‹ L'âme du criminel (volume 2)Chapitre 25 sur 39 · LE GRIME, LE REMORDS ET L^IDEE DE JUSTICE · texte numérisé non relu

LE GRIME, LE REMORDS ET L^IDEE DE JUSTICE

Au lieu de pleurer longuement quelques illusions perdues, quelques habitudes invétérées de l'esprit, laissons-nous aller au courant qui emporte tout. Craignons également la hâte, folle, Textréme impatience, et le geste inutile de se cramponner au passé.

Cette psychologie, que vous dites impitoyable, décevante, imprudente et destructive de toute morale, peut-être allons-nous constater qu'elle nous mène à des conséquences pratiques pour le moins aussi secourables que nos pauvres moyens actuels de répression et d'intimidation.

Mais achevons d'abord notre tâche actuelle, qui est de définir des termes, et de descendre, pour ainsi dire, au fond des mots que nous employons tout le jour sans nous en faire une idée claire.

Par exemple, demandons-nous d'où nous vient l'idée de justice? Il semble qu'elle soit en nous profondément enracinée, fondamentale en quelque sorte, sans que nous sachions bien pourquoi.

L'explication qui vient tout d'abord à l'esprit — la plus facile, par conséquent, et à tout prendre, la première venue — consiste à lui attribuer des origines surhumaines. Par une indolence naturelle à l'ensemble du genre humain, beaucoup de magistrats et de juristes s'en tiennent à cette conception que l'idée de justice est de source divine, et que la messe du Saint-Esprit, inaugurant la rentrée annuelle des tribunaux, est un juste symbole signifiant que la magistrature tient de Dieu le pouvoir de juger et le

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droit de punir. C'est là, en propres termes, Topinion d'un magistrat républicain» émi»ent par le grade, l'âge et rintelligence, auprès de qui je cherchais récemment à m'instruire ; il n*eût point manqué, cependant, de hausser les épaules, si Ton était venu lui dire que l'institution monarchique est, elle aussi, de droit divin.

C'est une question lourde de conséquences. Il ne faut rien moins que cette inspiration d'en haut, que ce vol de la colombe céleste, pour que l'homme qui siège en robe rouge ou noire au tribunal se sente tout à coup investi du pouvoir de sonder les reins et les coeurs, de peser les intentions les plus secrètes d'une autre âme, alors que l'on a déjà tant de peine à lire dans la sienne. Il ne saurait suffire, en effet, d'un décret du garde des sceaux^ rendu sur la proposition du chef du personnel, pour faire d'un jeune avocat un juge, c'est-à-dire une sorte de mage capable de deviner ce qu'il y a, dans tel forfait, de malignité volontaire, et si vraiment ce misérable eût pu mieux faire....

Eh bien, présentement, nous tendons à admettre que la genèse de l'idée de justice est tout modestement humaine. Déjà Littré l'assimilait à une idée de compensation, Tattribuait à notre besoin naturel d'harmonie, d'équilibre ; il en faisait une esthétique. La connaissance que nous avons présentement de la fonction cérébrale nous permet d'en parler avec moins d'imprécision.

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Pour mettre sous nos yeux un commode schéma, admettons et prenons à la lettre la symbolique légende de Caîn et d'Abel; assistons à Tun des premiers combats singuliers qui se soient livrés sur la terre.

En ce temps^là, le système neryeux de l'homme, infiniment moins compliqué qu'il ne Test aujourd'bni, plein d'images rudtmentaires et vide d'idées générales, procédait par réflexes simples. Si mon lecteur veut bien se reporter à ce que nous avons appris ensemble de Tanatomie cérébrale, il concevra ce cerveau de Thomme primitif, comme dénué de neurones d'association et simplement muni de neurones de projection le reliant an monde extérieur par la voie sensitîve et par la voie motrice.

Or, voici la querelle entre les deux frères. Frappé par le bras de Gain, Abel frappe à son tour, rend ce qu'il a reçu, transforme la sensation en action correspondante. GaYn réplique. Il est plus vigoureux, phis bestial, plus prompt. Son poing bmtal réduit Abel à l'impouvoir, et voilà le plus faille avec un bras cassé, sans riposte possible. Il a perçu, pourtant, le rude heurt du frère; c'est une véhémente vibration nerveuse venue à son cerveau, et qui ne peut pas s'évader, devenir un acte pareil, se transformer en accomplissement comme toute sensation a coutume de faire chez un être impulsif et simple. Le réflexe demeure comme en suspens.

inachevé, le désir est inassouvi, Téquilibre est rompu. Et cette angoisse du mouvement paralysé, de la vengeance annihilée, ce « tu n'iras pas plus loin » survenant tout à coup, alors que Têtre entier se ruait à Faction, cette vibration sur place d'une sensation qui ne s*écoule pas, c'est Faube d'une idée générale, d'une idée d'injustice, laquelle a précédé, je crois bien, l'idée de justice. Celle-ci n'est venue que plus tard, quand, par exemple, un être faible et près d'être vaincu a vu son adversaire dévoré par un fauve, écrasé par quelque rocher, foudroyé parle feu du ciel; alors son mouvement naturel a été de tomber à genoux, de se courber pour adorer une Force inconnue. Bien imprécise encore, pour celuilà, l'idée de justice s'est incarnée dans quiconque venait le tirer de l'esclavage, de la mort imminente, et rétablissait l'équilibre, en secourant son impuissance. Beaucoup plus tard, lorsque les hommes ont dûment possédé, quand la propriété a commencé à s'organiser, quand la vie sociale s'est constituée, l'idée de justice s'est généralisée; on l'a positivement formulée, enseignée, et elle s'est ancrée dans les esprits. Ne faites jamais à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-même, c'est l'humble axiome primordial, né de l'expérience, puis promulgué par les religions et les lois^ qui peu à peu a pénétré le cœur des hommes et a fini par y pousser des racines profondes. Alors seulement a pu naître le sentiment intime du mérite et du démé-

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rite personnel. Abel ne savait pas s'il avait mérité ou non les rudes assauts de son frère; de même un enfant ne sait pas tout d'abord s'il a mérité qu'on le gronde : il lui faut toute une éducation pour que le cri de sa conscience se fasse entendre. Encore avons-nous vu à quel point ses reproches sont sou-^ vent sujets à l'erreur.

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