PRIÈRE
Mon I3ieu, vous voyez bien que je ne puis tenir A la sorcellerie intime de la sève Et que mon faible cœur va de nouveau fleurir Comme un rouge glaïeul en un jardin de rêve...
l'azur et les lilas 59
Oh ! je n'ignore pas, malgré cette douceur Insinuante qui circule dans mes veines, Quels lendemains amers attendent le rêveur Qui se fie aux conseils des sources et des chênes.
Mais qu'y faire ! Mon cœur, encor qu'il se propose Le rythme pondéré d'une prudente loi, Se plaît à l'onctueux et dangereux émoi Comme un insecte à l'ombre odorante des roses...
Mon Dieu, voyez ! Déjà je me sens amollir, Le printemps m'a jeté son tendre sortilège. Et voici que mon cœur est prêt à défaillir A cause du sous-bois aux étoiles de neige...
Ah! s'il se prend à battre à grands coups pour si peu. Que sera-ce en avril, quand s'ouvrent les pervenches. Et que sera-ce en mai, lorsque, sur le ciel bleu. Mousseront les vergers d'écume rose et blanche?...
Sûrement, l'aventure est éparse dans l'air ! Je suis comme un pommier tordu dans la rosée Qui va bientôt ouvrir ses fleurs couleur de chair, Toutes et follement, d'une seule poussée !...
6o l'ame des saisons
Et alors, ô mon Dieu, que va-t-il advenir?
Le printemps passe, — et vient l'automne avec ses pluies.
Je sais les pleurs amers que la sagesse essuie
Si lentement, et j'ai gardé le souvenir...
Mon Dieu, vous savez bien que j'ignore les choses, Que je n'y puis rien faire, et que c'est votre Main Qui doit me diriger par l'unique chemin Vers la Sœur, qui m'attend dans un jardin de roses...
Ainsi donc, bénissez ce printemps, ô mon Dieu ! Bénissez ces bourgeons jaunes et verts qui crèvent, Bénissez cet afflux de sèves et de rêves Et tout ce sang nouveau, qui s'inquiète un peu ;
Pour que ce faible cœur et l'autre, qu'il Vous plaise Désigner, soient enfin fidèlement unis.
Comme deux rossignols qui bâtissent leur nid Sous la dentelle verte et fraîche des mélèzes...
21 mars 1905.