‹ L'âme des saisonsChapitre 9 sur 68 · PETITES HEURES POUR LE MOIS DE MAI · texte numérisé non relu

PETITES HEURES POUR LE MOIS DE MAI

Prélude

Sainte Vierge, à présent c'est votre mois de mai, C'est votre joli mois, mignard et parfumé, Qui, assis à vos pieds en robe bleue et blanche. Egrène en souriant, entre ses doigts jolis. Le clair rosaire aux grains de nacre et de rubis Que l'aurore suspend aux branches.

Le matin frêle et frais fume sur les collines; Et quand le vol léger des cloches argentines S'élève à l'horizon qu'on voit vibrer un peu, . Les sveltes peupliers, feuillus de feuilles claires. Ont l'air de soulever le ciel dans la lumière Ainsi qu'un dais de satin bleu.

Toute la Terre chante et fleure en votre honneur, O douce Dame ! Au pied de vos autels de fleurs, Où les cierges neigeux parmi l'encens crépitent, Les mères en émoi sanglotent à genoux.

Et les fillettes, dans les prés, tressent pour vous Des couronnes de marguerites.

Mille processions vont à vous, Sainte Vierge, Avec leurs croix, leurs oriflammes et leurs cierges. Et les dômes dorés et les clochers aigus, Dans l'azur sillonné d'hirondelles et d'anges Sonnent au loin et carillonnent vos louanges De Kevelaer à Montaigu !

Or, puisqu'en ce beau mois votre bonté sourit Plus lumineusement et console et guérit Quiconque joint les mains parmi les feuilles vertes, Puisque, comme de fraîches roses, sur les cœurs. Vous laissez toutes grâces et toutes faveurs Tomber de vos deux mains ouvertes.

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Permettez qu'à mon tour, ô débonnaire Dame î Je vous dise humblement les besoins de mon âme Et les vœux les plus chers que mon cœur a formés, Afin qu'ayant ainsi spécifié les choses, Je reçoive, du geste clair de vos mains roses, Mes étrennes du mois de mai.

Sedes Sapie?itiœ

O Dame, en premier lieu, domiez-moi la sagesse. Pas la science qu'on exige aux examens, Ni tout ce qu'on apprend en tenant des deux mains Son front (car c'est peut-être un péché de paresse Que ce vœu de trouver en sa tête les points Qu'il faut rechercher dans les livres). Néanmoins,

J'aimerais à savoir un peu de toutes choses. Pour que, si d'aventure il advient que je cause Avec ces grands savants qu'on rencontre à foison, Je puisse, en écoutant leurs thèses et leurs gloses, Sans trop d'hypocrisie et trop de trahison. Adhérer de la tête et leur donner raison. . .

l'azur et les LILAS d^J

Mais la sagesse est comme un frais gazon dans l'âme,

Comme un gazon de calme et de sérénité,

D'où naissent, quand une heure grave les réclame,

Des crocus d'or et des tulipes de clarté,

Si bien que tout penser et tout geste s'ordonnent

Selon la joie intérieure qui rayonne...

O Dame, donnez-moi cette sagesse-là !

Hélas! lorsqu'en ce mois parfumé qui vous aime, La voix des rossignols tremble dans les lilas. J'imagine parfois qu'elle chante en moi-même Et crois que dans mon âme enfin j'ai découvert Les fleurs de bon conseil et le frais gazon vert.

Et c'est la joie un peu, certes; mais la sagesse, Ce ne l'est pas ! . . . Oh non ! Et même c'est alors Que je fais les faux pas avec moins de remords. En sorte que, bientôt, je pleure de détresse Et qu'il me faut, hélas ! les plus rudes efforts Pour sortir du fourré de ronce où je me tords.

Las I ne permettez plus ces choses lamentables, Chassez ces feux follets qu'enflamme le Malin Pour m'égarer parmi les songes et les fables, Eloignez de mon cœur tous ces mirages vains, Sainte Vierge Marie ! et m'octroyez enfin La clarté vraie et la sagesse véritable.

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Hortus voluptatis

O Dame, j'aimerais un jardin odorant, Baigné de clair de lune ainsi que d'une eau pâle, Un jardin vaporeux aux pelouses d'opale, Où les roses mourraient d'amour en soupirant Et où les rossignols feraient de doux arpèges Parmi les seringas et les boules de neige.

Et là, parmi l'haleine agréable des fleurs. J'aimerais, pour la joie et la paix de mon âme, Qu'il y eût (puisqu'il faut parler selon mon cœur) Une fée, — oh I très simple et pas trop grande dame, Sans voile mordoré, sans sceptre, sans hennin. Mais toute jeune fille en souliers de satin.

Elle serait debout au bord de la pelouse, Avec du clair de lune aux bouillons de sa blouse Neigeuse, rougissant d'un aimable embarras Et sur sa jupe unie et sombre laissant pendre. Dans sa main finement ouvrée en cire tendre, Une rose opulente et un brin de lilas.

Elle serait, ainsi qu'une pensionnaire.

Amusée et riant de ses yeux de lumière.

Mais toutefois émue à cause que la nuit

Craque dans les parfums sous la lune qui luit.

Et qu'on entend soudain, en longeant les verveines.

Ronronner sourdement le rouet des phalènes...

Parfois, l'arôme trop suave des taillis, La voix des rossignols aux roulades trop mièvres. Le feuillage bleuâtre aux frou-frous trop jolis Attendriraient, un peu subitement, nos lèvres... Je lui dirais : « Je t'aime. . . » Elle dirait : « Méchant. Et la lune rirait sous sa cape d'argent.

Donnez-moi ce jardin, douce Dame Marie !

Donnez-le moi, si c'est possible, je vous prie,

Avec la fée, avec la lune et les lilas. . .

Je ne serai jamais tranquille sans cela.

Car, malgré mes efforts et mes rudes promesses,

Le songe de mon cœur y retourne sans cesse ! . . .

Stella matutina

O Dame, toute vie est comme une eau qui fuit, Le cœur en battements incessants se soulève, Le jour pousse le jour, le rêve suit le rêve, Entre hier et demain on partage aujourd'hui. Jusqu'au jour où la peur fait claquer les vertèbres Devant le grand silence et le froid des ténèbres...

Heureux celui qui voit l'Etoile à l'horizon ! Qu'il foule le roc dur ou le moelleux gazon. Qu'il trébuche parmi les roses ou les ronces. Sa route est bonne vers l'Etoile qui dénonce. Parmi l'immensité de l'horizon lointain, La région mystérieuse du Matin.

Ah ! faites que je sois celui-là, douce Dame! Ne permettez jamais que je sois abattu Tout à fait, comme quand on a perdu son âme, Et faites que toujours mes yeux, même battus. Même quand la tristesse ou le remords les voile, Se lèvent avec confiance vers l'Etoile !...

Tel un bois, avant l'aube, au déclin de la nuit: L'ombre est encore dense où baigne la feuillée Entre le ciel nocturne et la terre mouillée ; Pourtant le bois ramage en sourdine et bruit, A cause du Flambeau de neige et d'or qui brûle Dans l'opale et le lait nacré du crépuscule.

D'abord claque la caille, au loin, on ne sait où... Puis le bruant pépie à notes de rosée; Puis le rossignol lance une fraîche fusée ; Puis le loriot flûte, et puis le sourd coucou Bégaie, et puis pinsons, verdiers, fauvettes, merles Font un jaillissement de cristal et de perles...

Tel ce bois, c'est ainsi que je voudrais mon âme,

Devant un orient de nacre et de satin

Où brûle doucement l'Etoile du matin ;

Tel ce bois qui gazouille et qui roucoule, ô Dame,

En attendant qu'avec un tumulte vermeil

Il tressaille dans l'or sublime du Soleil !...

Mai 1905.

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