‹ L'ame des chosesChapitre 47 sur 48 · A MON FILS PIERRE · texte numérisé non relu

A MON FILS PIERRE

Dans la jeune verdure de ces prés ensoleillés , petite pâquerette , pourquoi ton sourire me fait-il tant de bien ? A peine éclose de l'aube dernière, nous nous rencontrons pour la première fois. Pourquoi donc, fraîche et fragile parure des coteaux printaniers, ai-je pu te trouver cet air familier des vieilles figures amies?...

Tu me rappelles tes petites sœurs fleurissant sous mes pas d'enfant et que j'allais cueillir avec de gais compagnons d'âge. Pâquerettes délicates aux neigeuses

couronnes, leur vue faisait briller nos yeux, elles emplissaient nos petites mains ! De ces yeux, combien dorment dans les tombeaux; de ces mains affairées, combien sont jointes à jamais sur les cœurs immobiles!...

T'en souviens-tu, pâquerette? — Tu t'en souviens, je le sens. La même âme est en toi qui rayonnait au front de tes sœurs ; la même main, petites étoiles éphémères, vous alluma, et dans votre frêle beauté tissa une pensée éternelle.

Oh les belles Pâques d'alors! Une lumière surnaturelle enveloppait la terre, baignait les forêts, vibrait à travers les splendeurs blanches des cerisiers fleuris. Ce n'était pas la lumière des autres jours, l'éclat passager d'un soleil matériel : c'était une clarté mystérieuse et céleste, pur reflet émané du monde impérissable.

Les oiseaux chantaient : « // est ressuscité!» les feuilles nouvellement écloses des arbres le chuchotaient entre elles.

Tout un carillon de mignonnes clochettes

en résonnait à travers les champs de muguets, et la bonne nouvelle courait et murmurait dans le cristal des ruisseaux. Seule, croulante sous la mousse des années, la vieille croix au bord du sentier persistait, en cette gloire de Pâques, à garder la tristesse du Vendredi Saint. Alors, à ses bras vénérables nous suspendions des guirlandes, pour que tout fût à l'unisson.

Heureux temps ! Il est encore. Tu me le rappelles, petite pâquerette, n'est-il pas fait, comme toi, de ce qui renaît toujours Merci de me le dire ! Ne laissons pas passer ce beau, ce royal jour de Pâques, sans ouvrir notre cœur à sa lumière, comme s'ouvrent, au matin, les fleurs des champs. Voici deux mille ans que, dans l'ombre où nous sommes, des millions de cœurs se sont réchauffés à ce foyer. Il s'est enrichi en brûlant; sa puissance a grandi de tout le bien qu'il a fait. Pâques ! sans les choses renfermées dans ce mot, comme la terre serait désolée !

Nous étions les esclaves de cette reine sombre nommée la mort. Toute vie, toute pensée, toute œuvre lui appartenait. Une fosse noire était creusée sous les pas de l'Espérance. Point de lendemain pour l'innocence écrasée; pas de jour tardif et réparateur pour la justice expirante ! Le néant disait à l'homme: — «Je t'attends. Tous tes sentiers conduisent à moi. Ta haine et ton amour, tes larmes et tes chants, ta prière et ta foi, tout finira dans la poussière ». — Et nous allions, muets, sous le nuage pesant des fatalités.

Sur ce monde étouffant, une main secourable s'est posée, main d'homme en qui circulait la puissance de Dieu. Elle a contesté au néant son empire, à la mort sa proie; elle a brisé la chape de plomb qui enserrait l'âme humaine, et pratiqué une trouée sur des horizons illimités. Depuis lors, la part de l'ombre a diminué dans le monde. La nuit a reculé. Elle ne reprendra pas le terrain perdu.

Ne nous en laissons pas imposer par l'heure brumeuse où nous passons. Elle prouve une seule chose : certaines façons de vivre diminuent l'espérance et dessèchent la foi. Il n'y a pas de Pâques pour ceux qui sèment sur la chair, ceux dont la vie se passe à s'enterrer sous les vanités, les haines, les souillures, à être leurs propres fossoyeurs. Ceux-là, n'ont peut-être pas tort de penser qu'ils périront tout entiers, car ils ont renoncé à tout ce qui est immortel. Mais ces mornes pensées poussent comme des fleurs morbides sur les débris de nos vies corrompues. L'air pur et la terre saine, la terre de l'Evangile ne les connaissent pas.

Pour prendre part au message de Pâques, il faut avoir porté sa croix, avoir essayé de marcher sur les pas de Jésus, qui dégagent de la lumière. Sans croix, sans sacrifice, sans repentir, sans renoncement aux choses destinées à périr, il n'y a pas de Pâques. Pâques est la couronne de vie-

PAQUERETTE « 33y

toire, mais elle demande à être conquise. Avant cette couronne, il y a la bataille, les abnégations, les passages obscurs où l'on doute de son chemin, les abîmes à franchir où la foi seule voit clair. Avant que n'apparaisse à nos yeux cet or pur de la vie impérissable, il est nécessaire de traverser le creuset purificateur.

Le Prince de la Vie nous a dit : Regardez les fleurs des champs. Petite Pâquerette, je t'ai regardée, et tu m'as parlé de Lui. Tu m'as dit: les choses qui nous font tant souffrir finiront; un jour les abîmes seront comblés, les blessures bandées, les larmes effacées. Il y aura des Pâques au bout de nos calvaires, des Pâques plus belles encore que ces jours radieux de l'enfance où l'on croyait surprendre, dans la rosée du matin, les traces du ressuscité.

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