BONNE VOLONTÉ 3 H
passions, de nos rancunes sectaires, quelques gouttes de bon sens et de bonne volonté. La vie publique ne s'en portera pas plus mal...
Voilà mon rêve, tandis que, symbole d'une année qui jette ses dernières lueurs, la bûche de Noël tombe en cendres au foyer.
J'ai voulu revoir les frais vallons où je courais, il y a de cela quarante ans. M'y voici. Par la solitude embaumée des prairies, je longe un petit sentier sinueux, le même que jadis. Le ruisseau descend la même pente, sous les saules. Les marguerites et les boutons d'or y reflètent leur image; la truite furtive se dérobe aux regards. Le monde, ici, se fait gracieux et petit. Les Vosges sont devenues de petites collines. Entre leurs ondulations couronnées de pins ou de hêtres, serpentent des vallées à l'ho-
rizon rapproché. Les merles se répondent d'un monticule à l'autre. Une lumière tempérée enveloppe les choses. Le cœur s'apaise, les yeux se reposent. Dans la paix de cette nature que ne trouble aucun cri, où n'apparaît aucune trace de lutte, je me sens accueilli comme un voyageur aimé qui revient au gîte. Et lentement, je pénètre au sanctuaire des souvenirs. Les longues années, la vie changeante, les étapes tristes ou heureuses, faites au loin dans les cités inquiètes, tout cela recule, s'efface, prend je ne sais quel caractère de rêve. Je ne suis pas bien sûr que ce soit moi, celui qu'on connaît là bas, dans la société des hommes et qui a son nom, son œuvre, sa place marquée au champ des ardentes batailles. Ce qui me paraît clair, à l'heure présente,, c'est le passé, l'enfance rieuse. En voici le cadre intact. N'est-ce pas toi, vieux hêtre, sous lequel je ramassais des faînes, avec des camarades aux yeux bleus, aux cheveux filasse, tout pareils à ceux, barbouillés de
myrtilles, qui sont assis sur tes racines noueuses? Que dis-je, mais ce sont mes compagnons, cela, je les reconnais bien, et m'étonne de n'être point assis parmi eux. Pourquoi donc me regardent-ils bouche bée comme on regarde un étranger? Ont-ils donc oublié qu'ensemble, les jours où nous avions des souliers, nous nous laissions descendre en glissant sur la pente de ce rocher? Les traces fraîches de nos joyeuses glissades y sont encore.
Mais suivons ce vallon. Il conduit au village. Bientôt, au détour du sentier, des maisons apparaîtront, petites, mais coquettes maisons de pauvres gens, et pourtant pittoresques à croquer. Déjà l'on entend chanter les coqs!... Nous allons donc nous revoir, cher petit coin du monde où j'ai vécu les sereines années qui ne connaissent ni le mal, ni la mort, ni le regret du passé, ni
l'angoisse de l'avenir. Nous reverrons les seuils des portes rustiques, et surtout la maison, la demeure d'autrefois, le presbytère et son grand jardin, et sa terrasse où, par les beaux soirs d'été, je me cachais pour adorer la lune.
Mais quel est ce nuage blanc qui s'élève de la forêt, dans la direction du village? Serait-ce un incendie?... Un sifflet strident me fixe sur son origine et, du coup, m'arrache brutalement à mon doux rêve.
L'écho le répète dix fois comme pour dire: Oui, c'est bien cela, c'est bien vrai. L'horrible chose est accomplie, la solitude est déflorée, il y a un chemin de fer par ici.
Je me hâte, je débouche dans la vallée principale et sous mes yeux étonnés passe, long, haletant, barbouillant tout de son épaisse fumée, un train de marchandises.
Quel réveil! Sur la route, j'accoste un
vieux paysan et lui demande, désorienté, où est le presbytère. Du doigt il indique la montagne.
— Mais le presbytère, autrefois, était dans la vallée.
— Oui monsieur, l'ancien. On l'a rasé.
Le talus que vous voyez en a recouvert la place.
— Et le jardin?
— Le jardin, c'est ce chantier plein de moellons et de troncs d'arbre.
— Alors, il ne reste plus rien de l'ancienne maison du pasteur?
— Non, tout a disparu.
A ce moment arrive un train de voyageurs. Il s'arrête une minute; j'entends le sifflet du conducteur; des employés crient: Fertig! abfahren!
Fini, en route! c'est bien la devise qui convient à une telle heure! Et reprenant mon chemin, machinalement, je me sens persécuté longtemps encore par ce cri bref et dur: Fertig, abfahren!...
Tout n'est pas fini pourtant. Désormais, pour te voir, maison paternelle, je fermerai les yeux, et je retrouverai ton image fidèle, indélébile, au fond de mon cœur d'enfant.
En ce temps enfiévré où les morts vont vite, j'aime la Toussaint. C'est le jour des vaincus, des oubliés, le jour des absents. Il me plaît de voir circuler la foule silencieuse chargée de gerbes de chrysanthèmes et de couronnes d'immortelles. Quelles sont les croyances de tous ces pèlerins de cimetières, de tous ces visiteurs de tombes? La réponse à cette question n'est pas possible. Savons-nous ce qui se passe au plus profond des cœurs? Il y a en chacun de nous des recoins mystérieux que Dieu seul
connaît. Y porter nos jugements serait indiscret et téméraire.
J'ignore si ceux qui pleurent là pleurent sans espérance. Ils apportent de pieux hommages à des mémoires pures. Osentils ou non élever leurs yeux vers la lumière immortelle? Je ne sais. Mais leur douleur est sainte, leur respect me touche et m'émeut. Qu'ils le sachent ou non, ils s'élèvent par l'un et par l'autre au-dessus du moment présent, et ce qu'ils font ici repose l'âme du train bruyant, banal et grossier des joies ordinaires, tranche avec avantage sur la grande mêlée des intérêts inférieurs. Pleurer ceux qui dorment c'est se tenir au seuil des choses éternelles, c'est appartenir, ne fût-ce que pour une heure, à ceux que l'utilitarisme brutal a rayés de son livre. Honorer les morts, les vaincus de a vie, dédier nos fleurs aux oublies, c'est accomplir un acte de spiritualité.
Dans chaque cimetière parisien il y a un monument anonyme. Là vont porter leurs
bouquets, leurs prières ou leurs sanglots ceux qui n'ont pas de tombe. L'on se souvient des morts que la mer a engloutis, que le feu a consumés, au point de ne rien laisser subsister d'eux, pas même une poignée de cendres à recueillir dans une urne. L'on va penser aux soldats tombés à l'ennemi, enterrés sous les cieux étrangers, aux colonies, enfants morts pour la mère-patrie et dont souvent le corps n'a même pas été retrouvé. Ces monuments anonymes, où des inconnus se coudoient, courbés sous le même fardeau, ces pierres sous lesquelles personne ne dort, nous rappellent l'autel au Dieu inconnu dont saint Paul parlait aux Athéniens.
Saluez-les en passant. Donnez une prière aux disparus, à ceux qui ont péri seuls, au loin, sans adieu, sans sépulture, sans honneurs derniers. Puis, de ces monuments impersonnels de souvenir et de piété, portez vos pas vers le coin des réprouvés. Nos lois l'ont bien restreint, mais il existe
toujours et, moralement, il occupe plus d'espace qu'on ne pense.
Jadis en cet endroit maudit, terre infamante qu'aucune prière n'a consacrée, gisaient les suicidés, les suppliciés et surtout les plus criminels de tous, les hérétiques. Aucun coin de la terre, aucun lieu de dernier repos ne donne à réfléchir autant que celui-là. Les contemporains en ont toujours détourné les yeux. Il y fait froid, les herbes folles et les orties l'envahissent. Il a l'air lugubre des lieux hantés. Pour le Juste du jour, l'homme à la conduite correcte, à la pensée officielle, aux croyances contrôlées et approuvées, ce coin est l'antichambre de l'enfer. De ceux qui dorment là on ne peut pas dire: Heureux les morts qui meurent au .Seigneur!
Assieds-toi pourtant dans ce coin, passant, mon frère, et songe un instant. Remue, en esprit, ces cendres.
Parmi les meurtriers, les infâmes, les réprouvés de l'humaine justice, tu y trouve-
33o IMPRESSIONS DE TOUSSAINT
ras les champions de l'avenir, les prophètes, les martyrs, les nobles victimes de l'intolérance et du fanatisme. Si tu es fils de Huguenot, tu n'auras pas de peine à retrouver là tes coreligionnaires, tes ancêtres de famille peut-être. Si tu es philosophe, tu y trouveras des collègues. Si tu es chrétien, souviens-toi que le Christ a été mis en croix entre deux larrons. Ainsi toujours et jusque dans la tombe, le monde a confondu les meilleurs et les pires. Cela ne doit pas nous engager seulement à honorer de pures mémoires, méconnues par les contemporains. La leçon doit porter sur le présent.
La justice humaine est essentiellement faillible. Elle innocente des crimes véritables et taxe de criminels des actes, des pensées, des croyances inspirés par la justice et la vérité mêmes. Qui sait si, parmi les catégories d'hommes appréciés par le présent avec sévérité, il n'existe pas des êtres plus justes que leurs juges, meilleurs que leur
époque et dont la condamnation retombera sur nos têtes, dans la postérité? Dans les tombes soignées, honorées, entourées de bénédictions et couvertes de signes de respect, il peut se trouver des voleurs, des meurtriers, des impies. Parmi les pendus, les guillotinés, les forçats morts au bagne et marqués au fer, il peut y avoir, il y a, des héros et des saints. Nul n'a le droit de l'oublier.
Et pour se préserver l'âme de cette poussière de préjugés qu'y déposent, en la ternissant, les coutumes irréfléchies, les opinions courantes, l'injuste et aveugle routine, il est bon d'aller parfois, loin des conflits et des passions du jour, méditer et prier parmi ceux qui dorment. La tombe muette nous donne des leçons que la bouche la plus éloquente ne saurait égaler.
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