaux de territoire, que de lâcher l'apéritif.
Il sied de grogner en acquittant ses impôts, et c'est une pratique d'esclave que de payer ses dettes aujourd'hui, au lieu de les remettre au lendemain. Mais que l'apéritif réclame notre dernier sou, c'est avec enthousiasme et sans tarder que nous courons le jeter sur ses autels de zinc. On oublie l'heure du train, du courrier, du travail; on n'oublie pas l'heure verte des absinthes. Que la femme supplie, que l'enfant pleure, que le devoir nous réclame : qu'est cela? Le devoir ne peut-il attendre? La
femme et l'enfant ne peuvent-ils se morfondre?
Pourvu que l'apéritif n'attende pas !
En somme, l'apéritif est grand, et il règne.
Pour susciter une telle foi, inspirer cette confiance, provoquer de pareils sacrifices, qu'a donc fait cette divinité nouvelle? Par quels miracles son empire s'est-il justifié?
Apéritif vient à'aperire: ouvrir. Qu'où vret-il? Tient-il en mains la clef d'or qui ouvre les portes du bonheur? Ouvre-t-il l'intelligence? Aiguise-t-il l'appétit? Ses sectateurs ont-ils le cœur plus allègre, le sang plus riche, les bras plus robustes, les yeux plus vifs, l'estomac plus solide ? Sont-ils plus résistants au labeur, plus tenaces à la lutte, meilleurs pères et meilleurs fils, meilleurs artisans et meilleurs soldats? Leurs enfants sont-ils plus beaux, leurs femmes plus souriantes ? Respire-t-on à travers leurs demeures les bienfaits du dieu qu'ils servent ?
Les faits consultés répondent ceci : l'apé-
ritiviste, en général, a le sang pauvre, les yeux troubles, les membres affectés d'un tremblement plus ou moins prononcé. Ses pensées tournent au noir. Il est enclin à la mauvaise humeur. La tristesse le hante.
En Allemagne, on appelle Schnapsidee, toute fantaisie macabre, fâcheuse ou baroque qui germe dans une cervelle. Je trouve ce terme très frappant.
Certaines pensées, en effet, sont comparables aux impures vapeurs qui rampent sur les alcools sophistiqués. Le vin naturel a une vertu tonifiante ; l'eau claire et bonne éclaircit le cerveau; mais au fond des calices verdâtres, jaunâtres, brunâtres où se puisent les apéritifs, il y a tout un monde d'images lugubres, tout une philosophie pessimiste. Quand on a l'esprit embrumé par les émanations alcooliques, l'énergie se déprime, la gaîté se meurt. On devient lâche au travail et mou dans les combats, impropre à l'effort généreux. Une fois énervé et amoindri aux sources mêmes de la vie, comment voulez-
vous qu'on ait de beaux enfants? Ils naissent vieux. Un germe de décrépitude précoce est en eux. Et quelle éducation peuton leur donner? Entre pères détraqués et fils névrosés, que deviennent le calme et le bon sens nécessaires à la discipline? Il n'y a ni mesure, ni autorité, ni respect. De là des rencontres, des frottements, de continuelles exaspérations. Bientôt la paix du fo3^er se perd. La prospérité suit le même chemin. C'est la ruine morale et matérielle
L'apéritif est une divinité de malheur. Il ne mérite pas les honneurs qu'on lui rend. Tout en lui est trompeur, même le nom... Je me trompe cependant. Car s'il n'ouvre ni l'appétit, ni l'esprit, ni les portes d'or de la félicité, il ouvre la porte des maisons de fous, des prisons et des bagnes; il ouvre la bouche pour l'injure et la sottise; il ouvre des tombes précoces. Par contre, il ferme l'accès à beaucoup de carrières honorables; il ferme le cœur à la bonté, l'intelligence
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aux fortes et utiles pensées; il barre la route au progrès social.
De quelle démence faut-il être atteint pour garder le culte d'un dieu semblable !
S'il existait de par le monde un tyran dont le gouvernement aurait comme résultat d'avilir, de souiller, d'appauvrir, d'enlaidir, d'empoisonner, d'abrutir ses sujets ; un tyran qu'on ne pourrait servir qu'en se piquant le nez, en s'abîmant l'estomac, en s'assombrissant la pensée, en vouant sa femme à la misère, ses enfants à l'épilepsie et à la tuberculose, par quel soulèvement de juste et universelle indignation ce monstre ne serait-il pas balayé?
Mais l'apéritif, lui, est en tranquille possession de son règne.
Plus ses méfaits augmentent, et plus grandit le nombre et la ferveur de ses adeptes.
C'est égal, tout a une fin. Les trônes s'écroulent, les temples tombent en ruines, les dieux voient pâlir et se coucher leur
étoile. L'apéritif n'échappera pas à la loi commune.
D'avance je m'en réjouis, et je bois à sa mort un verre de vrai vin de France !
On entend souvent dire: « Oh, ce Paris! » comme l'on dirait: « Oh, cette Sodome!» L'exclamation est commune à quelques-uns de nos nationaux et à certains étrangers. J'ai toujours envie de leur dire: Distinguons! De quel Paris s'agit-il? il y en a tant!
Ceux qui désignent Paris comme une ville de perdition, pensent aux petits théâtres, aux cafés-concerts, à Bullier, dont la tapageuse façade en porcelaine insulte à la fois la jeunesse, la nation et l'art. Ils pensent à certains coins de Boulevard, à tous les
vilains dessous de la finance et de la politique, aux tripots, que sais-je encore? Il y a là certainement de quoi indigner les honnêtes gens. Cette indignation toutefois frise l'hypocrisie, lorsque ceux qui la manifestent sont eux-mêmes clients des mauvais endroits stigmatisés. Ne profitentt-ils pas trop souvent de leurs passages à Paris, pour aller voir de très près ce qui s'y passe.
Deux doctes étrangers, graves professeurs de la plus austère des disciplines, se recontraient l'autre soir, nez à nez, dans un «chat noir» quelconque.
« — Comment, toi, ici? Que fais-tu là?»
— « J'étudie les mœurs parisiennes, et toi donc? »
M'est avis qu'il y a trop de gens pour étudier ces choses-là, et d'experts en mœurs faussement dites parisiennes. Je suis saturé de les entendre crier: «Oh, ce Paris! » Si je voulais être malicieux, j'irais m'installer chez eux dans les petits coins, et
je ferais des instantanés qui se passeraient de commentaires. Mais le procédé me répugne. Au surplus, les péchés d'autrui n'effacent pas les nôtres. Le mal du voisin est mon mal, car je crois à la solidarité humaine.
Je me permets seulement de proposer un autre Paris aux études et aux investigations des vrais curieux de mœurs, et non de scandales uniquement. Très ferrés sur le Paris noctambule, se sont-ils jamais doutés de l'existence du Paris matinal, admirable, inconnu des oisifs qui se couchent à une heure et se lèvent vers midi.
Parmi tous les travailleurs du Paris matinal, je distingue le balayeur. Il m'apparaît revêtu d'une sorte de royauté dont le sceptre est le balai, et que rehausse encore à mes yeux un brin de philosophie inhérente au métier. Le balayeur se lève de grand matin, par tous les temps. Dès quatre heures, il règne dans la cité. — De son balai relèvent tant de choses qu'il en a
les traits graves, comme ceux qui ont pour habitude de se pencher sur les problèmes de la vie. C'est une haute leçon, de se trouver tous les jours en face des débris de ce qui fut le plaisir et l'éclat de ce monde.
Les rampes de gaz éteintes, les salles vidées, les toasts et les chansons terminés, le balayeur arrive.
A lui les verres brisés, les bouquets fanés, les vestiges défraîchis des festins et des fêtes.
Lorsque les souverains voyagent, ou les présidents et leurs ministres, après les fanfares et les députations, les discours et les banquets, parmi les trophées en loques et les guirlandes qui s'effeuillent, la parole est au balayeur.
Le lendemain des élections, il marche sur une litière de bulletins, et rien n'égale la fièvre des passions électorales, si ce n'est le calme de ce balai qui pousse, confondus dans la même poussière, les noms des vainqueurs et les noms des vaincus.
Après le carnaval comme après l'émeute, après le bourreau lui-même, place au bala- 3'eur! Selon les jours, il enlève les confetti multicolores, ou lave le pavé sanglant.
A ce métier-là, quiconque sait voir et penser devient un sage. Il a sous les yeux des documents sincères sur ce qui s'est passé la veille.
Rien ne lui échappe, pas même les détails de cuisine. Au pas des portes, il devine le menu des gens. Quel contraste entre ce qui se balaye au faubourg Saint-Antoine et au faubourg Saint-Honoré ou dans la plaine Monceau ! Toute la question sociale est là. — L'histoire n'est pas seulement dans les journaux , les correspondances diplomatiques, ou sur le marbre et le bronze des monuments. Parmi ses documents les plus significatifs, il en est qui se glanent dans les rues. Qu'emporte ce tombereau pesant, chargé des détritus de nos villes modernes? Ceux qui ne regardent pas avec les yeux de l'esprit, ne voient que tessons de bou-
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teilles, trognons de légumes, vieux chapeaux et lambeaux de dentelles, mêlés à des carapaces de homard. Je vous dis moi : ce tombereau emporte nos archives. Il est plein de ce qui nous accuse et nous justifie; de ce qui nous soutient et nous menace.
Certains prédisent l'avenir au marc de café. Un balayeur-prophète le prédirait bien plus sûrement en fouillant ces fameuses boîtes qui portent le nom d'un ambassadeur.
Arrêté l'autre jour devant une de ces colonnes bigarrées, où s'étalent les affiches des spectacles, je faisais, à part moi, des réflexions pessimistes, suggérées par un tas de titres faisandés que je ne transcrirai pas. Et comme un vulgaire bourgeois j'en étais à me demander: où allons-nous? lorsque vint le balayeur du trottoir où je me tenais. Il mit une clef dans un cadenas fixé à la colonne et ouvrit une porte. Alors dans l'intérieur je découvris toute une panoplie. Balais vieux, balais neufs, racloirs et manches à balai. A un clou pendait une
lance d'arrosage. Puis, à part, suspendues l'une près de l'autre comme d'inséparables compagnes, une petite lanterne et une énorme paire de bottes d'égoutier.
A cette vue, mon courage se ranima. A la bonne heure, pensai-je, ceci aura raison de cela. Sur la colonne s'étale ce qui souille, à l'intérieur ce qu'il faut pour nettoyer. Quel admirable symbole de notre vie parisienne, pleine des plus choquantes oppositions. Oh, ce Paris! Lui aussi, il porte en soi de quoi le purifier. Et je me disais en regardant ces honnêtes balais et ces grosses bottes: Quand donc viendrat-il, celui qui aura la taille de ces bottes-là, et, d'un coup de balai triomphant, poussera vers l'égout la souillure impudente?