VAINES ESPÉRANCES. TERREURS CHIMERIQUES
— Les fraises doivent être mûres sur la grande place claire, dans la forêt de mélèzes. Voici un mois que parurent leurs premières fleurs. L'autre jour, en passant près de là, nous avons remarqué des fruits verts de la grosseur d'une lentille, et d'autres, teintés déjà d:un peu de rouge. Par ce temps mélangé d'averses tièdes et de chauds regards du soleil, les baies enflent et se colorent, au creux de la montagne comme gâteaux au four. Allons, enfants! prenez vos corbeilles d'osier;
mettez-y le goûter. L'air des bois donne faim. Quand les corbeilles seront vides, vous les garnirez d'herbes fraîches, et jusqu'au bord vous les remplirez de ces délicieuses fraises sauvages, au parfum sans pareil. Votre frère malade aura sa part qui lui fera bien plaisir.
Et nous voilà partis, et les propos d'aller leur train.
— Crois-tu, papa, que ces corbeilles suffiront? Pour cueillir cette masse de fraises, il aurait fallu des cruches, des boîtes. Veux-tu que nous retournions en chercher? Ou, bien non, tu nous fabriqueras de vastes paniers de jonc. Nous donnerons des fraises à tout le monde, au voisin condamné à la chambre, à la bonne vieille qui marche avec des béquilles. On fera de la marmelade, des tartes, des confitures!...
— Bah ! peut-être ne sont-elles pas mûres, ou les oiseaux les ont mangées.
N'est-ce pas, papa, les oiseaux adorent
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les fraises et en apportent à leurs petits?
— Et puis, qui sait? on les aura cueillies avant nous. Cela se peut: Les passants, les bûcherons, les enfants des bûcherons. Quand ils portent le déjeuner à leur père, ils passent par là. Ils connaissent bien les bois.
— Voici le grand étang. Nous sommes à michemin. Encore une petite montée, puis une descente, et nous y serons. La place est en pente, je la trouverais bien, tout seul, moi.
— Et toi, petit Jean; où est ta corbeille?
— Je n'en ai point. Je goûte avec tout le monde, et si je trouve des fraises je les mange de suite.
— Mais quelle est cette femme débouchant par le sentier là-bas? On dirait qu'elle vient de l'endroit où nous allons. Elle porte une corbeille en mains. On voit du rouge en dessus. Ce sont nos fraises. Malheur! elle les a cueillies. Pauvre frère, qui déjà se réjouissait d'en manger!
— Ne parle pas ainsi; cette femme, sans
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doute, a besoin de gagner sa vie. Elle amasse des fraises pour les vendre. Avec l'argent elle achètera du pain.
— Malgré cela c'est vexant. Je n'irai pas plus loin. Trouvez-vous cela amusant, faire tant de chemin inutilement?
— Si nous regardions d'abord de plus près la corbeille de la bonne femme; voyons si ses fraises sont belles...
— Ses fraises? mais elle n'en a pas, c'est un foulard rouge qui recouvre sa corbeille. En dessous c'est blanc, ce sont des œufs.
— Je respire. Vite, en route maintenant.
— Nous voilà près du tremble à la cime coupée. Il faut plier à gauche ici. Mais qu'est-ce qu'on entend? Des voix d'enfants.
— La place serait-elle occupée? Il ne va rien nous rester. On se moquera de nous. Quelle guigne !
— Ce sont des gamins du village; les voici, ils s'approchent. Ils tiennent par les coins un mouchoir gonflé... de fraises sans doute.
— Fi donc! Est-ce assez malpropre de
mettre des fraises dans des mouchoirs? Ce n'est pas moi qui en mangerais.
— Bonjour, les jeunes gens. Que portezvous là?
— Du son, Monsieur, et du pain trempé, pour offrir aux oies qui nagent sur l'étang. Cela nous amuse de les voir se disputer cette mangeaille. Elles n'en ont jamais assez.
— Bon ! encore une attrape. Tout ce monde-là s'entend pour nous induire en erreur, nous faire languir et enrager. Qu'en penses-tu, papa?
— Que vous êtes des petits toqués. Ces braves gens vont leur chemin. Ils ne songent ni à vos fraises ni à vous. Vous leur attribuez des idées qu'ils n'ont pas. C'est injuste à leur égard et, quant à vous, cela vous trouble l'esprit.
Mais nous voici arrivés à la fameuse place. On y remarque des traces de pas. D'autres ont cherché ici des fraises avant nous. C'est naturel, et c'était leur droit. Il
n'y aura pas de quoi remplir des cruches. Mais il en reste beaucoup et de fort belles. Le frère n'en manquera pas, ni vous non plus. Vous serez fatigués d'en cueillir avant de les épuiser. Et voilà, vous n'aurez, ni ce que vous avez follement espéré, ni ce que vous avez follement craint. Vos esprits sont excessifs; vous trouverez ici la juste mesure, la mesure raisonnable. Il n'en est pas autrement dans la vie. Souvenez-vousen plus tard, quand il s'agira de choses plus sérieuses que des fraises...
Rarement nous est donné tout ce que nous espérons; rarement nous arrive tout ce que nous avons redouté. Comme l'existence serait plus facile, si nous savions mieux modérer nos désirs et commander davantage à nos craintes! Mais chacun leur laisse libre cours et, dès l'enfance, s'habitue à être l'esclave de ses imaginations.
Le Donon est une cime vosgienne située au-dessus du Ban de la Roche, et sur laquelle passe, depuis 1870, la frontière de la France et de l'Allemagne. Je ne pense pas qu'il existe ailleurs, dans notre Europe occidentale, une plus belle forêt que celle de là-haut. Du massif du Donon, partent, dans toutes les directions, mais surtout vers l'Ouest, d'innombrables vallées entièrement boisées. Ces vastes ondulations où l'œil peut errer sans fin, où le vent fait courir des frissons et creuse des remous, res-
semblent aux vagues énormes d'un océan de verdure. Et lorsque le touriste, en descendant de la montagne, plonge dans les profondeurs des hautes futaies, il y trouve, parmi les sapins austères aux barbes grises et les hêtres au clair et gai feuillage, une solitude immense, inviolée. Rien ne trouble, ces passages silencieux, si ce n'est de loin en loin la fuite d'un chevreuil, d'un cerf, ou la formidable envolée d'un coq de bruyère, ce roi des oiseaux de chasse, dont les ailes battent l'air avec un bruit de tambour.
C'est là que, dans la paix rêveuse des hauteurs, l'enfant de l'Alsace se sent envahi par je ne sais quelle tristesse, dont les vieux grès couverts de mousse sont les muets confidents. Cette ligne implacable de la frontière évoque en nous, en plein calme de la nature, des souvenirs de guerre et de combats, d'âpres conflits de peuples, de furieuses mêlées couvertes de cris humains et de bruits d'armes. Plus d'un, en y pas-
sant, a dû croire ces lieux hantés par les démons de la guerre.
A mon tour, je suivais le sentier forestier, livré à d'étranges et sombres suggestions. Mais, c'était en été, l'après-midi, par une belle journée très chaude. Le pas, insensiblement, s'était ralenti. Et, pendant que les visions guerrières obsédaient mon esprit, il commençait à leur surgir autour de moi une active concurrence. Des herbes fines et hautes me caressaient les mains, de petites fleurs sauvages, comme autant d'amies d'enfance, me faisaient signe, m'appelaient doucement, et je finis par céder à la tentation de me reposer, après une longue absence, sur le sein de la terre natale.
Vous êtes-vous jamais couché sur le sol, le front tourné vers la voûte bleue? Avezvous regardé le ciel d'une belle nuit d'août à travers les frêles roseaux ou les bouquets d'avoine balancés au-dessus de votre tète? C'est, je vous assure, une façon de regarder
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l'univers qui n'est point banale et nous inspire de salutaires réflexions.
Pour moi, je flottais entre deux mondes.
Le dos contre la ligne fatale de démarcation et de contestation, jalonnée de distance en distance de pierres-bornes qui en accentuaient encore le tracé, j'avais l'impression de me trouver au bord d'un abîme à jamais infranchissable. Je sentais passer jusque dans mes moelles le froid du glaive qui avait ouvert ce gouffre entre deux peuples faits pour s'entendre et se compléter.
Et pourtant, je ne sais quelle influence bienfaisante, quel souffle d'apaisement descendait sur moi de l'immensité, à travers les branches des chênes et les dentelles des fougères...
A ce moment, je vis arriver une petite mésange à tête noire, le bec chargé de butin. Elle était là, côté France, faisant plier sous son corps délicat l'extrémité d'un rameau de sapin. Mais à peine avais-je
eu le temps de l'apercevoir qu'elle s'envolait du côté allemand, où sans doute se trouvait son nid.
Un oiseau passant la frontière, qu'est-ce que cela ? Rien assurément. Mais pourquoi donc ce coup d'aile insouciant pardessus la ligne terrible, remua-t-il en moi des profondeurs inconnues? J'en étais encore à me le demander, lorsque je découvris près de moi dans l'herbe une série de fourmis affairées qui allaient et venaient avec toutes sortes de provisions et franchissaient le seuil des territoires, sans autre formalité. Dans l'air lumineux, se croisaient les traits noirs que laisse après lui le vol des abeilles. Ces traits étaient-ce des ratures passées sur les traités des diplomates? Plus haut, poussés par une brise d'ouest, de légers nuages venant de France voguaient vers l'Allemagne...
Zone brûlante de la frontière, où l'étincelle est toujours prête à jaillir entre deux vastes corps chargés d'électricité contraire,
je te voyais donc franchie par bien des voyageurs qui t'ignorent et que tu n'arrêtes pas. Je te voyais traversée par le chemin des fourmis, le chemin des oiseaux, le chemin des nuages, sans compter celui qu'à cette heure, mes yeux ne distinguaient pas, le plus élevé de tous, le chemin des étoiles. Et, si j'avais pu, sous le sol obscur, suivre le travail caché des végétations, j'aurais vu sous cette même frontière, les arbres fraterniser par leurs racines.
Ces faits, comme autant de symboles, me rappellent que certaines hauteurs et profondeurs échappent aux démarcations de surface. Il y a, dans les régions élevées de l'intelligence et de la foi, et dans les replis ultimes des entrailles, une puissance devant laquelle les barrières établies entre les peuples ne comptent plus. Tout cela empêche-t-il la frontière d'exister ? Non. Elle est là avec tous ses souvenirs douloureux et les devoirs qu'elle rappelle.
Celui-là n'est pas un homme qui pourrait y
passer sans souffrir, sans regretter, sans penser à la patrie avec un cœur plus ému, une plus ferme volonté de se sacrifier pour sa défense. Mais les frontières n'ont rien d'absolu. Avant d'être des ennemis, ceux qu'elles séparent sont des hommes.
Malgré le sérieux tragique de ces barrières sans cesse disputées, il existe, plus bas qu'elles et plus haut, des liens indestructibles. Il ne faut jamais cesser de croire à ce qui nous unit, même en face des plus graves dissentiments et des pires injustices. Sans doute, c'est pour m'avoir fait ressouvenir de cette vérité éternelle que le vol d'un oiseau avait produit sur moi une telle impression.
Et sous le dôme de la forêt où le couchant allumait mille feux sur les mousses, les écorces, les ailes des moucherons et des scarabées, je continuai ma route en pensant au royaume de paix où il n'y aura plus qu'un seul troupeau et un seul berger.