Th. Dcsdouits, La Responsabilité morale, ch. iv, p. 14G
l’ame du criminel
c’est, pour un cerveau, servir de théâtre à une lutte entre le Désir et la Mémoire, ou plus simplement à un combat entre des motifs, dont le plus fort triomphera.
Mais ne croyez pas ce théâtre passif et tout à fait indifférent aux scènes qui s’y jouent. D’abord il en a conscience. En outre, il s’y intéresse, en ce sens que son propre état d’exaltation ou de dépression préalables, de nutrition ardente ou ralentie, donne le ton et marque l’allure du drame. Une excitation externe, par elle-même insignifiante, venant à un cerveau constamment irrité, habituellement paroxystique, détermine très aisément soit une attaque convulsive, soit une crise de colère, ce qui revient au même. J’ai démontré suffisamment, je crois ', que nos fureurs ne sont que des explosions de force en trop, accumulée dans nos centres nerveux et qui nous quitte avec tout un fracas de cris, de trépignements et de gestes. Les natures trop fortes apportent dans le crime, avec une audace incroyable, le plus fol orgueil, et cette sorte de courage qui, chez le malfaiteur, s’appelle du cynisme. Une nature faible se traduit ordinairement par de la timidité, de la crainte, de la mélancolie, de la paresse. Ces cerveaux-là aussi sont capables de réactions amples, de bouffées de colère — en feu de paille le plus souvent — mais leur façon d’être des malfaiteurs
1. Introduction à la Médecine de l'Esprit , ch. ix. La Colère et son traitement , p. 395 et suiv.
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confine plutôt à la sournoiserie, à la lâcheté, à la bassesse.
D’autre part, il n’est pas indifférent qu’un cerveau soit vide de choses ou encombré de connaissances. Une force impulsive traverse sans encombre un cerveau désert d’ignorant; quoi de plus doux et de plus tendre, mais aussi quoi de plus pauvrement meublé qu’un esprit de moujik; et de quelle brutalité farouche ce peuple excellent n’a-t-il pas fait preuve aux fêtes du couronnement de l’empereur régnant, ou lors d’une récente invasion du choléra! En retour, le dilettantisme hésitant, l’indécision est le lot de l’homme d’études, du critique, de l’érudit. Après la nécessité de l’éducation, l’utilité de l’instruction, tant décriée naguère, nous apparaît visiblement h
1. Je n’ignorc pas que je me trouve ici en désaccord avec des hommes comme Lacassagne, Lombroso, Bournct, Adolphe Guillot, Léon Faucher, Jacques Bertillon, etc. Ces observateurs, ces penseurs, qui diffèrent d’avis sur mille questions de la philosophie pénale, s’accordent pour admettre que l’instruction ne peut que rendre l’homme plus fourbe, plus habile au mal et par conséquent plus dangereux. Pour ma part, je suis conduit à croire qu’il faut considérer comme moralisateur tout ce qui retarde l'impulsion, tout ce qui peut faire difluser, s’étaler en surface la vibration nerveuse trop intense, et que meubler le cerveau c’cst fatalement l’assagir. Sans doute c’est le passage de la force à la ruse, mais 1 homme ne saurait devenir meilleur qu’en différant ses impulsions. La ruse n’est pas la bonté, mais par le fait seul quelle est temporisatrice et qu’elle permet d’envisager le pour et le contre des choses et l’intérêt mieux entendu, voilà déjà un premier pus vers la douceur et la civilisation. Jusqu ici, il est vrai de le dire, l’accroissement de l’instruction nu pus provoqué la diminution du crime : mais n’oublions pas combien récente est l’expérience, et souvenons-nous que
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Comment concilier ces faits, ces faits indiscutables, avec la foi au libre arbitre? L’honnête homme, celui qui se décide au bien pour des motifs plausibles, raisonnables, est esclave de ces motifs. Lorsque son jugement ou, pour parler exactement, sa mémoire lui montre que, pour celte vie et pour l’autre, lui et les siens ont intérêt à ce qu’il ne tue ni ne vole, il obéit à des raisons extérieures à lui-même, mises en lui par ses éducateurs : ce qui le mène, c’est son tempérament originel, paré de tous les préceptes de sagesse, de tous les exemples salutaires, de toutes les idées prudentes dont sa jeunesse a été saturée. Et de même, s’il obéit à quelque élan de générosité, à une belle impulsion, c’est que rien, dans son souvenir, ne s’éveille pour mettre un frein à ce noble réflexe.
Le libre arbitre consisterait, par définition, à agir — comment dire? il n’y a pas de mots sensés pour traduire celte impossibilité — à agir indépendamment des motifs, en se débarrassant absolument de son passé psychologique, et à décider de soi seul, c’est-à-dire de rien, puisque le moi est fait précisément de ce passé psychologique. 11 n’y aurait ainsi de libre que le fou, que rien de plausible n’arrête ni n’oblige. Le sage, par le fait même qu’il obéit à
toutes les périodes de transition sont nécessairement troublées. N’oublions pas, non plus, que les effroyables progrès de l'alcoolisme, des intoxications de toutes sortes, ont coïncidé avec la diffusion de l’instruction primaire.
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des raisons, n’est plus que le théâtre où ces raisons luttent pour s’accomplir.
Et c’est ici que nous pouvons fixer le sens du mot Déterminisme , employé par tant de polémistes avec tant d’imprécision.
Comme les autres mouvements du monde, le geste humain, les actions de l’homme obéissent aux lois naturelles. Or, la première de ces lois c’est que rien ne se crée de rien. Toutes choses sont engendrées; tout n’est que transformations de forces. Et le cerveau, que nous commençons à comprendre, nous apparaît comme le lieu en même temps sublime et terre à terre, faîte pourtant de la nature entière, où les énergies ambiantes, muées en vibrations nerveuses, se réfléchissent — immédiatement ou tardivement— pour devenir des contractions musculaires, des gestes et des mots. Notre force n’est autre que la force éparse du monde, que l’universel mouvement. C’est la chaleur et la lumière, c’est le son, c’est le frottement, c’est l’électricité atmosphérique, et leurs incessantes variations, qui nous tiennent debout et qui mettent en nous des images actives. Nos sensations sont des énergies qui sont venues en nous et qui veulent sortir de nous; nous les restituons au monde, chaque fois que nous agissons. Nos actions ne sont donc point nos filles : elles naissent de causes extérieures à nous-mêmes, des motifs qui les déterminent. Selon qu’il est débile, normal ou fort, le cerveau leur donne une allure
paresseuse, égale ou paroxystique; il leur donne le ton, mais il ne le crée pas...
Il nous suffit de vouloir pour pouvoir, dit la vieille formule. Rien n’est plus évident : quand le cerveau a su vouloir, le muscle, certes, à moins de paralysie, ne peut se refuser à exécuter l’ordre. Mais c'est vouloir qui est plus malaisé. Vouloir en toute plénitude, ou si vous préférez, n’avoir pas de maladie de la volonté, c’est posséder un cerveau bien nourri, tendu à un degré moyen, capable d’impulsions vives, mais doué d’une heureuse mémoire suffisamment meublée pour tempérer ces impulsions. C’est tout cela, mais ce n’est rien de plus. Le libre arbitre est une illusion.
Illusion nécessaire au fonctionnement social et qu’il serait criminel de détruire, me criera-t-on de toutes parts. En vérité, je n’en crois rien. S’il s’agissait de gouverner un peuple tout à fait ignorant et tout à fait esclave, soigneusement entretenu dans la superstition, il y aurait sans doute quelque inconvénient pratique à lui donner du mot « je veux » un sens plus rigoureux, plus vrai. Mais pour peu qu’on s’adresse, comme c’est bien le cas pour nos jeunes hommes de France, à des esprits déjà cultivés et ouverts, la doctrine vraiment un peu puérile de la liberté immédiate et sans restrictions, leur apparaîtra bien vite, et par expérience, dans toute son invérité. Ne nous voyons-nous pas, a tous moments, impuissants à faire effort, incapables de bien vouloir? C’est
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là un fait d’expérience, autrement fort, autrement rigoureux, que ce malheureux sens intime dont nous avons montré la provenance véritable. A l’heure présente de l’évolution des esprits, un élève de philosophie quelque peu réfléchi, si vous lui enseignez l’ancienne conception de la liberté personnelle, criera à l’imposture.
Tout récemment, un professeur à l’institut catholique de Paris, l’abbé Piat, dont nous avons déjà parlé , reconnaissait lui-même qu’il convient de rajeunir et d’élargir un peu l’idée du libre arbitre. « La question n’est pas de devenir maître de soi par un « fiat »... cette théorie est vraiment trop enfantine et trop fictive pour qu’on se donne la peine de la réfuter... Il s’agit seulement, la liberté une fois donnée à l'état d'ébauche et avec un idéal infini, d’obtenir par une discipline soutenue qu’elle pénètre peu à peu le mécanisme psychologique. » Mais c’est la définition de l’éducation, de la bonne habitude, non celle de la liberté que nous donne l’abbé Piat, et nous voilà d’accord.
N’enseignez donc pas au jeune homme que se donner l’élan de prononcer avec vigueur le mot « je veux» suffit à pouvoir. Mais dites-lui en toute vérité que s’il a conscience de ses imperfections et s’il en souffre, il peut par entraînement, par habitude, par tous les chemins détournés de l’éducation, et, s’il le faut, par toutes les stimulations méthodiques ou les calmants du système nerveux, par tout ce que nous
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avons appelé la médecine de l’esprit, évoluer progressivement vers le bien, et se préserver de devenir un vrai méchant.
En lui tenant un tel langage vous ne risquez pas d’encourir le démenti des faits.
Et c’est ainsi que la négation scientifique du libre arbitre, bien loin de nous apparaître comme la notion subversive, comme le dissolvant social qu’on en a voulu faire, nous conduit à une morale un peu moins simple, un peu moins routinière et commode, un peu moins « croquemitaine » que la morale strictement orthodoxe, mais qui tout de même promet à l’humanité de demain une ère de férocité moindre, d’atténuation ou d’utilisation au bien public des pires paroxysmes. Nous concevons l’espoir d’une lutte souvent victorieuse contre la tare héréditaire ou le détraquement accidentel de la machine cérébrale. Education rationnelle, orthopédie mentale, hygiène de l’âme, sont des mots qui prennent un sens.