SONS LOINTAINS
— A quoi servent-ils? On serait certes embarrassé de le dire. Leur vanité les rend suspects à certains, désagréables à d'autres. J'en connais qu'ils froissent et choquent positivement. Et ce sentiment ne m'étonne pas. Trop de bonnes raisons le justifient.
Rien n'égale en banalité certains souhaits superficiels et distraits. Ils n'intéressent ni celui qui les reçoit ni celui qui les offre. Nombreux sont les souhaits maladroits, faisant l'effet d'un talon sur la pointe sen-
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sible de nos orteils. Il en est de malicieux où l'on a l'air de se moquer de nous; d'intempestifs qui éveillent notre mauvaise humeur, excitent notre chagrin. Joignez-y les souhaits bêtes, hypocrites, intéressés. N'y a-t-il pas largement de quoi nous en dégoûter?
Mais seraient-ils tout ensemble sincères, intelligents, bienveillants, empreints d'un tact exquis, leur impuissance est notoire. De quel danger ont-ils préservé nos amis? Quels biens leur ont-ils procurés? Personne croit-il à leur influence?
— Donc, vous allez proposer leur suppression?
— Non pas! je m'en garderai bien.
— Et pourquoi cela ?
— D'abord, et cette raison suffirait, on essayerait en vain de les extirper. Tant qu'il y aura des hommes, ils formeront des souhaits. Nous n'avons pas devant nous une simple convention, mais une des formes de l'esprit. Désirer, espérer, souhaiter, cela
est humain, comme le rire et les larmes. On n'éteindra jamais le rire, jamais on ne tarira la source profonde des pleurs. Et jamais non plus le flot des souhaits ne cessera de couler.
Mais si j'avais le moyen de l'arrêter, je n'en userais pas. Une légion de gens abusent du souhait, cela prouve-t-il qu'il soit mauvais? De quelle bonne chose n'a-ton pas abusé? S'il fallait supprimer tout ce qui donne lieu à l'abus, il ne resterait plus rien. La création y passerait tout entière.
L'inutilité du souhait le compromet davantage à mes yeux. Mais je me souviens de trésors jetés au rebut pour cause d'inutilité. Est taxé d'inutile tout ce qui n'a aucun but tangible, aucune valeur désignée en chiffres, tout ce qui coûte et ne rapporte rien. La plupart des belles et nobles choses peuvent être, par ce procédé, assimilées aux méchantes futilités. Or, s'il est sage de simplifier l'existence, de retrancher les superfétations, il ne faudrait pas cependant nous faire sa-
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crifier la grâce et le charme de la vie sous prétexte d'inutilité. A quoi, par exemple, servent les fleurs? Quelle folie de dépenser de l'argent pour ce qui ne sert ni à se nourrir ni à se vêtir! Et cependant, nous en priverons-nous?
A la cuisine, une botte de navets ou d'asperges est préférable à une gerbe de roses. Mais la rose doit-elle être pour cela bannie de la cité? N'a-t elle pas son rôle aussi?
L'inutilité des souhaits est un peu comme celle des fleurs. Pour rien au monde je ne m'en priverais.
A quoi cela sert-il de dire « bonjour », « bon voyage », ou bien, « bonne nuit » ?
Cela ne rend pas les jours plus beaux, les voyages moins dangereux, la séparation moins triste, et les nuits plus tranquilles. Renoncerons-nous cependant à nous saluer?
Non, le salut est un acte fraternel, un témoignage de bienveillance. On peut mettre un monde de sentiments réconfortants dans
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un cordial bonjour. Et quoique beaucoup d'hommes saluent comme parlent les perroquets, je ne cesserai pas de trouver le salut une des hautes manifestations de la sociabilité humaine. Or, si je garde la coutume vénérable de dire bonjour, pourquoi me priver de dire bonne année? Si même ce n'était qu'un bonjour un peu plus impressif, cela conserverait une valeur incontestable. Mais le souhait est un signe d'espérance aussi, une affirmation d'un avenir meilleur.
En dépit des événements contraires et des obscurités de la vie, continuer à nous souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année, c'est affirmer le droit imprescriptible de l'espérance et de l'avenir meilleur. Un souhait fait de tout cœur est un acte de foi. L'humanité a besoin de croire et d'espérer. Si elle vit encore, c'est qu'elle croit à la vie. Une confiance obscure la soutient. Est-ce trop de donner une fois par an à cette confiance une occasion
générale de se manifester? Je ne le crois pas. A cause de cette raison, malgré tous les abus déplaisants, je suis pour la vieille habitude des souhaits.
Ami lecteur, qui que tu sois : apprenti de l'existence ou vétéran; favorisé par le bonheur ou visité par les peines; anxieux devant le lendemain ou rassuré; au seuil de deux années, voire même de deux siècles, selon que tu calcules avec le pape ou avec l'empereur, je souhaite que Dieu te mette le cœur en paix.