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DE PARIS A LA FRONTIERE DE CHINE

Mai 1889.

Lorsque mon père me demanda si je voulais partir pour l’Asie centrale avec M. Bonvalot, je n’eus pas d’hésitation ; j’ai toujours eu pour l’ancien continent une sorte d’amour filial ; il me semble qu’il a droit à une vénération, à un respect, que ne peuvent réclamer ni l’Afrique ni l’Amérique. — C’est notre mère à tous, la vieille Asie, elle qui a vil sortir de ses flancs Iran et Touran, elle qui a donné le jour aux créateurs de religions, elle qui est le berceau de toute croyance, de toute civilisation, de toute grandeur. C’est en Asie qu’il faut chercher l’origine, comme la solution des grands problèmes de l’histoire du monde. Et pourtant c’est peut-être le continent le moins connu ; ses hauts plateaux sont laissés en blanc sur les cartes les plus récentes, les sources de ses fleuves restent ignorées,

ses races ont été imparfaitement étudiées, ses sanctuaires n’ont pas été visités.

L’inconnu exerçait un attrait de plus sur mon imagination, et pour tenter de briser les barrières que la nature et les hommes ont mises à l’entrée de ces contrées, j’allais marcher aux côtés deBonvalot ; je ne le connaissais pas, mais j’avais la plus profonde admiration, la plus sincère estime pour le Français qui avait eu assez d’audace pour entreprendre, et assez de volonté pour accomplir la traversée du Pamir, au cœur de l’hiver. Dans le héros qu’un ministre avait salué du titre de « conquérant, » je voyais le digne successeur des Ruyshruk, des Van den Putte, des Marco Polo, des Iiuc.

Une heure d’entretien avec lui suffit à me confirmer dans l’opinion que je m’étais faite à la lecture de son récit. Je retrouvais la force et la décision qui font un vrai voyageur, la franchise et le cœur qui font un bon compagnon. J’avais dès lors en lui une confiance aveugle; j’étais résolu à le suivre partout. Le voyage était décidé.

Cartes à consulter, notes à réunir, appareils à faire construire, vêtements et chaussures à commander, mille petits détails qui semblent insignifiants, mais desquels dépend le succès d’une telle expédition, eurent vite rempli les deux mois que nous nous étions donnés pour faire nos préparatifs. Il fallait pourtant se presser. Nous apercevions l’hiver au bout de l’année, et quelques jours de plus ou de moins pouvaient changer toutes les conditions de notre voyage.

Enfin, le 6 juillet 1889, Û0US montions dans l’express pour Moscou ; nous promettions de revenir bientôt, nous n’allions qu’en Chine. Il est vrai que la Chine est grande et qu’il y a bien de l’espace pour s’y promener.

Savions-nous ce qui nous était réservé ? — Nous préférions nous taire. « Ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir, » me disait Bonvalot.

Et lorsqu’il déployait la carte du Céleste-Empire, il me montrait la Mongolie et les routes qui mènent à Pékin; mais je voyais son regard descendre plus bas, errer du côté du Lob-Nor, et même s’arrêter sur les solitudes du Thibet. Voir l’empire du Grand-Lama, le pays presque inconnu que traversa Marco Polo, pouvoir étudier ce qu’avait entrevu Hue à l’aide d’un déguisement, quel rêve! Qaien sabef Nous verrons, me répondait invariablement mon compagnon. Ce qui pouvait être fait serait fait, je le savais. On tenterait peut-être Pimpossible. Je n’oubliais pas le Pamir.

Je ne voudrais pas passer sous silence notre course rapide à travers la Russie. Nous avons pourtant été trop vite pour pouvoir rien décrire, mais, d’un autre côté, nous avons parcouru trop de pays pour qu’il me soit permis de taire cette partie du voyage. Les ennuis d’une longue route ont d’ailleurs été bien amplement compensés par les réceptions cordiales que nous ont faites les autorités russes.

Jusqu’à la frontière de Chine, nous n’avons rencontré que des amis, et nous avons pu croire, en

quittant ces pays civilisés, que nous quittions une seconde patrie.

A Moscou, nous trouvons Rachmed, le fidèle compagnon des précédentes explorations de M. Bonvalot. Pour le rejoindre, il a renoncé à un voyage à Paris : « Si je n’étais pas venu, me disait-il, Il n’aurait pas été content. »

Quelques jours consacrés aux derniers achats, thé, casseroles, tabac et autres objets que nous n’aurions pas trouvés plus loin, et nous voilà de nouveau en route ; nous allons par gradations de la vie la plus civilisée à l’état presque sauvage.

Nous traversons Nijni-Novgorod, un mois avant la foire, redescendant la Volga, franchissant l’Oural entre Iekaterinhourg et Tioumen. Le chemin de fer s’arrête à cette dernière ville. Pendant dix-sept mois, nous ne devons plus revoir de wagon.

A Tioumen, un préparateur sibérien est engagé ; il nous rejoindra à la frontière de Chine. Le vapeur nous conduit, en remontant l’Irtych, jusqu’à Omsk. Après quelques jours d’arrêt, pendant lesquels on nous donne des cartes d’état-major, nous prenons une tarantass (chaise de poste), pour franchir 4oo kilomètres de steppes, et gagner Semipalatinsk, ville construite en bois, perdue au milieu des sables. J’y fais connaissance avec les cavaliers kirghizes, leurs yourtes de feutre, et leur kouniis (lait de jument). Mais nous sommes pressés, l'hiver approche, il va falloir former la caravane. Nous n’avons pas de temps à perdre, et dans nos voitures attelées de trois chevaux de front,

à demi sauvages, nous volons littéralement sur la plaine qui borde le lac Balkhach, et à la limite de laquelle s’élève la petite ville de Tcharkent.

Celui qui n’a pas fait colonne ne peut se rendre compte du soin particulier qui doit être apporté dans l’équipement d’une caravane. Rien n’est à négliger. Le moindre détail y prend une place importante. Bonvalot en est à son troisième grand voyage. Il a, en cette matière, les connaissances que l’expérience seule peut donner. Nous profiterons d’ailleurs des mésaventures de nos prédécesseurs dans les régions où nous allons nous engager. Prjévalsky a manqué de vivres. Garey fut obligé de jeter des bagages, faute de cordes pour les charger. D’autres souffrirent du froid. Nous prenons une charge de chameau, de feutre et de cordes. Il faut être large pour le nécessaire et rejeter impitoyablement tout ce qui n’est pas indispensable. Notre bibliothèque est réduite à sa plus simple expression, elle se compose de quelques ouvrages qu’on ne peut se lasser de relire : c’est Bossuet, Voltaire, Chateaubriand, Flaubert. Voilà pour les haltes.

L’esprit est satisfait ; pour le corps, nous emportons du thé en brique, de la farine, du pain à la graisse, du sucre. Ni vin, ni conserves.

Nous avons deux tentes en toile double : l’une pour nous, l’autre pour nos hommes. Avec leurs piquets de fer et les bâtons, elles ne font pas une charge de chameau. Nous n’oublions pas les outils dont on ne peut se passer : pelles, pioches, clous, haches, marteaux, etc.

Notre batterie de cuisine comprend une marmite avec un trépied, et trois grands pots à thé en cuivre, chacun d’une contenance de plusieurs litres.

Dix jours nous ont suffi pour terminer ces préparatifs et acheter vingt chameaux, quinze chevaux, de petits chevaux kirghizes habitués aux longues marches. Les bagages sont vite chargés, les chevaux facilement sellés, et c’est avec un sentiment de vrai plaisir que, le Ier septembre, nous voyons s’ébranler notre caravane.

Pourtant ce n’est qu’un faux départ; nous ne pourrons nous considérer comme vraiment en route qu’après avoir dépassé Kouldja, où se trouve un consulat russe. Six étapes à travers un pays plat, peu cultivé, souvent couvert de roseaux, où les faisans abondent, nous conduisent à cette ville. Nous sommes en Chine. Trois jours auparavant, nous avons franchi la frontière, traversant un poste d’une quinzaine de soldats chinois commandés par un petit mandarin à bouton de cristal. Aucune difficulté ne nous a été faite. Les autorités russes nous avaient délivré, conformément au traité de Kouldja, les passes qui sont accordées aux marchands russes désirant faire du commerce dans le périmètre convenu. A Kouldja, nous achetons les quelques objets dont nous avions senti l’absence pendant ces six jours de route. Puis nous serrons la main aux derniers Européens que nous ne verrons pendant de longs mois Les Russes nous offrent un dîner d’adieu. Nous trouvons parmi eux, d’un côté, des vœux sincères, mais de l’autre un certain sentiment d’incrédulité. Nous leur avons en effet

annoncé que nous partions pour le Tonkin. Ils ne connaissent pas assez M. Bonvalot ; ils voient la grandeur de l’entreprise à laquelle nous allons nous consacrer : « Trouver une route par terre menant au Tonkin, traverser l’ancien continent dans sa longueur, joindre les possessions russes aux possessions françaises, c’était, nous disaient-ils, un projet hardi. Mais, pour l’entreprendre, il fallait des tentes de feutre, des guides, une escorte, que sais-je? Nous étions mal équipés ; M. Bonvalot était un voyageur, mais connaissait-il la Chine, la redoutable Chine? Quant à moi, j’étais animé de bons sentiments, mais je ne savais pas voyager. »

Ceux qui nous parlent dans ce sens ne se rendent pas compte du tour de force accompli par l’explorateur du Pamir.

Bonvalot est, cela va sans dire, peu touché des observations qu’on lui adresse. Nous partirons quand même. Lorsqu’on a pris toutes les précautions recommandées par la prudence et l’expérience, il ne reste plus qu’à avoir confiance en ses compagnons et en soi-même. On a alors le droit de croire aveuglément au succès sans être accusé de présomption. Assurément nous ignorons ce que le sort nous réserve. Mais ce que nous savons bien, c’est où nous voulons aller. Nous avons eu le loisir de discuter notre itinéraire, et maintenant les grandes lignes de notre voyage sont arrêtées.

De Kouldja au Lob-Nor, nous traverserons le Turkestan chinois, c’est-à-dire un pays en grande partie

connu ; nous suivrons une route déjà tracée par un voyageur russe, Prjévalsky, pour franchir les monts Thian-Chan et descendre à Korla. En sortant de cette ville, l’itinéraire de Prjévalsky se rencontrera avec celui de l’Anglais Garey, et nous serons dans des régions décrites.

Au Lob-Nor, il faudra nous ravitailler, renvoyer nos Russes avec nos collections, engager des hommes du pays, en un mot, se préparer à aborder l’inconnu, et, au milieu de l’hiver, à rencontrer de grandes difficultés. Ce sera la seconde partie du voyage : l’exploration du Lob-Nor jusqu’à Batang.

Nous essaierons de gagner cette ville, soit en nous avançant dans la vallée d’un grand fleuve, du Yang-tsé ou d’un de ses affluents, soit en nous dirigeant vers le sud, le long du 88e degré de longitude, pour tourner ensuite vers l’est, à travers le Thibet habité.

Garey est resté au nord des grands plateaux thibétains, cherchant en vain la route au sud, mais déclarant qu’il doit en exister une.

La tentative a bien des attraits, et, dans un horizon lointain, nous apercevons Lhaça, avec ses couvents aux toits d’or, la ville sainte, la Rome du bouddhisme, enfouie au milieu de ses grands arbres. Elle nous apparaît comme une cité enchantée des Mille et une Nuits ; chacun y pense dans son for intérieur, mais personne ne veut en parler. Ne soulevons pas le voile qui la cache, songeons à la route ; on verra.

A Batang, le vrai voyage sera terminé, nous nous considérerons comme sauvés ; à quelques jours de cette

ville il y aura des missionnaires, nous trouverons des compatriotes, des nouvelles et un appui. Il ne nous restera qu’à redescendre vers le Tonkin à travers le Setchuen et le Yunnan ; si des difficultés trop sérieuses s’opposaient à la réalisation de ce projet, nous aurions la ressource de nous embarquer sur le Yang-tsé et de nous laisser aller jusqu’à Shanghaï. De quelque côté que nous arrivions à la mer, nous aurons toujours traversé l’ancien continent de part en part et fait le plus grand voyage accompli en Asie.

DE KOULDJA AU LOB-NOR.

Le 12 septembre, nous quittions définitivement les dernières traces de civilisation européenne, décidés à aller de l’avant jusqu’à ce qu’il nous fût matériellement impossible de continuer. Nous sommes quinze, y compris M. Bonvalot, moi, le Père Dédékens. Ce dernier, de nationalité belge, est missionnaire en Chine depuis dix ans. Il a déjà parcouru l’empire du Milieu, allant de Pékin en Ili, à travers le Kansou et le désert de Gobi. C’est à Kouldja que nous l’avons rencontré. Devant revenir chez lui, il nous a offert de faire route avec nous. Nous aurons en lui un bon compagnon de plus, et ses connaissances dans la langue chinoise nous seront très utiles. A la tête de nos hommes, Rachmed, le fidèle Rachmed, trouve, en enfourchant son cheval, la gaieté qui ne le quittera plus, même dans les moments les plus difficiles. Comme

interprète, nous avons le Tarantchee Abdullah, qui a déjà accompagné le voyageur Prjévalsky. C’est un petit homme vaniteux, paresseux, mais ayant l’avantage de posséder quatre langues : le turc, le russe, le chinois et le mogol. Il nous est malheureusement difficile de nous en passer. Un original est Tongsha, chrétien chinois au service du Père Dédékens depuis quatre ans. C’est un bon garçon, doué de bravoure, qualité rare chez ses compatriotes. Son unique défaut est d’être têtu comme un mulet et lent dans ses actions. Il reçoit vite de toute la caravane le surnom d’Achoun, mot turc qui signifie chef. Les trois hommes que je viens de nommer nous accompagneront durant tout le voyage. Quant aux autres, Russes ou Tarantchees, ils nous quitteront au Lob-Nor.

Nous voilà donc en marche; l’apprentissage com-* mence. On cherche à se reconnaître, on s’habitue les uns aux autres ; chacun sait ce qu’il a à faire et se met à la tâche. Nous ne rencontrons pas encore de vraies difficultés, mais j’ai bon espoir que, lorsqu’elles naîtront, nous saurons nous en tirer.

Ce n’est plus dans les riches plaines d’Ili que nous dressons notre tente ; nous nous engageons déjà dans les contreforts des monts Thian-Chan. Ce sont d’abord des collines arrondies, dépourvues d’arbres, d’aspect assez uniforme ; nous y rencontrons les premiers Mogols. Ils vivent au milieu de leurs troupeaux, dans des yourtes de feutre aussi sales , aussi misérables que les gens qu’elles abritent. Ils nous offrent cette bonne hospitalité qu’on trouve chez presque tous

les nomades. Mais, lorsque nous partageons avec eux le mouton rôti ou quand nous buvons le lait de jument à leur grand seau de bois, nous avons peine à reconnaître dans nos hôtes les descendants des guerriers qui conquirent le monde sous la conduite des Gengis-Khan ou des Tamerlan. Ils nous semblent abâtardis; ils ont été, sans doute, comme leurs frères de* l’Est, victimes de la conquête lente et pacifique des Chinois, les conditions d’existence étant ici relativement faciles. Les pâturages abondent et le climat est sain. Actuellement, il fait même chaud ; nous observons, dans l’après-midi, 38 degrés centigrades à l’ombre.

A mesure que nous montons, la température s’abaisse, le paysage change de nature : les vallées se resserrent, les collines s’élèvent et se couvrent, sur le versant exposé au Nord, de forêts de sapins. La scène est ravissante. Nous avons des échappées sur les grands pics neigeux des Monts Célestes qu’encadrent quelques côtes à la teinte sombre. Les cours d’eau prennent une allure désordonnée ; ce sont des torrents aux flots de cristal dont les rives portent les nombreuses empreintes des animaux sauvages qui peuplent ces solitudes. La contrée que nous parcourons serait, en effet, un paradis pour les chasseurs. Ici les cerfs pyragues, qui rappellent nos chevreuils, disputent la place aux grands marâls, tandis que les ours, sur les hauteurs, poussent des grognements rauques. Le temps presse et nous ne pouvons songer, en dépit de nos instincts de chasseurs, à nous arrêter dans ces vallées. Nous nous bornons à ouvrir de grands yeux

pour tâcher d’entrevoir un de ces plantigrades, mais ils se décident difficilement à quitter leurs tanières.

Un après-midi, pourtant, nous sommes sur le point d’avoir affaire à eux, d’un peu trop près même, au gré de M. Dédékens. Arrivés de bonne heure à l’emplacement choisi pour camper, mon compagnon et moi, nous nous proposons d’escalader une montagne voisine. Nous emmenons Barashdin (un de nos Russes) et un Kirghize qui a bon espoir de nous montrer du gibier ; il n’y a pas de sentiers et nous avons peine à avancer au milieu d’un enchevêtrement inextricable de hautes herbes. A mi-côte, j’entends un grognement d’ours, bientôt suivi de plusieurs autres. Barashdin et moi prenons aussitôt le pas de course sans pouvoir atteindre l’animal qui s’enfuit. Nous rentrons à la nuit au camp après une alerte inutile. M. Dédékens n’est pas de retour, et il faut envoyer à sa recherche des hommes avec des lanternes. Ce n’est que fort tard qu’il revient. Trouvant que nous courions trop vite, il s’était assis et avait fumé une pipe, puis, la nuit s’approchant, s’était mis en marche vers le camp. A peine avait-il parcouru 5oo mètres qu’il se trouvait nez à nez, à dix pas, avec un gros ours. Son fusil, se chargeant par la bouche, ne contenait que du petit plomb et il ne voulait pas tirer sans être sûr de tuer. Heureusement, il avait la ressource d'allumer du feu ; le combustible ne manquait pas, et, au bout de quelques secondes d’une attente qui n’avait rien de séduisant, M. Dédékens voyait, avec un certain plaisir, l’animal s’enfuir au galop devant l’incendie. Mon

compagnon avait présent à la mémoire que, quelques jours auparavant, nous avions rencontré un Mogol, l’œil enlevé et la figure à moitié déchirée par un ours. L’indigène avait eu au moins la consolation d’achever son ennemi à coups de couteau dans une lutte corps à corps.

Nous montons toujours, les forêts disparaissent peu à peu, les vallées s’élargissent; les collines qui les bordent, formées, d’un côté, de rochers nus, de l’autre couvertes de neige, semblent plus basses ; les ruisseaux sont gelés. Nous commençons ici à faire connaissance avec ces plateaux que nous retrouverons pendant de longs mois au Thibet.

Si le paysage est monotone, en revanche, il y a de jolis effets de couleurs ; des couchers de soleil donnant des tons rosâtres sur les rochers, bleu clair sur la neige. D’immenses cornes d’ows Poli se profilent parfois comme des tire-bouchons géants. Nous approchons pour ne trouver, hélas ! que des squelettes. Notre caravane effraie ces animaux, qui se cachent dans la montagne.

Un incident vient rompre l’uniformité de la route : c’est la mort d’un de nos chameaux, qui s’est mis à enfler subitement et qu’il a fallu achever d’un coup de carabine.

Deux cols à plus de 4 ooo mètres nous ont fait passer du bassin de l’Ili dans celui du lac de Karachar. Nous souffrons des premiers froids : 18 degrés au-dessous de zéro, dans la nuit, me semblent une température épouvantable, aussi ne sommes-nous pas

fâchés, après la passe de Narat, de nous engager dans la gorge rocheuse de Kapchigai, pour redescendre.

La pêche et la chasse nous procurent ici quelques distractions ; dans les torrents, je prends un poisson à tête plate dont la chair est très fine ; dans les rochers, il y a une abondance fabuleuse de perdreaux, d’une espèce plus grande que celle de France et qui ont un fer à cheval sur la poitrine : nous ne les trouvons que dans la montagne et nous les quittons volontiers pour tomber dans une plaine sablonneuse et pierreuse qui rappelle beaucoup certains coins d’Égypte. Nous franchissons les différents bras du Youldouz, ayant souvent de l’eau jusqu’au poitrail de nos chevaux, et, le 5 octobre, nous arrivons à Korla : une vraie oasis avec ses champs cultivés (riz, maïs, coton), ses petits canaux, ses grandes allées ombragées de saules et ses vergers qui ne laissent pas de nous causer un certain plaisir.

La ville elle-même (de 2 000 habitants) rappelle toutes les villes de l’Orient, aux rues étroites, bordées de maisons bâties en terre et surmontées de terrasses avec un bazar pour chaque nationalité (Chinois, Tarantchees, Dzoungares).

Nous avons déjà parcouru un peu plus de 700 kilomètres ; aussi croyons-nous avoir droit à quelques jours de repos, mais la maison mise à notre disposition par les autorités locales nous fait regretter notre tente à laquelle nous sommes déjà habitués ; nous songeons à la liberté que nous avions dans la montagne ; ici notre cour est sans cesse envahie par la population chinoise, curieuse et ennuyeuse ; les soldats sont arro-

gants et il nous faut jouer du bâton pour nous en débarrasser. Quant aux autorités, elles nous donnent un échantillon de cette fourberie dont nous aurons à souffrir si souvent plus tard.

Lorsque nous avons quitté la frontière de Sibérie, nous avons fait viser nos passes par le gouverneur chinois d’Ili ; il nous avait assurés de son appui, nous avait fait dire de marcher en confiance et même avait détaché auprès de nous deux soldats pour une partie de la route. A Korla, le petit mandarin Hakim nous fait toutes les protestations possibles de dévouement, mais il nous avertit que nous ne pourrons pas continuer. Le gouverneur de sa province, sur l’avertissement de celui d’Ili, a envoyé un ordre de nous arrêter que j’ai heureusement le plaisir de photographier. Ce mandat d’arrêt n’est accompagné ni d’huissiers, ni de gendarmes, gens dont nous n’aurions, d’ailleurs, pas fait grand cas ici.

Cette aventure nous amuse. Un voyage sans incident serait bien monotone, et en voilà un qui peut compter.

Pendant notre court séjour à Korla, notre logement se transforme en une vraie salle de conspiration : allées et venues mystérieuses, entretiens à voix basse, conciliabules secrets, rien n’y manque.

Nous recevons au moins deux fois par jour la visite du mandarin, qui, pour nous convaincre, tantôt emploie les menaces, tantôt implore la pitié, alléguant qu’il aura le cou coupé si nous avançons. D’autres fois, il cherche à nous effrayer sur les dangers de la

route. Nous le remercions de sa sollicitude ; notre résolution est prise, mais il faut user de diplomatie pour empêcher des chameliers supplémentaires, que nous avons loués, de nous quitter avec leurs animaux. Dans la nuit du 9 octobre, enfin, nous fermons les portes de notre cour et profitons d’un superbe clair de lune pour achever nos préparatifs, et, le 10 au matin, nous sommes en route.

A notre départ, des bruits inquiétants sont répandus dans le bazar ; on raconte à voix basse que toute la garnison (4o hommes) nous attend aux portes de la ville avec ordre de se faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de nous laisser passer, et nous nous préparons à réciter les premiers vers de la mort d’Hippolyte:

A peine nous sortions des portes de Korla...

Mais tout cela, paraît-il, n’était que de la fumée sans feu. Notre caravane est trop imposante pour que des Chinois osent l’attaquer. Nous avons loué vingtdeux chameaux pour transporter des provisions en cas qu’on nous en refusât; nous avons donc une quarantaine d’animaux de charge, et avec les gens qui nous accompagnent, nous sommes une vingtaine de cavaliers. Tout ce monde va camper sans encombre à une douzaine de kilomètres de la ville, sur les bords d’un grand étang.

Le lendemain, de bonne heure, au moment où nous allons nous remettre en route, un nuage de poussière nous annonce une troupe de cavaliers. Seraient-ce ces

fameux soldats qui doivent nous arrêter? Nous sommes prêts à les recevoir ! A notre grand étonnement, nous ne voyons paraître que l’Hakim suivi des gros bonnets composant le conseil municipal. Il est, nous dit-il, de retour de Karachar, où il a été lui-même, il vient nous faire des excuses au sujet des ennuis qu’il nous a occasionnés. Son supérieur n’a pas réfléchi qu’on n’aurait pas laissé entrer en Chine d’aussi grands hommes (style chinois) sans qu’ils fussent en règle.

Tel est le discours que nous tient l’Hakim, mais la vérité est qu’il s’était déclaré incapable de nous arrêter avec ses soldats, et que le mandarin de Karachar n’avait pas voulu non plus prendre cette responsabilité.

Donc, au lieu de la guerre, nous avons tout bonnement l’amitié des chefs de Korla ; l’un d’eux nous servira de guide pendant quelques jours, et tout le long de la route nous recevrons le meilleur accueil de la population.

En avant donc, et ayant toujours confiance en notre bon droit, nous arriverons au but.

Au bout de deux journées de marche à travers un pays nu et sablonneux, nous atteignons une forêt de peupliers; ces arbres au feuillage tremblant, d’un jaune éclatant, sont entourés à leur base de branchages entremêlés comme une chevelure inculte, puis croissent tordus, bizarres, capricieux, faisant songer à ces forêts qu’a créées l’imagination de Doré, pour le Paradis perdu de Milton. C’est le populus diversifolia au feuillage de forme si variée, comme l’indique son

nom. Nous le retrouverons jusqu’au Lob-Nor. Les arbres sont disséminés, faisant parfois place à de petites broussailles épineuses. Cette forêt est traversée par le Kansi-Daria, rivière de Korla, large d’une vingtaine de mètres et assez profonde. Nous sommes obligés d’employer une journée à faire passer les chameaux sur un radeau formé de trois couches de troncs d’arbres que relient des cordes ; c’est une opération qui devient fatigante à la longue, car je n’ai jamais vu un animal aussi stupide, étant si maladroit qu’il semble disposer de son peu d’intelligence pour tout rendre plus difficile.

Du Kansi-Daria au Lob-Nor, le paysage est toujours à peu près le même. Imaginez une immense étendue de sable, tantôt entièrement nue, tantôt couverte d’arbustes rabougris ; de saxaouls ou de tamaris; le vent a emporté le sable autour de l’arbrisseau, de sorte qu’il semble dresser ses tiges au sommet d’un petit cône que retiennent les racines. Le sable est en général craquant, légèrement salé, emprisonnant ça et là de petits étangs d’eau saumâtre à moitié desséchés ; jusque sur le sommet des monticules, je remarque des coquilles d’eau douce qui indiquent l’existence d’un ancien lac, d’une sorte de mer intérieure qui couvrait jadis le pays et dont le Lob-Nor ne serait que le reste. Ailleurs, de grands espaces sont couverts du roseau des sables ( canna arenaria) ; plus loin, on retrouve des bois de ces mêmes peupliers dont j’ai parlé, mais ici ils sont desséchés, sans feuilles, souvent morts et détachent sur l’azur leur silhouette fantastique. Sur les

bords mêmes du Tarim, le fleuve, ayant rompu les petites digues élevées par les habitants, vient former dans ces sables d’immenses marais d’où émergent des bouquets de tamaris. Tel est le pays dans lequel nous avançons pendant deux semaines : en somme, beaucoup de sable et peu de végétation. A part une matinée où il tombe de la neige, nous avons le temps le plus beau qu’il soit possible de rêver: ciel clair et pas de vent; la nuit de — 8 degrés à — 12 degrés comme minimum, et le jour -f- 33 degrés comme maximum au soleil.

La population nous reçoit très bien. Ce sont des gens assez pauvres, vêtus d’une simple limousine souvent en loques. Leur chaussure est formée d’un morceau de peau de mouton et d'une bande de grosse toile serrant le mollet. Ils portent un bonnet en peau de mouton. Leur race n’est pas bien marquée; ils sont la plupart d’origine turque, mais il y a eu des croisements avec les Mogols. Leur religion est l’Islam. Les femmes travaillent plus que les hommes : quelquesunes ont pourtant conservé un type sauvage assez beau.

Nous n’avons d’ailleurs que peu d’occasions de les apercevoir, elles s’enfuient à notre vue, abandonnant même leur charge lorsqu’elles en ont une.

Ces populations cultivent le blé. mais en quantité insuffisante. Leur charrue, composée de deux pièces de bois emmanchées à angle droit, est assez primitive. Elles ont des troupeaux qu’elles nourrissent de jeunes pousses de roseaux. Le fourrage est séché sur une claie supportée par quatre piquets.

Elles mènent d’ailleurs une vie quasi nomade ayant un village d’hiver et un village d’été : le premier en terre et le second en roseau .

Chaque village a un aksakal ou chef qui prélève des impôts pour le gouvernement chinois. Nous ne manquons jamais de lui faire visite; il nous offre du poisson excellent, du mouton, du lait et du thé, et nous fournit des guides que nous changeons plus loin : c’est pour nous un bon moyen d’avoir des renseignements sur la contrée. On nous dit que le gibier s’y trouve en abondance. Nous voyons, en effet, beaucoup d’antilopes, de cerfs, de sangliers et même des tigres; mais nous n’avons guère le temps de nous attarder. Notre principale chasse est celle des petits oiseaux que nous tuons pour la collection, et cette recherche nous passionne.

C’est le 17 octobre que nous atteignons les bords du Tarim. Quoique un peu moins large, il me rappelle beaucoup le Nil; c’est le même cours, lent, roulant, au milieu de bancs de sable, une eau boueuse. La rive gauche sur laquelle nous sommes est basse et marécageuse. De l’autre côté, des collines de sable sont marquées de stries parallèles qui indiquent la direction du vent. Sur ces montagnes, quelques villages élèvent leurs cases cubiques, rappelant les petits chalets suisses posés sur un morceau de carton. Les habitants traversent le fleuve sur des pirogues faites d’un tronc d’arbre creusé qu’ils manient très facilement. Pour moi, je m’en défie, leur équilibre me semble instable.

Nous mettons plus de temps que nous n’avions compté pour aller au Lob-Nor ; c’est que nous sommes loin de marcher en ligne droite, étant obligés défaire de nombreux détours pour éviter des inondations produites par le Tarim.

Le 24 octobre, nous traversons un bras du Tarim, d’une quinzaine de mètres de large, à un endroit appelé Arkan. Nous nous trouvons maintenant sur la rive droite du fleuve ; il coule majestueusement entre des plaines d’herbes desséchées et de petits bois de peupliers sans feuilles ayant de loin l’air de forêts.

Le 28 octobre, nous arrivons au Kara-Bouran, qui est à l’extrémité ouest du Lob-Nor. Nous ne pouvons que jeter un coup d’œil sur ce fameux lac qui est réputé si difficile à atteindre et que nous sommes les premiers Français à voir, puisque avant nous Prjévalsky et Carey seuls y sont allés.

La route longe de petits étangs séparés par des digues naturelles que recouvrent des tamaris bas et qu’entourent des roseaux peu élevés. Le pays est plat, sableux et sans arbres. Il y a des milliers de canards, de hérons, d’oies, de cormorans et d’autres oiseaux aquatiques ; nous nous promettons une bonne chasse quand nous viendrons dans quelques jours au Lob- Nor. Car maintenant, nous nous engageons dans un désert de sable salé où nous devons emporter de l’eau pour le trajet. Nous entrons à la nuit dans l’oasis de Tcharkalik pour nous arrêter au petit village de ce nom.

Nous campons dans des champs desséchés, sur une

aire à battre le blé ; le temps est superbe et chaud : il y a de la verdure tout autour de nous, et nous nous sentons revivre.

Voilà la première partie du voyage heureusement terminée. A part quelques refroidissements, personne de vraiment malade ; pas de chevaux en mauvais état, un seul chameau perdu.

De Kouldja jusqu’ici, nous avons mis quarante-sept jours.

Maintenant, il faut songer à préparer la seconde étape. Nous trouvons heureusement une aide sérieuse dans la population, qui est bien disposée et que nous gagnons à nous par quelques présents ; nous offrons même, le jour de la fête musulmane, un grand repas composé de trois moutons que nous avons achetés.

Le soir de notre arrivée, quinze chasseurs sont partis pour la montagne afin de nous procurer des peaux. On a mis des pièges partout, et j’ai bon espoir de voir notre collection s’augmenter sensiblement.

Nous allons nous-mêmes nous occuper aussi de chasse. Pendant que M, Bonvalot reste à Tcharkalik pour faire les approvisionnements d’hiver, je pars avec M. Dédékens et deux de nos hommes afin de visiter le célèbre Lob-Nor.

Deux journées de marche, à travers un désert de sable recouvert çà et là de plaques de salpêtre, nous séparent du petit village d’Abdallah. Ces plaines sont occupées par des milliers d’oies qui se donnent rendezvous pour descendre en bandes aux Indes.

L’hiver approche, la température baisse à 20 degrés

au-dessous de zéro. Nous couchons néanmoins à la belle étoile : il faut nous familiariser avec le froid. Nous ne trouvons d’ailleurs à Abdallah qu’un abri très insuffisant dans les cases de roseaux où les habitants, de race turque, comme ceux de Tcharkalik, nous reçoivent fort bien. Ils nous montrent les boîtes à musique et les cartouches vides laissées par Prjévalsky.

Nous voyons bien les traces du passage de nos prédécesseurs, mais l’objet même de notre excursion reste complètement invisible. Les habitants nous donnent vite la raison de ce phénomène : il n’y a pas de Lob- Nor. Du moins, un lac portant ce nom n’existe pas. et c’est sur les cartes seulement que nous devons chercher cette fameuse mer intérieure que nous rêvions de parcourir en barque. Que s’est-il passé ici? C’est ce dont nous allons essayer de nous rendre compte pendant les quelques jours qui nous restent.

Une flottille est vite équipée. Chaque embarcation est un tronc d’arbre creusé. Deux hommes y prennent place. Un indigène, debout à l’arrière, pagaie à la manière des gondoliers de Venise; il accompagne ses mouvements d’un chant turc rythmé, nasillard, auquel répondent les autres bateliers. C’est dans cet appareil que, pendant deux jours, nous redescendons le Tarim. Le fleuve diminue à vue d’œil, pour ne devenir qu’un simple blet d’eau où une pirogue trouve juste la place de se glisser. Le pays est couvert de roseaux, entourant parfois une flaque d’eau à demi desséchée. Sur les rives, nous apercevons quelques huttes de roseaux que nous décorons du nom de villages. Les indigènes

qu’elles abritent ont peu de besoins, partant peu d’instruments. C’est chez eux que nous passons nos nuits. Notre arrivée est pour eux une fête. Ceux qui en possèdent tuent un mouton gras en notre honneur, et, pendant les soirées déjà trop longues, nous nous accroupissons autour d’un feu de broussailles pour partager leur repas. Puis une vieille femme prend une sorte de mandoline à trois cordes et se met à raconter les légendes de sa contrée, ces longues légendes auxquelles la langue turque donne tant de saveur. Elle nous dit l’établissement de quatre rois dans le pays, il y a longtemps, bien longtemps ; puis l’invasion des Mogols, la fuite de ceux de ses ancêtres qui n’ont pas été massacrés ou réduits en esclavage, vers l’est, à Karakartchoun ; enfin, le retour de ceux-ci, au siècle dernier ; les croisements avec les Mogols, la reconstruction de Tcharkalik , qui doit son nom au rouet (tcharkal) trouvé dans les ruines sur lesquelles cette u ville » a été élevée.

Aujourd’hui, des colons sont venus de loin disputer aux « hommes de la terre » le sol de l’oasis. Les villages de pêcheurs sont abandonnés les uns après les autres ; là où les anciennes traditions marquaient un grand lac, il n’y a plus que des roseaux ; à leur tour, ceux-ci font peu à peu place au sable. L’apport du Tarim diminue d’année en année, et on peut prévoir le temps où le désert aura couvert de ce linceul que les historiens ne peuvent soulever l’emplacement d’Abdallah, de Vupchakan et d’Eusine. Le temps fait son œuvre de destruction et marche à pas de géant. Cette

région si curieuse, d’autres ne la verront peut-être plus après nous. Aussi sommes-nous tout yeux, tout oreilles, et ce n’est qu’après avoir posé aux troubadours et aux sorcières de l’endroit toutes les questions possibles que nous nous résignons à revenir à Tcharkalik.

En route, nous rencontrons des indigènes qui, absents depuis un mois, sont allés chasser des chameaux sauvages. Ils rapportent les peaux de deux de ces animaux coupées en morceaux. C’est un excellent cuir pour les chaussures.

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