‹ L'âme des saisonsChapitre 36 sur 68 · MATIN DE SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

MATIN DE SEPTEMBRE

Maintenant qu'un matin d'automne calme et clair Se soulève au-dessus des brumes violettes Et qu'une fade odeur d'herbe et de poires blettes Traîne languissamment dans la tiédeur de l'air;

Maintenant que, parmi les treillages, Septembre Offre auxfrelons fiévreux ses grappes d'encre et d'ambre Et que, sous la rosée et le soleil, les fleurs Ont un air de sourire en essuyant leurs pleurs ;

l66 L'AME DES SAISONS

O mon âme, oublions les choses de la vie, Et même, s'il se peut, bénissons le passé Qui nous a fait souffrir, mais qui nous a laissé La candeur et la noble faim, — inassouvie !

La Tristesse adorable est là qui tend les bras — La Tristesse très belle et qui ne trompe pas ! — Celle qui pleure au fond de la langueur des choses Et qui descend du ciel en effeuillant des roses...

O mon âme, sois triste et ne te souviens plus ! Vois les convolvulus et les aristoloches Baigner dans la rosée... Ecoute au loin les cloches Argentines mouiller de pleurs les angélus...

O mon âme, sois triste et t'apaisant, adore La Main qui t'a menée en cette bonne aurore, A travers la souffrance et les sombres émois, A travers les frissons et les fièvres parfois,

Pour qu'a3^ant bu ce fiel et mangé cette cendre, Tu puisses mieux goûter la tristesse des bois Et, tel un pur jet d'eau, sur les âmes répandre Un chant mélodieux, mélancolique et tendre.

Oh ! sois triste I — Vois-tu, si tu n'avais souffert, Tu ne connaîtrais point la bonté de cette heure. Ni d'être appariée à l'automne qui pleure. Ni de languir dans le feuillage jaune et vert.

Et sois bonne ! — Comment rester dans l'amertume Devant cet horizon qui bleuit et qui fume ? Comment garder rancune et ne point pardonner Devant ce pur soleil que Dieu fait rayonner?

Et comment sans tendresse et sans bonnes paroles Voir les roses pleurer des larmes de rubis Et Septembre gagner ces premiers cheveux gris Que les fils de la Vierge accrochent aux corolles?

Oh ! tu n'espérais plus un semblable matin. Tissu de soleil tiède et de frileux satin, Et tu n'attendais plus cette caresse exquise Des arbres, du soleil, du ciel et de la brise...

Tu n'aurais point ta part du poème azuré

Sans l'ancienne souffrance et sa mélancolie.

Va, n'envions point ceux que la souffrance oublie

Et plaignons les yeux durs qui n'ont jamais pleuré!.

i68 l'ame des saisons

Telle est la vieille loi, que les âmes s'affinent Sous les coups du Destin qui s'érige en bourreau Et que les cœurs saignants sont le rouge terreau Où poussent les beaux vers et les strophes divines !

Car souvent c'est d'angoisse et de sanglots coupés, Et c'est de pleurs brûlants, et c'est de poings crispés, Et c'est de rage au fond des sourdes nuits qu'est faite La chanson qui jaillit des lèvres du poète!

Mais à présent, sois calme, oubliant le passé... Compatis doucement au ciel violacé.

Sois la garde-malade aux gestes de mystère. Et t'assieds au chevet de ta mère, la Terre...

L'heure est d'un rythme égal et calme sous l'azur ; La brise, ayant fermé les ailes, se recueille: La Terre resplendit ; le silence est si pur Qu'on entend le soleil glisser de feuille en feuille...

Va donc, mon âme, et sois attentive au soupir Lointain des peupliers, et tendrement accueille, Puisque te voilà bonne à force de souffrir, Accueille le parfum des fleurs qui vont mourir...

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