‹ L'ame des chosesChapitre 9 sur 48 · SOUVENIR DES PLANS DE FRESNIERES · texte numérisé non relu

SOUVENIR DES PLANS DE FRESNIERES

Les vallées déjà s'emplissent d'ombre.

De toutes parts tintent les clochettes des chèvres, revenant, la mamelle gonflée, des lointains pâturages. Au seuil des chalets, les paysannes les attendent. Bientôt, le lait chaud moussera dans les bidons, et les petits enfants s'en blanchiront les lèvres.

Déroulant ses lacets solitaires, la route serpente sous l'antique forêt. A travers les cônes dorés des sapins, apparaissent les cimes où le soleil fait ses adieux en une fête de lumière.

C'est l'heure où sonnent, à quelque détour du chemin, les souliers ferrés du vieux scieur. La journée terminée, il a détourné l'eau de la grande roue pour descendre au logis. Avec ses cheveux blancs, ses yeux bleus, sa mine pâle, son dos voûté sous la hotte, cet homme, dès le premier abord, excite l'intérêt. Sa personne respire la noblesse et la douceur. Mais pourquoi donc est-il si triste?

— Il a du chagrin, le vieux travailleur. La maladie est entrée sous son toit. Depuis trois ans sa pauvre femme souffre d'un mal cruel. Clouée au lit, elle attend avec impatience, au soir, le retour de son compagnon. Et lui, hâte le pas afin d'être plus tôt près d'elle. Après la journée de labeur commence son office de garde-malade. Il rapporte des copeaux pour allumer le feu et pense, le long du chemin, aux moyens de soulager et de distraire sa pauvre infirme. Hélas, de jour en jour plus misérable, elle ne verra plus souvent, à la fin des jours,

revenir l'ami plein de tendresse, qui veille sur sa vie déclinante. Voilà pourquoi le vieux scieur marche, l'œil terne et l'échiné ployée. Et cependant il est bien vaillant!

A son poste d'ouvrier dès la première heure, on le voit, d'une main vigoureuse autant qu'habile, remuer les troncs pesants des sapins. A lui seul, d'un coup de levier, il les envoie rouler sur le chariot, les ajuste, les fixe au moyen de crampons et puis déclanche le mouvement. Avec un entrain d'enfer les dents acérées mordent au cœur des arbres. Alors, tandis que les voies se frayent à travers les fibres tremblantes et que se façonnent les planches et les poutres, le vieux scieur est occupé de quelque besogne secondaire. Par moments il s'assied, suivant des yeux le travail qui s'accomplit. De longues rêveries l'absorbent, inter-

rompues seulement par la nécessité de rajuster les pièces après chaque voyage. Il repasse d'anciens souvenirs. En a-t il détaillé, de beaux sapins, descendus de leur fière hauteur, par le lit du torrent? Enfant de cette vallée, il a dormi jadis à leur ombre. Les uns après les autres, tombés sous les coups de vent ou sous la hache du bûcheron, ils sont venus se coucher sur ce chariot, dont la marche lente et inexorable a quelque chose de la rigueur du destin. Coupés en poutres, lattes, planches de tout calibre, ils ont servi à édifier tous les chalets de la contrée. Et quand un montagnard s'endort du dernier sommeil, c'est encore des mains du vieux scieur que sortent les planches de sa bière. Aux jeunes et aux vieux, aux riches et aux pauvres, il en a fourni indistinctement. Son front est devenu grave à cette besogne austère. Maintenant, au milieu des jours laborieux, quand le souvenir le hante de sa chère malade et le pressentiment des séparations prochaines,

il a l'impression de préparer des planches pour sa couchette, et le chant métallique de la scie, cheminant par la moelle du sapin, lui fait mal au cœur.

Près du torrent mugissant, la scierie est sans voix.

La roue stoppe, l'eau du chenal coule à vide : signe de deuil.

Le scieur, aujourd'hui, n'est pas monté. Sa pauvre femme a cessé de souffrir. Au son des cloches du village, le cortège des voisins l'a conduite cà la tombe.

Désormais, au foyer désolé, où si longtemps on s'aima, plus personne n'attendra, le soir, le retour du travailleur, plus personne au départ ne lui dira : adieu !

Pourtant, il remontera demain au hangar où l'attend la besogne en souffrance. Rien à l'extérieur n'indiquera son deuil.

Comme toujours, il ajustera sur le chariot les grands blocs où la scie tracera ses sillons.

Pour le cercueil de sa femme, il a coupé des planches dans un très vieux mélèze foudroyé l'été dernier. Il en coupera sur le même tronc destinées à son propre usage.

En attendant qu'il aille rejoindre sa compagne aimée, il remplit sa tâche avec exactitude. Mais son cœur est absent. Il pense à celle qui l'a devancé là-bas, là-bas au pays du mystère et de l'espérance. Et son beau regard, profond et douloureux, s'est fixé tant de fois sur la terre matinale de l'immortel revoir, qu'il en a gardé comme un reflet d'éternité.

Je longe le lac, sur la route qui va de Genève àThonon.rive de Savoie. Derrière moi disparaît, dans une brume lumineuse, la ville de Calvin et, par ce beau soleil d'arrière-saison, la cathédrale de Saint- Pierre fait vraiment grand effet, avec ses deux tours dominant la colline, où la vieille Genève tenait tout entière.

Sur ma gauche, le lac limpide vient affleurer au mur qui borde la route. La transparence de ces eaux profondes est un régal pour des yeux ayant longtemps

regardé la Seine aux flots lents, ternes, et les bassins noirs du canal Saint-Martin, où des poissons malsains grouillent sur un fond vaseux.

Dans l'air, de jolies mouettes blanches croisent leurs vols. A quelques pas, un petit canard sauvage, remuant et tout à son affaire, se livre à ses exercices de plongeur. On le voit descendre, gagner le fond, la tête en bas, les pattes en l'air, brouter des herbes, fouiller le sable moiré, puis, comme une flèche, remonter à la surface pour recommencer un instant après. Que ce petit pêcheur, frétillant et vif, paraît donc content de vivre!

Vers le large, trois bateliers s'amusent infiniment moins. Par un calme plat, sur une eau que ne ride aucun souffle, ils essayent, à coups de gaffe, de faire avancer un gros bateau chargé de pierres. Avec tous leurs efforts réunis, c'est à peine s'ils lui impriment un mouvement perceptible.

Les grands arbres de la rive, très calmes,

assistent à leurs peines, spectateurs indifférents. Au ciel, là-haut, de petits nuages blancs que n'anime aucun mouvement sont de mauvais présages aux navigateurs en panne. Pauvres gens! Ils regardent de temps en temps, mélancoliques, les deux vergues immenses où, pareilles à des ailes, S2 déploient leurs belles voiles blanches. Mais ces ailes, en cette heure, sont d'inutiles ornements. Décidément, il y a dans tous les métiers des jours où cela ne va pas / C'est ce que je me dis en poursuivant ma route, et dans l'air silencieux, j'entends longtemps résonner les lourds sabots des bateliers, longeant obstinément leur embarcation, la poitrine écrasée contre leurs gaffes. ..

Au soleil couchant, repassant par ce même chemin, tout était changé Une poussière sèche y voltigeait, mêlée aux feuilles mortes. La bise agitait les vieux ormes tout à l'heure apathiques. Gonflées comme des ailes de cygne, les voiles frémissaient sous le souffle, et le bateau, dans sa marche

5o AUX BORDS DU LÉMAN

rapide, traçait sur le bleu obscur du lac un long sillage blanc. Un des bateliers tenait le gouvernail en chantant, les deux autres étaient couchés près de leurs gaffes, endormis, se laissant pousser vers le port comme Ulysse, quand les vents propices le portèrent enfin vers Ithaque.

Ce que c'est pourtant d'avoir le vent pour soi ! S'ils avaient prévu la bonne bise du soir, ils n'auraient pas tant gaffé l'aprèsmidi. — Mais ce bon somme de la fin, l'auraient-ils connu?

L'été dernier, au cours d'une petite excursion en Charente-Inférieure, on me fit voir un château très intéressant, complètement restauré par les soins du propriétaire, architecte de talent. Ce château présente cette particularité de n'avoir pas été construit à l'endroit où il se trouve aujourd'hui, mais à une bonne douzaine de kilomètres plus loin. Vendu, il y a plusieurs années, il fut démonté par l'acquéreur, pièce à pièce, et transporté en un site plus conforme à sa beauté.

On va voir que ce propriétaire entreprenant s'est signalé par d'autres actes mémorables.

Un jour, une rage de dents (douleur heureuse en l'occasion) le conduisit chez un dentiste de petite ville. La bonne qui lui ouvrit était justement occupée à laver le plancher. Notre homme,, tout agacé qu'il fût par son mal, n'en demeura pas moins frappé du bizarre accoutrement de la domestique. Pour se garantir de l'eau sale, elle s'était engoncée jusqu'à la taille dans une sorte de loque terne, quoique multicolore, où le connaisseur, à première vue, découvrit un tapis de grande valeur artistique.

Une fois sa vilaine dent extraite, le patient fit avec le dentiste un bout de causerie et, comme par hasard, lui dit:

— Quel est ce lambeau d'étoffe dont s'enveloppe votre cuisinière?

— Ça, c'est un morceau de vieux tapis, originaire on ne sait d'où, et qui traîne de-

puis longtemps ici. J'en ai d'autres, si cela peut vous intéresser.

— Montrez-les-moi.

Et les voilà tous les deux se promenant à travers un vieux chai, où un fragment de tapis beaucoup plus grand servait à recouvrir un tas de pommes de terre. Plus loin, un autre morceau garantissait une cuve. Tout cela était crasseux, troué, informe. Une Vénus bancale, un Apollon manchot faisaient piteuse figure près d'un Jupiter à la barbe arrachée, et d'un oiseau de Junon sans queue. Le visiteur n'en reconnut pas moins, dans ces tristes débris, des tapis d'Aubusson et manifesta son regret de voir ces restes précieux ainsi vilipendés.

— En voulez-vous, dit le dentiste? Je leur préférerais infiniment un tonneau de votre vieux cognac.

Séance tenante, le marché se conclut.

Les loques suivirent le visiteur. Un tonneau de cognac, d'une valeur de six

à huit cents francs, émigra chez le professionnel.

Quelques années plus tard, le propriétaire installait dans son château, deux superbes spécimens d'Aubusson, réparés avec le plus grand soin. Il avait dépensé une somme considérable (on parle de vingt mille francs) pour ce travail long et délicat.

— «Venez revoir vos tapis», écrivit-il au dentiste.

Le dentiste vint en effet voir les tapis, mais sortit de là furieux, afin de porter plainte aux tribunaux ... Il se disait lésé, escroqué, exhalait par toute la contrée ses récriminations.

Comme de juste, il perdit son procès.

Drôle d'histoire, n'est-ce pas? Je la garantis de tout point.

Si nous en tirions une morale?

A cet ignare de dentiste ressemblent les gens qui gardent des traditions dont ils ne connaissent pas le prix. Ils les laissent se manger aux mites, se couvrir de poussière.

Vienne un esprit éclairé qui tire les traditions de l'oubli, les débarrasse des impuretés, les complète dans l'esprit qui les inspira jadis et les fasse reluire comme des choses neuves et actuelles, que font leurs gardiens au cœur étroit, à l'intelligence obtuse?

Pour prix de toutes les peines prises, de tous les services rendus, ils crient «Haro !» sur le novateur et lui intentent des procès d'hérésie.

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