L'âme du voyageur
La Revue de Paris, qui a compté parmi ses collaborateurs S. A. R. Monseigneur le prince d’Orléans, a bien voulu me prier de rendre à la mémoire de ce prince, mort à Saigon, le vendredi 9 août 1901, loin des regards de sa famille et de ses amis, un hommage mérité. Sans doute on a pensé qu’une vieille et tendre affection pour le très regretté défunt m’appelait à cet honneur. Sans disputer si le titre était suffisant, — et, quoi qu’il en soit, la vivacité de mon chagrin se serait, pendant quelque temps encore, mieux trouvée du silence, — je n’ai pas cru pouvoir me dérober à la demande.
Je vais donc essayer de dire rapidement ce qu’a fait le prince Henri d’Orléans, surtout ce qu’il était, ou si l’on trouve l’ambition trop grande, ce qu’il me parut être. Cette esquisse de sa vie et ce crayon de son caractère justifieront, je l’espère, la sympathie et les regrets que sa mort a provoqués dans toutes les classes de la société française. On remarquera peut-être qu’en expliquant pourquoi il a été aimé, et pourquoi il est pleuré, je fais quelque peu
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l’histoire de mes propres sentiments. Ce n’est pas aujourd’hui que je pourrais taire un attachement dont il n’y a pas lieu de se défendre et l’on peut juger avec impartialité des amis que l’on a aimés avec indépendance.
Henri-Philippe-Marie d’Orléans naquit en exil, à Morgan-House, Ilam-Common, le i5 octobre 1867. Par la princesse Françoise d’Orléans, sa mère, il était le petit-fils du prince de Joinville, « le marin aux vastes ambitions, à l’imagination puissante et au génie aventureux 1 », l’écrivain et l’artiste plein de spontanéité, de verve et d’esprit que nous a révélé la publication de son livre, Mes Vieux Souvenirs. Par son père, Robert d’Orléans, duc de Chartres, à qui nous devons le brillant épisode de Robert le Fort, — un rayon de clair soleil dans la sombre histoire de la dernière campagne de France, — il était le petit-fils du duc d’Orléans, qu’un coup imprévu du sort enleva si prématurément et si malheureusement à l’affection comme à la juste attente de son pays.
Lorsque les portes de la France se rouvrirent à sa famille, le prince était âgé de quatre ans. Ce fut au foyer domestique qu’il commença l’étude du latin. Les premiers éléments lui en furent enseignés par une femme fort instruite et fort distinguée, mademoiselle de Geyer. Plus tard, lorsqu’il entra au collège Stanislas pour y continuer et pour y achever ses études, son précepteur fut un vieil abbé, mort depuis à Dreux, desservant de la chapelle. On peut faire remonter à ses premières années son goût pour les sciences naturelles ; il le prit de madame la duchesse de Chartres dans leurs promenades communes et, comme il eut le soin de l’entretenir et de le développer par la
1. Édouard Hervé, préface au livre de M. Charles Yriarte, les Princes d'Orléans.
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suite, ce goût fut pour lui, au cours de ses voyages, une agréable ressource, et, pour la science française, une heureuse utilité. D’un esprit naturellement sérieux et appliqué, il compta parmi les élèves le plus distingués de sa classe. Il obtint même une nomination au concours général. Ceux qui ont eu l’honneur de l’approcher à cette époque de sa vie ont toujours gardé le souvenir de ce jeune homme blond, un peu timide d’allure, la partie supérieure du corps légèrement penchée en avant, au teint clair et au frais sourire, avec ces yeux bleus qui disaient tant de choses et en faisaient soupçonner tant d’autres. Les années le changèrent peu. Il prit des os, de la chair et de la taille, mais, comme on a pu le constater par ses photographies à ses différents âges, reproduites à l’occasion de sa mort, il est on ne peut plus facile de retrouver dans la figure de l’homme fait les traits principaux du jeune homme et même de l’enfant.
Le choix d’une carrière, si le prince avait eu à en décider d’après la variété de ses aptitudes, aurait pu l’embarrasser ou le faire hésiter. Mais il avait été entendu qu’il serait d’armée. Tout, d’ailleurs, le portait de ce côté : les traditions de sa famille, l’exemple et les préférences de son père, le milieu, le moment, et aussi ses goûts. L’École militaire de Saint-Gyr l’attendait. Il s’y était préparé avec soin, et avec succès : déclaré admissible, il y devait certainement être admis, à moins que des menaces plus graves même que celles dont le colonel duc de Chartres avait dû subir le cruel et injuste coup, de verbales qu’elles étaient encore, ne devinssent effectives et agissantes.
Les élections de i885 pour le renouvellement de la Chambre des députés, le mariage de la fille aînée du comte de Paris avec l’héritier du trône de Portugal, et l’éclatante réception de l’hôtel Galliera à laquelle cet événement donna lieu, avaient jeté le trouble, la colère et l’inquiétude dans les rangs du parti républicain proprement dit. Un projet de loi d’exil était en préparation et
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en discussion. La loi fut votée le 22 juin 1886. L’article 4, le dernier de la loi, — et elle est toujours en vigueur, — était ainsi conçu : « Les membres des familles ayant régné en France ne pourront entrer dans les armées de terre et de mer, ni excercer aucune fonction publique ni aucun mandat électif. »
L’interdiction était sans équivoque; elle était aussi sans recours, si ce n’est devant la conscience publique. Le prince Henri d’Orléans la ressentit douloureusement. On lit en tète de la préface au récit pittoresque, spirituel et si vivant, de ses Six mois aux Indes : « L’idée du voyage dont je raconte ici la meilleure partie est liée à l’un des plus douloureux souvenirs de ma vie. Je venais d’être déclaré admissible à Saint-Cyr, lorsque la loi du 22 juin 1886 m’en ferma les portes, et, en m’excluant de l’armée, m’interdit la carrière vers laquelle j’avais dirigé tous mes efforts, la seule où il me fût permis d’entrer dans les circonstances que nous traversons. Je me trouvais donc délié par force du plus cher et du plus saint des devoirs, condamné à une oisiveté que ne pouvaient remplir les études abstraites auxquelles on me conviait. »
Il est permis de se demander, au cas où les portes de Saint-Cyr, et plus tard celles de l’armée, lui auraient été ouvertes, si le prince Henri aurait pu fournir une longue carrière militaire. Lui eût-il été donné de servir avec plus de fidélité et d’éclat que le général duc d’Aumale ou avec plus de dévouement passionné que le colonel duc de Chartres? Cependant ni son grand-oncle ni son père, quoiqu’ils fussent sans reproche et non sans mérite, n’étaient parvenus à désarmer les soupçons du parti Iriomphant : tous les deux avaient été mis en non-activité. Les temps qui ont suivi le vote de la loi d’exil ont-ils été marqués par un progrès sensible de l’esprit de justice et de liberté? A-t-on compris mieux et plus généralement qu’en 1886 que, pour défendre la République, surtout contre des périls lointains, éventuels, enfants de la peur
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plus que produits de la réalité, le moyen le plus simple est de la faire aimer en la gouvernant avec une ferme équité ?
Il n’est pas besoin de beaucoup regarder pour découvrir que la situation des membres des familles ayant régné en France, non à titre passager, mais durant des siècles, est, sous une république d’établissement récent
— et, de ce chef, nécessairement contestable et contestée
— pleine de difficultés et souvent d’amertume. En dehors de leurs amis et de leurs partisans, que sont-ils — nous ne disons pas pour le gros de la nation — mais pour le pouvoir nouveau et ses tenants P Des suspects à surveiller ou des ennemis à dénoncer et à proscrire. Et pour encourir cette suspicion et justifier cette hostilité, qu’ont-ils fait? Par eux-mêmes, rien; souvent, tout le contraire. Serventils la France dans les rangs de l’armée, où la loi nous oblige tous à venir, on les voit irréprochables en leur langage, soumis à la constitution, et scrupuleusement fidèles à la parole donnée. Comme tout le monde aussi, ils ont un nom, et, comme beaucoup, un passé ; mais ce passé et ce nom, qu’eux aussi tiennent d’héritage, groupant — moins par le fait de leur volonté que par une force inévitable des choses — des fidélités, des sympathies ou des espérances plus ou moins lointaines et réalisables, peuvent porter ombrage au présent et l’inquiéter pour l’avenir. Or, si le naturel du Français est en général prompt aux alarmes, quelle n’est pas la sensibilité des partis politiques qu’une longue et paisible jouissance du pouvoir n'a pas encore suffisamment affranchis de la peur d’en être dépossédés! Un rien les trouble, les agite et leur fait perdre la tête.
Si encore les membres des familles ayant régné en France n’avaient à compter qu’avec leurs adversaires!... Mais ils ont des amis, et ces amis peuvent, avec les meilleures intentions, les desservir et les compromettre. Une parole imprudente prononcée à la tribune du Parlement
VI LE PRINCE HENRI D’ORLÉANS
ou dans une réunion publique, un article de journal plus ou moins adroit, et voilà le prétexte attendu pour donner ouverture à des craintes irréfléchies, et aussitôt saisi pour mettre en mouvement et en violence, contre des innocents, un gouvernement peut-être encore plus incapable de résistance que dépourvu de sang-froid. De là des mises en non-activité, la privation des droits politiques, l’interdiction de servir dans les armées de terre et de mer, un séjour en France à la merci d’un décret gouvernemental, des lois d exil, bref tout un ensemble de mesures dont la menace est une douloureuse insécurité, et la réalisation, quoiqu’on puisse alléguer pour la couvrir et la justifier, une violation des principe de justice et d’égalité.
Il n’est pas besoin non plus, ce nous semble, d’être un observateur bien pénétrant pour deviner le désespoir des victimes de ces violences, ni d’être un royaliste fervent pour y compatir. Des yeux ouverts, et, à défaut d’un peu de cœur, un vulgaire sentiment de justice ou un souvenir reconnaissant du passé suffisent.
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En tranchant, par son article 4 » contre le prince Henri d’Orléans, la question du service militaire et en lui interdisant l’honneur de porter l’épaulette, la loi de juin 1886 l’avait mis à l’abri des soupçons, des attaques et des disgrâces dont il avait été le témoin et auxquels, s’il avait servi, il aurait pu difficilement se soustraire. A cet égard, la situation était nette; mais le champ de son action, déjà étroit, était encore rétréci. De plus, le jeune prince n’était pas seulement vivant et désireux de vivre ; il était impatient d’agir, et d’agir pour la France. Quel emploi saurait-il donc trouver à sa vie, quel objet à son activité ?
Heureusement pour lui, si les affections qui l’entouraient étaient tendres, elles n’étaient pas moins coura-
LE PRINCE HENRI D’ORLEANS VII
geuses et clairvoyantes. Il nous a déjà confessé que les études abstraites ne pouvaient lui suffire, et il a été cru sur parole. Non pas que le travail de cabinet n’eût pu convenir à son esprit curieux et appliqué ; mais comment son imagination ardente, éprise d’aventure, et, par-dessus tout, son besoin de remuement physique se serait-il accommodé à ce régime sédentaire? 11 lui fallait quelque chose de moins régulier et de plus neuf. «Mon père, nous dit-il, le comprit et me proposa d’entreprendre un voyage autour du monde, où je trouverais dans le mouvement un semblant d’acdon. J’acceptai avec joie ; depuis longtemps déjà, j’étais hanté d’horizons nouveaux et de spectacles imprévus. »
On décida donc que le prince irait passer quelques mois aux Indes et qu’il y chasserait le tigre. Gomme il était fort jeune, et, par conséquent, sans expérience, entre la décision et le départ on mit un an d’intervalle, que le futur voyageur employa à se préparer à sa nouvelle vie.
En septembre 1887, il alla s’embarquer à Marseille, avec un lieutenant de chasseurs démissionnaire , qui n’était plus un novice, M. de Boissy. Deux mois furent consacrés à la visite de la Grèce et de l’Égypte, et si, dans le récit de son voyage, le prince est muet sur ces pays, c’est, nous dit-il, « qu’à Athènes comme au Caire, il n’a vu et fait que ce que tant d’autres ont vu et fait avant lui ». — Il me semble bien qu’il parlait de la Grèce et de ses merveilles avec un peu de cet esprit d’irrévérence popularisé parmi nous par la Belle Hélène , et assez habituel aux collégiens récemment hors de page. Peut-être, cédant à un penchant à la taquinerie, qui d’ailleurs lui passa vite, trouvait-il quelque plaisir à jeter une note sceptique au travers des jugements enthousiastes de son compagnon de route.
Ce voyage et ce séjour aux Indes du prince Henri ont été — on nous permettra cette comparaison empruntée
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au langage du turf et qui l’eût fait sourire — comme son galop d’essai. Rien de plus intéressant et rien en même temps de plus facile que de suivre ce royal « pursang » dans les moments et dans les mouvements successifs de «a course, et d’en relever les principaux caractères.
Prenez son livre, Six Mois aux Indes , et lisez-le. Bien que l’auteur nous avertisse avec une sorte d’insistance <( qu’il est venu pour les tigres et qu’il veut aller aux tigres », il n’en est pas si occupé et si préoccupé que l’observateur ne se montre à chaque instant dans le chasseur, et souvent ne le domine et l’efface. Aspects de la nature, plantes, animaux, mœurs et habitudes, costumes et types des habitants, tout ce qui sur sa route, par l’originalité, la rareté ou l’utilité, mérite l’attention, attire ses yeux toujours ouverts, et s’inscrit aussitôt dans sa mémoire ou sur ses carnets. « Je ne connais, dit-il, rien de plus amusant, lorsqu’on arrive dans un endroit nouveau, que de flâner, regardant tout, touchant à tout, avant de rien lire sur ce que l’on voit... C’est ainsi que l’on observe d’une façon sincère et personnelle. »
A côté de l’observation réfléchie, voici le goût du péril et la témérité du courage qu’il est bon de noter, avant que l’âge et l’expérience les trempèrent quelque peu. Six Mois aux Indes en rapportent, entre plusieurs autres, un exemple particulièrement caractéristique. Le prince apprend un jour, par hasard, du marquis de Morès, qu’aux Sundarband, — la région très fiévreuse qui s’étend de Calcutta à la mer, — les tigres foisonnent dans la jungle, mais qu’on ne peut les chasser qu’à pied, ayant pour bouclier son sang-froid et pour toute défense sa carabine. Il n’y tient plus. Vainement lui fait-on une effroyable peinture de la vie du chasseur dans la jungle, vainement lui dénombre-t-on les accidents dont ont été victimes les audacieux qui ont voulu courir pareils risques : « Ce mystère même, ces périls, ce besoin d’initiative personnelle, tout cela, dit-il, nous attire. Nous avons réponse à tout.
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La fièvre ? Nous prendrons de la quinine. Les tigres ? C’est précisément eux que nous cherchons ! »
Encore un trait, et ce sera le dernier ; l’omission en serait fâcheuse, car il est aussi, à sa manière, assez caractéristique. Des Sundarband, le prince s’était rendu au Népaul. 11 y avait été rejoint par son cousin le duc d’Orléans, de deux ans à peine moins âgé que lui, gai, hardi compagnon, et tireur remarquable. On y chassait toujours, le tigre, non à pied, mais sur des éléphants. Quand vint le moment de se séparer, on dressa le bilan de la campagne. Résultat : vingt et un tigres en vingt-cinq jours ! Le tableau était magnifique, le plus beau même qui eût été fait depuis quinze ans aux Indes. Avec une fierté que le prince laisse percer à chaque phrase de son récit, et non sans une joie railleuse, il rappelle que malgré de beaucoup plus grandes ressources, en un temps plus long, le vice-roi des Indes et lord de Grey ont fait moins brillante figure. Et pourtant, conclut-il, « lord de Grey était un homme de sport, peu soucieux d’histoire naturelle ; il n’a pas dû prêter grande attention au Glauridium caculoides ou au Terpsiphone paradisi, comme on m’a parfois reproché de le faire. » — Des Français avaient donc battu les Anglais. Le « colonial » se déclarait...
Ainsi les dons que nous verrons, dans un milieu plus large et dans des conditions nouvelles, atteindre un merveilleux développement, sont ici, les uns à l’état plus ou moins latent, les autres épanouis. L’explorateur que l’on admirera, quelques années plus tard, pour son courage réfléchi et son incomparable endurance, était déjà presque tout entier dans le jeune et hardi chasseur de tigres.
« Cette conscience qu’a parfois le voyageur d’être comme enlevé et transporté par une force inconnue, en un autre monde, vers l’au-delà, voilà pour moi le charme
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qui le retient à son métier, plus encore que la joie de la liberté ou l’amour de la science. Voilà pourquoi celui qui a bu à la coupe du voyage voudra y boire encore et encore et toujours ! » Lorsque le prince Henri d’Orléans faisait aux lecteurs de la Revue 1 cet aveu enthousiaste, il avait déjà bu à la coupe, et plus d’une fois et à longs traits. A l'époque où nous sommes, c’est-à-dire pendant son séjour à Paris, au retour des Indes, il n’en était pas ainsi. Il avait cependant pu tremper ses lèvres dans l’enivrant breuvage et l’on sentait, au goût qu’il en avait gardé, une vive impatience de recommencer. Ce fut encore son père qui lui offrit, avec l’occasion, le moyen de satisfaire son envie. Cette fois, il s’agissait d’une exploration à faire dans l’Asie centrale, en compagnie de M. Gabriel Bonvalot, un maître en la matière. « Les pourparlers — nous dit M. Bonvalot, au début de son livre. De Paris au Tonkin à travers le Thibet inconnu — ne languirent point, avec le duc de Chartres. » Le 6 juillet de l’année 1889, les deux voyageurs quittaient Paris. Le compagnon de M. Bonvalot n’avait pas encore vingt-deux ans.
Bien que le prince Henri d’Orléans ait visité Madagascar et fait deux voyages en Abyssinie, c’est en Asie, sans comparaison possible, qu’il a conquis ses titres à la reconnaissance de la science et de la France. Son cœur, en un certain sens, autant que son œuvre, était asiatique. « C’est notre mère à tous, la vieille Asie, — s’écriait-il en 1889. — C’est elle qui a vu sortir de ses flancs Iran et Touran, elle qui a donné le jour aux créateurs de religion, elle qui est le berceau de toute croyance, de toute civilisation, de toute grandeur. » Autant pour montrer la constance de son cœur que le talent de l’écrivain, qu’il nous soit permis de citer encore ces quelques lignes ; elles datent de 1896 : « Dans ces divines solitudes de l’Asie méridionale, tout parle, tout berce, tout chante.
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Oh ! que je vous aime, charme inconnu, rêveries aux ailes d’or des grandes forêts de l’Indo-GhineP Que vous me faites parfois bien saisir les conceptions de ces esthètes contemplatifs, dont l’idéal est de s’élever au-dessus des misères humaines pour se confondre un jour dans le grand Pan, s’absorber dans la nature, belle, forte, enchanteresse, et, assimilés à la force créatrice, devenir ainsi une partie de la vie universelle et divine ! »
Les deux grands voyages du prince Henri d’Orléans en Asie, l’un en qualité de second de M. Bonvalol, — de Paris au Tonkin, à travers le Thibet inconnu ; — l’autre, comme chef, avec l’enseigne de vaisseau Roux pour second, — du Tonkin aux Indes, — sont à peu près pareils par leur durée et la longueur des pays inconnus ou nouveaux traversés, par les difficultés vaincues, les résultats scientifiques obtenus, et les souffrances physiques et morales endurées. Quoique le mérite d’avoir recueilli, au cours de ce premier voyage, les collections que l’on peut admirer aujourd’hui dans les galeries du Jardin des Plantes, revienne au prince, et que sa jeunesse soit un titre à prendre en sérieuse estime, le second voyage lui est plus glorieux, lui étant plus personnel. Le commandement avec ses responsabilités de chaque heure est, pour le chef qui l’exerce, un surcroît de soucis et de fatigues, et l’honneur à recueillir doit se mesurer au nombre et à la nature des difficultés à surmonter.
Voici en quels termes le savant président de la Société de géographie, M. Alfred Grandidier, apprécie cette exploration du prince : « Ni les difficultés du pays, ni la sauvagerie de ses habitants, ni le manque de vivres et les privations ne l’ont arrêté. Son intrépidité a partout et toujours excité l’admiration. Cette belle exploration, qui a mis le sceau à une réputation déjà grandement méritée et qui lui a valu la cr oix de la Légion d’honneur et la grande médaille d’or de notre Société, a été féconde en résultats scientifiques de toute sorte. Accompagné de
XII LE PRINCE HENRI D’ORLÉANS
MM. Roux et Briffaut, il a parcouru trois mille trois cents kilomètres, dont deux mille quatre cents en pays nouveau. débrouillant l’écheveau jusque-là inextricable des nombreuses rivières dont les sources sont resserrées entre le Yunnan et l’Assam, et qui se jettent dans le golfe du Bengale et dans la mer de Chine, l’Irraouaddy, la Salouen, le Mékong qui nous intéresse à un si haut point *. »
Aux Indes, Henri d’Orléans était déjà bien fier d’avoir battu les Anglais à la chasse. On devine sa joie quand il eut traversé des contrées que le pied d’aucun Anglais n’avait foulées, et que tous avaient déclarées impraticables.
Après lecture du récit de ces voyages en pays inconnus, sauvages, hérissés d’obstacles à toute heure et de tout genre, fleuves à franchir, roches et montagnes à gravir, maladies infectieuses à prévenir ou à guérir, défiance des indigènes à désarmer et confiance à gagner, renseignements à contrôler, moral des serviteurs, recrutés au hasard, à entretenir ou à relever, et dans lesquels la rareté des provisions ajoute, sans en diminuer la nécessité, à la difficulté de s’en procurer, — ferme-t-on le livre et se prendon à penser aux dons rares et divers que demande le succès de pareilles entreprises, on s’étonne et l’on admire qu’un seul et même homme puisse en offrir l’heureuse réunion. Que le prince Henri d’Orléans ait été du nombre de ces mortels privilégiés, c’est ce qu’avec le témoignage de ses compagnons de labeur le jugement universel établit. 11 suffit d’ailleurs, pour s’en convaincre, de parcourir le récit très simple, très modeste et d’un attachant intérêt qu’il nous a laissé de son exploration avec MM. Roux et Briffaut : Du Tonkin aux Indes.
C’est là, et à chaque page, que l’on voit ses moyens parfois ingénieux, le plus souvent persuasifs et toujours
i. Bulletin de la Société de Géographie , du i5 septembre 1901 : Nécrologie. Le prince Henri d’Orléans.
LE PRINCE HENRI D’ORLÉANS
sûrs, de résoudre les difficultés matérielles et morales, au fur et à mesure qu’elles se produisent. Il est loyal, avisé, juste, humain, énergique ; disont le mot, c’est un voyageur français. Les indigènes qu’il a recrutés pour l’accompagner sont-ils malades, il les soigne. Blessés, il les panse. Se plaignent-ils du manger et du coucher, ils le voient à la même ration et sur la même couche qu’eux. Ne connaissent-ils plus le chemin : « Je vous le montrerai », leur dit-il. Se sent-il un jour, en pensant à la situation critique de ses hommes et de ses camarades, l’envie de pleurer, il la refoule aussitôt au plus profond de lui-même. Son inquiétude lui fait-elle pressentir que le découragement peut gagner sa troupe, il recourra, pour la divertir, à l’idée d’une loterie : il faut diminuer les bagages, une valise est là qui peut être supprimée ; on la mettra donc en loterie avec les objets qu’elle contient — une jumelle et des livres. — « C’est le comique Peloton qui gagne le gros lot, la jumelle ! Quant à mes pauvres petits volumes de Victor Hugo et de Musset — ajoute le prince — compagnons de nos peines et de nos plaisirs, qui sont venus nous apporter quelque distraction et un peu d’esprit français, quelque chose de la patrie pendant les heures d’attente forcée, j’en vois avec peine les feuillets servir à allumer le feu des sauvages. »
Le premier levé, il a été aussi le dernier couché, n’ayant jamais pris le repos de la nuit sans rédiger son journal de voyage et réglé l’emploi du lendemain. Chef, il prêche en tout et partout d’exemple. Aussi, quand les serviteurs enrôlés par lui, selon les accidents et les nécessités de la route, arrivent au terme de leur engagement, soudain, oublieux des épreuves, ils hésitent à partir ; quelques-uns même demandent à rester. Ils se sont attachés au maître, ce qui certes doit le toucher ; mais par ce bon souvenir qu’ils emportent chez eux d’un Français, ils parleront bien de la France — et voilà ce qui le ravit.
De tant de sang-froid devant l’inconnu et la difficulté,
XIV LE PRINCE HENRI D’ORLÉANS
de cette vaillance à la besogne, en un mot de cette admirable endurance, quel est donc le secret? Où est le moteur qui a mis en action et fait marcher pendant des mois et sans arrêt toute la machine humaine ? Chez le prince Henri d’Orléans, le moteur n’est pas caché, n’a rien de mystérieux ; il est visible aux yeux de tous : c’est la pensée constante de la France et de sa grandeur. Sans doute les voyages ont fourni à son imagination rêveuse, à ses sentiments d’amant de la nature et d’artiste, à sa curiosité comme à son activité, d’intenses satisfactions. Loin de le taire, d’ailleurs, il en fait l’aveu en termes émus : « Le voyageur, dit- il, éprouve des sensations connues de lui seul. Il me semble qu’il voit les choses que d’autres ne voient pas, qu’il apprend à connaître une vie générale, ignorée de la plupart. Sentant qu’il est près d’elle et qu’il est à elle, la nature le prend pour confident et lui ouvre tout grands ses mystères. Il n’a pas lieu de s’enorgueillir, il n’est guère plus savant que d’autres ; mais il a vu de près, sans voiles ; il est l’artiste devant qui le modèle paraît dans sa nudité admirable, l’artiste qui se repaît pleinement, sainement, de la beauté. » Vraisemblablement encore, le désir d’insérer quelques pierres dans la couronne si riche de sa famille, ou de donner à sa physionomie un trait distinct, lui a été un aiguillon. Ce ne furent là cependant qu’un mobile et un adjuvant secondaires. Pour accomplir de grandes choses, il est nécessaire que l’homme ait un point d’appui hors de soi. La passion de la France — il faut en revenir là, non par flatterie, mais en toute justice et vérité — voilà bien, avant tout et en tout, l’inspiratrice, le guide et le soutien du prince Henri d’Orléans.
Que des hommes habitués à une vie de pleine liberté, de qui-vive perpétuel, riche de tant d’émotions, et par là
LE PRINCE HENRI D’ORLEANS
même éminemment propre à satisfaire les plus avides d’action , puissent se trouver mal à l’aise et comme dépaysés dans nos sociétés bourgeoises, correctes et réglementées, on le conçoit aisément. S’il leur arrive de manquer au convenu, de sortir de l’alignement, faut-il s’en étonner ou leur en faire un grief? La détente est d’ordinaire en raison de la durée et surtout de l’intensité de la tension. Ont-ils de plus, comme le prince Henri d’Orléans, avec l’impétuosité de la jeunesse et la force de la santé, une imagination sans cesse en travail et une activité qu’à la voir supporter si mal le moindre repos on pourrait croire avertie par la nature du peu de temps qu’elle aura à s’exercer, — combien Paris doit leur devenir étroit et combien vides les journées! Ils peuvent, il est vrai, raconter leurs voyages, fournir aux journaux et aux revues des articles, faire des conférences, entrer dans des comités ; ils ont encore la ressource de multiplier les correspondances avec les amis absents et d’ouvrir leur porte à tous ceux qui partagent leurs goûts ou s’en rapprochent. Ce sont là, avouons-le, occupations quelque peu insipides pour qui a connu les périls de la vie aventureuse et bien maigre chère pour un appétit insatiable.
Reste le champ de la politique. Il est vaste et ouvert à tous. Il a bien des escarpements, des trous et des précipices ; toutes choses, il est vrai, plutôt faites pour attirer que pour, éloigner les audacieux. Les chausses-trapes n’y manquent pas non plus. Il est enfin fertile en fausses nouvelles, en fausses promesses, en fausses amitiés et en alliances qui ont tout juste la même sûreté et la même durée que l’intérêt. \ est-on entré, il faut prendre garde de ne point marcher sur des convoitises qui, pour n’être pas toujours apparentes, n’en sont pas moins ardentes, parfois même féroces, ni sur des amours-propres cachés dont la rancune égale au moins la susceptibilité. On voit donc de quelle prudence, de quelle sûreté de jugement, d’œil et de pas il est besoin pour voyager avec succès en
LE PRINCE HENRI D’ORLEANS
un pareil pays. iJn explorateur peut sans doute, par quelques-uns de ses dons, y faire brillante figure, à la condition de savoir assigner à ses qualités, sur le terrain nouveau où il opère, remploi qui convient à chacune d’elles. De là à se demander si le prince Henri d’Orléans a eu des ambitions politiques, et si, en ayant eu, il a montré, en vue de les satisfaire, de la suite dans le dessein et de la sûreté dans l’appréciation des circonstances et des hommes, la transition est tout indiquée.
En fait, par l’article 4 de la loi de 1886, les ambitions politiques lui étaient toutes interdites; en droit naturel, — réserve faite, bien entendu, de ce qu’il devait au chef de sa maison, et à quoi il n’a pas manqué, — toutes lui étaient permises, et par ses mérites personnels, légitimement permises. Dans ses voyages à travers le monde, il avait beaucoup vu, bien vu, et presque tout retenu. La préparation comme le récit de ses explorations avait été pour lui l’occasion de grandes lectures et de nombreuses enquêtes. Livres et autorités compétentes, il n’avait rien négligé. Les questions coloniales, qu’il avait étudiées dans leur complexité, lui étaient familières, et il avait de la politique générale de l’Europe une connaissance que l’on peut souhaiter à la plupart des membres de notre Parlement.
Au plaisir qu’il goûtait à discourir sur les affaires d’État, on sentait qu’il aimait la politique. — A vrai dire, hormis la musique et le théâtre , dont il n’était pas curieux, son esprit était ouvert à tout, y compris les sciences psychiques et même occultes.
Tout bien examiné, il ne semble pas cependant que la politique proprement dite ait tenu dans son esprit la place la plus importante. Elle lui était une occasion de nouer des relations et de faire des connaissances un peu dans tous les mondes, surtout un moyen d’occuper son activité et de combler quelques vides dans ses journées . Le mouvement auquel elle oblige lui était un semblant d’action,
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et faute de plus et en attendant mieux, sa nature incapable de repos se prêtait à cette agitation. Il ne s’y est d’ailleurs pas montré au premier rang, non certes. par crainte d’une mesure de rigueur, — car il était sans peur, — mais par on ne sait quelle adaptation insuffisante de ses rares facultés aux nécessités moyennes et aux exigences courantes du métier.
Les voyages, on l’a remarqué, laissent peu de champ à la fantaisie, au vague et à l’imprécis. Chaque difficulté, et elles sont nombreuses, ou du moins toujours à craindre, exige une solution immédiate à trouver, et, aussitôt trouvée, à appliquer. Le jugement et la volonté sont sans cesse en éveil et en action. Dans ces conditions, force est à la « folle du logis » de demeurer chez elle. De même la politique est une œuvre de volonté forte au service d’un esprit précis, juste appréciateur des circonstances et du possible. Il n’y faut pas laisser pénétrer l’imagination, surtout si elle est ardente. Elle ne manquerait pas en effet, sinon de mettre le rêve à la place de la réalité, de communiquer au moins sa couleur aux choses et de fausser ainsi la vue de l’esprit. Dans le peu que le prince Henri a donné à la politique, si la part de l’imagination avait été moins grande, on y retrouverait mieux, sans doute, cette prudence et cet esprit critique dont son dernier voyage en Asie rend à chaque instant témoignage.
Si le rôle politique du prince Henri, d’ailleurs de second plan, à la suite ou à côté, beaucoup plus esquissé que dessiné, peut donner prise à la critique, ce sont là défauts que la jeunesse explique et que l’expérience aurait certainement corrigés. Mais aucune réserve ne saurait être faite sur ce qu’il était comme compagnon et comme ami. Que de naturel, que de modestie sincère, quelle humeur gaie et toujours égale! Vous m’êtes témoins, vous tous qui
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avez eu l’honneur de l’approcher, de le connaître, et ne pouvez vous faire à la pensée de ne plus le revoir et de ne plus l’entendre. Jamais, de lui-même, fut-ce par simple allusion, il ne parlait de ses voyages. Le faisait-il, c’était après quelque pressante instance et tout juste dans la mesure où la curiosité de ses interlocuteurs pouvait être satisfaite. Comme il était prompt, par contre, à louer les explorateurs ses devanciers et ses pairs, heureux de les faire valoir et estimer! L’envie, il l’ignora toujours. Il aimait à admirer.
Il aimait aussi à rire, de ce haut et franc rire qui lui était particulier. Avec cela, ce qu’il avait de plus singulier, outre le charme de sa personne, c’était le sérieux de son esprit. A propos d’un mot, d’une remarque, d’une question, d’un rien, ce fond se montrait. Que de fois dans ces conversations libres et parfois lestes, où d’ailleurs, il tenait sa place et faisait sa partie, ne l’a-t-on pas vu prendre soudain un air grave, dresser l’oreille et donner à son œil une sorte de lixité interrogative ! Que s’était-il passé? Un mot avait été dit, qui avait attiré son attention et l’avait rendu tout à coup étranger à ce qui se ‘passait autour de lui. Quelquefois même, en pareil cas, il lui arrivait de quitter sa place pour aller s’asseoir auprès de l’auteur du mot qui avait mis son oreille et sa curiosité en éveil. Il lui fallait la suite ou l’explication.
On pouvait troubler, mais bien à la surface, son égalité d’humeur. 11 faisait souvent à quelques amis l’honneur de venir déjeuner à leur table. A son air et à sa façon d’entrer dans la salle à manger, rien de plus facile que de deviner si, la veille au soir, ou le jour même, dans la matinée, la récolte de nouvelles avait été abondante. Comme il visait peut-être encore plus à la quantité qu’à la qualité, prenant, dans son empressement, un peu de toutes mains, ou recevant de toutes bouches, il y avait, naturellement, quelque choix à faire dans cette récolte. On agissait avec lui en toute liberté : on ne se gênait donc
LE PRINCE HENRI D’ORLEANS XIX
pas pour opérer, au fur et à mesure de ses communications, le triage nécessaire. Lui faisait-on voir que telle nouvelle était invraisemblable, telle autre au moins prématurée, bref lui crevait-on quelques-uns de ses chers « tuyaux », il avait alors quelques mauvaises secondes à passer : il eût été tout à fait malheureux, si la surprise d’apprendre un fait dont il n’avait pas eu la primeur n’avait été compensée aussitôt par le plaisir de le connaître. Aucune idée, d’ailleurs, si elle était sincère, ne le choquait, aucune contradiction ne l’irritait ; jamais il n’en a voulu à des amis d’avoir eu raison contre lui, et de le lui avoir fait sentir même avec un peu trop de vivacité.
Tous ces dons, rare mélange de grâce séduisante, d’attachant sérieux et de naturelle vaillance, ont été anéantis avec toutes leurs promesses, en l’espace de quelques semaines et pour jamais. N’eût été l’incorrigible insouciance du prince Henri à l’endroit de sa santé, le mal, qui a eu raison de sa résistance physique et de sa volonté de vivre, eût été pris à temps et il aurait cédé. Il fallait s’arracher au plus vite au foyer qui l’avait engendré, et qui, si on ne le fuyait, l’entretiendrait et l’aggraverait. Regrets stériles ! Passons. A toucher même d’une main légère un malheur aussi récent, on risquerait d’élargir des plaies qui restent ouvertes. Il nous sera permis cependant d’ajouter que, si ce dernier voyage, au début duquel le prince Henri d’Orléans a succombé, devait avoir son intérêt, il ne devait offrir aucune de ces difficultés, de ces privations et de ces périls qui avaient marqué les précédents. C’était par comparaison avec eux, un voyage d’agrément. Mais les routes larges et unies ont aussi un danger, la confiance même qu’elles inspirent.
Et maintenant, Monseigneur, adieu ! Reposez en paix, comme disent nos chants et nos prières mortuaires, dans
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cette chapelle de Dreux, le Saint-Denis de votre famille. Vous y êtes en illustre et affectueuse compagnie. A peine quelques pas vous séparent de votre grand-père, le duc d’Orléans, de ce prince si pénétré de l’esprit des temps nouveaux, non moins prompt à réfléchir et à ressentir les passions généreuses de son époque que capable de les régler, a le premier de nos écrivains militaires1 », que la détestable mort ravit prématurément aussi à l’affection profonde et aux espérances légitimes de tout un peuple. Vous n’y êtes pas loin non plus de vos grands-oncles, Nemours, Joinville, Aumale. Bien que ces princes eussent servi avec éclat sons la monarchie de leur auguste père, et que ce passé autorisât des regrets et justifiât des préférences, ils ont mérité, au plus fort du procès entre la république et la monarchie en 1873, que l’on pût dire d’eux : « Les princes d’Orléans, c’est la bonne mère dans le jugement de Salomon : avant tout, que l’enfant vive ! »
Ce mot du comte Werner de Mérode, il me paraît juste de vous l’appliquer également. Quels qu’aient pu être vos regrets, vos préférences ou vos contre-temps, vous aussi vous avez voulu avant tout et par-dessus tout que la France vécût, et qu’elle vécût d’une vie en rapport avec les obligations de son passé, à la hauteur des nécessités du présent et des périls de l’avenir. Mieux encore : dans la mesure des moyens et de la liberté que la politique n’avait pu vous enlever, sans récriminations et sans hésitations, vous vous êtes mis à l’œuvre. Ainsi vous a-t-on vu pendant treize ans d’une vie, hélas ! si courte, en Asie et en Afrique par des voyages, à Paris et en province par des conférences publiques, selon le plan primitivement conçu et d’après les idées que vous vous étiez faites des exigences de l’heure présente, « travailler à la grandeur de la patrie ». Avec quelle inlassable activité, quelle endurance et
1. Le mot est d’Edmond About, qui le disait à un de nos amis, sous l’Empire.
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quelle bonne humeur, qui ne le sait aujourd’hui et ne l’admire en même temps ? C’est au début d’une nouvelle récolte, sur une terre qui, en raison de votre amour passionné pour elle, aurait dû vous être plus clémente, et la faucille à la main, que vous avez dû vous arrêter. Après un changement d’air et un repos de quelques jours, vous pensiez reprendre votre tâche, vous espériez. Mais le Maître, sourd à tout et impitoyable, est venu, et, bien avant que fût liée la gerbe, à peine au milieu de la journée, il vous a fait pour jamais sortir du champ.
Rassurez- vous, Monseigneur, sur l’inachevé de votre œuvre. Aux fatigues et aux privations que vous avez endurées, comme au temps si court accordé pour la faire, on jugera que, même incomplète, votre moisson est belle. Il se peut que, dans votre hâte si ardente, quelques herbes folles ou parasites aient été mêlées aux blonds épis : l’avenir fera le choix et le bon grain l’emportera sur l’ivraie. Vous avez eu peut-être aussi vos méprises et vos erreurs de conduite, bref quelques-unes de ces faiblesses auxquelles, hormis de rares privilégiés, les enfants des hommes n’échappent pas. Si l’avenir observe ce qui a pu vous manquer et s'il s’y arrête, il fera la part des circonstances. Il saura que la force, le courage, l’esprit d’entreprise et d’aventure, dont est faite l’étoffe des explorateurs, n’ont souvent rien à démêler avec la prudence calculée, avec la correction impeccable d’un bourgeois tranquille. Portées à un certain point, nos qualités ont leurs risques et leurs inconvénients. Il vous sera surtout tenu compte de votre situation de prince jeune, ardent à l’action, noblement ambitieux, en servant la France, de marquer sa place personnelle, et encore trop près du trône pour être suffisamment préparé aux habitudes et aux pièges de la vie courante et commune. Toute adaptation est lente et difficile. L’avenir enfin se rappellera que votre façon même de servir la France ne fut pas l’effet d’un premier choix : c’est au métier des armes que vous vous
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destiniez. Telle était votre ambition : les portes de Saint- Cyr vous étaient déjà entr’ouvertes lorsqu’une loi Hypocritement dite de « précaution » vint les fermer. Coup aussi douloureux qu’immérité et que vous ne fûtes pas seul à ressentir. Que faire alors ? Vous résigner, en attendant les jours meilleurs, ou des ministres moins étroits ou moins alarmés, qui pouvaient ne pas venir, à être la parure charmante, mais inutile, de la Société ? Ou bien, distinguant entre les gouvernements qui passent et la France qui demeure, trouver à votre amour du pays et à votre passion de le servir un emploi digne de l’un et de l’autre P Du sang dont vous étiez nourri, dans une telle atmosphère, pas d’hésitation possible. Puisqu’il vous était interdit de servir la France dans le rang, régulièrement et au dedans, vous iriez la servir dehors et librement avec tous les risques de cette liberté. Ainsi avez-vous fait, sans mesure, sans défiance non plus de vos forces et d’un climat
Les livres où le prince Henri d’Orléans nous a fait le récit de ses voyages ont été très lus. Ils le seront encore. Tracés d’un crayon vif, alerte, habile à distribuer avec mesure la lumière et la couleur, ils sont d’une lecture fort agréable. Ils ne sont pas moins intéressants par l’importance des questions posées et par l’abondance et la variété des renseignements. L’œil voyait bien, et l’expression ne manquait pas. Il y avait, en effet, dans le prince Henri d’Orléans les parties essentielles de l’écrivain ; et si, moins pressé de terminer un travail pour courir à un autre, il s’était simplement donné la peine de se relire avec moins de hâte, il en aurait laissé des preuves plus nombreuses. Les pages qu’il publie sous ce titre : LJAme du Voyageur, nous semblent mieux qu’aucun autre de ses écrits donner, sinon toute la mesure, du moins une idée assez exacte de
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l’écrivain et du penseur. Ses dispositions pour les sciences naturelles n’étaient pas moins heureuses : n’eussions-nous pas là-dessus le jugement de M. Milne-Edwards, la lecture de ses ouvrages en témoignerait assez.
Donc, simples curieux ou érudits, géographes, économistes, commerçants ou voyageurs, tous ont dû et doivent aux écrits de l’explorateur, soit un plaisir, soit une indication, soit encore une leçon et des exemples. Mais les livres de voyages, même les moins imparfaits, ont leur temps. D’autres plus récents et partant plus complets, les remplacent. Pas plus que les mérites littéraires du prince et que son œuvre, pourtant glorieuse, d’explorateur, le souvenir si particulièrement vif que ses amis gardent et garderont du sérieux enjoué de son esprit, du charme invincible de sa personne, et surtout de cette bonne, égale et confiante humeur qui ne l’abandonnait jamais, quelle que fût la couleur de ses jours, ne saurait prévaloir en sa faveur contre le temps : le souvenir s’affaiblit et plus certainement, les amis meurent. Et cependant je ne crois pas céder au vœu d’une amitié prévenue, en croyant, comme je le crois, et en déclarant que la mémoire du prince Henri d’Orléans vivra. N’a-t-il pas en effet, à un âge où, quand le pain est assuré et le lit fait, la voix de la Sirène est irrésistible, et dans des conditions bien propres à irriter ou à rebuter les meilleurs, aimé passionnément la France et ne l’a-t-il pas servie de même? En montrant avec cet éclat que, Français de famille et de nom, il l’était tout autant de êœur, n’a-t-il pas donné de haut à ceux qui, dans leurs querelles, leurs violences ou leurs dédains, n’oublient rien hormis le pays, un enseignement à méditer, un exemple à imiter, — et se peut-il modèle et leçon plus inoubliables ?
Du reste, la pensée de la France et de sa grandeur qui, chez le prince Henri d’Orléans, a été la perpétuelle inspiratrice, était connue autrement que de la seule élite : elle n’avait pas échappé au gros même de la nation. C’est ainsi
LE PRINCE HENRI ü’oRLEANS
que le nom du jeune prince avait pénétré un peu partout, qu’il y était reçu avec faveur et c’est pour cela que la nouvelle de sa maladie et l’annonce de sa mort ont provoqué une si générale sympathie.
A ce propos, on m’excusera de terminer cette trop rapide esquisse par un trait bien significatif. Je m’étais promis, liélas ! si le prince revenait à la santé, de le lui faire tout de suite savoir : rien ne lui aurait été plus sensible. C’était au cours de la maladie et dans les quarantehuit heures où les cœurs s’étaient rouverts à l’espérance. J’avais quitté Paris pour aller prendre quelques jours de repos chez un de mes amis, à la campagne. A mon arrivée on me remit une dépêche. Elle m’annonçait la reprise du mal avec une aggravation inquiétante. Aussitôt je cours au télégraphe personnel de mon ami ; le service y est fait par un domestique de la maison. A peine eut-il pris connaissance de ma réponse que, se tournant vers moi, il me dit : « Ah ! monsieur, ça serait-d malheureux qu’un jeune homme qui a tant travaillé pour la France vînt à mourir ! »
Ce brave homme, interprète alors de tant d’autres dans le présent et pour l’avenir, avait raison : — ç’a été mal heureux !
EUGÈNE DUFEUILLE
Les explorateurs doivent se résigner à des fatigues, à des souffrances, parfois à des maladies, sans cesse à des misères. Le métier est rude, et on les plaint. Pour moi, je plains ceux qui n ont pas voyagé.
Je ne suis pas psychologue, mais j’ai cherché à analyser l’état d’âme du voyageur. J’ai voulu connaître sa « chambre intime » ; pour cela, j’ai regardé au plus profond de moi-même; de mes idées et de mes sentiments, j’ai essayé de dégager ce je ne sais quoi qui fait adorer, à ceux qui en ont goûté, la vie errante.
Voici ce que j’ai trouvé : à côté de la satisfaction du devoir accompli ou des services rendus à la science et à la patrie, à côté des jouissances de la vie libre et active, un des charmes du voyage réside dans un travail de comparaison que fait constamment et sans peine celui qui a l’habitude de regarder. A force de
voir , sous des climats variés , en des conditions d’existence diverses, des hommes de races différentes, on découvre des points communs à tous; et notant, peu à peu on se forme une opinion sur les questions générales qui préoccupent au plus haut point l’humanité. Le voyageur entrevoit les causes de la formation et du mouvement des peuples ; il saisit la logique qui préside à la constitution de la famille, aux règles du mariage, à l’établissement de la propriété, aux modes de vie, nomade ou sédentaire, à la forme même de l’habitation. A ses yeux apparaît l’ordre fatal des étapes de la civilisation ; il apprend pourquoi et comment, sur divers points de la terre, des nations sont arrivées au même degré, à des époques différentes.
Il croit même pouvoir aller plus loin, et pénétrer jusqu’au fond des âmes. Des problèmes qui paraissent souvent obscurs s’éclairent pour lui d’une lumière éclatante. Il peut se tromper, sans doute, mais il sera pourtant sincère lorsqu’il pensera entrevoir ce qui fait la conscience, ou comment naissent et grandissent les conceptions religieuses. S’il ne peut faire partager à tous sa manière de voir, du moins aura-t-il trouvé pour lui-même, dans le spectacle aperçu des lois générales de l’évolution humaine, la tranquillité de l’esprit et la paix du cœur.
Le voyageur ne recueille pas uniquement le bénéfice d’un travail conscient; il éprouve des sensations connues de lui seul, sensations profondes, nettes, qui lui laisseront à jamais une impression aussi vive qu’au premier jour. Il me semble qu’il voit des choses que
d’autres ne voient pas, qu’il apprend à connaître une vie générale, universelle, ignorée de la plupart. Sentant qu’il est près d’elle et qu’il est à elle, la nature le prend pour confident et lui ouvre tout grands ses mystères. Il n’a pas lieu de s’enorgueillir ; il n’est guère plus savant que d’autres; mais il a vu de près, sans voiles ; il est l’artiste devant qui le modèle paraît dans sa nudité admirable, l’artiste qui se repaît pleinement, sainement, de la beauté.
Dans ces moments de révélation, le voyageur qui crayonne sur son carnet ne se sent pas écrire ; sa main semble courir toute seule, poussée par une force inconnue, et l’état de son âme se reflète en ces pages comme en un miroir. C’est quelques-unes de ces notes que je donne telles quelles, comme elles me sont venues, afin que le lecteur y retrouve les sensations mêmes que j’ai éprouvées.
A Madagascar, au nord de l’Émirne, un soir, en arrivant sur les bords du lac Alaotra, un coucher de soleil extraordinaire. J’ai vu de bien beaux couchers de soleil sur l’Océan Indien, en Cochinchine et au Cambodge; je crois n’en avoir jamais vu un aussi étrange que celui-ci.
Le ciel passe du violet foncé au vert, un vert clair, pâle, qu’on ne connaît pas dans la vieille Europe; sur ce fond à peine lavé se détache un gros nuage noir, en forme de monstre crachant du feu. D’autres masses
sombres se veinent de filets rouges. Au milieu de cette scène splendide, des cumulus forment des montagnes qui entourent un lac. L'illusion est parfaite : on distingue des rives, un promontoire, et même une rivière venant se jeter dans le lac; au loin, des nuages blancs dominent une chaîne aux crêtes neigeuses. Il semble que le lac Alaotra, sur les rives duquel nous allons dormir, ne soit plus devant nous, mais plus haut, là-bas dans le ciel. De petits nuages d’encre en barres horizontales viennent se poser sur le tableau comme des traits de plume ajoutés.
Cependant que nous avançons à pied à travers les plateaux ondulés de terre rouge et d’herbes, qui occupent une grande partie de Madagascar, tout le monde dans notre colonne se tait. On regarde et on regarde encore; nos porteurs, nos simples Bétsimisaracs, sont eux-mêmes, je crois, frappés. Ces braves gens à l’esprit simple, aux idées rares, qui d’ordinaire baissent la tête pour chercher le chemin, la lèvent maintenant au ciel, tant est grand le spectacle que nous donne la nature en cette soirée d’hiver subéquatorial.
Le gîte est loin, nous continuons à marcher. La nuit vient vite; les tons variés du ciel se fondent en une teinte pâle, uniforme, sur laquelle paraît à peine la silhouette des gros nuages. L’apparition d’une première étoile crève le firmament. Le croissant de la lune, blanc d’une blancheur presque diaphane, s’emplit de lumière et prend un éclat métallique : sur le sentier, maintenant éclairé, nos ombres se projettent très noires.
Voici les tombeaux des Antsianacs, marqués par de grandes perches qui portent une fourche à leur extrémité. Puis les cactus à raquettes, dont les épines doivent arrêter les brigands. La route est resserrée, on ne peut marcher qu’en file, et notre caravane se coule à travers ces arbustes comme un long serpent.
Nous sommes au village d’Imérimandroso. A nos pieds, le lac Alaotra, long réservoir peuplé de crocodiles. Aux rives s’appuient des villages lacustres, dont les maisons flottantes oscillent selon les mouvements de crue ou de baisse des eaux. L’ Alaotra se ride légèrement, et ses petites vagues se jettent d’une crête à l’autre un éclat de l’astre nocturne ; à la surface des eaux se déroule et miroite un long ruban d’argent.
Nous choisissons notre maison, et, après le dîner rapide, nous nous couchons, heureux de pouvoir enfin nous recueillir, et de laisser aller nos rêveries vers l’autre lac, le beau lac qui nous est apparu au ciel, gardé par des monstres apocalyptiques.
De ma fenêtre, à la résidence de France à Tananarive. Juillet 1894.
Devant la résidence, la terrasse sur laquelle les soldats de l’escorte s’exercent à la manœuvre du bâton. Ils sont gais, les braves pioupious qui s’agitent au-dessous de nous, et qui de loin nous apparaissent comme de petites poupées. C’est que la vie est bonne
et pas chère à Tananarive. On y trouve le dîner, le gîte et le reste. Très important, le reste! Aussi des sous-officiers ayant terminé leur temps cherchent-ils un emploi dans la capitale pour ne pas la quitter. Bonne graine de colons que ces hommes qui sont acclimatés au pays et y séjournent par plaisir!
Au-dessous de la caserne, le jardin dessiné par M. Bompard et où les jeunes arbres de France se mêlent aux plants indigènes.
Plus loin, un petit lac, légèrement ridé le matin, uni le soir comme une glace à la surface de laquelle se reflète Fîlot central; dans l’îlot, s’élèvent quelques maisons grises qui s’appuient à un bouquet d’arbres : c’est la poudrière de la reine. Les gens bien informés prétendent que le magasin existe, mais qu’on a oublié d’y mettre de la poudre. Une chaussée, sur laquelle sèchent au soleil de blancs lambas, relie à la terre cette île dont l’accès est interdit au public. Le lac avec son édicule me rappelle celui d’Hanoï; mais tandis qu’au Tonkin il y a une légende consacrée par une pagode, on ne trouve point de souvenirs religieux à Tananarive. En pays asiatique, une tradition, une idée, une croyance; ici, rien.
Au delà du lac s’étend une plaine de rizières d’une platitude parfaite, nivelée qu’elle est par les eaux de l’été. Maintenant, elle paraît uniformément grise, divisée comme à l'équerre par des digues qui se coupent à angles droits, et sur lesquelles avancent, en longues lames noires, les grandes ombres des nuages. De-ci, de-là, apparaissent des villages gris, eux aussi,
le matin, et le soir teintés de rose par le soleil couchant; les maisons surgissent de l’étendue plate, en ligne, les unes à côté des autres sur les talus artificiels comme une succession de récifs.
Au loin, des collines pelées cachent la naissance des monts Antankara dont on ne distingue que les crêtes bleues.
Devant nous donc, une caserne, un lac, une plaine; autour de nous, la ville. La partie centrale est sise sur une terrasse (si l’on peut employer ce mot) étroite et allongée d’où se détachent plusieurs arêtes, comme les rameaux de la branche d’un arbre. Sur celles-ci s’élèvent les faubourgs, où les maisons s’accrochent tant bien que mal aux pentes escarpées. Certaines sont retenues à la roche par des griffes de fer.
A gauche, une colline en forme de gros ballon parfaitement arrondi, couverte de maisons à la base seulement. La partie supérieure est fendue de grands fossés. En creusant des tranchées dans les flancs du mont, les Hovas pensaient faire des travaux de défense contre une invasion possible des Sakalaves ; vu de loin, le ballon se trouve ainsi marqué de grandes raies comme un Satzuma craquelé, ou le crâne ridé d’un éléphant. Ce mamelon nuit au paysage; relié par un petit col en forme de selle à la montagne principale, il semble vouloir enlever à Tananarive une partie de son pittoresque ; on a envie de couper la calotte, et de répandre la terre dans les marais du bas pour préparer un nouveau terrain à l’expansion de la capitale de Madagascar.
La résidence, d’une part, et le gros ballon de l’autre, forment comme les cornes d’une demi-lune; entre les deux se dresse la hauteur qui porte le siège du gouvernement et la plus grande partie de la ville. D’étroites constructions rouges se dressent sur le coteau et tournent leur façade du côté du lac ; un toit de chaume les coiffe encore généralement, mais, d’année en année, il est remplacé par de jolies tuiles roses. Rien de plus inattendu, de moins vu que Tananarive. Les maisons sont espacées, et la nudité des terrains non bâtis est dissimulée par quelques arbres, par des broussailles, des cactus, chevelure épineuse des rochers, qui prend racine au sommet et retombe en longues gerbes sur les parois.
Pour jeter une note discordante dans l’accord des tons rouges, roses, gris, vert doré, jaune paille, qui s’harmonisent dans le Tananarive indigène, il a fallu la main des Européens. Sous la direction des Yasas, ont surgi du sol malgache des bâtiments d’un style nouveau pour les peuples d’Orient. Tout en haut, le palais de la reine, lourd pavé flanqué de tours carrées, et comme équarri de quatre coups de hache dans un bloc gris. Aux façades uniformes, régulièrement percées de trois rangs d’ouvertures, on reconnaît le génie de l’Anglais, qui bâtit puissamment, grandement, solidement, mais jamais ne trouve ce je ne sais quoi de léger, d’élégant, de gracieux, qui procède du naturel sentiment de l’art.
Au-dessous, la demeure du premier ministre, ornée de clochetons zingués, comme un casino de bord de mer.
Ti
Des églises protestantes; la cathédrale catholique, qu’on dirait, avec ses tours et sa rosace, transportée de France et posé là d’une seule pièce.
La résidence de France où nous sommes, jolie, légère, élégante, faite de briques rouges et de pierres, agrémentée de vérandas et de terrasses, donne l’illusion d’un hôtel de Paris.
Au pied de la grande colline, à gauche du lac que nous avons devant nous , une grande place verte rappelle les commons anglais ; une partie de l’espace est occupée par une mare où des femmes, jusqu’à mi-jambes dans l’eau, ramassent dans des paniers de petits poissons qu’elles vont vendre au marché.
De pittoresque qu’elle était, la ville est devenue bizarre, bigarrée. Et la transformation commencée s’achèvera. Ce qui s’est passé au Siam, au Japon, ne peut manquer de se répéter dans un pays sans passé, chez un peuple sans histoire et sans religion propres. Ici, point de superstition à vaincre, point de préjugés à déraciner, pas d’éponge à passer, rien à détruire. Nous ne sommes pas en présence d’une grande nation au milieu de laquelle il est difficile au nouvel arrivant de se créer une place. Pas d’autonomie ; nous n’aurons pas affaire à une race unie, qui, malgré un arrêt de développement plusieurs fois séculaire, comme on en observe en Extrême-Orient, ait une civilisation très développée et une personnalité consacrée par le temps. A Madagascar, la voie est d’avance déblayée, prête, ouverte à l’avenir. De jour en jour, le pays doit s’eu-
ropéaniser, se façonner aux mœurs, à l’esprit, au génie des nations supérieures.
Voilà ce que je vois pour demain.
Aujourd’hui, en contemplant Tananarive, je ne puis m’empêcher de songer à un de ces petits gouverneurs hovas qui venaient nous rendre visite, lorsque nous faisions route sur la côte orientale, de Tamatave à Foulpointe. Emmailloté dans la défroque de quelque valet européen, portant des boutons de la marine anglaise et le képi d’un capitaine d’état-major français, apparaissait devant nous un petit homme aux pommettes saillantes, aux yeux légèrement bridés, à la barbe mogole, au teint brun, produit étrange de sang arabe, nègre et malais. Ce personnage brandissait un vieux sabre veuf de son fourreau, tandis qu’une musique à ses ordres, un orchestre composé d’instruments indigènes, de grosses caisses et de fifres, faisait succéder à l’air composé par un Anglais en l’honneur de la reine, une imitation pour ne pas dire une parodie de la Marseillaise. Au milieu du charivari, le gouverneur liova trouvait le moyen de nous assurer du bon accord entre la République (Ipibik) française et la reine de Madagascar. En voyant gesticuler le pantin travesti par tant de mains différentes, je ne pouvais songer sans peine que des personnages pareils avaient été pris au sérieux par le gouvernement français.
Tel le petit fonctionnaire bigarré, tel son gouvernement, telle sa capitale.
Du sable et du soleil, voilà Aden. Nulle part je n’ai aussi nettement senti le poids du fatum qu’ici, entre l’aridité d’en bas et le rayonnement d’en haut.
Nous sommes en septembre; la chaleur est insupportable et les journées paraissent terriblement longues. Dans l’après-midi, on ne sait que faire; on ne peut songer à sortir ; fermer ses fenêtres, c’est étouffer dans une cuve portée à une haute température; les ouvrir, c’est appeler le simoun avec son cortège aveuglant. Pas d’eau pour se baigner ; dans la mer, les requins ; sur terre, l’eau douce à des prix exorbitants. Il faut se résigner à souffrir en attendant l’approche de la nuit.
Vers six heures, nous sortons et prenons une voiture pour aller de Steamer-Point à la ville arabe; derrière Steamer-Point, derrière la ville arabe, autour de nous, partout, de grandes montagnes de sable et de rochers, invariablement nues ; immenses réflecteurs disposés parla nature pour emmagasiner et renvoyer la chaleur. Sur les parois de la roche se creusent des cavités dans lesquelles vient nicher un peuple de vautours.
A chaque pas, nous trouvons l’empreinte de la lourde domination anglaise; ce sont : murs crénelés, courant le long des crêtes, forts solidement cimentés sur des sommets escarpés, gros canons appuyés sur le sable du rivage et attendant l’heure de parler, travaux d’art, tranchées dans les falaises, tunnels sous les col-
i4 l’âme du voyageur
Unes, et, devant les portes, ces grands Syks, ces fiers soldats de l’Inde, maintenant préposés à la garde des entrepôts des plus riches marchands du monde. L’uniforme rouge arde au soleil ; il faut avoir connu ces flamboiements, ces trop-pleins de lumière pour comprendre l’image des Hébreux peignant la robe du Christ d’un même mot qui désigne le rouge, le blanc et l’éclatant tout à la fois.
Sur la route, et dans Aden même, une population de nègres de toute taille, grands Somalis très noirs, à la carrure herculéenne, guides, cochers ou interprètes sortis on ne sait de quel port africain; petits négrillots, aux jambes fines, au ventre ballonné, énorme, véritables monstres dont le torse chétif porte une tête trop grosse ; dans la face luisante, deux grands trous montrent de beaux yeux à fleur de peau . Cette population de gnomes innommables entoure le voyageur, s’attache à lui, le harcèle, ne lui permet pas une minute de tranquillité dès qu’il est sorti de l’auberge. Les contorsions et les grimaces de ces enfants, le rire de deux superbes rangées de dents blanches m’attristent. Où le passager, où le globe-trotter ne voit que l’avidité pour le cc bakchich », il me semble sentir une douleur cachée, un désespoir navrant. Je ne sais que penser, et me trouve malgré moi pris entre des désirs contraires de rire ou de frapper ; une étreinte serre le cœur, en face de gamins à qui leurs parents ne lèguent en les mettant au monde que le droit à la souffrance.
Autour de la voiture viennent se presser des Juifs, facilement reconnaissables à leur aspect sordide, à
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leur tête de mouton dont le nez recourbé plonge sur de grosses lèvres charnues ; des mèches flottent en tire-bouchons des deux côtés des tempes. Les Juifs d’Aden exercent la plupart la profession de changeurs de monnaie. Je fais mine de prendre une instantanée de l'un d’eux ; en apercevant mon appareil, le personnage fait un mouvement de côté, se met derrière le cheval, et me déclare qu’il n’apparaîtra devant l’objectif que moyennant dix sous.
Nous voilà sur la grande place d’Aden. Les tables en bois mal équarri d’un café en occupent la majeure partie. De gros musulmans, coiffés d’un vaste turban, gens à la figure fine ornée d’une grande barbe souvent teinte de henné, jouent tranquillement au domino ; ils approchent de temps en temps de leurs lèvres le long serpent vert d’un narghilé, ou vident une minuscule tasse de café noir et aromatisé. Des agents de police indous écartent à coups de bâtons les curieux ; des chèvres, des ânes, peints au henné, eux aussi, errent autour des tables ; un parfum particulier, fin, s’exhale de partout.
De longues files de chameaux montent et descendent entre la ville indigène et Steamer-Point. Tous marchent d’un même pas rythmique. Les hommes, accroupis derrière leur bosse à la naissance de la queue , se laissent bercer par le mouvement de va-et-vient régulier, et semblent ne faire qu’un avec leurs montures.
Tout ce monde reste, va, se meut tranquille par une chaleur intense, courbé sous la fatalité qui pèse sur chacun comme le soleil de plomb. Quel exemple de
la résignation que le spectacle des routes chaudes d’Aden I On comprend que tous attendent la souffrance avec la même impassibilité que le bonheur.
Au-dessus de la foule qui accepte ce qui est écrit, plane une idée dominante, la suprême illusion, la croyance. Le long des chemins, près des maisons, sur les terrasses, quatre fois par jour, des hommes, tour à tour debout, accroupis ou prosternés, murmurent, en se tournant vers la Mecque, la prière à Allah et à son prophète. Tandis que leur destinée écrite au ciel s’accomplit, immuable, ils attendent, calmes,, le paradis des Houris.
Vivre parce qu’on croit, quoi de plus beau !
Dans mon séjour à Aden, je retrouve l’Orient et l’Occident, la désespérante philosophie fataliste des musulmans et le progrès, la marche en avant de la race anglosaxonne; d’un côté celui qui obéit, et, de l’autre, celui qui commande. Résignation ici, et là Puissance. C’est la revanche de l’Europe sur l’Asie, l’invasion des civilisés suivant de quatorze siècles celle des Barbares. Nous assistons à un des grands mouvements dans l’histoire du monde, à un flux dans la mer des peuples ; à quand le reflux ? Viendra-t-il de l’Est ou de l’Ouest? Demeurerons-nous unis contre le débordement des grandes productrices d’enfants jaunes, que certains craignent? L’avenir nous le dira. Mais je crois, quant à moi, que l’Europe a plus à craindre de ses propres descendants qui se fortifient et grandissent en d’étranges proportions, au loin, que des races moulées depuis des milliers d’années dans un cadre inférieur.
Nous sommes en pleine nuit dans une forêt d’Angkor. Deux jours, nous avons navigué sur cette mer intérieure, le Tonlé-Sap, qui se vide une fois l’an, et attire une population de cinquante mille âmes là où passe maintenant notre canonnière. Le Bouclier a jeté l’ancre devant l’arroyo de Siem-Réap , et trois heures de sampan nous ont menés à la ville siamoise que nous venons de quitter après dîner.
Nos équipages sont des charrettes à bœufs, sortes de claies couvertes d’une bâche et suspendues sur l’essieu des deux roues; les rais en sont renforcés par trois pièces de bois en forme de triangle. Les bœufs se courbent sous un joug où se dresse une haute corne en bois ; à l’extrémité de celle-ci sont reliées les ficelles qui passent dans les naseaux des animaux. Mode de locomotion qui semble inventé exprès pour ce genre de promenades nocturnes.
Nous avons traversé d’abord les faubourgs de la ville, des cases sur des pilotis au milieu des bois de cocotiers. Puis nous sommes entrés dans la forêt : la lune se lève ; les bœufs marchent au pas ; silence autour de nous ; pas un cri d’oiseau, pas le moindre souffle de brise. Seuls les chants nasillards des conducteurs de charrettes, les grincements des roues, le clapotis des bœufs, lorsque la route est inondée, troublent la majesté du silence. Nous avançons très lentement. Il semble qu’avant devoir quelque chose de très grand,
il faille se recueillir. Sous la lumière de la lune, la nature prend l’aspect de ces paysages puissants et tourmentés que Doré donnait comme cadre aux scènes du Paradis perdu. Les arbres grandis dans la nuit sombre détachent sur le ciel constellé leurs masses aux formes étranges. Les lianes qui pendent à leurs branches se coupent de raies noires, ombres projetées par les feuilles, et semblent des serpents géants. Sur le feuillage, par places, des groupes de lucioles figurent des arabesques mouvantes et scintillantes. Tout porte au recueillement.
Tant bien que mal étendu sur le char cahotant, à demi endormi par la musique bizarre et monotone des roues, tandis que mes regards montent vers le ciel, je me sens envahir par la nature environnante. Je suis enlevé presque malgré moi à la réalité, et entraîné bien loin dans la forêt enchantée des beaux contes orientaux. Dans ces divines solitudes de l’Asie méridionale tout parle, tout berce, tout chante. Oh ! que je vous aime, charme inconnu, rêveries aux ailes d’or des grandes forêts de l’Indo-Chine ! Que vous me faites parfois bien saisir les conceptions de ces esthètes contemplatifs dont l’idéal est de s’élever au-dessus des misères humaines, pour se confondre un jour dans le grand Pan, s’absorber en la nature belle, forte, enchanteresse, et, assimilés à la force créatrice, devenir ainsi une partie de la vie universelle et divine !
Pareils à ceux qui furent employés à la construction des édifices kmers, les bœufs, que grandissent les ombres de la nuit, soufflent fortement de leurs naseaux.
et marquent leur marche par un régulier dodelinement de la tête ; ils semblent, eux aussi, se laisser envahir par le sentiment général, et songer.
Brusquement, la forêt s’ouvre, le rideau se déchire. Devant nous, quelques marches montent vers une large terrasse. De chaque côté s’accroupit un monstre de pierre, laid, s’il n’était étrange, ridicule, s’il ne représentait une des conceptions d’un peuple bien éloigné de nous aujourd’hui, mais de même race que nous, admirable, bien que souvent incompréhensible. Ces animaux, baptisés, je ne sais pourquoi, du nom de lions, se présentent de profil à la lune, et nous apparaissent, l’un pleinement éclairé, tout blanc, et l’autre dans l’obscurité, tout noir. •
Nous descendons pour marcher, tandis que les charrettes gravissent les escaliers ; les roues s’engagent en des ornières creusées par l’usure dans la pierre. Je me souviens d’avoir a^u au Laurium, non loin des ruines d’un temple antique, de pareils sillons imprimés dans le marbre sur la piste des courses de chars.
Plus loin, une seconde terrasse dallée. Des touristes ont innocemment gravé leurs noms en grosses lettres sur la pierre. Ils ont peut-être pensé qu’en face de monuments où un peuple a mis toute son âme, au point d’épuiser sa force vitale, il leur suffirait, à eux, pauvres modernes, de s’inscrire pour passer aussi à la postérité.
Entre deux étangs situés en dépression et remplis de nénuphars, s’allonge alors une chaussée droite, étroite, menant à une longue enfilade de portiques dont
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le pied était jadis baigné par les eaux des étangs. C’est la première enceinte d’Angkor-Vat, la pagode royale. Une porte, surmontée d’une tour, donne accès à une autre chaussée, sise encore entre des étangs, qui mène à l’enceinte intérieure. Dans le fond se dresse le gigantesque diadème à trois pointes des pyramides sacrées. Telle on figure généralement la coiffure des Devadas.
En haut, au-dessus de la pyramide du milieu, une flèche d’or, un trait étincelant dans le ciel : c’est le baudrier d’Orion.
On regarde ; ce qu’on voit est beau, grand, simple ; on se tait. Les idées ne sont pas assez nettement établies, les sentiments sont trop imparfaitement définis pour pouvoir être exprimés. Trop de pensées nous agitent pour que nous en puissions fixer une aussitôt. Ces ruines renferment toute une civilisation qui n’est plus, tout un passé. Il y a mille ans, un peuple vivait, pensait, travaillait, créait ici. Un souverain laissait de sa puissance des traces ineffaçables. Une cour s’agitait autour de lui, des fêtes se donnaient sur les lacs, des prêtres présidaient aux cérémonies religieuses, de longues processions se déroulaient sur les chaussées. D’une vie intellectuelle et artistique, d’une puissance créatrice incontestable , d’une dépense extraordinaire de force et d’énergie sont nés ces monuments d’Angkor. A les élever, les Kmers paraissent s’être épuisés ; ils semblent s’y être donnés entiers, et avoir disparu ensuite pour ne laisser d’eux que leurs
œuvres.
Angkor-Vat, Àngkor-Thom, et quelques ruines éparses sont tout ce qui reste d’un royaume jadis puissant.
Maintenant les pierres s’effritent, les lierres s’attachent à elles ; les racines attaquent les blocs et les disjoignent, les arbres se dressent au sommet des tours comme des crinières. La forêt enserre de tous côtés la ville morte, d’une enceinte plus étroite chaque jour. Si les hommes n’interviennent pas pour défendre les traces du passé contre les forces de l’avenir, un temps viendra, assez prochain, où les monuments kmers ne seront plus. Ce qui est le tombeau d’un peuple n’existera même plus ; l’œuvre sera ensevelie ; la terre aura recouvert la dalle du sépulcre ; des peuples jeunes pousseront la charrue à sa surface, des civilisations nouvelles s’élèveront sur des fondations faites des débris des anciennes.
En voyant ce qui se passe à Angkor, le voyageur songe à ces lignes de Bossuet : « Quand Dieu efface, c’est qu’il se prépare à écrire. »
Nous autres, nous profitons de ce que la monumentale inscription laissée par ce peuple n’est pas encore complètement détruite pour tenter d’en déchiffrer des parties. Rentrés pour le repas du soir dans la Sala de Bambous, nous écoutons les gardiens de la pagode. Nos voisins les bonzes, les prêtres, drapés de longues toges jaunes, après avoir psalmodié leurs prières, remplissent l’air de leurs chœurs, ou accompagnent leurs chants mélancoliques sur le clavecin de bambous. En associant l’idée de la prière à celle de
la grandeur des Kmers, ils nous rappellent que les grandes œuvres sont filles d’un grand sentiment. C’est la croyance à l’au-delà qui a fait surgir du sol les monuments les plus admirables du monde.
Des promenades sur la côte d’Annam nous ramènent en arrière, en France. — Nous avons des visions de plages bretonnes et sentons notre cœur battre plus vivement, en retrouvant si loin quelque chose de la Patrie.
Une heure de chaloupe à vapeur depuis Tourane, et l’on aborde au pied des montagnes de marbre. C’est un groupe d’îlots rocheux, calcaires entourés de sable de tous côtés. Un sentier entre des cactus, puis un escalier étranglé, entre les parois de rochers gris aux flancs desquels se cramponnent des arbres bizarres, mènent le touriste à une pagode, élevée à l’entrée d’une grotte. Un trou noir, une ouverture béante dans la pierre, au-dessus de laquelle un palmier plonge, pour remonter en courbe gracieuse et présenter au ciel sa gerbe métallique comme la branche d'un grand lustre, donne accès dans les souterrains.
En outre, on suit un couloir étroit, obscur, et on débouche subitement sur une grande salle ronde, sous un dôme élevé. La lumière vient du sommet à travers les ouvertures arrondies dans le rocher ; et le feuillage qui croît à l’extérieur adoucit et tamise encore le jour.
Les murs sont gris, couverts par places d’un lichen vert. De la voûte descendent jusqu’au fond de la salle des racines d’arbres, qui tombent comme les cordes des cloches d’une cathédrale.
On placerait volontiers dans ce cadre une aventure des Mille et une Nuits ; après une marche pénible dans des souterrains noirs, sales, tortueux, on se figure le héros, pénétrant par enchantement dans cette grande salle riche, bien éclairée; on entend, partant des recoins, les accords d’une musique suave et douce ; on voit rangés le long des murailles les trésors les plus rares ; on contemple au milieu de la salle des groupes de jeunes femmes plus belles les unes que les autres, vêtues des étoffes les plus somptueuses, souriant à la venue du Prince Charmant.
Voilà ce que le rêve me montre. La réalité est autre.
Lorsqu’on s’est arrêté une minute, surpris, à l’entrée, on descend par un escalier que gardent des deux côtés des gardiens peints en rouge à la chinoise, assis sur de gros monstres à la figure de chats effrayés. A droite, une petite pagode, au toit orné de faïences blanches et bleues, abrite des Bouddhas dorés, et cache une fontaine où viennent en pèlerinage les femmes stériles. La chapelle est éclairée en plein par la lumière d’en haut et semble encadrée par la muraille. Tout autour de la salle, de petites pagodes, des niches abritant des Bouddhas, des inscriptions. Cette grande rotonde souterraine, doucement éclairée, défendue par des génies du bouddhisme chinois #
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et consacrée à la religion, laisse une impression étrange.
Au sortir de la grotte, un escalier nous conduit à une arche de pierre naturelle, donnant accès à une terrasse qui s’étale au sommet du mont.
Nous nous trouvons dans un vrai cirque, dans un Colisée où la main de l’homme n’aurait pas passé ; le pourtour est fait de cette roche grise, déchiquetée, tantôt percée de cavités, tantôt alourdie de grosses pendeloques, à qui sont dues les merveilles de la baie d’Along. Par les arches qui en marquent l’accès et la sortie, on a des échappées sur la plaine : d’un côté, derrière nous, le désert de sable au milieu duquel se dressent, comme de grosses bêtes accroupies, les autres rochers ; plus loin, dans l’ouest, de la verdure, des jardins et des rizières sur lesquelles s’étend en caresse un de ces rayons chauds dont le soleil est avare en cette saison.
De l’autre côté, vers l’est, un escalier très droit bordé de balustrades en pierre ; dans les cavités des rochers, des Bouddhas dorés ; sur les terrasses, de petites pagodes ; partout de grands cactus gris ; dans les fentes où ruisselle un mince filet d’eau, s’accrochent des palmiers, des arbres tourmentés par le vent et les pierres, qu’enserrent de leurs spirales de belles Monsterra aux larges feuilles vertes.
Sur le monticule, se meut un peuple de bonzes et de bonzillons ; ils promènent leurs écharpes safran sur la teinte grise de l’ensemble, pour la plus grande joie de l’artiste et le plus grand dam du passant qu’ils ne
cessent de harceler de leurs demandes. Ces mendiants religieux ont la plus mauvaise réputation ; on prétend qu’ils ne sont pas étrangers à la guérison des femmes enceintes ; on fait courir sur leur compte d’autres bruits plus mauvais encore...
Plus bas, au pied du rocher, s’étend une large plage de sable, tapis doré qu’une mer sombre vient mollement lécher de ses lames. A l’horizon, un groupe d’îles noirâtres, rochers tourmentés par les courants, battus par les furieuses tempêtes du golfe de l’Annam, où les pêcheurs viennent récolter les nids d’hirondelles.
La longue grève, sur laquelle s’élèvent les collines de marbre, me fait songer à celle du Mont Saint- Michel et de Tomhelaine. Là-bas, sur les côtes de Bretagne, les accidents de la nature ont été mis à profit par le catholicisme occidental ; ici par le bouddhisme de l’Orient. A des milliers de lieues de distance, les rochers ont été attaqués par la main de l’homme pour des motifs religieux, en France, l’art élevé ; ici, le bizarre, l’étrange. Aux deux extrémités de l’ancien continent, la même idée des deux races blanche et jaune de laisser sur la roche, comme une signature éclatante, l’empreinte de leur génie.
Il n’y a pas qu’aux montagnes de marbre que côte d’Annam nous donne une ressouvenance, bien rare en ces régions, des plus beaux paysages extrême-
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occidentaux. Cette vision de la côte de Bretagne, je l'ai eue une seconde fois, bien nette, en montant à Hué, en décembre 94.
Après quelques kilomètres parcourus le long de la mer au nord de Tourane, on commence à gravir la chaîne côtière d’Annam. A mesure qu'on s’élève, le paysage devient splendide ; il doit au mauvais temps et à la tempête de prendre un caractère effrayant ; et si nous perdons pour le confort, nous nous dédommageons amplement par le coup d’œil : à nos pieds, les baies arrondies dont la mer dessine les courbes en un triple bourrelet d’argent. L’Océan a une teinte noirâtre et semble frissonner sous le souffle du vent ; de longues rides, traversant la baie, se forment d’un côté et galopent pour disparaître de l’autre.
En deçà du littoral, dans les terres, s’étendent une plaine de rizières en damier sur lesquelles se détachent encore à la dernière clarté du jour les masses noires des buffles, et d’immenses lagunes à peine séparées par des bancs de sable, entre lesquels voguent de frêles sampans. De tous côtés, à l’horizon, de lourdes montagnes sombres, à demi cachées dans la brume. Le brouillard se confond à certaine distance avec la mer qu’il enveloppe d’un voile de mystère.
On se croirait volontiers au pays des légendes, dans le domaine des génies, des farfadets ou des gnomes ; on s’attend à entendre le haie des passagers du Vaisseau- Fantôme , ou le chant lointain des Vierges de Sein.
Nous marchons au milieu d’une végétation forte, puissante, chargée d’humidité et de sève.
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Antithèse étrange que cette impression d’une anse déchiquetée de Bretagne, ou d’un fjord de Norvège, dans une contrée où la nature nous fait deviner les caresses d’un soleil tropical.
Bientôt la nuit se fait, et nos hommes n’avancent plus que lentement ; ils doivent contourner de gros rochers qui barrent à moitié la route, ou passer sur des ponts de bâtons au-dessous desquels bruissent quelques cascatelles. Les torches des roseaux sans cesse secouées de haut en bas comme des encensoirs, éclairent notre marche, et les étincelles éparpillées tombent dans le bois et disparaissent parmi des lucioles étincelantes. La mer gronde en bas. Le convoi a un aspect fantastique. La chaise de Boux, qui me précède, semble avoir changé de forme : nos petits coolies ont grandi sous leurs chapeaux coniques, et leurs manteaux de feuilles de roseaux se sont hérissés : ils deviennent des êtres bizarres sous leurs carapaces végétales.
Quelques canhas de bambous occupées par des gens qui travaillent à la route, une dernière montée raide sur des terres plates, et nous voilà au col des Nuages, dans le tram, autour d’un grand feu qui nous séchera.
Pour la première fois depuis que je suis en Indo- Chiné, j’ai l’impression de l’hiver.
En Chine, c’est le charme d’un fleuve déjà connu qui vient s’emparer de nous et nous séduire.
Le 18 avril, je revois le Mékong et suis heureux de
le retrouver. Il me semble qu’entre ses eaux et moi il y ait un lien, qu’une sympathie nous unisse. C’est un ami auprès duquel il me plaît de rester, avec qui j’aime à causer. Et de fait, la multitude des souvenirs qu’évoque le nom d’un fleuve tel que le Mékong, l’histoire des peuples qui habitent ses bords, l’aspect des pays qu’il traverse, la majesté du cadre, la solitude du lieu, le murmure même des eaux, tout porte à la réflexion, au songe.
Au-dessous de nous, les eaux mugissent en un rapide que forment des rochers s’avançant des deux côtés comme pour barrer le passage ; plus loin, les collines qui bordent le fleuve semblent s’abaisser à un coude, tandis que les grands arbres inclinent leurs rameaux en courbes gracieuses, couvrant de leur ombre le cours redevenu tranquille.
Auprès de nous, nos mulets attendent paisiblement que le moment soit venu pour eux de passer ; de leur queue agitée en un mouvement régulier de balancier, ils chassent les mouches qui les taquinent.
Assis sur une roche élevée, je contemple cette scène sauvage et simple à la fois, à laquelle nous devons un sentiment de quiétude, de tranquillité profonde. Je retrouve la sensation que j’ai éprouvée dans le calme des forêts d’Angkor ; je comprends la volupté que trouvent encore à la vie contemplative les sages détachés de beaucoup des soucis d’ici-bas. La vision pour moi est courte, rapide; je soulève un coin du voile qu’ont déchiré les anachorètes, que déchirent encore les moines du mont Athos ou les fakirs de l’Inde. Le
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renoncement aux joies terrestres auquel poussent les Brahmes, l’existence ascétique des Mahatmas , la science et la vie d’une partie de l’Inde et de l’Asie centrale, c’est-à-dire de plusieurs millions d’habitants, deviennent à mes yeux chose intelligible. Pour un peu, je penserais à l’unisson de ces cerveaux asiatiques...
Et, lorsque je quitte le pays du rêve et de la songerie, encore à demi endormi par le rythme monotone du fleuve, c’est le chimérique que je caresse, c’est à l’impossible que je veux toucher.
Briffaud et moi parlons de descendre en radeau le Mékong depuis la hauteur de Tali jusqu’à son entrée en Indo-Chine ; l’entreprise serait hardie, peut-être faisable, et l’idée nous séduit. Il nous semble qu’elle soit nôtre et que nous mettions déjà le projet à exécution. Nous causons de la construction du radeau, des détails du gouvernail, des vivres à emporter, des précautions à prendre, comme si nous nous embarquions demain.
Qui n’a pas mouillé ses lèvres à la coupe du merveilleux, qui ne s’est pas enivré du poison divin de l’illusion, ignore un des sentiments qui sont le propre de la race française. Je ne l’appellerai pas défaut, non; je dirai plutôt que c’est un penchant, qui, selon qu’il est dirigé, peut produire les œuvres les plus étonnantes, les plus admirables, ou donner les résultats les plus funestes. C’est à force de viser à l’impossible qu’on arrive à l’extraordinaire, et nos ancêtres n’eussent jamais été grands s’ils ne se fussent crus capables d’œuvres de géants...
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La crainte des obstacles est pour l’explorateur le commencement de la sagesse. Il est sûr d’en rencontrer assez d’inévitables pour ne pas chercher à s’en créer de nouveaux de son gré.
Un grand voyageur thibétain, M. Rokhill, répondait à son éditeur, qui lui demandait avant son départ, en vue de la publication éventuelle de son récit, s’il aurait beaucoup d’incidents : « Le moins possible. » Réponse sage, qui dénote l’expérience d’un voyageur consommé.
Aussi craint-on, en route, au premier chef, la traversée des grandes chaînes, source certaine de fatigues et de difficultés. Mais, si les escalades procurent souvent de fortes souffrances, l’arrivée sur le sommet donne en revanche aussi les joies les plus intenses. J’ai connu une de celles-là simplement pour avoir atteint une certaine passe.
C’est le 7 octobre : nous sommes encore dans le bassin de la Salouen, et, après une longue et pénible montée à pied, nous parvenons au col. Par une fente entre deux montagnes, on aperçoit derrière soi, enveloppée dans une teinte bleuâtre, la chaîne de séparation de la Salouen et du Mékong, avec quelques sommets saupoudrés de neige fraîche; le paysage me rappelle les lointains de certains tableaux miniatures, d’un triptyque de Vinci entre autres, au musée de Pétersbourg.
Il est interdit de chanter ou de tirer des coups de fusil ; on marche vite ; il faut fuir l’endroit redouté ; les génies de la montagne, lorsqu’ils s’attaquent à un voyageur, l’épargnent rarement, et leurs victimes sont nombreuses. Des crânes humains, des ossements, des tibias, des écuelles, un reste de pipe, étalés auprès d’un tas de pierres que surmonte un bambou, nous montrent le sort réservé aux infortunés qui se laissent surprendre par le froid.
On marche vite, presque à plat, le long des crêtes, et l’on s’arrête au pied d’un monticule. Tandis que les hommes montent la tente, je grimpe sur l’éminence pour voir, voir ce qui est devant nous, ce qu’il y a plus loin. Arrivé en haut, je m’assieds; Roux, qui m’a suivi, fait de même. Pendant un temps, nous restons à regarder, sans nous parler ; au bout de quelques minutes, nous échangeons ces quelques mots : « C’est beau ! — Oui, c’est beau ! » Puis on se tait de nouveau. C’est que le spectacle que nous avons devant nous est unique, profondément impressionnant, un des plus beaux auxquels il m’ait été donné d’assister en voyage. Le brouillard qui nous avait entourés s’est déchiré, et, vers l’occident, le ciel nous apparaît resplendissant. Au premier plan descendent vers le Kiou-Kiang des pentes vertes, sur lesquelles des pins rabougris étalent leurs branches comme des cèdres. On devine le fleuve sans l’apercevoir.
Au nord-ouest, de hautes montagnes neigeuses et rocheuses, hérissées à la fois et serrées, d’un aspect farouche. C’est bien là la barrière qui interdit l’entrée
du Thibet, du grand pays du froid, des mystères et des priants. Au sud-ouest s’ouvre une large vallée, une trouée dans des montagnes plus basses ; ce sera peut-être notre route de demain. En nous tournant, nous apercevons les flancs de la chaîne de séparation des deux fleuves pleinement éclairée par le soleil cou- * chant, grands coteaux verts bordés de neige fraîche étincelant sur les crêtes qu’elle vient mordre.
Nous en avons bien fini avec la Chine si fatigante, avec ces paysages si uniformément pittoresques du Mékong chinois. On respire plus librement, on voit plus loin, on a plus d’espace devant soi que dans les vallées étroites où nous venons d’être enfermés.
A mesure que nous sommes montés, l’horizon s’est élargi, et, maintenant que nous voilà sur le sommet, nons nous sentons grandis. Nous étions petits dans ces gorges étroites où la vue ne pouvait guère s’étendre qu’à quelques centaines de mètres. Ici, sous nos yeux, s’étale tout le bassin de l’Irraouaddy, avec ses arêtes tourmentées, ses grandes branches torrentueuses, ses plaines basses. Nous oublions les difficultés qui nous attendent pour le traverser, nous n’en avons déjà fait qu’une bouchée ; nous sentons au loin un ciel plus chaud, nous entrevoyons les Indes, les Indes merveilleuses, si riches, dont le nom glorieux, qui semble dire tant à lui seul, a fasciné à travers les siècles les grands conquérants, depuis Alexandre, depuis Tamerlan, jusqu’à Napoléon. Et il nous semble qu’en ouvrant une route nouvelle vers les belles plaines du Bramapoutre et du Gange, qu’en descendant, par des
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contrées encore vierges de pas européens, sur les rives des fleuves sacrés, nous faisons, nous aussi, œuvre de conquérants. Devant nous, une terre inconnue. La solution des grands problèmes géographiques est peut-être entre nos mains ; nous allons travailler pour la science, et, si nous réussissons, nous aurons, nous aussi, une gloire à apporter à la France, à la Patrie, dont l’image nous accompagne et nous soutient sans cesse.
Une nouvelle ardeur nous saisit, une force nous pousse en avant ; nous respirons à pleins poumons ; et, au milieu de nos misères, nous nous sentons heureux, si heureux que je me prends à pleurer d’émotion.
Nous redescendons au camp.
Le soir, la lune qui décroît, apparaît derrière le cône au pied duquel nous couchons ; elle cache de sa clarté une partie des étoiles qui scintillaient dans un ciel sans nuages. Nos hommes groupés autour des feux chantaient avec entrain. Tête nue, poitrine découverte, ils ne s’aperçoivent pas que le thermomètre ne marque que deux degrés. Ils contemplent le grand cône blanc du Pémachan, la montagne sainte, dont la tradition fait le paradis terrestre et l’origine de la race Loutzé.
Et ces gens confiants s’étendent autour de nous et s’endorment vite, attendant sans soucis que le soleil, venant éclairer de nouvelles teintes le grand tableau , leur ouvre une journée de peines et de labeurs.
Cette conscience qu’a parfois le voyageur d’être
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comme enlevé et transporté par une force inconnue en un autre monde, vers l’au-delà, voilà pour moi le charme qui le retient à son métier, plus encore que la joie de la liberté ou l’amour de la science ; voilà pourquoi celui qui a bu à la coupe du voyage voudra y boire encore, et encore, et toujours