‹ L'ame des chosesChapitre 43 sur 48 · LABEURS D'AVENIR · texte numérisé non relu

LABEURS D'AVENIR

Oh! les réconfortantes leçons! Paix sur tous ceux qui nous en offrent de semblables sur nos chemins souvent obscurs! Espérer, avoir confiance, croire au lendemain, voilà ce qu'il nous faut. Ce sont des formes de la confiance en Dieu, tous ces labeurs d'avenir, malgré la figure décourageante de l'heure qui passe. Ne regardons cette figure ni trop souvent, ni d'un œil trop anxieux. Travaillons, semons, plantons, croyons au Dieu du lendemain. Livrons nos âmes aux suggestions fortifiantes de l'espérance, et non aux cauchemars d'un pessimisme démoralisant. Jamais on ne nous le dira trop. Toute pensée trop sombre est entachée d'erreur. La vérité n'est pas noire. Je salue les Prophètes qui, en pleine nuit, prédisent l'aube, en pleine mort, annoncent la vie. Et vous aussi, je vous salue, humbles travailleurs qui nous rappelez à l'ordre par n'importe quel signe, quel geste, quel labeur d'avenir, où la vivace espérance a mis son empreinte.

ISÉRES ASSOCIÉES

Au vent aigre d'automne, sous la pluie fine cinglant les feuilles mortes, j'ai vu, sur un boulevard du vieux Caen, un arbuste sans rameaux que recouvrait la soie trouée d'un parapluie sans tige. Et frappé par un assemblage si disparate, j'essayai de reconstituer en moi-même la scène dont il devait être le résultat.

Le matin du jour où l'événement se produisit, le ciel était radieux. Personne

n'eût pensé à une mauvaise fin. Les arbres de la promenade agitaient leurs branches sous la brise et s'envoyaient les uns aux autres leur salut de vieilles connaissances. Près des vétérans, habitués aux rafales, sur l'emplacement laissé vide par un des leurs tombé à la bataille, un jeune tilleul étalait ses pousses vert-tendre. Il avait l'air glorieux d'un bambin, mirant au soleil les splendeurs d'une première culotte.

Pauvre petit! on l'avait planté en un mauvais endroit, sur le passage de tous les vents. Il existe de ces places prédestinées, vrais carrefours de tempêtes, où les courants d'air font rage, où s'engouffrent, en sifflant, les neiges et les averses. Quand on occupe un poste semblable, on est marqué pour le malheur...

Or, le soir de ce beau jour l'inévitable orage arriva. En un clin d'ceil il dépouilla le tilleul de sa couronne fragile, semant au loin ses jolies feuilles fraîchement écloses. Près de là un passant luttait contre le gros

temps, avec un parapluie flambant neuf, garanti incassable. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, l'affreux orage lui eut retourné son bouclier, arraché l'étoffe de l'armature et laissé l'homme ruisselant, ahuri, serrant dans ses doigts crispés la canne d'un parapluie qui n'était plus qu'un souvenir.

En revanche, le pauvre petit arbuste se trouvait coiffé d'un lambeau protecteur, l'enveloppant et semblant vouloir le défendre. ..

Jeu profond du hasard! Ce tronçon mutilé, abrité sous une dépouille, avait je ne sais quoi de touchant qui se grava dans mon souvenir. Deux misères se rencontraient là, deux épaves se joignaient pour se compléter. Le même coup de vent, qui avait brutalisé l'arbuste et lacéré le parapluie, les avait poussés l'un vers l'autre, leur donnant tout à coup la valeur du plus profond symbole.

Il en est ainsi, par le monde, des hommes

que le malheur fit se rencontrer. Heureux, ils ne se seraient jamais connus. Mais leurs vies, en s'écroulant, se sont mêlées. Les ruines de leur bonheur, s'appuyant mutuellement, finissent par former, comme les ruines de certains édifices, des groupements plus durables que les murs primitifs.

La Seine avait des vagues ! — Au vent frais de janvier, les flots pressés par les flots roulaient leur fière écume et faisaient mine d'escalader les piles des ponts. Pour moi, riverain flâneur, ayant vu vers la miaoût le même fleuve, endormi, au point qu'on ne distinguait plus s'il coulait vers Auteuil ou vers Charenton, un tel mouvement était une fête des yeux.

A la bonne heure, pensais-je, chez nous aussi, en hiver, quand il y a beaucoup d'eau, le vieil Heraclite aurait pu placer son fameux : « On ne descend pas deux fois

dans le même fleuve. » Et cette constatation me remplissait d'aise.

Mais je fus bientôt tiré de ce rêve inoffensif par l'apparition d'un objet flottant sur les eaux. Il arrivait de là-haut, vers les confins de Bercy, point noir d'instant en instant plus gros. Et lorsqu'il me fit l'honneur de passer à portée de ma vue, je distinguai un vieux soulier. Mais un soulier, sous un rapport, meilleur que bien des neufs: il était imperméable. La preuve c'est qu'il surnageait obstinément. Il était dans la posture d'un soulier marchant aux pieds d'un homme, le talon tourné vers Ivry, la pointe vers Saint-Cloud, et s'avançait sur les eaux d'une allure fort assurée. — Il montait et descendait, selon le mouvement des vagues. Tantôt faisant de larges enjambées, lorsqu'il traversait le sillage houleux des Bateaux Parisiens ; tantôt sautillant sur les crêtes innombrables des petites vagues saccadées.

Décidément ce soulier m'hypnotisait, et

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n'ayant aucune raison, ce jour-là, d'aller vers l'Est plutôt que vers l'Ouest, je me mis à marcher le long des quais dans le même sens que lui. Mais je n'avais pas plutôt fait cent pas qu'il me vint à son sujet une masse d'idées, et je me posai à son endroit les questions les plus contradictoires.

Y a-t-il rien de suggestif comme les vieilles chaussures que l'on rencontre le long des haies et des routes? Elles rappellent les destinées des hommes sur les chemins changeants de la vie. Où sont ceux qui les ont portées ? Dorment-ils sous la terre? Ont-ils pour jamais retiré leurs souliers de pèlerins, ou bien usent-ils d'autres semelles sur d'autres sentiers?

Où pouvait bien avoir marché ce soulierlà? Qu'était devenu son camarade? Car les souliers toujours s'en vont par deux, à moins qu'ils ne fassent pendant à une jambe de bois. Avait-il battu le pavé des villes; foulé les sillons derrière la herse et la

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charrue ; ou heurté à travers bois la souche des vieux chênes et fait sonner les feuilles mortes dans les lointaines clairières ?

Peut-être, me disais-je, ce soulier, jadis au pied de quelque brave, a-t-il marché au feu, monté à l'assaut?

Ou bien, par hasard, aurait-il pris de la poudre d'escampette au service d'un fuyard qui le perdait à force de courir? Car enfin il y a souliers et souliers. M'est-il prouvé que celui-là était le soulier d'un honnête homme et non celui d'un chevalier d'industrie, d'un cambrioleur, d'un criminel peut-être, ayant imprimé sa trace suspecte en quelque lieu visité par le juge d'instruction?

N'importe ; maintenant il s'en allait où vont les savates d'antan, mais par un chemin royal. Il se payait la traversée de Paris, saluait, en passant, Notre-Dame et le Louvre. Ce retraité de la grande mêlée me rendait attentif à ses semblables, les souliers du jour. Sur les quais, sur les ponts, à travers l'immensité parisienne, aux

pieds des vivants affairés, je les voyais cheminer en tout sens ; courir au travail ou au plaisir ; sauter sur le chemin des écoliers, se glisser par les coulisses de la chicane ou de la politique, gémir dans les salles des Pas-Perdus, dans les mornes antichambres où les solliciteurs guettent le bureaucrate, trébucher sur les pelures d'orange, gagner le cimetière, d'une allure dolente, derrière les corbillards sombres.

Et je ne pouvais m'empêcher de me poser cette question : Que restera-t-il de toutes ces courses inquiètes? La réponse, je la trouvais dans le vieux soulier dépareillé, philosophe sans le savoir, tanné par tous les vents. Il me disait: « Le même sort les attend. Ils ont beau lutter de vitesse et de rang, leur fin est pareille. Talons rouges d'aristocrates, pantoufles de satin brodées d'or, cothurnes et brodequins, bottines de luxe et galoches ferrées, mules du pape et bottes d'empereur ! tout va par le même chemin, poussé par une main invisible et puissante.»

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Ces réflexions me rendaient mélancolique. Accablé par le fardeau des vanités humaines et des stériles agitations où nous perdons la vie, je m'accoudai longtemps au parapet d'un pont, suivant des yeux le soulier toujours emporté par le flot. Il m'apparaissait plein d'entrain, lui, comme s'il rêvait de quelque mignon sabot, habitué des sentes fleuries de Normandie, qui bientôt le rejoindrait entre les vertes rives où sautent les poulains. Au surplus, il me semblait absolument indifférent à tout ce que je pouvais penser de lui.

C'est pourtant ce que j'en veux retenir. En ce temps de passions, de calomnies, nul n'est à l'abri du soupçon ; chacun, anxieux, considère ce qu'on pense, dit, écrit sur sa personne. Ne serait-ce pas un bienfait de pouvoir passer par la vie, sans plus se soucier de l'opinion des gens, que le vieux soulier stoïque de la page que je viens de lui consacrer.

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