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CHAPITRE VI

LA RÉPRESSION DU CRIME

L ensemble de ce qui précède nous conduit à celte conclusion que l’anthropologie criminelle proprement dite voit se rapetisser son domaine, tandis que s’amplifient celui de la sociologie et surtout celui de la psychologie criminelles. — mpossibilité aotuelle de réformer de fond en comble le co e criminel. Organisation d’une juridiction d’assises plus competente. — Création d’hôpitau ^prisons pour les criminels aliénés ou grands névropathes. — Efficacité de intimidation. — La prison de Fresnes-lez-Rungis — La peine de mort; opinion de M. Tarde : adoucissement et multiplication des exécutions capitales.

La grande querelle, la magnifique et de toutes parts généreuse dispute sur le crime et le criminel a laquelle nous assistons depuis plus de vingt ans, la bataille d’esprits où se sont illustrés les C. Lombroso, les Garofalo, les Enrico Ferri, les II. Joly

les Adolphe Guillot, les Gabriel Tarde, les Lacassagne, les Alfred Binet, les Dubuisson, les llamon, promet de s’apaiser un peu. Le débat n’est pas clos : ces guerres-là ne s’achèvent jamais ; mais la mêlée n’est plus confuse. On a conquis et reconnu ses positions, et l’on voit clairement qui sera maître du terrain.

Je crois bien que l’apport des connaissances modernes sur le neurone et la fonction cérébrale aura été d’un ferme appui pour le mouvement décisif.

Grâce à elles, nous avons pu raffermir d’arguments saisissants, tangibles, anatomiques, la vieille négation philosophique du libre arbitre; nous avons dépouillé de leur gangue métaphysique et ramené à leur sens naturel les mots de crime, de justice, de remords, et nous avons montré qu’on pouvait cesser de défendre, comme un vieux rempart inutile, la doctrine de la responsabilité morale et du droit de punir. Le criminel n’est responsable devant la société que de la terreur et de l’antipathie qu’il nous inspire : il n’est responsable devant lui-même que par un artifice d’éducation, par une illusion de conscience, que, sans doute, il est plus commode de maintenir pour le gouvernement facile des enfants et des peuples, mais sur laquelle un juriste ou un philosophe ne devraient pas pouvoir se tromper.

Voilà des pertes graves au compte du parti orthodoxe et conservateur. Le parti avancé a subi, lui aussi, d’assez rudes assauts.

LA RÉPRESSION DU CRIME

De l’anthropologie criminelle fondée par l’école de Turin et de la théorie du type anatomique, il ne restera pas grand’chose. Il est exact que plus d’un malfaiteur présente, à qui l’examine avec soin, des vices de conformations du crâne et de la face; mais il n’y faut voir que les ordinaires stigmates physiques de la dégénérescence qui, chacun le sait, peuvent accompagner ou pas les stigmates mentaux, la monstruosité d’esprit, les tendances perverses. Lésions banales, nullement spécifiques.

Et nous avons compris , en outre , qu’aucune théorie partielle, encore qu’elle contienne presque toujours un peu de vrai, ne saurait embrasser la genèse du crime. Ne dites pas que le crime provient de l’atavisme, d’une folie morale, de l’épilepsie, de l’hystérie, de la neurasthénie, d’une mauvaise éducation ou d’une tare originelle; dites que chacune de ces causes joue son rôle à son tour, et que souvent plusieurs d’entre elles se combinent. Au moment actuel de l’évolution humaine, la plupart des hommes méchants ont hérité de parents — non criminels eux-mêmes mais névropathes ou intoxiqués — l’irritabilité chronique, une tendance à peu près constante aux paroxysmes, la plus singulière facilité à rétrécir le champ de leur conscience sur une idée fixe, l’impossibilité de réfléchir, de comparer leurs désirs, leurs impulsions naturelles, à toutes les images de prudence, de sagesse, d’expérience, qui pourraient leur faire équilibre; ou bien encore,

LAMlî DU CRIMINEL

cette extrême mobilité d’émotions, ces oscillations énormes de l’esprit qu’on voit chez les neurasthéniques, et cette misère originelle de la personnalité, par où ils sont condamnés à n’agir qu’en imitant autrui. Placez de telles gens dans un milieu pervers, sans instruction forte, avec la plus fâcheuse éducation de chaque jour, et vous aurez à peu près les données du problème. Chez presque tous ces malheureux, les éléments primordiaux de la pensée — neurones en relation directe avec le monde extérieur, ou neurones d’association — sont anatomiquement malades : l’intoxication paternelle y a déterminé des lésions irritatives de l’écorce grise ou de la paralysie des collatérales. Le jeu de ces organes essentiels a des entraves que nous révèle chaque jour un peu mieux la recherche microscopique, à mesure que se perfectionnent les procédés de sa technique l.

L’anthropologie proprement dite, en tant qu’étude de la conformation extérieure de l’homme malfaisant, voit donc se rapetisser son domaine, tandis que

1. On sait de quelle importance est la lechnicjuc en anatomie microscopique. C’est grâce à de meilleurs procédés de coloration, d’imprégnation de la cellule nerveuse et de ses dépendances, que Golgi, puis Ramon y Cojal, ont pu voir apparaître les détails de structure dont mes lecteurs connais, sent l'importance fondamentale. Plus récemment la méthode de Nissl a permis à des techniciens comme M. Marincsco, entre autres, de beaucoup mieux connaître lu contexture (inc du corps de la cellule.

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s’amplifient celui de la sociologie, et plus encore celui de la psychologie criminelles.

Et maintenant que nos idées commencent d être assises, maintenant que nous prétendons suspendre la genèse de la malignité humaine, demandons-nous avec sincérité, en essayant de nous garer de l’utopie, à quelles conséquences pratiques, à quelle évolution de mœurs, à quel progrès effectif nos doctrines promettent de nous conduire.

Il nous a déjà fallu convenir qu’il n’appartiendrait pas aux générations dont nous sommes, de révolutionner bien profondément nos antiques façons de réprimer le mal. Notre très modeste espérance est d’obtenir l’organisation d’une juridiction d’assises un peu plus compétente, — sur ce point on ne peut guère que s’associer aux conclusions si fermes et si sages du livre de M. J. Cruppi 1 — et la création d’hôpitaux-prisons , destinés aux aliénés et aux grands névropathes criminels, maisons mixtes où le médecin serait appelé à jouer — de conserve avec l’instituteur et l’aumônier — ce rôle moralisateur auquel nous aspirons, et qui nous incombe, vraiment. Puisque nous nous parons d’une psychologie nouvelle, c’est bien le moins que nous en supportions les conséquences. Si nous prenons sur nous

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