‹ L'ame des chosesChapitre 31 sur 48 · QUESTIONS D'AGE · texte numérisé non relu

QUESTIONS D'AGE

mente, cela n'est-il pas de la même famille? Il date de la Renaissance, ce principe, de la Réforme. Bien plus ancien, plus sûr, par conséquent, plus sage, plus prudent est le principe autoritaire. En ceci les autoritaires se trompent. Le principe du libre examen est antérieur au leur. Et d'abord, il est apostolique. Saint Paul le recommande aux Thessaloniciens en ces termes : « Eprouvez toutes choses et retenez ce qui est bon.» — Mais la religion autoritaire existait avant saint Paul. — D'accord; le principe d'examen aussi : Le Christ a dit : « Cherchez, frappez à la porte, sondez » Mais admettons que Jésus ici ne soit qu'un tard-venu dans l'histoire, après des siècles de religion autoritaire. Oublions les prophètes si ardents à faii e appel au bon sens, à la conscience, à la raison de leurs contemporains.

Le principe de libre examen n'en a pas moins l'âge pour lui. En somme il a presque existé avant l'humanité. Ne cherchez ici ni subtilité ni exagération. Selon quelle

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loi poussent et vivent les plantes? Chacune d'elles, par les racines, les feuilles, éprouve tout le milieu ambiant et retient ce qui est bon. Les animaux font de même. Tout organisme vit selon ce même principe : éprouver, retenir, rejeter.

L'esprit humain n'a pas d'autre loi. Dès qu'il fonctionne, il juge; dès qu'il juge, il fait un choix, un triage ; il éprouve et retient ou aussi rejette. C'est selon cette loi que digère l'estomac, que respire le poumon.

Et vous prétendez ce principe jeune, parce qu'il y a trois ou quatre siècles on commença de nouveau à s'en apercevoir? Mais quand bien même il eut été découvert en 1900 seulement, il serait l'aîné de ses plus vieux détracteurs, car il est éternel. La Vérité, dussions-nous la voir pour la première fois, est aussi vieille que les étoiles des cieux. Mais, comme elles aussi, elle est immortellement jeune.

SERVIR A POINT

Entre l'art culinaire et l'art de parler ou d'écrire, se trouvent des analogies nombreuses et pleines de sens. Au littérateur dédaigneux essayant de le contester, j'offrirais à respirer tout un bouquet de locutions bien faites pour justifier mon propos.

Ne parle-t-on pas couramment de la cuisine d'un journal, du goût littéraire, du sel ou du piment dont les écrivains agrémentent leur style? Telle œuvre est un mets délicat, telle autre un insipide ragoût, une macédoine, un salmigondis, une bouillabaisse.

Il est des lectures toniques et des lectures

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indigestes. Tantôt le lecteur dévore en gourmand, tantôt il déguste en connaisseur. Aujourd'hui il fait la fine bouche, demain il se pourléche les doigts. S'il est malin, il s'aperçoit souvent que vous lui présentez du réchauffé. Vous lui rapportez le lendemain, accommodé d'une autre sauce, le morceau dont il n'aura pas voulu la veille. Puis, pour changer, vous le régalez d'un hors-d'œuvre ou, fatigués d'alambiquer, vous dites les choses toutes crues.

Un cuisinier, voire même un marmiton ayant dépassé l'étape ingrate du gâte-sauce, pourrait donner à réfléchir aux écrivains, aux orateurs, aux éducateurs, à tous ceux qui ont quelque chose à dire aux autres.

Pour faire atteindre leur but aux paroles, une certaine habileté est indispensable.

D'abord il s'agit de préparer votre plat selon les besoins de ceux à qui vous le destinez. Ensuite il faut le présenter, lui donner du cachet, le mettre sur la table bien à point et à l'heure. Combien de gens

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méconnaissent ce dernier petit détail ! Ils arrivent toujours ainsi que moutarde après dîner, ou trop tôt lorsque personne encore n'a faim. Ils offrent à déjeuner, la nuit, et à souper, le matin, et se plaignent de n'avoir pas eu de succès.

Ce que nous avons à dire est-il de nature délicate, faisons-le passer, grâce à l'assaisonnement, disposons favorablement le goût, préparons le terrain, dorons la pilule.

La vérité n'est en aucune façon cette chose stéréotypée et rigide qui jamais ne change de nuance ni d'aspect et fait la même figure et la même impression à toute heure. Elle a besoin d'être appropriée aux exigences pratiques, mise à notre portée, rapprochée de notre horizon. Selon que vous saurez ou non l'administrer, elle produira des effets tout différents. Il y a des gens pouvant tout dire, se faisant écouter sur les sujets les moins agréables. Pourquoi'? Question de cuisine. Demandez la recette.

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Tout cela m'est venu à l'esprit, l'autre soir, à propos d'un fait vulgaire.

La bouillie fumait dans la casserole.

Bébé, enfoui dans une serviette dont les coins lui formaient comme deux oreilles d'âne, agitait les bras et se réjouissait de manger. Sa petite sœur, vivement lui approche de la bouche une cuillère débordante. A peine y a-t-il touché que le nourrisson pousse des cris , se détourne, se défend des mains et refuse obstinément d'y revenir. Persistance de la petite sœur, exaspération du frère — « Méchant bébé, vilain bébé, qui ne veut pas manger sa bouillie ! » Survient la maman attirée par les cris. — Mais, malheureuse enfant, cette bouillie est beaucoup trop chaude. Attends qu'elle soit refroidie, et bébé ne demandera pas mieux que de la prendre.

Détail, direz-vous, scène de nursery! Ce n'est rien, cela, et n'a ni signification ni portée ; inutile d'en parler.

— Un instant, s'il vous plaît. N'avez-vous

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jamais fait à vos amis, à vos enfants, à vos domestiques, à d'autres personnes, des observations justes, méritées et qui ne produisaient aucun effet? Je me trompe; elles exaspéraient invariablement les intéressés. Mauvaises têtes, pensiez-vous, caractères incorrigibles ! Soit, cela pouvait être le cas. Il est de ces individualités mal faites à qui toute critique tient lieu d'offense et n'acceptant rien de personne. Pourtant laissezmoi vous dire: le tort n'est pas toujours du côté de ceux qui refusent d'écouter. Il est souvent du côté de celui qui parle, même s'il ne dit que des choses absolument raisonnables. — Alors à quoi cela tient-il ? — Cela tient à la température. Vous servez trop chaud. Emporté par votre premier mouvement, vous versez votre boisson toute brûlante, et vous en échaudez votre monde. Naturellement ils vocifèrent ou s'enfuient. Prenez mieux vos précautions, laissez poser, laissez refroidir, et vous vous ferez aeréer.

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D'autres tombent dans l'excès contraire.

Ils servent trop froid. Ce qu'ils peuvent dire n'a plus ni saveur ni force, tant c'est figé ! Aussi parlent-ils en pure perte.

Un troisième se plaint de n'aboutir à rien, malgré l'évidente qualité de ses enseignements ou la ferveur de sa propagande. Regardez-y de près: il gâte tout, parce qu'il poivre à tort et à. travers.

Je vous assure, c'est mon plein sérieux : des leçons de tact, de prudence, de judicieux procédés sont à emprunter aux cuisiniers. Tout pédagogue, tout journaliste qui se respecte, tout apôtre d'une cause devrait s'initier aux méthodes culinaires et apprendre à les transposer dans son domaine. Le savoir, le talent, le zèle ne suffisent pas. Une foule d'hommes très capables , animés des meilleures intentions, ne réussissent pourtant qu'à provoquer des contradictions au lieu de répandre la conviction dans les esprits. Que leur manque-t-il donc? Un peu de cet

SERVIR A POINT

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esprit de mesure et d'à-propos distinguant le cordon bleu, et sans lequel le plus grand penseur risque de faire four ou de mettre les pieds dans le plat.

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Mme veuve Martin a marié, l'autre année, l'aînée de ses quatre filles. Le gendre est un vrai coq en pâte. Depuis des années, il n'y avait plus d'homme dans la maison. Le premier qui y est entré, a trouvé des circonstances extrêmement favorables et s'y est installé en privilégié. Tout le monde est heureux de sa présence et ne demande qu'à le gâter. Sa parole jouit d'une autorité presque ridicule.

Or le monsieur, décidément, en abuse.

C'est un homme'à opinions arrêtées, d'une

intolérance jalouse. Un peu de fermeté et d'opposition lui eût été salutaire. La disposition préalable à trouver bien tout ce qu'il fait et à s'incliner devant tout ce qu'il dit en a fait un tyran au petit pied.

La famille est très grande, entourée d'un cercle d'amis, fort varié de situation et d'opinions, qui constitue un bon milieu, large, ventilé, où l'on peut entendre le son de presque toutes les cloches politiques ou religieuses. Naturellement le mariage n'a rien changé aux relations anciennes. On se voit beaucoup, on voisine, on dîne ensemble à des jours réguliers, et chacun dit ce qu'il pense, sans crainte ni malice. Le franc-parler est de fondation : on a toutes les libertés, sauf celle de se fâcher.

Monsieur gendre trouve cela scandaleux : On débite des énormités, on soutient des opinions dangereuses, on sape les bases de la société, de la religion, de la famille. Les interlocuteurs, notez-le bien, sont tous de braves gens éclairés, corrects, respectueux

du droit et des pensées d'autrui. Les uns sont plus à droite, les autres plus à gauche, mais ils ne sont sectaires ni de l'autorité, ni de l'indépendance. Ils causent plutôt qu'ils ne discutent, et si le dialogue se corse et qu'on en arrive à ferrailler, c'est avec courtoisie, même sur les problèmes les plus graves. Puis, on se sépare en amis, sans rancune.

Monsieur gendre ne peut prendre son parti d'un pareil état d'esprit. Il en souffre, il en est malade. Pour lui c'est du scepticisme, de l'anarchie, de la promiscuité. Le contraste entre les réunions de famille où il n'est qu'un convive comme les autres, et la vie de tous les jours où il règne sans partage, lui est une épreuve cruelle. Quand il est seul avec les cinq bonnes personnes qui l'adorent, il dogmatise, il vaticine, il excommunie. Il se dédommage du silence gardé devant des interlocuteurs armés de raisons. Revenant sur les conversations du dîner de la veille, il déclare les

trouver regrettables. Il a préféré se taire afin de ne pas provoquer de scandale, mais au fond il aurait dû protester. Certaines choses ne doivent pas être dites; il existe des doutes qu'il n'est pas permis d'exprimer, des autorités indiscutables. Si le premier venu peut, au nom de la science, ou de la conscience, examiner, peser, voire attaquer des doctrines vénérables, sur lesquelles la société et la religion vivent depuis des siècles, où cela finira-t-il !

Bref, Monsieur gendre aimerait obtenir qu'on ne parlât plus à table ni de politique, ni de religion, ni même de certaines questions morales ou sociales. Cela vaudrait mieux que ces bavardages téméraires. Mais si le désir est net, les moyens de le réaliser ne se laissent guère entrevoir. On ne peut cependant pas museler ses invités, ni exiger, lorsqu'on s'assied à la table d'autrui, qu'il ne soit question que de ce qui vous agrée. Voilà donc Mme veuve Martin et ses filles arrivées à l'extrême limite des concessions

possibles. On est en face de la première grosse difficulté de ménage. Un certain malaise règne dans les cœurs, et Monsieur gendre est dépité. — L'autre soir, au salon, il tenait l'album de famille et depuis une heure se livrait à un travail qui semblait beaucoup l'absorber. Sa belle-mère s'approche, l'embrasse et lui dit : « Que faitesvous là, mon fils ? »

— Bonne maman, je classel'album d'après mes sympathies et mes antipathies.

— Et quelles sont ces photographies que vous en avez sorties et dont quelques-unes même se morfondent sur le parquet?

— Ce sont des têtes qui, décidément, ne me vont pas. Vous me feriez grand plaisir en les cachant dans un tiroir.

— Cher enfant, vous savez que tout mon désir est que vous soyez heureux ; mais je ne peux pas vous sacrifier des amis de vieille date, pour cette seule raison qu'il y a entre eux et vous de graves dissentiments d'opinion. Mettez-vous à ma place,

d'ailleurs : j'ai encore trois filles à marier. Si chacun des trois gendres, que j'espère avoir un jour, me demandait d'expurger l'album de famille, la couverture seule resterait. Il faut savoir se supporter et s'aimer entre gens de convictions diverses. Si la famille se divise pour des motifs d'opinion, que deviendra la patrie, cette famille agrandie? Il est des liens supérieurs aux liens mêmes des croyances les plus saintes, ce sont les liens de mansuétude, de bonté, de bienveillance fraternelle. Que peuvent bien valoir nos croyances, si elles n'ont pas assez de force pour nous maintenir dans la fraternité, qui dépasse en portée toutes les doctrines et toutes les formules?

— Bonne maman, j'ai le regret d'avoir là-dessus une autre manière de voir que vous: les principes avant tout! Amitié, bienveillance, parenté, tout doit plier devant les principes.

— Mon cher ami, je respecte vos principes. Mais je ne vous suivrai pas dans

cette voie, elle mène loin, trop loin. J'aurais peur d'en arriver à marcher sur des chemins où l'on ne rencontre plus la charité.

Décidément je suis, moi, pour Bonnemaman. Ce monsieur gendre me rappelle les gens sans cesse occupés à expurger la patrie, l'Eglise ou même la petite secte à laquelle ils appartiennent. Réduire l'adversaire au silence. Poser le doigt sur les questions et dire d'un ton péremptoire : ça c'est clos, fixé, jugé, n'y touchez pas. Mais, de sa propre autorité, revoir, corriger, décimer le livre de l'histoire, quelle entreprise impie et fanatique autant qu'inepte! Y a-t-il un héros, un saint, un penseur, un martyr qui trouverait grâce devant tous les partis ? A ce compte-là, il ne resterait pas une page ni une figure au livre d'or du passé.

MONSIEUR GENDRE 2o3

Prenons le monde tel qu'il est. Acceptonsen les contrastes et les variétés, ne nous mêlons pas de passer le niveau de nos principes sur les hommes et les choses. Soyons fermes dans nos convictions et nos croyances, supportons et respectons celles des autres, discutons et laissons-nous discuter. Mais créons des liens plus profonds que les liens de doctrine, fraternisons avec ceux qui ne pensent pas comme nous.

Quelque vénérable que soit une idée, si nombreux que soient les quartiers de noblesse de ce grand seigneur appelé un principe, obligeons-le à s'incliner devant le commandement supérieur à tous: «Mes petits enfants aimez-vous les uns les autres. »

L'étudiant Fortenix vient de concourir avec succès pour un prix d'astronomie.

C'est le cas de régaler les amis. Il en a invité trois à déjeuner au restaurant. En attendant l'heure, il se fait la barbe en son cinquième, rue de Fleurus.

Un peu après onze heures et demie, l'ami Dumont entre sans frapper et lui tape sur le dos en disant:

— Bonjour vainqueur, comment vas?

— Mais ne me pousse pas, gare les entailles ! Sieds-toi là et lis le journal en attendant. Tu es en avance.

RENSEIGNÉS 2o5

— En avance? non; il est midi.

— Tu es bien sûr ? Je n'ai que onze heures trente-cinq.

— Absolument, je viens de régler ma montre sur l'horloge du Luxembourg.

— Dans ce cas, mille pardons, ma pendule radote, je pousse l'aiguille.

Environ vingt minutes plus tard, se présente Mignard, pimpant, une rose à la boutonnière. Les deux autres le reçoivent au cri :

— Ah ! te voilà, vieux copain !

— Oui, comme toujours, heure militaire.

— Comment, heure militaire, il est midi vingt minutes, et le rendez- vous est pour midi.

— Il est midi, exactement midi. J'ai une montre qui ne bronche pas, et d'ailleurs je viens de contrôler l'horloge du Luxembourg, et j'ai constaté qu'elle marquait mon heure.

— Ah ! par exemple, je te reconnais là, farceur, réplique Dumont, mais je te prends en flagrant délit de blague. L'heure du

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Luxembourg la voici : Midi vingt, ni plus ni moins, j'en sors, moi, et pour de vrai.

— Ne te fâche pas, Dumont, nous demanderons à Gigon, quand il viendra.

Mais Gigon tarde à venir. Pour tuer le temps, on fume force cigarettes. De son côté, Gigon se hâte, se hâte, de son lointain hôpital, par la rue des Ecoles, la rue Racine et l'Odéon. Il se sait en retard, le pauvre, et n'aime pas faire poser les camarades. Heureusement qu'en passant au Luxembourg, il a l'idée de regarder l'heure, et il se rassure. Il met sa montre au pas, ralentit le sien, et va faire un tour à la pépinière, pour souffler. Puis il monte chez Fortenix, calme, comme celui qui arrive au moment voulu. La porte à peine ouverte les trois autres se mettent à l'apostropher: Conspuez le traînard, conspuez le traînard !

— Quoi, traînard? Ce n'est donc pas pour midi ?

— Si fait, si fait; mais il y a beau temps qu'il a sonné midi.

— Pour ça, non, je suis bien renseigné ; je viens de régler ma montre sur l'horloge du Luxembourg.

— Comment, lui aussi ? s'écrie Fortenix, mais c'est une comédie : lequel des trois a raison ?

Tous les trois en chœur: — C'est moi!

Et Fortenix gravement:

— Alors tirez vos montres, nous allons les confronter.

Chacun tire sa montre : Dumont a une heure moins le quart, Mignard midi vingtcinq, Gigon midi dix.

— Ah, bien ! clame Mignard, quand on a une Oméga comme toi, Gigon, ou comme toi, Dumont, une Peugeot à l'emporte-pièce en bronze d'aluminium, on ne se mêle pas de savoir quelle heure il est. Voici une montre, la mienne, un chronomètre authentique , estampillé par l'Observatoire de Genève.

— Tais-toi, Mignard, tu n'es pas patriote de regarder l'heure au cadran de l'étranger.

Les Suisses vont-ils se mêler de nous dire quelle heure il est en France? Est-ce que cela les regarde? D'ailleurs, il y a un moyen de nous mettre d'accord. Pour aller au Boul.-Mich., nous passons par le Luxembourg-, nous regarderons l'heure. Ce quiproquo est agaçant : il faut que cela cesse !

Et les voilà partis...

Arrivés devant la façade du vénérable Palais du Sénat, les quatre jeunes gens s'arrêtent, bouche bée d'abord et puis secoués par un rire homérique : // était toujours midi.....

En politique, en religion, en affaires, en justice, que de gens qui se renseignent comme ces jeunes nourrissons des muses ! Des nouvelles circulent, des réputations se font, des opinions se forment et s'enracinent, des sectes se fondent, des idées s'installent qui doivent faire vivre ou qui peuvent faire mourir. Allez au fond des choses. Il n'y a que racontars, Irypothèses, affirmations catégoriques sans doute, mais

gratuites. Ils ont tous ou presque tous réglé leur montre sur des horloges qui ne marchent plus.

Ces horloges-là exercent même sur quelques-uns une fascination particulière. Elles sont immuables et marquent toujours la même heure. Pour un peu, on nous ferait accroire qu'elles marquent l'heure de l'éternité.

Il est dit : « Pleurez avec ceux qui pleurent », et c'est bien là ce qu'il y a de mieux à faire pour les consoler. Leur parler, les raisonner, les distraire ou les endoctriner, tout cela, comme secours moral, ne vaut pas la moindre larme sincère.

Cependant, j'ai vu, un jour, pleurer amèrement toute une grande famille, et sous aucun prétexte je n'eusse voulu pleurer avec eux. Vous allez comprendre pourquoi.

Jean-Pierre était parti en Amérique vers les 1846, laissant à la charrue son père

et ses cinq frères. Depuis lors, il leur avait écrit de rares fois qu'il réussissait dans ses affaires. Un dernier mot bref était arrivé en i853, et puis plus rien.

A la mort du père, survenue peu de temps après, les frères se partagèrent entre eux l'héritage ; une sixième part fut réservée à l'Américain et confiée aux soins d'un notaire.

Vingt ans se passèrent. Pas de nouvelles.

Chaque fois qu'un enfant du pays s'en allait en Amérique, on le chargeait de prendre des renseignements. Et, comme on n'arrivait à aucun résultat, on finit par recourir aux moyens officiels. Il fut établi que Jean- Pierre ayant quitté sa dernière résidence en été 1854, était parti pour une destination inconnue. Sa trace se trouvait donc perdue, et nul ne savait s'il était vivant ou mort.

Pendant ce temps, ses champs et ses prairies rapportaient, bon an mal an, environ un millier de francs, capitalisés par l'homme d'affaires. Cela grossissait, s'arrondissait. . .

Les jaloux en éprouvaient du dépit. Quant aux frères, tous mariés et pères de famille, ils se disaient: «Jean-Pierre est mort, c'est certain. Nous n'en avons pas la preuve ; mais un jour ou l'autre, son bien nous reviendra ou à nos enfants. Laissons-le s'enfler en attendant. C'est comme un bon nuage qui se forme et s'approche. Un jour, il en tombera sur nos têtes une pluie d'or.»

Vingt-cinq ou trente mille francs d'argent sont une grosse fortune à qui gagne son pain sur les sillons, à la sueur de son front. Il faut en faucher, des javelles, en lier, des gerbes, en vendre, des douzaines d'œufs ou des pains de beurre, afin d'arriver à réaliser un billet de mille francs!

Aussi à mesure que les années s'écoulaient, la place que le bien de Jean-Pierre prenait dans l'esprit de ses frères devenait plus inquiétante. Leurs filles étaient considérées comme des héritières par tout le village ; les prétendants commençaient à s'affirmer.

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Par les longues soirées d'hiver, on supputait la part qui reviendrait à chacune, lors du partage. Autour des tables de l'auberge, les avocats en sabots rendaient des oracles sur la question.

Un matin de novembre, il ventait et neigeait d'une façon sauvage. Le pauvre facteur rural arriva tout blanc et couvert de glaçons. Au premier habitant qu'il rencontra il dit: «J'ai là dans mon sac une lettre d'Amérique pour les frères de Jean- Pierre. En cinq minutes, tout le village le sut. Les frères coururent à la maison de leur aîné : la moitié de l'endroit s'amassa sous les fenêtres. «C'est la notification du décès, disaient la plupart. — Peut-être bien que oui.. . peut-être bien que non, on ne peut point savoir, répondaient les autres.» Le facteur, lui, avait secoué la neige de ses habits et, sa lettre remise, s'était blotti derrière le poêle, se promettant un gros pourboire. Alors, devant ses frères et leurs familles réunies, l'aîné de Jean-

Pierre, tremblant au milieu de l'émotion générale, lut ce qui suit:

«Je vous demande, à tous, pardon de vous avoir laissé si longtemps sans nouvelles. Mon intention était de vous abandonner tout ce qui me revient de notre père. Mais des revers de fortune m'empêchent de le faire. J'ai perdu dans une vaste faillite tout ce que j'avais gagné ici. Vieux et fatigué, je vais revenir en Europe pour vivre auprès de vous, avec ma femme et mes enfants. — Jean-Pierre.»

Un silence de mort suivit cette lecture. Puis ils se regardèrent les uns les autres, stupides, semblables à des gens qu'un grand coup vient d'assommer.

Enfin, les femmes commencèrent à pleurer, et, peu à peu, toute la famille éclata en lamentation sur ce frère retrouvé. Le facteur s'esquiva comme un oiseau de malheur, se sentant vaguement responsable de la nouvelle qu'il avait apportée.

Peu de gens sont pleures autant que le fut

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ce vivant! Mais, il est une chose que j'eusse voulu partager moins encore que ces larmes si peu intéressantes, c'est la joie ignoble de quelques spectateurs du dehors, hier encore envieux de l'espérance des héritiers, aujourd'hui ravis de leur déconvenue.

Non, je ne suis pas méfiant de nature. Les plus tristes expériences ne m'ont pas converti à cet état d'esprit, qui doit être celui des juges d'instruction et fait voir partout des criminels et des voleurs. Il faut croire au bien. On se trompe le moins en y croyant. C'est une superstition pure que de supposer la plupart des hommes tarés par quelque endroit, et de passer la vie, la main sur son porte-monnaie ou son revolver, comme si la société se composait de gens de sac et de corde.

Mais il y a une mesure à toute chose,

même à la confiance. Ainsi je ne demande pas mieux que de croire à la bonne foi des gens et de les admettre sincères dans leurs paroles, surtout lorsqu'ils expriment leurs convictions religieuses. Mais je me suis aperçu, le long de la vie, que les plus honnêtes d'entre nous se payaient facilement de mots. Or, les mots sont des récipients. Il s'agit surtout de savoir ce qu'on y met. Une bonbonne ou une fiole peuvent renfermer un breuvage salutaire, du poison, voire aussi rien du tout, et le même mot peut contenir des idées fort différentes. Il est possible surtout qu'il soit absolument vide, et cela arrive constamment. Parler n'est pas toujours remuer des pensées; c'est souvent jongler avec des formes creuses. Une méfiance judicieuse et sans malice est une excellente compagne pour écouter des discours ou lire des écrits.

Il est sage de se méfier de ceux qui prononcent avec aisance des paroles grosses de conséquences, susceptibles d'un sens

2l8 SE MÉFIER

étendu, des paroles méritant d'être appelées graves parce qu'elles sont vastes et pleines, chargées de substance. Celui qui prononce avec facilité de telles paroles n'en connaît pas la valeur et n'y loge rien; autrement il s'apercevrait de leur poids.

Avez-vous remarqué de quelles simples expressions se sert le Christ pour annoncer la nouvelle qui doit changer la face du monde ? Les apôtres l'ont laissé loin derrière eux dans l'emploi de termes grandioses, mytérieux, solennels. Les pères de l'Eglise ont renchéri sur les apôtres. Aujourd'hui, il n'est pas d'orateur ou d'écrivain tant soit peu teinté de théologie ou de philosophie qui n'emploie couramment des paroles sculpturales. On se demande comment un homme ne fléchit pas sous le fardeau de si grandes paroles; car tous les mystères divins et humains y sont contenus. Se méfier! Ceux qui emploient ces termes énormes en ont-ils vraiment mesuré la profondeur et la hauteur, parcouru les

immensités ? Il a été dit qu'on ne doit pas prendre le nom de Dieu en vain ; que oui soit oui et non, non. Le conseil est d'un sens général. On ne doit prononcer aucune parole en vain , c'est un manque de respect pour la chose la plus sainte qui soit : la pensée. Sur combien de lèvres les mots ne deviennent-ils pas vains? On dirait qu'ils ont perdu leur énergie. C'est très simple : ils sont vides. Une bouteille vide ne grise plus personne.

Dans le domaine des sentiments, la vanité du langage n'est pas moindre que dans celui de l'idée. On prononce sans sourciller les formules les plus décisives et engageant le plus la responsabilité. Sacrifice, dévouement, immolation, amour, pardon, pitié, ces mots tombent des lèvres et des plumes avec autant d'abondance et de facilité que tombent d'un jet d'eau les gouttes de cristal.

Mais il n'y a tel que les feuilles publiques pour tirer le grand jeu, à tort et à travers.

Celui-ci annonce les nouvelles les plus sinistres; celui-là parle de ses adversaires comme d'une bande de brigands; un troisième, dans son article, dévoile tous les arcanes les plus terrifiants de la politique européenne, comme s'il avait la clef de tous les tiroirs, l'oreille de tous les souverains. Après cela, ils portent leur copié à l'imprimeur et s'en vont déjeuner dans un calme entier. Si ce qu'ils disent était sérieux, s'ils le croyaient eux-mêmes, cela leur ôterait l'appétit et les empêcherait de dormir. Se méfier!

L'autre jour, dans une rue montante, passa près de moi un haquet sur lequel étaient entassés cinquante à soixante tonneaux, traînés par un seul cheval. Un de mes enfants me fit observer :

— Ce cheval, papa, doit être colossalement fort pour enlever ainsi tous ces tonneaux de vin.

— Ces tonneaux sont vides, mon enfant, lui répondis-je. S'ils étaient pleins, quatre chevaux n'y suffiraient pas!...

Combien de futailles vides on transporte ainsi par le monde ! Se méfier ! Quand vous aurez entendu quelque chose de bien sonore, soyez très prudents: peut-être a-t on roulé devant vous, avec art, un foudre majestueux, depuis longtemps veuf de tout contenu, mais qui n'en sonnait que mieux pour cela.

Une vraie parole, sincère et pleine comme un œuf, se manie simplement et non sans effort. On n'en peut pas dire beaucoup en un jour, de ces paroles-là, on y succomberait. Mais elles sont vivantes, fortes, actives. Moins elles font de bruit, plus elles font de besogne. En elles se cache une telle puissance qu'elles frappent et terrassent, ou aussi consolent, relèvent, entraînent.

J'ai souvent fait à Dieu cette prière, de pouvoir dire tous les jours de ma vie et dans toutes les circonstances, avec une confiance absolue et toutes les conséquences qu'ils comportent, ces six mots seulement : « Je crois en Dieu, le Père. » Avec

cela j'aurais des provisions de courage, de tranquille espérance, et de bonne et cordiale fraternité jusqu'aux siècles des siècles. Rien jamais ne me ferait peur et ne pourrait m'arrêter. Je braverais la mort, et je transporterais les montagnes.

Nous entendons et disons tant de belles et sublimes paroles, et cela fait si peu d'effet pour l'ordinaire. Pourquoi? Hélas! hélas ! qu'y mettons-nous, dans ces paroles? Tout est là... Se méfier, se méfier ! surtout se méfier de soi.

Chacun connaît les distributeurs automatiques. Il y en a de toutes les formes. Ici, moyennant un sou, vous retirez le secret de votre avenir. Là, pour dix centimes il vous est servi une boîte de bonbons, une tablette de chocolat, un flacon de parfum, voire même une photographie. De facétieux mécaniciens ont créé la poule automatique qui bat des ailes, chante comme un coq et, pour la somme modique de deux sous, pond sous vos yeux des œufs métalliques garnis de mauvaises pastilles de menthe. Les

distributeurs automatiques font leurs affaires, sans doute, puisque tous les jours il en surgit de nouveaux. Un seul échec est à constater. Nous avons vu, dans certains quartiers, s'élever sur les trottoirs de grosses colonnes de fonte, très laides, qui devaient servir à distribuer automatiquement de l'eau chaude aux ménagères. L'entreprise n'a jamais abouti, je crois, car aucune des colonnes près desquelles je passe n'a été terminée.

L'eau n'ayant pas eu de succès, on a essayé de distribuer des boissons alcooliques par le même procédé. Les buveurs entrent dans une sorte de bar où, pour des sommes minimes, ils reçoivent de la bière, du vin, du cidre, du café, et toute la série des amers et des apéritifs, sans l'intervention d'aucun garçon. Le service est fait par des distributeurs. Aussitôt la pièce jetée dans l'appareil, la consommation est fournie. Pas d'attente, pas de préférences pour les clients. Un garçon de café, une fille de

brasserie ont des façons diverses de servir. Ils méprisent les uns, favorisent les autres, sont tantôt empressés, tantôt d'une lenteur désespérante. Le distributeur, lui, ne fait pas de différences; il montre à chacun la même figure : c'est l'idéal de l'impartialité. Il est vrai qu'au départ il ne peut ni vous saluer, ni vous aider à mettre votre pardessus ; mais aussi l'a-t-on jamais vu réclamer de pourboire ou recevoir d'un air dédaigneux celui d'un client modeste?

Tout n'est donc pas à condamner dans ce système. Il pourra, en faisant ses preuves et en se perfectionnant, simplifier la vie. Nous aurons sans doute, un jour, des camelots, des acteurs, des professeurs et des orateurs automates. Et ce sera tout gain. Tant d'hommes seraient avantageusement remplacés par une mécanique, car ils ne sont eux-mêmes que de mauvaises machines qui grincent, crient, ou s'arrêtent à tout moment.

Je ne viens donc pas ici faire la guerre à

ces ingénieux petits mécanismes, quelles que soient l'astucieuse avarice et la fourberie commerciale de ceux qui les exploitent et pour de l'argent authentique nous fournissent des produits douteux. La machine n'est pas responsable des intentions de son propriétaire, et d'ailleurs, ne s'y laisse prendre que celui qui l'a bien voulu.

Ce que je désire plutôt, c'est tirer de ces appareils archi-modernes certaines analogies dans le domaine intellectuel et moral. L'idée m'en est venue, l'autre jour, dans un bureau télégraphique. Je voyais le public passer devant la petite boîte qui renferme les imprimés destinés à recevoir les télégrammes et porte cet avis suggestif: tirez la formiile\ Plus je regardais ces trois petits mots, plus je fus frappé de leur portée symbolique. Tirez la formule ! mais c'est une sorte de devise universelle, résumant des pratiques partout adoptées, et caractérisant l'état d'esprit le plus répandu de ce temps. Une foule de nos contemporains

n'ont pas reçu d'autre éducation que celle résumée par ces mots. Les années de leur jeunesse se passent à se munir d'une abondante provision de formules. Comme les pharmaciens mettent leurs drogues en pilules, d'habiles droguistes intellectuels mettent en formules la science, l'histoire, la politique, l'économie sociale, la morale ou la religion. La valeur des jeunes nourrissons de cette méthode automatique se juge d'après leur dextérité à tirer la formule. En des examens qui peuvent se comparer à des essais de machines, on leur pose des questions comme on presserait un bouton. Si l'appareil fonctionne bien, on y met la marque de fabrique : il est admis à circuler. Le propre de ces éducations automatiques est de former des sujets se ressemblant entre eux comme les exemplaires différents de machines construites sur le même type. Leur fonction intellectuelle est si réglée, qu'on peut sans peine prévoir ce qui sortira, si le bouton est pressé. Entre

un automate musical et un homme qui est une machine à raisonner selon la formule, il 3' a peut-être des différences, mais elles sont en faveur de la boîte à musique. Je suis complètement saturé de ce système, qui nous enlève à la longue toute originalité; mais il n'a pas cessé de plaire au grand nombre, et pour une raison bien simple. Rien de plus commode.

Pourquoi se mettre en peine de chercher autre chose, quand une collection de bonnes formules peut suffire à résoudre toutes les questions? C'est un métier trop pénible que celui de chercheur de vérité. Défricher les terres inconnues, marcher loin des sentiers battus, se mettre en peine de sérieuses et lumineuses raisons, quelle entreprise! La vie n'y suffit pas. Ne vaut-il pas mieux emporter pour la route le sac à formules?

Ainsi va le monde. On ne saurait assez se méfier de l'inquiétante paresse d'esprit qui nous gagne. Car, il n'y a pas à dire, la vie s'entretient surtout par l'habitude, quelque

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peu vieillie, de penser soi-même. Plus l'empire de la formule s'étend et plus se rétrécit l'horizon. Rien de mauvais, de dangereux, de faux comme une réponse toute faite. On en arrive par ce système à ne plus jamais produire une pensée personnelle, et si Descartes a eu raison de dire : « Je pense, donc je suis », il faut en conclure que la majorité des hommes n'existent pas, car ils ne pensent pas.

C'est sur ces réflexions pessimistes que je quitte le bureau du télégraphe, en jetant un dernier regard sur la boîte symbolique et son inquiétante invitation : « Tirez la formule! »

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