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LE SI AM ET SES PROGRES NOS FRONTIÈRES ET NOS DROITS

Ayant terminé ce que je me proposais de vous dire du Laos proprement dit, il ne me reste plus qu’à gagner Bangkok par le plus court chemin; quatre jours par eau, dix étapes à éléphant et dix journées sur la Ménam et nous arriverons à la capitale du Siam.

Combien cette route du retour me semble différente de celle que je viens de prendre à la montée ! Le Mékong est descendu jusqu’à Pak-Lay sur de grands et confortables radeaux où l’on peut se promener et se tenir debout ; à éléphant, la fatigue n’est due qu’à la monture elle-même ; mais la route est bonne, droite, courant à travers des futaies aux arbres espacés ; durant le trajet entre les deux grands fleuves, mon baromètre ne marque pas de différences de niveau de plus de deux cents mètres ; enfin, sur la Ménam, la descente

UNE EXCURSION EN INDO-CHINE

se fait tranquille, sans aucun rapide; elle est si aisée qu’aux hautes eaux les vapeurs remontent sans obstacle jusqu’à Pitchaï. Avec la facilité des moyens de communication diminuent les frais de transport; en comparant les frais à la montée, ceux au retour, et ceux qui me sont fournis sur les autres routes, je puis formuler l’assertion suivante :

La voie la plus économique pour l’envoi d’une tonne de marchandises européennes à Luang-Prabang est actuellement celle de Bangkok, et elle restera telle jusqu’à ce que des vapeurs français, franchissent les rapides de Khôn, viennent porter notre pavillon à côté de celui qu’arborent actuellement les canonnières du Siam, ou qu’un chemin de Yinh à Houten mette en communication directe le golfe du Tonkin et les rives du Mékong. Il en est malheureusement des chemins de fer comme des vapeurs, des vapeurs comme des cartes ; tandis que nous faisons des projets, ou que nous tirons des plans sur le papier, le Siam parle moins, mais agit, et, à cette heure, les premiers travaux sont déjà entrepris pour la voie ferrée de Bangkok à Korat. Si nous restons inactifs et laissons les Anglais prendre, au nom de la fraternité, les intérêts du Siam, poser avec désintéressement sans doute ses rails jusqu’à Korat, puis pousser plus loin jusqu’à Nong-Kay, sans opposer, de notre côté, une entreprise semblable sur notre territoire, ce sera fait de l’avenir de la France sur le Mékong ; nous n’aurons plus qu’à replier bagage et nous contenter de quelques ports sur la côte d’Annam.

DE HANOÏ A BANGKOK

En fait, nous en sommes bien un peu là, et je voudrais à ce sujet pouvoir vous mettre sous les yeux deux cartes que j’ai devant moi en écrivant ces lignes : l’une est de M. Macey, du syndicat du haut Laos ; elle a paru dans le premier numéro du Bulletin de la Société de géographie commerciale de 1892 ; ici l’ Indo- Chiné française, marquée d’une teinte rose, maculée de rondelles et de drapeaux tricolores, non seulement s’étend jusqu’à la rive gauche du Mékong, aux Sibsong-panas, mais plus bas, passe sur la rive droite, comprend les principautés de Luang-Prabang , de Nan, puis rejoint la limite du Cambodge en englobant Korat. Il est très facile de marquer des possessions sur un atlas. Tant qu’à faire, j’aurais voulu étendre notre influence jusqu’au golfe du Bengale... sur le papier, je qualifie ce genre de carte d’imaginaire.

Déployons, à côté de ces dernières, celle du Siam, par le topographe anglais Mac Cartby, nous trouverons la frontière du Siam suivant la ligne de faîte des eaux du Mékong et du golfe du Tonkin, enserrant ainsi, à partir du Cambodge, tout le bassin du grand fleuve, dont non seulement la rive, mais les affluents de gauche ne seraient pas sous notre pouvoir ; il ne nous resterait qu’une bande d’à peine une trentaine de kilomètres de large sur la côte d’Annam.

En dépit des paroles prononcées le 26 octobre 1891 à la tribune, la carte anglo-siamoise est exacte ; elle indique simplement ce qui est. Si nous pouvons y relever une erreur, en ce qui concerne le poste de Theng, en revanche, elle est au-dessous de la vérité

UNE EXCURSION EN INDO-CI1INE

du côté du Cambodge, puisqu’elle n’englobe pas la pointe du Samit, où un poste siamois a été établi en plein territoire français, Strung-Treng, sur la rive du Mékong, a son commissaire siamois et le pouvoir de Siam s’étend sur Attopeu, sur le plateau des Pou’on, des Boloven, etc. Nos rivaux font même sentir sur ces régions leur autorité d’une manière effective et à nos dépens. Le département des affaires étrangères en est certainement informé.

Reprenons la même carte et jetons les yeux à l’ouest, du côté de la haute Birmanie : pas une ligne de délimitation, pas de frontière marquée; les Anglais se gardent un champ libre sur le haut Mékong. N’ont-ils pas déjà obtenu soumission de l’Etat indépendant de Xieng-Tong; et le lieutenant Ehlers,qui vient de passer à Xieng-Tong, ne nous dit-il pas que cette principauté paye tribut à la Chine et à l’Angleterre? Les visées de lord Lamington, si nous n’y prenons garde, seraient près de se réaliser. Un Français, qui venait de descendre le Mékong à Luang-Prabang, m’a raconté avoir déjà trouvé l’influence anglaise s’établissant à Muong- Yu, Etat à cheval sur le Mékong, entre Xieng-Sen et Xieng-Hong. Il est vrai que M. Archers et Lord Lamington y ont séjourné un mois. Nos voisins d’outre- Manche seraient donc sur le point, si ce n’est déjà fait, de franchir cette rive du Mékong, à laquelle nous avons des droits incontestables, mais non défendus par nous et dont nous sommes encore loin !

Il est enfin une troisième carte qu’il nous faudrait consulter ici, celle del’Annam, en i838, par monsei-

DE HANOÏ A BANGKOK

gneur Taberd, rééditée dans F Empire d’Annam de Sylvestre ; nous y retrouverions les droits de l’État dont nous nous sommes engagés à défendre la politique extérieure ; il serait intéressant d’examiner au profit de qui nous avons laissé ainsi s’amoindrir, sans protester, l’empire de Già-Long qui avait confié ses intérêts à la France.

Le Laos est pauvre, je le sais; à mon avis, le commerce a plus à gagner en cherchant à pénétrer en Chine par les belles voies naturelles qui s’ouvrent à son expansion à travers le Tonkin; mais à côté de la question commerciale se dresse la question politique. Sans négliger le présent, il faut songer à l’avenir, et que penser d’une armée qui chercherait a engager la bataille sans garder ses derrières ?

Protecteurs des droits de l’Annam, nous devons les faire valoir et montrer à nos ambitieux voisins que la possession de la rive gauche du Mékong, indiquée par un de nos ex-ministres à ses agents comme le minimum de nos prétentions, n’est pas une simple déclaration, mais que telle est la volonté du peuple français.

Avant, messieurs, de vous remercier de l’attention que vous avez bien voulu me prêter, je veux vous dire quelques mots du résultat personnel de mon excursion : parti avec le désir de voir et de regarder le plus possible, d’amasser le plus de documents, de renseignements, de matériaux, d’informations que je trouverais, j’ai pu rapporter une série de huit cent cinquante photographies contenant des types de face et de profil des différentes peuplades que j’ai rencontrées ; quel-

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ques itinéraires particuliers encore imparfaitement relevés; des collections d’histoire naturelle comprenant une vingtaine de mammifères, deux cent cinquante oiseaux, quelques poissons; de nombreux lépidoptères ; cent cinquante espèces de plantes ; une série de roches et de minerais ; une collection ethnographique de costumes, d’instruments divers ; quelques manuscrits; enfin, j’ai réuni des échantillons accompagnés des prix de vente des articles européens que j’ai trouvés sur les marchés; et j’ai joint à ceux-ci des spécimens des différents produits indigènes dont il me semble que nous puissions tirer un profit.

Je me permets d’énumérer ces quelques résultats, si minimes soient-ils, de mon voyage parce que je compte les réunir en une petite exposition à Paris, et que je serais très heureux de les tenir à la disposition de qui voudrait les consulter. Mon but est avant tout de contribuer pour ma part à répandre parmi nous la connaissance de nos colonies d’Extrême- Orient et de vulgariser l’idée du grand avenir de rindo-Chine française qui nous est offerte si nous voulons en profiter.

A PROPOS DE LA PIRATERIE

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