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Descendes, Discours de la Méthode, Vil

LA PROPHYLAXIE DU MAL

dédaigneux des conséquences. Mais on peut bien admettre aussi la tendance complémentaire. Médecin, élevé dans la foi à la thérapeutique1, et croyant, par expérience, à l’efficacité de l’hygiène, j’éprouve le besoin de mettre un traitement au bout de la pathologie, une morale au faîte de la philosophie, d’essayer de faire du bien. C’est là, je sais, une tendance fort dédaignée de quelques hauts esprits 2, lesquels n’admettent point que la faible ressource humaine puisse changer un iota aux lois de la nature,

1. Le pcre de l’auteur, le professeur Armand de Fleury, était professeur de thérapeutique à la Faculté de médecine de Bordeaux. Il a laissé, sur la matière, des ouvrages fort estimés. ( Note de V éditeur.)

2. L’un des meilleurs que nous ayions m’accueillit un jour, en même temps que d’une main très cordiale, par cette ironique parole : — « Eh bien, mon cher docteur, guérissezvous toujours tous les maux, moraux et physiques, dont on souffre sur cette terre?... » Il entendait évidemment par là qu’à son sens il est puéril de prétendre à modifier- quoi que ce soit des lois de la nature. Je lui répondis simplement, d’abord que je n’entrevoyais que des cures toutes modestes, ensuite que son beau dédain pour mes actes de foi ne pouvait provenir que d’une différence dans nos tempéraments. Ce contemplatif, ce parfait dilettante, cet illustre épicurien souffrait mal que je fusse un homme d’action ; il s’en irritait presque, lui si calme et si bien placé pour tout comprendre, du haut de son savoir immense et de sa large méditation. Étudier la maladie, pour un esprit de quelque activité, c’est nécessairement vouloir tenter d’y apporter remède. L’ouvrage auquel M. X‘” faisait allusion contient quatre chapitres consacrés à l’étude et au traitement de la paresse, de la tristesse, de la passion amoureuse, de la colère, et il conclut *par l’espérance de pouvoir « remorquer un peu la lente humanité dans son évolution imperceptible et perpétuelle pourtant, vers ce minimum de douleurs, de laideur, de désordre, où paraît tendre l’Univers ■>.

Maurice de fleuhy. — L'âme du criminel.

aux conditions de la vie, à la bonté ou à la malignité d’un cerveau. Mais j’estime, précisément, que la grandeur de l’homme est dans son inlassable, dans son incroyable ingéniosité à surprendre le mécanisme de l’univers, à mettre à nu l’enchevêtrement délicat d’une pensée, à mesurer le champ des étoiles. Et non seulement son intelligence pénètre aux profondeurs du comment des choses, mais elle apprend à en jouer, pour son bon plaisir ou son utilité, et à tirer les ficelles de ce gigantesque pantin qu’est le Monde. Voilà longtemps que cette bestiole rampant sur sa goutte de boue, et si menue parmi l’immensilé des astres, fait pas à pas reculer la laideur et s’atténuer la souffrance. Oh! son continuel effort pour tendre à devenir divine! L’énormité de ce qui reste à faire ne devrait pas nous aveugler sur ce qu’on a fait jusqu’ici.

Nous sommes en droit d’affirmer que, presque partout où nous aurons surpris les conditions d’un phénomène, physique, biologique ou social, nous pourrons tirer un parti, pratiquement utile, de cette connaissance. Un médecin très réfléchi me disait récemment : « Ce qui est surprenant, ce n est pas « que nons soyons si désarmés qu’on veut le dire, « c’est que nous soyons si puissants pour combattre « la maladie. » El le fait est que nous maîtrisons à présent la diphtérie, la septicémie, la fièvre puerpérale, la fièvre intermittente, la syphilis, la rage; que la lèpre, que le choléra, que la peste sont des fléaux

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que nous empêchons d’approcher; que la typhoïde, la variole, les fièvres éruptives qui tuaient tant d’enfants, se raréfient de jour en jour; demain c’est la tuberculose que nous éloignerons de nous.... Les trouvailles de l’école Pastorienne, nous révélant un monde d’infiniment petits, nuisibles ou utilisables *, apporteront vraisemblablement dans nos mœurs des changements équivalents à ceux par où passa l’humanité quand elle s’avisa de s’abriter des fauves, de tracer des chemins à travers les forêts, et de construire des demeures. Notre Europe, où depuis fort longtemps on ne rencontre plus de tigres ou d’ours blancs, de même se libérera des microbes qui la dévorent. En si peu de temps 2, voyez déjà la besogne accomplie !

Or, nous venons d’apprendre comment on devient ciiminel. Nous savons comment l’homme a peu à peu contracté le respect de la vie et du bien d’autrui, et nous savons par quel conflit de circonstances héréditaires, personnelles et sociales, il en arrive à oublier cette notion nécessaire. Une connaissance

U microbe « pathogène » date, en effet, de

ur et de Dnvaine,

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plus nette des données du problème ne peut que nous mener plus près de sa solution. La vérité scientifique, comme toute autre vérité, nous rapproche de la morale.

Les moralistes orthodoxes ne se lassent pas de nous reprocher la foncière immoralité de nos doctrines, bassement utilitaires, dénuées de tout idéal. La négation du libre arbitre, surtout, les exaspère. Ils estiment, on pourrait dire ils espèrent, dans le feu de leur argumentation, que tous les hommes en possession de celte doctrine funeste de l'irresponsabilité ne se gêneront plus pour mal faire, pour se plier à tous les caprices de leur fantaisie homicide ou spoliatrice. Combien de copieux volumes n’a-t-on pas consacrés à ressasser et à défendre cette idée !

Or, nous entrevoyons chaque jour un peu plus nettement que si quelque chose a pu retarder l’évolution normale de notre civilisation vers le mieux, et empêcher l’organisation solide d’une prophylaxie du mal, c’est bien assurément cette foi entêtée, aveugle, en la doctrine du libre choix. Mieux avisée et connaissant à fond le cœur humain, l’Eglise nous enseigne que, sans la Grâce, on ne saurait faire le bien, et qu’il faut mériter la Grâce; et, ce disant, elle ne néglige pas d’imprimer vigoureusement dans les âmes les images adverses de la félicité sans bornes et des supplices éternels, afin de nous aider à demeurer dans la sagesse. Mais l’école spirilua-

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liste 1 pousse plus loin la rigueur doctrinale. Si, comme elle l’entend, notre âme est immortelle et libre, si elle a reçu le don de décider indépendamment des motifs et de l’intérêt, si elle s’affranchit de l’entrave des organes humains où elle est incarnée, si toujours et partout il ne dépend que d’elle de faire choix entre la bonne et la fâcheuse voie, il n’y a pas grand’peine à se donner pour essayer de la rendre meilleure et de lui faire une plus haute destinée. On ne comprend même pas bien à quoi sert l’éducation. En vérité, comme il était inévitable, la foi au libre arbitre a conduit au piétinement sur place. Depuis des siècles vous enseignez immuablement à 1 homme qu il n a qu à vouloir pour pouvoir, et que, logiquement, la flamme éternelle d’enfer le punira s’il est méchant. Voilà qui est fort bien pour

1. On trouvera sans doute bien subtile cette distinction entre l’Egjise et l’école des philosophes spiritualistes qui lui tient de si près. Il faut, pourtant, ne pas confondre les dialecticiens orthodoxes, les théoriciens du dogme, si peu difficiles dans le choix de leurs arguments, et parfois si prompts à déformer les faits pour les besoins de leur cause, véritables sceptiques, comme le*s appelait Renan, avec les prêtres de la religion catholique, avec ces praticiens du culte que nous voyons si fréquemment emplis d’une foi vive, d’un profond amour du prochain, d’une large indulgence, brûlant du zèle c plus vif pour le bien de l’humanité. Je ne discute ici que tes premiers, que ceux qui philosophent, entrent dans la discussion, se servent de raisonnements, invoquent la science pour etayer leur foi et s’exposent ainsi à des répliques d’auiant plus vives que leur argumentation, sous prétexte de pi escrver la société menacée, s’attarde à des données que nos connaissances actuelles ne permettent vraiment plus gueie de defendre de bonne foi.

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des enfants ou pour des peuples jeunes. Mais à mesure que mûrissait l’intelligence, l’homme n’a pas pu ne pas comprendre qu’on le voulait tenir par un mensonge; du même coup, la conception de l’enfer lui a paru quelque peu puérile. Ce n’est pas notre faute si cela s’est passé ainsi. Si l’idée religieuse a déserté les masses, si quelques gouvernements modernes ont été amenés à la tenir pour ennemie, c’est d’abord parce qu’elle demeurait trop simpliste, mieux adaptée aux imaginations du xive siècle qu’à celles d’à présent, et aussi, il faut bien le dire, pour ce motif que notre Eglise, abusant de l’amour du pouvoir effectif et de l’administration temporelle, a lassé les esprits épris de liberté. Elle s’est plus préoccupée de dominer que de moraliser. Ainsi a-telle fait beaucoup moins qu’elle n’aurait pu pour la raréfaction du crime contre la vie ou le bien du prochain, soucieuse avant tout des fautes contre la croyance, du péché par orgueil ou par libertinage. Comment s’étonner, après cela, que les époques de grande foi aient été les moins avares de la vie du prochain?

La foi dévote au franc arbitre n’est donc pas le rempart unique, la forteresse imprenable qu’il faut trembler de voir abandonner : ce n’est plus, aujourd’hui, qu’une défense bien fragile, et trop visiblement démantelée.

Veuillez maintenant envisager sans parti pris le système de préservation plus vaste, plus complexe,

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mieux adapté et, je crois bien, plus fécond, que nous voulons y substituer. Ce qui va suivre montrera, j’espère, que nos adversaires n’ont pas l’exclusif monopole de l’amour de l’ordre et du souci de celte paix sur terre qui fut promise aux hommes de bonne volonté. Nous aussi, nous entendons que les sages et les vaillants puissent travailler en sécurité, sans avoir à trembler pour le bien qu’ils acquièrent ou pour la vie de ceux qu’ils aiment. Mais, non contents de réprimer le mal commis, nous avons l’ambition plus charitable, ou, si vous voulez, plus chrétienne, de le tuer dans l’œuf, et d’en empêcher l’éclosion.

Procédons simplement en passant en revue la série des modalités de la genèse du phénomène crime, et tâchons de mettre, en regard de chacune, un remède aussi efficace qu’il sera en notre pouvoir.

Lutte contre l’hérédité. — Nous avons vu que l’homme malfaisant vient fréquemment au monde, non certes avec cette marque fatale et cette inéluctable prédestination que Lombroso voyait en son criminel-né, mais simplement taré de fâcheuses tendances, et tenant de ses pères un système nerveux anormal, enclin à l’ irritabilité paroxystique, ou bien à l’idée fixe, à un besoin naturel, impulsif, quasi automatique d’attirer à soi sans délai tel objet

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souhaitable, et de repousser fortement avec la plus aveugle violence la chose adverse, l’homme obstacle. Ces sortes de cerveaux fonctionnent comme s’ils n’avaient reçu en dépôt aucune notion de sagesse, de prud’homie, comme disaient nos pères; et cela, pour une cause dont nous retrouvons souvent la raison d’être anatomique, dont nous connaissons en tout cas le mécanisme fonctionnel. Ils sont atteints d’une maladie de la cellule cérébrale et de ses prolongements, telle que l’association ne se fait plus, que la mémoire n’intervient pas, que le réflexe seul subsiste. L’autopsie fine du cerveau révèle que l’enfant était né avec des méninges épaisses irritant l’écorce cérébrale, ou bien avec des lésions plus délicates, entravant ou coupant la communication d’un groupe de cellules à l’autre.

Des expériences fort concluantes de M. Ch. Féré, médecin de Bicêtre, montrent très nettement le rôle des intoxications de toutes sortes dans la genèse de ces lésions microscopiques, et des lésions plus grossières, malformations faciales et crâniennes, qu’on nomme les stigmates de la dégénérescence. D’autre part, l'élude attentive des antécédents héréditaires chez les habitués des prisons, manque rarement de nous révéler, dans leur ascendance directe, une intoxication, une de ces infections microbiennes, capables d'imprégner plus d’une génération : syphilis, alcoolisme, absinthisme, tuberculose ; ou bien encore, c’est la mère, qui, dans le temps de la

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grossesse, fut atteinte d’une fièvre éruptive, d’une pneumonie, etc.

Aussi sommes-nous convaincus que la raréfaction, par la simple hygiène, des maladies infectieuses, outre une diminution de la mortalité, comportera une diminution de la méchanceté ou, si vous préférez, de l’irritabilité humaine. Quant à la lutte contre l’alcoolisme, personne, à l’heure actuelle, ne doute que nous devions la tenir pour un devoir sacré. Dans une amusante boutade, publiée, je crois bien, en 1884 par le Journal des Débats , Ernest Renan raille en ces termes le zèle des sociétés de tempérance : « Elles reposent, nous dit-il, sur d’excellentes intentions, mais sur un malentendu. Au lieu de supprimer l’ivresse pour ceux qui en ont besoin, ne vaudraitil pas mieux essayer de la rendre douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux?... 11 y a tant d’hommes pour qui l’ivresse est, après l’heure de l’amour, le moment où ils sont les meilleurs! » J’entrevois une vérité sous cet apparent paradoxe. Il est exact qu’une certaine ivresse est nécessaire à la bonne exaltation, à la joie du cerveau humain. Mais j’estime que nous ne serons que des barbares tant que nous demanderons ce sursum corda à des poisons du système nerveux. A propos de la joie de vivre, du bien-être et de l’état d’esprit heureux et généreux que procure souvent aux déprimés mélancoliques une injection d’eau salée, de sérum artificiel, j ai déjà eu occasion d’écrire ces lignes que je

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crois toujours vraies 1 2 : « Pour aboutir au même résultat, pour gagner ce sommet d’excitation légère, domaine de la joie, d’où l’on n’aperçoit plus la vallée de misère, combien d’hommes s’empoisonnent d’alcool, d’opium, d’éther, de morphine, sur cette vieille terre qui se croit très civilisée, et qui en est encore aux procédés les plus sauvages pour se donner l’oubli! Ces paradis artificiels, comme les nommait Baudelaire, avec leurs lendemains de honte et de pire fatigue, ces poisons qui nous font esclaves et finissent par nous tuer, ces faux amis qui ne nous procurent l’oubli qu’en nous menant à l’abrutissement ou à la fureur, ne sont pas un juste moyen de donner la joie à ces âmes meurtries, tombées au creux de la détresse chronique, qu’ont les névropathes héréditaires et les grands épuisés du système nerveux. Il faut que les hommes le sachent : sans recourir à ces sournoises et mensongères drogues, on peut rehausser son esprit jusqu’à la joie de vivre et jusqu’à l’espérance, par des procédés légitimes, en recourant aux sources naturelles de la force humaine, par des stimulations purement mécaniques de nos nerfs sensitifs. J’ai dit ailleurs *, et j’ai suffisamment prouvé, je crois, que c’est la sensibilité qui est la mère de notre force : cherchons-la partout où elle est, pour lui fournir une éducation nouvelle,

1. Introduction à la Médecine de l Esprit, ch. vu : La tristesse et son traitement , p. 333.

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