La Cour d'assises
l’âme DU ClilMINEL
de faire entrer le crime dans la pathologie mentale, ne nous dérobons pas à la responsabilité de lui trouver une thérapeutique rationnelle.
Cette thérapeutique est, à l’heure présente, plus que modeste, presque nulle, mais convenez avec nous, je vous prie, que la vôtre, celle qui fonctionne depuis la haute antiquité, n’est pas, non plus, très efficace, ni, comme on dit, bien reluisante. Il est permis de rêver mieux.
Par la force même des choses, grâce aux coutumes déplorables qui ont fini par prévaloir chez nous % il semble vérilablemept que notre président d’assises et notre juge de correctionnelle ne soient plus guère que des façons de distributeurs automa-
1. Il suffit d’être entré dix minutes à la correctionnelle (à Paris, notamment) pour être stupéfait de la rapidité toute mécanique avec laquelle on juge et l’on condamne. Les magistrats n’en peuvent mais : il leur faut abattre en un jour une besogne formidable. Dans le livre auquel nous avons déjà fait allusion, M. Cruppi montre clairement, d’une part, qu’un grand nombre de cas actuellement déférés à la correctionnelle, devraient régulièrement être jugés en cour d’assises, et, d’autre part, qu’en France le président d'assises ne joue pas le rôle prépondérant, actif, tout de haute impartialité et d’éclaircissement constant qu’il joue en Angleterre. En France, le jury, trop abandonné à lui-même, sans guide sûr, obscurément alarmé de cette sorte de mise en scène par où l’accusateur public et la cour semblent être en connivence au détriment de l’accusé, est conduit fréquemment aux verdicts les plus inattendus, et prononce, au total, beuucoup plus d’acquittements que ne fait le jury anglais. Le livre de M. Cruppi est à lire en entier. Les réformes qu’il réclame sont sages et réalisables, et on ne peut que sc réjouir de voir entrer au parlement un esprit aussi lucide, aussi ferme et aussi progressiste.
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tiques de la peine. S’ils gardent conscience de la mission qu’ils remplissent, leur pensée, au moment où ils infligent à un brigand quelques mois ou quelques années de prison, doit poursuivre un triple but : mettre un être méchant hors d’état de nuire; donner un salutaire exemple à qui serait tenté de l’imiter; tâcher de faire un peu de bien à cette âme perverse, en lui procurant le long loisir de la méditation sur les inconvénients du vice et sur les avantages, même terrestres, d’une vie droite.
Je crois au salutaire exemple. Je pense que, quand il y a délibération dans une âme tentée, l’image du châtiment, même lointaine, peut victorieusement lutter contre l’image de la proie prochaine. Un homme en imminence de mal faire, si sa mémoire est bonne et ses collatérales libres, sait bien que les satisfactions promises par un rapt ont de grandes chances pour tourner à son détriment. Ce geste de prendre qui, pour ce soir, lui procurera un repas plantureux avec une nuit chez des filles, lui vaudra, peu d’heures après, des ennuis plus mordants, des privations plus amères que ces joies ne sont souhaitables. L’égoïsme un peu clairvoyant, et le moins généreux souci de son bien-être lui disent donc de s’abstenir. Et c’est ainsi que la pénalité vient au secours des âmes hésitantes et sans forte tare nerveuse.
Mais l’homme atteint d’un état anormal d’irrita-
bilité ou d’un rétrécissement du champ de la conscience, est, nous l’avons montré, malade d’une paralysie de la réflexion, d’une atrophie momentanée de la mémoire, qui lui supprime tout son passé d’expérience acquise, de notions apprises, et ne lui laisse d’yeux que pour le seul objet de la tentation. Ce qui se passe alors, c’est proprement un rêve, autrement dit la vie aiguë d’une parcelle du cerveau, d’un petit groupe de cellules, avec sommeil profond du reste de l’esprit. Alors que se fait le réveil, quand se rompt l’idée fixe, une fois le crime commis, le misérable demeure stupéfait de ce qu’il a pu accomplir. Il lui paraît que c’est un autre qui vient de faire ce geste irréparable. Et, de fait, c’était tout à l’heure une autre personnalité, toute ratatinée, sans souvenirs et sans points de comparaison, sans jugement; et voici maintenant qu’est revenue la conscience entière, qui comprend ce que l’autre a fait. Pour ces âmes malades l’idée de châtiment ne compte pas , puisqu’elles l’oublient précisément alors qu’elles en auraient tant besoin, et l’intimidation ne peut avoir de prise que sur les intelligences à peu près cohérentes et saines.
Encore faut-il qu’elle soit suffisante, et qu’elle inspire un peu de crainte.
Dans un cerveau où se déroule un de ces combats intérieurs pour la vie que nous avons décrits, une de ces mêlées d’images où la plus forte supprime la plus faible, si la représentation mentale du châti-
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ment n’est pas très repoussante, comment pourrat-elle lutter et refouler dans l’ombre l’image de la proie, qui est très attirante? Et ne semble-t-il pas qu’avec les établissements pénitenciers si parfaitement confortables qu’on vient d’inaugurer à Fresneslez-Rungis, le but essentiel de la vieille institution ne puisse guère être atteint? Songez qu’un misérable dans ses réflexions grossières, en ruminant ses délibérations obtuses, et en pesant à sa façon le pour et le contre des choses, peut bien tenir le raisonnement que voici : « D’abord, j’échapperai peutêtre à la justice; ensuite, si l’on m’emprisonne, je n’y perdrai guère, ma foi! Une cellule claire aux murailles luisantes, une bonne couchette, une vive lampe électrique, un fort cubage d’air, la sonnette pour le gardien, une nourriture bien saine, l’eau courante et le tout à l’égout, une douillette infirmerie, ne sont pas pour me faire durement regretter l’arche de pont sous laquelle je couche, ou mon taudis au versant nord de la butte Montmartre. » C’est un abri pour plus d’un souhaitable; les casernes de nos troupiers sont de moins beaux séjours; qui sortira de la prison peut trouver qu’au dehors la vie est plus sévère. Je sais de bons esprits qui se sont demandés si le Conseil général de la Seine n’avait pas cédé à quelque sentiment de vain orgueil, et n avait pas surtout voulu faire étalage de splendeurs et provoquer 1 etonnement chez MM. les membres du congrès pénitentiaire international, qui doit se
tenir à Paris, lors de notre prochaine exposition universelle
Dans leurs réflexions moroses, je vois bien qu’il y a du vrai. Et cependant je ne me sens pas d’ironie devant cet acte de bon vouloir, de charité républicaine et quelque peu chrétienne aussi, vieille barbe, sans doute, et mil huit cent quarante-huit, mais point dépourvu de noblesse.
Ecoutez ce que disait le Dr Thuillier en remettant le monument à l’administration centrale :
« L’établissement que vous venez de visiter n’est qu’une prison, mais le jour de son inauguration marque cependant un progrès matériel et moral dont, à travers mille difficultés, le Conseil général poursuit la réalisation depuis plus de vingt ans.
« Déjà la Petite-Roquette a cédé la place à l’école de Montesson, où l’on applique aux enfants en correction le vivifiant régime du travail au grand air et de l’éducation, au lieu de l’abrutissante et démoralisante réclusion. Cette œuvre de régénération et de bienveillance a raison de la nature rétive des jeunes détenus.
« Ce sont ces mêmes idées de solidarité, de généreuse pitié pour les moins bons d’entre les hommes, de large humanité vis-à-vis de malheureux condamnés, provisoirement déchus, qui ont animé le Conseil général lorsqu’il a abordé cette grande entreprise de la réfection des prisons... Une chanson populaire que les Irlandais aiment à fredonner dans
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leurs jours de misère, et que le chantre des gueux a notée, dit que : « Tant qu’il n’est pas crevé, le « ballon, la brutalité des coups de pieds le fait « rebondir ». Nous croyons, nous aussi, que tout homme, si bas qu’il soit tombé, peut également rebondir; c’est-à-dire que tout coupable peut, par sa peine, racheter ses fautes et même ses crimes, et à force d’énergie et de persévérance dans sa volonté, redevenir un homme utile, capable de vivre honorablement, de vivre honoré. Nous répudions l’implacable vindicte publique qui, jusqu’à ces derniers temps, s’acharnait, injuste, contre le libéré; et, au seuil de la prison, nous ne défendons plus l’espérance...
« Sans doute cette rénovation — j’allais d'ire cette rédemption de la conscience — exige par-dessus tout de la part du libéré, le sentiment du respect de soi, l’inébranlable conviction que son patient effort aboutira à son complet relèvement, et que la lutte angoissante qu’il va livrer lui permettra de reconquérir sa place au soleil et l’estime des honnêtes gens. Or, messieurs, nous avons cru que le milieu où le condamné subira sa peine n’est pas indifférent pour susciter le courage moral, et que les idées de bien, les résolutions viriles ne sauraient guère
germer dans des geôles infectes. C’est ainsi que de notre profonde compassion pour les malheureux frappés par la justice, est né le désir de placer dorénavant les prisonniers dans un milieu où puissent
naître et se fortifier les sentiments de respect de soimême, de propreté corporelle, de tenue, qui, souvent, le conduiront aux plus nobles pensées de ' repentir et de relèvement moral. De là ces aménagements salubres et presque confortables; de là notre souci de rendre le passage dans la prison le moins déprimant possible pour le corps et la conscience... »
J’ai tenu à citer cette longue tirade parce qu’elle a son éloquence. Sans doute le politicien qui a prononcé ces paroles, n’a pas pris le temps de s’instruire des complexités du problème de l’âme criminelle. Avec un optimisme qui n’est rien moins que philosophique , il nous parle « des moins bons d’entre les hommes » — comme si le reste n’était que générosité parfaite et grandeur d’âme — « de déchéance provisoire » — comme si la maladie d’âme qui engendre le crime n’avait pas beaucoup plus de gravité ni de durée qu’un gros rhume pris par hasard — « de relèvement assuré, si bas qu’on soit tombé, d’énergie et de persévérance dans la volonté » — comme s’il ne s’agissait pas de cerveaux misérables atteints précisément dans leur énergie morale, dans leur vouloir.
Sa conception psychologique de l’homme délinquant date évidemment de trop loin, de la seconde république; et cependant, M. Thuillier dit une chose sage et vraie quand il affirme que la netteté corporelle imposée peut avoir son reflet mental,
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et provoquer la propreté d’esprit, la lassitude du désordre, un certain appétit de dignité et de tenue morale.
Sans doute la prison moderne — la prison fin de siècle, comme on l’a bien vite nommée — n’aura pas la vertu d’améliorer une âme véritablement perverse, profondément gâtée : mais c’est bien quelque chose qu’elle n’achève pas de la pourrir. A présent qu’elle est démolie, on peut dire que la Petite-Roquette aura été une exellente école d’imitation et de répétition du mal, un parfait milieu de culture pour le crime et la corruption, quelque chose comme une de ces étuves de laboratoire où nous faisons pulluler les microbes. La maison Saint-Lazare est encore, à l’heure actuelle, un assez beau vestige de ces institutions d’Etat pour la multiplication du vice, et, si l’on peut dire, pour sa fermentation en vase clos.
A Fresnes-lez-Rungis, à Montesson, l’homme ou l’enfant qui ont été conduits au crime par faiblesse d’esprit, par imitation, ne s’amélioreront peut-être pas autant que l’espère le président du Conseil général; du moins, n’achèveront-ils pas de se corrompre : ceux qui ne sont que compromis ne finiront pas de se perdre. De ces âmes susceptibles d’amélioration, le Dr Thuillier s’exagère le nombre, et j’y vois plus d’incurables que lui1, mais quand il n’y
1. Je ne parle que des adultes de qui le cerveau, déjà formé, se modifie malaisément. Pour les enfants, il convient d être beaucoup plus optimiste; ils sont infiniment plus mal-
l’ame du criminel
aurait, dans le las, que quelques pauvres esprits momentanément dévoyés, leur rachat vaudrait encore tous les millions dépensés. Qui d’entre nous, médecins de nerveux, ne sait combien nos malades s’améliorent par l’isolement dans une maison de santé, comme ils ont parfois vite fait de s’y reprendre, d’y recréer la cohésion de leur esprit, le rassemblement de leur personnalité dispersée. Il faut que la prison devienne une maison d’isolement et une maison de santé. Et pourquoi ne pas ajouter au personnel des administrateurs et des gardes-chiourmes — sans préjudice de l’aumônier, qui peut beaucoup s’il sait prendre son monde — un médecin qu’il faudrait choisir parmi ceux qui savent un peu de psychologie, qui croient à la morale, et qui ont le goût de l’apostolat.
Non, certes, il n’est pas nécessaire que la prison soit laide, malsaine et sale : la société trouvera quelques avantages à ce qu’elle soit tout le contraire ; et d’ailleurs, ce n’est pas le manque d’hygiène que redoute le misérable dans le moment où il est tenté de mal faire. Ce qui refrénera, ce qui « inhibera » son impulsion criminelle, ce n’est bien certainement pas la représentation mentale d’un cubage d’air inférieur à celui que recommandent les traités d’hygiène ;
léables et perfectibles, et je suis convaincu qu’on peut leur faire énormément do mal en les plaçant dans un milieu mauvais, ou, à l’encontre, énormément de bien, en mettant pour eux en pratique nos connaissances actuelles sur l'hygiène et la thérapeutique de l’esprit.
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mais il sera très fortement frappé par l’idée de liberté perdue, de longue réclusion. Or, la prison de Fresnes, aussi bien que toute autre, donne ce sentiment, seul nécessaire.
Au total cet aménagement moderne pour détenus apparaît donc plutôt comme un progrès, et j’en aurais voté les fonds, si j'avais fait partie du Conseil général du département de la Seine *. C’est, je crois bien, en matière pénale, une des deux innovations heureuses qu’aura à son actif notre troisième République. L'autre est celte belle loi Bérenger qui inflige une peine et la tient suspendue, qui fait grâce momentanée à l’homme s’il a failli par entrainement, sans être, de lui-même, foncièrement mauvais, et s’il a fait le mal par un mouvement inaccoutumé, tout accidentel, de son âme. Cependant que, par un juste retour, le mauvais homme, naturellement enclin à ne commettre que des actes nocifs, le récidiviste, est soumis aux plus dures peines. Sans doute je n’es-
1. Je sens bien cependant tout ce qu’il y a de pénible à voir si confortablement logés de très vilaines gens, alors que nos soldats vivent dans des casernes fort mal aménagées, vieilles, malpropres, insuffisamment aérées, qu’ils prennent leurs repus à la chambrée, et qu’ils sont exposés, ainsi que le montrait un éloquent rapport du professeur Granclier à l’Académie de médecine, à de graves contagions, celle de la tuberculose notamment. Mais, quant au fond de la question, cela ne prouve rien, sinon que mille choses 1 sont à refaire, dans la société soi-disant policée où nous sommes. Sans doute on eût mieux fait de commencer par nous donner de meilleures casernes, mais ce n'est pas une raison pour juger utopique la pensée qui a présidé à la construction de Fresnes et à la démolition de Mazas.
tirae pas qu’il soit plus libre ni plus responsable que l’autre, mais la malignité de sa nature constitue un tout si complet, et, comme on dit, un « bloc » si irréductible, que l’antipathie nous domine et que la sévérité à son égard se légitime elle-même.
Mais, dira-t-on, comment entendez-vous traiter ces êtres profondément cruels, manifestement incurables, assassins par tempérament, d’une férocité sans mei'ci, si dénués de toute pitié qu’on ne saurait sincèrement s’attendrir sur leur sort? Les notions scientifiques, au nom desquelles vous parlez, conduisent-elles à s’apitoyer sur ces sortes de bêtes fauves, ou bien votre philosophie vous autorise-t-elle à les retrancher de ce monde? Êtes-vous partisan de l’exécution capitale?
La question n’est point aisée, et je crois que la politique a fortement contribué à en altérer la simplicité foncière. Pendant longtemps elle a divisé les esprits en deux camps : d’une part, les réactionnaires, tous partisans de la peine de mort; de l’autre, les humanitaires, les lions républicains qui tenaient à honneur de se dire abolitionnistes. Le président Grévy a cru devoir commuer la peine de tous les condamnés à mort. Comme cette attitude lui avait valu ce qu’on nomme une mauvaise presse, son successeur estima qu’il fallait adopter l’attitude contraire. Le chef actuel de l’État tient entre eux deux
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une sage moyenne. Aucun des trois, évidemment, ne s’inspire d’une doctrine; en un poste aussi éminent, le plus ferme des philosophes serait esclave de l’opinion.
Là, comme ailleurs, du reste, savants et criminologistes sont loin d’être d accord. L ecole italienne, toujours et partout radicale, envisage la peine de mort comme un vestige de la barbarie; l’école française, celle des Lacassagne, des Adolphe Guillot, des Gabriel Tarde, estime au contraire que c’est là une nécessité sociale, un indispensable moyen d intimidation. Il faut lire le beau chapitre, tout plein de documents, que lui consacre M. Tarde à la fin de son gros volume de Philosophie pénale i.
« Après tout », dit-il, « en fait de haute pénalité, nous n’avons guère que le choix entre ces deux modes de répression également efficaces : faire mourir sans faire souffrir, ou faire souffrir sans faire mourir. » Or, on est en droit de penser qu’il est au moins aussi humain d’ôter la vie, à leur insu, d’un manière brusque, inattendue, peu ou pas consciente, à ces bêtes féroces, que de les maintenir au bagne à perpétuité. Tarde aboutit en fin de compte à celte idée qu’il faut adoucir la peine de mort pour l’étendre; que le mode actuel d’exécuiion est odieux, et que nous en viendrons bientôt au pro-
1. G. Tarde, Philosophie penale , p. 533 et suiv. Storck et Masson, édit.
cédé rapide et sûr de l’électrocution, au foudroiement invisible et inconscient du condamné dans sa cellule. Et il ajoute avec une grande éloquence : « Il me semble que le jour où ce progrès, mince en apparence, serait réalisé, la plus grande objection contre la peine de mort, à savoir la répugnance qu’elle soulève, s’évanouirait. Plus de cadavre pendu à un gibet, plus de cou tranché, de cou saignant, de tête aux artères béantes, nulle mutilation sauvage et
presque sacrilège de la forme humaine C’est qu’il
y a un degré où la profanation, même non douloureuse, du corps humain est intolérable, invinciblement repoussée par le système nerveux du public civilisé, aussi bien que du patient, et ce degré, la guillotine, à coup sûr, le dépasse. Rien ne sent plus la barbarie que ce procédé sanglant; et, fùt-il prouvé qu’il est sans douleur, ce genre de décapitation n’en resterait pas moins la plus violente et la plus brutale des opérations, une sorte de vivisection humaine et horrible. Considération sentimentale si l'on veut, esthétique, pour mieux dire, religieuse peut-être, mais considération de premier ordre. Le mouvement général pour l’abolition de la peine capitale, jusqu’en des temps rapprochés du nôtre \ tient surtout, je crois, à son mode d’exécution; et si la réaction actuelle en sa faveur est hésitante, contenue par on
1. Je crois, comme M. Tarde, que le nombre actuel des abolitionnistes est de beaucoup inférieur à ce qu il a été. Il fut un temps pendant lequel tout esprit un peu libéral se
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ne sait quelle opposition interne des cœurs, c’est encore à la même cause qu’il faut attribuer cet effet. »
Ce que nous dit là M. Tarde me paraît assez convaincant. Quiconque a assisté à une exécution capitale a été pris d’un sentiment d’horreur profonde, de pitié infinie pour la loque humaine traînée à cette boucherie, et de dégoût pour le bourreau. Tout le monde, à ce moment-là, signerait le recours en grâce, tout le monde voudrait arracher ces liens, rendre la vie à cette créature humaine, pour voir ce visage de désespoir total, d’épouvante absolue, cette chose d’enfer, s’illuminer encore d’espérance! C’est que le drame est odieux et répugne invinciblement. Mais l’acte de pitié nerveuse et de soulagement que nous accomplirions à cette minute d’angoisse, une heure après nous le regretterions. En dépit de ces statistiques, fort mal interprétées 1, qu’on nous a maintes fois servies, il est acquis que la peine de mort reste un de nos plus puissants moyens d’intimidation. La terreur qu’elle inspire a fait hésiter et reculer plus d’un bandit que trouble beaucoup moins l’image de la relégaLion et des travaux forcés.
croyuit astreint à réclamer la suppression des exécutions capitales; à 1 heure actuelle je sais de hardis philosophes, des savants sans timidité devant les idées neuves, qui se refusent à considérer comme un progrès la suppression de ce qu’on a nommé l’assassinat légal.
1. Voir 1 analyse de ces statistiques et de leurs interprétations par Tarde, Philosophie penale, ch. ix, p. 5 à 3 et suiv.
El ne voyons-nous pas très fréquemment de jeunes assassins armer leurs bras plus délibérément, parce qu’on leur a dit que leur jeunesse môme les préserverait du bourreau. On ne peut pas nier non plus que les crimes commis en ces années dernières au nom de l’anarchie n’aient pris fin brusquement du jour où l’on s’est décidé à faire tomber quelques têtes — dont une ou deux, pourtant, n’inspiraient
pas uniquement la répulsion 1
En fait, l’institution de la peine de mort n’est donc pas inutile. Objectera-t-on qu’il est peu chrétien d’en souhaiter l’application? mais si l’idée chrétienne fut primitivement d’une grande mansuétude, les tribunaux ecclésiastiques en vinrent bientôt à se montrer les plus impitoyables 2. Dira-t-on que la
1. Les anarchistes, en effet, sont morts pour la plupart avec un grand courage, avec la conscience de servir la cause du droit et de la justice, si bien qu’on ne peut s’empêcher de faire quelques rapprochements entre le don de leur vie à leur foi et le martyre des premiers chrétiens. Il est vrai pourtant qu'ils avaient mis Paris en rude émoi, que les attentats allaient progressant, et que quelques exécutions capitales ont eu vite fait d’enrayer ce prosélytisme, ce besoin d’imitation, cet entrainement au forfait, en imprimant très vivement dans les cerveaux l’image simple et forte du couperet. 11 n’est que juste de reconnaître que les supplices ont eu moins aisément raison de la ferveur et de la ténacité des premiers chrétiens.
2. Remarquez, en effet, combien habituellement la tendresse et la bonté sont le fait des faibles, des opprimés, des malheureux. On est au contraire sans pitié quand on n'a que faire de pitié pour soi-mème. La domination, la puissance, la possession de la force font à l'homme un cœur dur, à moins pourtant qu’il ne se souvienne d’un passé de misère
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conception scientifique du monde aboutit à une religion de l’humanité, si fervente qu’elle ne peut admettre la suppression du plus inhumain de ses membres? Mais, au contraire, l’étude des lois de la nature nous enseigne, sous ce rapport, une belle placidité, en nous montrant avec quelle indifférence souveraine le grand Pan, seulement soucieux de la vie de 1 ensemble, sacrifie les individus qui pourraient l’entraver.
Reste cette idée, cependant, cette idée par nous adoptée, que le pire assassin n’est, au demeurant, qu un malade, et que, même quand nous le voyons naturellement, originairement mauvais et très identique à lui-même, nous ne pouvons le rendre responsable du tempérament et des mauvais exemples qu’il a reçus de ses procréateurs. Ce malade, cet irresponsable, admettrons-nous donc qu’on le tue, et qu’on lui donne ce légendaire « bouillon d’onze heures », que le peuple accusait les médecins d’hôpital de donner à ceux d’entre leurs malades dont ils voulaient se débarrasser? Eh bien oui, s’il est bien démontré que c est un incurable, et que sa vie n’est utile ni bonne à personne, pas même à lui. Un acte de pitié, un acte de clémence n’est vraiment souhaitable qu autant qu’il profite à quelqu’un. Or, que gagne la société a ce que tant de méchants inguéris-
Où la charité lui fui, douce. De même, tel homme qu'on voyait
fomn« >a| °r -qU ' PÛUVre’ devienl avare en même
temps qu il devient riche.
Maurice DE fleury. - I/ûmc <IU criminel.
l’a.me du criminel
sables soient maintenus indéfiniment dans des bagnes, dans des prisons où ils coûtent fort cher sans rendre de services, et où ils ne mènent euxmêmes que la vie la moins enviable, la plus basse, la plus malheureuse? Et c’est là le bien précieux que nous jugeons humain de leur conserver! Vous représentez-vous l’existence quotidienne d’un Vacher dans sa prison perpétuelle? Si nous avions quelque fermeté dans l’esprit, sans doute jugerions-nous plus sage, plus logique et après tout moins cruel d’adapter une fois pour toutes au lit du condamné un appareil à électroculion, et de le foudroj'er à son insu, la nuit, dans le sommeil?
Peut-être bien, comme Tarde le pense, la peine de mort, — le mot peine ne rend que très mal ma pensée, — la mort inlligée comme suppression d’un être nuisible, antipathique, inutile, et d’autre part comme un épouvantail pour les mauvais sujets, verra-t-elle prochainement s’agrandir son empire? Moins répugnante, n’apparaîtra-t-elle pas dans toute son utilité aux intelligences, probablement utilitaires, de noslils? Pour les générations futures, il se pourrait qu’elle devînt la fin normale, non seulement de presque tous les assassins, mais encore d’un très grand nombre, de récidivistes de toutes sortes, sanguinaires ou non, convaincus d’incurabilité. Beaucoup plus fréquente et beaucoup moins théâtrale, elle n’en serait que plus exemplaire, en même temps que moins tentante pour les imagina-
LA IUÎPHESS10N DU CItIML
lions viciées, par son obscurité même et l’absence de mise en scène.
Mais comment ne pas hésiter, comment ne pas désespérer de la misère de nos moyens, en voyant où nous mènent ces déductions, logiques cependant ?
Ecoutez M. Adolphe Guillot, philosophe chrétien, qui nous crie :
« Et la pauvre ame, la pauvre âme immortelle du misérable, qu’en faites vous? En la privant de la confession suprême, en l’envoyant dans l’éternité à 1 improviste, sans qu elle ait eu le temps du repentir final, ne la vouez-vous pas aux flammes de 1 enfer?... » Question que je ne me crois pas en dioit de tenir pour non avenue, les esprits étant divisés sur la foi en la vie future, et personne n’étant assez sûr de la véracité de sa doctrine pour engager un autre que lui-même...
\euillez encore envisager ceci :
Aous avons adopté l’idée que les criminels ne sont que des malades, incurables et dangereux, dont on se débarrassera. Tout compte fait, un assez mince fossé les sépare des aliénés incurables, maniaques paroxystiques ou gâteux pitoyables, tristes êtres déchus, créatures humaines à jamais mutiles, douloureuses à voir, et dont la vie n’a de dignité et d’agrément ni pour elles ni pour autrui. Si nous nous décidions à supprimer, pour de simples raisons d’esthétique et d’économie, quelques centaines d’hommes, irresponsables, mais irrémé-
diablement mauvais, pourquoi donc, après tout, ne serions-nous pas amenés à procurer un repos secourable à ces autres irresponsables, à qui secrètement notre cœur souhaite sans cesse de ne plus vivre ?
Ici, je louche au paradoxe, et j’ai coutume de prendre trop religieusement les choses pour m’v complaire longuement; je fais, d’ailleurs, la difle- • rence, et je sais que la mort, exemplaire pour les malfaiteurs, n’empêchera personne de devenir un fou; je sais aussi que, pour l’état présent de nos sensibilités, l’aliéné nous apparaît comme moins irritant que l’homme dépravé. Cependant, de très hauts esprits, tourmentés par l’horreur de cette dégradation de la dignité humaine, ont souhaité qu’on fût autorisé à tuer les fous incurables. Chacun de nous, sans hésiter, préférerait l'anéantissement à l’avilissement final des paralysies générales.
Quand l’admirable esprit de Maupassant sombra dans la démence, quand les journalistes nous eurent appris que ce cerveau, plein du génie le plus lucide et le plus vigoureux, n’imaginait plus que sottises, que ce prince des lettres n’avait plus de gestes humains, M. Maurice Barres, dans un article de la plus douloureuse et de la plus haute éloquence, dit son regret qu’il ne fût pas permis de mettre fin, par la mort violente, à cette déchéance atroce, d’une si cruelle lenteur. Je soutins la thèse contraire, et,
LA RÉPRESSION DU CRIME
racontant un petit drame auquel il m’avait été donné d’assister, je pris le parti d’affirmer qu’en aucun cas, devant aucune misère, aucun mal incurable, aucune irréparable laideur, l’homme ne peut s’arroger le droit de tuer son semblable, parce qu’on ne sait pas ce qu’il reste en un cœur, fût-il inconscient, de l’instinctive joie de vivre.
Je ne suis pas bien sûr d’être toujours du même avis. Nous flétrissons ces Spartiates qui procédaient, dans leur fleuve Eurotas, à des noyades légales, administratives, d’enfants mal venus, de corps ou d’esprit atrophique. Et pourtant un jour, à Bicêtre, comme je visitais le service d’enfants arriérés du D1 Bourneville, j’ai, devant le troupeau des idiots imperfectibles, tout à fait incurables, souhaité d’un cœur fervent la suppression immédiate de ces petits êtres sans nom.
Parqués sur un balcon dont le parquet de fer à claii e-\oie donnait au-dessus d’une fosse qui recevait leurs immondices, uniformément vêtus d’une robe de laine et de chaussons toujours souillés, ils \i\ aient là, les fils de 1 alcool et de la dégénérescence, asymétriques avortons, avec des crânes déformés aux os épais et trop soudés, des yeux bridés, des oreilles mal détachées, un regard sans attention et qui ne s’attardait à rien, un cou flasque soutenant à peine une tête oscillante; de temps à autre, l’un d eux ouvrait la bouche, une bouche semblable à un bec membraneux d’oiseau, et il en sortait un cri
l’âme nu CRIMINEL
fauve, un cri de colère sans cause — cependant qu’une surveillante, jeune, résignée et sans impatience, allait de l’un à l’autre, mouchant ici, torchant plus loin, attachant aux barreaux celui-là qui veut frapper ou mordre, et donnant à tous la pâtée, voracement, laidement engloutie. Elle leur parlait, incomprise de ces cerveaux embryonnaires. Vaines paroles, besogne à jamais inutile, car ceux-là sont irréductibles; jamais une lueur d’esprit ne leur viendra, jamais une parcelle d’âme. Ils grandiront ainsi, plus bêtes que les bêtes, sans une parole, sans une idée et sans un sentiment. Ils ne feront pas de progrès. Dans dix ans ils seront pareils, à moins que quelque pneumonie bienfaisante ne les emporte.
On les soigne, pourtant; on les élève en cage, on les préserve de la mort. Pourquoi faire, grand Dieu! Est-il vraiment humain de laisser respirer ces monstres, ces êtres de ténèbres, ces larves de cauchemar? Ne pensez-vous pas, au contraire, qu’il serait ici plus pieux de tuer, d’anéantir cette laideur et cette inconscience, que la souffrance même n’ennoblit pas? Pour tous ces incurables, j’entrevois la suppression légale, autorisée, la mort libératrice, sans aucune souffrance, presque consolatrice, une mort douce, à peine triste, anéantissant l’inutile laideur, rétrécissant l'insupportable champ de l'horreur vaine, du mal pour rien.
Au fond de ma pensée, en ce qui concerne le traitement à infliger, je ne fais pas très grande diffé-
LA RÉPRESSION DU CRIME
rence entre les idiots de Bicêtre et les énergumènes qui incendient, qui pillent, qui tuent ou qui violent. Il se pourrait bien que nos successeurs sur la terre veuillent pour toutes ces sortes d’hommes — reconnus incurables par un tribunal, après examen médical — une mort prompte et douce, publiée, pour qu’elle serve d’intimidation, mais donnée sans colère, non pas au nom d’une chimérique justice, mais bien plutôt au nom de l’esthétique, une sorte d’élimination naturelle et sereine d’un mal sans remède possible. C’est là, je crois, c’est à cette conception philosophique de la peine, que nous tendrons, et non à la suppression des exécutions capitales.
Si l’on me demandait de résumer en quelques lignes brèves ce qui me paraît être, en matière de répression du crime, évolution probable, j’énumérerais les quelques réformes que voici :
1° Spécialisation du magistrat criminel, choisi parmi les juges d’instruction, et élevé, comme en Angleterre, à une haute dignité;
2° Réorganisation de la cour d’assises selon les vœux de 3VI. .1. Cruppi;
3° L’expertise médico-légale, l’étude psychologique de 1 accusé et delà genèse de son crime rendus plus fréquents;
4° Création d’hôpitaux-prisons pour les criminels aliénés ou grands névropathes;
5° Application, aussi large que possible, de la loi Bérenger ou du système de pi'isons modernes aux délinquants qui paraîtront susceptibles d’amélioration, aux criminels par accident; en retour, accroissement de sévérité pour les récidivistes, pour les criminels de tempérament;
6° Adoucissement et multiplication de l'exécution capitale.
Au total, j’en ai conscience, ce ne sont là que bien pauvres réformes, que bien misérables progrès. Nos moyens actuels de répression et d’intimidation répriment mal et intimident peu. Les moyens que nous proposons seront sans doute un peu moins empiriques et peut-être un peu plus efficaces. Il n’y a cependant pas lieu d’en tirer grand orgueil, et ce n’est point, comme bien vous pensez, de ces réformes que je voulais parler quand je disais que nos idées modernes sur la genèse du crime et la psychologie du criminel vont nous ouvrir un horizon de large et noble espoir.