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A PROPOS DE LA PIRATERIE
montrer ici la situation humiliante que nous a faite cette crainte des affaires aussi bien sur la côte d’Afrique, à Madagascar, qu’en Indo-Chine, et à Pékin. Mais il importe de défendre ceux de nos agents dont les protestations répétées et les rapports trop souvent mis de côté témoignent de la parfaite connaissance de la situation.
Honneur à nos agents qui, connaissant ces affronts, ont l’énergie morale — car c’en est une — de les subir, préférant, si peu encouragés qu’ils soient, ne pas abandonner leur poste, parce qu’ils espèrent faire encore quelque chose pour la cause de la grandeur de la France en Extrême-Orient, à laquelle ils ont donné leur vie. J’en ai vu qui, pleurant de l’impuissance où ils sont de nous faire respecter, ont refusé d’abandonner la brèche où ils se tiennent, même en échange de situations plus avantageuses, de crainte que leur départ ne nous cause de plus grands torts; ceux-ci, même inconnus, même attaqués, auront la suprême consolation de tomber, la conscience tranquille; ils savent qu’ils ont bien mérité de la patrie.
Mais il ne faut pas s’étonner si, à côté d’eux, beaucoup de nos compatriotes, pas assez au courant de la situation, trouvent les frais de leurs postes inutiles. De nombreux colons d’Indo-Chine se demandent ainsi dans quel but a été envoyée et subventionnée la mission Pavie. Partie, emportant pour mot d’ordre le télégramme de M. Goblet : « Le minimum de nos prétentions est la rive gauche du Mékong », elle est surprise par un changement de ministère ; les instruc-
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lions se modifient. « Avancez, mais pas d’affaires. » Le rôle politique de la mission est entravé.
Et maintenant qu’elle est revenue, que grâce au zèle infatigable et à l’énergie de son chef, bien secondé par ses membres, elle a réuni, sur les régions du Laos et des Sib-song-panas, les documents les plus curieux et les moins connus, ne lui laissera-t-on tirer de ses travaux, qu’un résultat purement scientifique? Aurat-on dépensé cinq cent mille francs et mis en œuvre les efforts d’hommes aussi dévoués au service de la cause coloniale, que pour préparer aux Siamois et aux Anglais une carte des régions au milieu desquelles ils s’avancent ?
Si une politique de laisser aller et d’abandon est celle qu’on compte suivre, mieux vaut renoncer en une fois à un effort tendant à donner à notre pays une expansion coloniale. Car notre force dans l’Extrême-Orient dépend avant tout du respect qui accompagnera le nom de la France parmi nos voisins. Et tant que la Chine à droite, et le Siam à gauche pourront agir à notre égard à leur guise, et mépriser impunément les traités, nous ne pourrons avoir chez nous aucune sécurité, partant pas de prospérité.
P. -S. — En train de corriger les épreuves de cet article, je reçois les derniers journaux du Tonkin. Ils ne font que confirmer ce que je viens de dire; sans
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en être étonné, je suis frappé par le cri d’alarme jeté par toutes les feuilles de la colonie, par tous les colons, sans exception, contre les dangers imminents de l’invasion chinoise dans le Delta.
D’un côté, on nous signale l’envoi fait par Li- Ilung-Chang, à la suite d’une protestation de M. Lemaire au Tsung-li-yamen, d’un mandarin chargé de vérifier, dans le Quang-Toung, le bien fondé des réclamations du ministre de France ; ainsi qu’il fallait s’y attendre, le fonctionnaire chinois qui ne s’est pas même mis en rapport avec le général Fung, ne trouve rien d’anormal dans la province qu’il parcourt ; il ne constate pas de ventes de femmes annamites, pas d’échanges d’armes, pas de rapports avec les pirates. — Il fallait attendre cette conclusion de la mauvaise foi du délégué chinois.
D’un autre côté, les rapports de nos officiers nous montrent : des convois de pirates gagnant le Tonkin, accompagnés, sur territoire du Céleste Empire, par des réguliers chinois ; les engagements faits ouvertement sur le territoire chinois, avec Y aide des mandarins militaires, de pirates à raison de six piastres par mois.
Enfin, l’on dit que les bandes contre lesquelles les colonnes du colonel Servière font des opérations, sont soutenues par deux mille réguliers chinois, commandés par le général Fung.
Les journaux nous apprennent qu’en dehors de la lutte à main armée, plus dangereuse peut-être que celle-ci, se fait dans le Delta une invasion de coolies, travailleurs, commerçants chinois qui, sous des exté-
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rieurs pacifiques, se préparent à grossir les renforts des pirates.
La situation, on le voit, est très dangereuse. — Qu’on y prenne garde, il est grandement temps ; maintenant encore le gouvernement peut mettre un holà aux agissements hostiles de la Chine. Le pourrat-il encore aussi facilement dans quelques années, dans quelques mois même? L’avenir nous l’apprendra. — Mais j’ai peur, et c’est avec ces mots que je veux terminer, qu’en suivant vis-à-vis de nos voisins d’Extrême-Orient la même politique de concessions et de faiblesse, on compromette pour longtemps l’avenir de notre colonie du Tonkin, en la mettant dans la situation la plus critique. — Puissé-je me tromper, être mauvais prophète ! C’est ce que je souhaite ardemment.
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Deux mois de voyage à travers Madagascar1, de la côte orientale à la côte occidentale, m’ont laissé successivement trois impressions bien distinctes.
En débarquant à Tamatave, la sensation des tropiques : une bande de terre plate, zone humide et chaude à la fois, tour à tour arrosée par des pluies fréquentes, ou fécondée par les rayons d’un soleil ardent; une serre naturelle, dont l’atmosphère se trouve toute préparée pour certaines plantes avides d’eau ou de soleil, telles que la canne à sucre, la vanille, le giroflier, le cacaoyer, mais dont l’humus n’est peut-être pas en couches suffisamment profondes pour des cultures de longue durée, comme le café ou le thé.
Quand on longe la côte, ainsi que nous l’avons fait plusieurs jours, on est frappé de l’abondance des arbres
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fruitiers, des essences utiles qui se serrent au contact de la nature, sur le sable du littoral et qui viennent mouiller leurs racines aux volutes d’une mer creusée sur des récifs de coraux. Palmiers de toutes sortes, citronniers, manguiers, calebassiers, tendent au voyageur leurs branches chargées de fruits.
L’aspect est enchanteur. Il ne saurait tromper celui qui a déjà parcouru des régions semblables. Derrière les fruits délicieux, sous les frais ombrages, dans les racines mêmes, auprès des rivières, sur les bords des étangs, partout se cache le terrible poison, qu’inévitablement seront forcés d’absorber les Européens séjournant sur la côte: la fièvre.
Tous devront lutter contre la maladie; la plupart s’affaibliront dans le combat, beaucoup y laisseront leur santé, quelques-uns la vie ; bien rares ceux qui ne perdront rien à la bataille.
Je ne veux pas être trop pessimiste : je m’empresse de dire que de vieux colons vivent à la côte, que certains y travaillent depuis quarante ans. Ceux-là sont familiarisés avec le climat, et n’en souffrent plus; ils sont devenus quininomanes , qu’on me passe le mot.
J’ajouterai que la fièvre est moins dangereuse à Madagascar que dans telle autre de nos colonies ; que, ici, on voit rarement l’accès pernicieux emportant le malade en quelques heures: que la Cochinchine, par exemple, qui compte un certain nombre de vieux colons, me paraît plus malsaine que la côte de Madagascar.
Dès que l’on quitte le littoral pour pénétrer dans l’in-
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térieur, le paysage change entièrement. Au delà d’une région de forêts difficilement praticables, qui s’étendent sur les coteaux et se développent sur le pourtour presque entier de l’île, comme une ceinture d’une vingtaine de kilomètres, on trouve le plateau central. L’altitude moyenne est ici de 1 000 à 1 200 mètres. Les saisons sont bien marquées. Plus de ces pluies torrentielles qui, sur la côte tombaient tous les quarts d’heure pour cesser subitement au bout de quelques minutes. Nous sommes en juin; c’est la saison sèche; le thermomètre descend la nuit à 4°, pour monter le jour à 20°. On se sent vivre, l’appétit est excellent. Nous faisons volontiers la route à pied, et je suis tenté d’oublier que nous sommes par le 17e degré de latitude sud.
Si le climat séduit le nouvel arrivant, il n’en est pas de même du pays. Pour se rendre un compte exact de ce qu’on éprouve en pénétrant sur le plateau central, il faut se rappeler les impressions ressenties sur la côte et, pour chacune, prendre l’impression contraire. A une ou deux journées au delà de la forêt, plus de bois, à peine quelques boqueteaux rares ; un sol rouge, dur, et qui paraît aride; une contrée que, par une sorte d’euphémisme, on a nommée plateau, et qui, en réalité, à très peu d’exceptions près, est partout montueuse ; pas d’habitants, pas de villages, pas d’animaux. On se croirait transporté dans un pays lunaire, dans une nouvelle Terre de Désolation, bouleversée par des phénomènes géologiques récents, dans quelque chaos où les montagnes seraient amoncelées
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les unes derrière les autres sans direction, sans ordre, au hasard. Pas de ruines, qui impliqueraient l’idée du passé, mais le vide, le manque absolu de vie. La vie, par un décret de la nature, aurait été éloignée de ces régions désolées, pour se concentrer uniquement sur les zones côtières, loin des cataclysmes de l’intérieur.
Voilà la seconde sensation bien nette que j’ai eue dans mon excursion à Madagascar.
L’impression est mauvaise ; elle se modifiera à mesure que nous nous enfoncerons dans le sud-ouest c’est-à-dire vers le centre de l’île.
En effet, peu à peu l’aspect change, quelques villages se découvrent ; ce sont de misérables réunions de cases en roseaux. Des troupeaux de bœufs paissent dans les herbages des collines. Puis les villages s’élargissent ; les cases grandissent, le roseau est remplacé par la terre, les habitations sont élevées d’un étage ; à voir de loin se dresser ces constructions étroites, avec leurs toits à versants très inclinés, rouges, sur la terre rouge, on les croirait des produits naturels du sol, une cristallisation née lentement et sans autre concours que celui des éléments. Les marais s’utilisent et se transforment en rizières; celles-ci, partant du fond des vallées, occupent les creux et montent en gradins jusqu’à mi-côte.
Plus loin, vers l’ouest, à une journée de la capitale, le pays se peuple d’une façon singulière; de quelque côté qu’on tourne la tête, on aperçoit des habitations, isolées, ou par deux ou trois, groupées en hameaux ou
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formant de forts villages. Ici, les fonds des vallées seuls n’ont pas été attaqués par les hommes ; les coteaux sont partout retournés ; les flancs arrondis se divisent en champs régulièrement limités, donnant au tout l’aspect d’une carte géographique. On s’émerveille alors de voir quels admirables cultivateurs sont devenus les Hovas, placés sur un sol qui ne livre ses richesses qu’à un travail continu. Armés d’une simple bêche droite, ils défrichent, labourent, sarclent, laissant les mottes régulièrement rangées prendre pendant plusieurs mois le contact de l’air, l’ ameublissant ensuite, pour tirer enfin ce qui est nécessaire à leur consommation de cette terre sili co-argileuse, qui paraissait aride sur les bords du plateau et que des analyses de laboratoire ont déclarée incapable de produire.
Quelques jours passés à Tananarive, des conversations avec les Français qui ont séjourné pendant sept ou huit ans dans l’île, les renseignements donnés par les colons, les excursions faites aux environs, achèvent amplement de dissiper tout ce qu’avait de pessimiste l’impression éprouvée au sortir de la forêt.
« Méfiez-vous de la première impression », me disait à Mahé un colon ayant séjourné cinq ans à Madagascar; il avait, je crois, raison. La dernière est la bonne. Pour moi, je quitte l’île, convaincu de la richesse et de l’avenir de son plateau central, c’està-dire d’une région plus grande que la moitié de la France et ne portant qu’à peine trois millions d’habitants.
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Inutile d’insister ici sur la salubrité du climat ; quiconque en douterait n’aurait, pour se convaincre, qu’à se reporter aux tables météorologiques publiées par les missionnaires et aux rapports des médecins de l’escorte sur l’état sanitaire des hommes.
Abordons tout de suite le chapitre qui suscite le plus d’opinions divergentes parmi ceux qui se sont occupés de Madagascar : celui des ressources agricoles.
Lorsqu’on vante la richesse d’un pays, on tient généralement à la disposition de ses auditeurs ou de ses lecteurs, des données exactes, des documents, des statistiques. Le public attend, de celui qui prétend l’instruire, des chiffres. Ce qui semble toujours un devoir paraît plus que jamais une nécessité quand il s’agit de Madagascar.
Nulle contrée n’est si peu ou du moins si mal connue ; en aucune matière on ne rencontre tant d’avis différents, tant d’opinions diamétralement opposées, et, venant des gens les plus sérieux, tant de contradictions. Et c’est là plus qu’ailleurs qu’il serait difficile d’étayer une opinion sur des chiffres ou des documents officiels.
Les statistiques ne pourront être établies que lorsque Madagascar aura un gouvernement, c’est-à-dire lorsque les colons pourront travailler. D’ici là, l’opinion de chacun n’est que de choses vues, d’impressions personnelles, et des avis de ceux qui ont parcouru l’île, qui y ont habité longtemps.
Je n’y suis resté que deux mois, dont trois semaines hors du plateau central. Je ne crois pas néanmoins
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téméraire d’exprimer ici mon avis, quelque différent qu’il puisse être de celui de voyageurs aussi illustres que Grandidier. Les voyages que j’ai faits dans d’autres colonies m’ont permis d’établir certains points de comparaison. A Madagascar, d’ailleurs, plus que partout, la vérité m’a paru sauter aux yeux, claire, évidente, facile à saisir. Je suis sûr enfin de trouver un fidèle écho à mes paroles dans la majorité des Européens de l’île, depuis les étrangers jusqu’aux colons, aux fonctionnaires et aux missionnaires français.
Voici les pièces du débat : que le lecteur juge.
Suivant M. Grandidier, qui se rallie à l’opinion d’un créole de la Réunion, « la culture des plantes (dans la terre rouge de Madagascar) se réduit souvent à une véritable culture en pots dans laquelle le sol local, qui est si compact, ne joue guère que le rôle de vase ».
L’auteur ajoute qu’il a été particulièrement frappé de la stérilité du sol en voyant une route, créée et tassée par les soldats et la suite de la reine, rester au bout de trois ans vierge de végétation.
Au premier abord, il me semble qu’on ne peut conclure de ce qu’une graine jetée par le vent ne trouve pas de place pour ses racines dans un sol dur, serré, compact, que ce sol une fois retourné soit improductif.
Mais la meilleure réponse aux théories de M. Grandidier, il suffit pour la trouver de parcourir les environs de Tananarive. Qu’on visite notamment les jardins des Pères , à Ambonipou, « la Montagne aux
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cheveux sur le front » , ainsi nommée ironiquement par les Hovas pour indiquer sa nudité. Les routes en sont si dures qu’été comme hiver on n’y connaît jamais la moindre boue ; mais les terrains qu’elles parcourent, simplement remués et arrosés, à peine engraissés, produisent en abondance les ananas, les légumes d’Europe, les arbres fruitiers, la vigne, que sais-je P Des berceaux de verdure, de superbes manguiers, dont la direction est laissée au gré de la nature, les bordent.
Mais les missionnaires ont leur établissement aux portes de la ville ; leur jardin, livré à la culture maraîchère, peut être l’objet de soins particuliers, n’occupant qu’une petite étendue ; les terrains proches d’une grande ville se trouvent, d’ailleurs, naturellement engraissés par les détritus qui s’accumulent à leur surface : voilà ce que ne manqueront pas de me répondre les gens qui nient la fertilité du plateau d’Emirne.
Soit; allons plus loin, transportons-nous à quinze kilomètres de Tananarive, sur une colline vierge jusqu’alors de villages et de cultures.
Sur le sommet, un élégant chalet à l’européenne, d’où partent de grandes routes se coupant à angle droit. Les rectangles qu’elles dessinent sont formés de terre rouge bien remuée, d’où émergent à espaces réguliers de petits arbustes verts, ayant de cinquante centimètres à un mètre de hauteur. Nous sommes sur une plantation de café. Je me réserve d’entrer ailleurs dans des détails plus minutieux sur les conditions de la plantation, sur les difficultés rencontrées, sur l’école qui a été faite; qu’il me suffise de dire ici qu’actuel-
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lement, à Ivato (ainsi se nomme la propriété de M. Rigault), cent soixante mille plants de café croissent en plein vent, n’ayant pas de cyclones à redouter. Le chiffre sera doublé l’année prochaine, et dans deux ans le propriétaire compte avoir trois cents hectares plantés.
Les plants sont de Bourbon ; l’exploitation, commencée il y a quatre ans, a été attaquée par la maladie et a su y résister, grâce au traitement par le sulfate de cuivre, grâce surtout à la température fraîche de la saison hivernale.
Des plants de quarante ans (donnant dix kilos de café tous les deux ans) déracinés à Tananarive, dans les anciens jardins de M. Laborde, ont prouvé qu’on n’avait pas à craindre le trop peu de profondeur de la terre végétale. Les racines ne pénètrent guère au delà de un mètre vingt.
Sans qu’il lui soit besoin de recourir à la corvée, M. Rigault trouve une main-d’œuvre abondante dans les villages des environs. Femmes et enfants sont payés un peu plus de quatre francs par mois, nourriture comprise. Quant à l’engrais, considéré par certains auteurs comme devant coûter si cher, il est économiquement fourni par deux troupeaux de cinquante bœufs, qui paissent sur des collines laissées en herbages ; deux enfants suffisent à les surveiller. Les phosphates sont achetés, sous forme de cendre et os, à raison de quelques sous la tonne : trente mille kilos suffisent par hectare tous les trois ans. La pulpe du café, remise sur le sol, lui rend l’azote enlevé. Les trois cents et quelques hectares qui composent la pro-
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priété ont été loués à raison de huit mille francs pour trente ans. Au boüt de ce temps, le bail est renouvelable pour un même délai et au même prix. Il est évident que l’occupant français ne peut que faciliter les conditions de la propriété pour le colon français. Les terrains libres abondent; le champ est ouvert à des millions de travailleurs.
L’expérience faite dans la caféerie d’Ivato n’est pas complètement définitive. On ne pourra se prononcer sûrement que dans deux ou trois ans. Mais, à mon avis, des résultats déjà obtenus, on peut induire en toute confiance ceux de l’avenir.
Il suffit d’ailleurs de jeter un coup d’œil sur la quantité de café indigène apporté, chaque vendredi sur le marché de Tananarive, de voir les plants laissés par M. Laborde et ceux qui poussent sans soin, dans les fossés des villages, pour être convaincu que la culture du café ne se heurtera pas, sur le plateau central, à l’écueil qu’elle a trouvé sur la côte ; l’appauvrissement du sol. Dans l’Emirne, nous ne verrons pas de plantations analogues à celles du littoral, qui semblaient si prospères au bout de quatre ans, mais dépérissaient ensuite presque subitement pour disparaître, faute de force vitale.
Les colons futurs devront se rappeler que le Brésil suffit à plus de la moitié de la consommation du monde, que cette consommation augmente très rapidement, que par conséquent les débouchés de la production sont assurés pour longtemps.
A Madagascar ils n’auraient pas à craindre la con-
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currence; il y a place pour tous. Loin de se gêner, les travailleurs européens ne pourront, au contraire, que s’entr’ aider. Les nouveaux venus profiteront de l’expérience des anciens, et ils contribueront avec eux à faire connaître et apprécier les produits del’île ; ainsi se créera une marque.
A côté de la vente libre en pays étranger, une source de bénéfices qui n’est pas à dédaigner se trouvera dans les dégrèvements à l’entrée en France (soixante-dixhuit francs par cent kilogrammes).
Qu’on n’aille pas croire que je me laisse entraîner ici par une idée patriotique qui, en me faisant dénaturer la vérité, m’éloignerait de mon but, ou que je force intentionnellement la note , disant beaucoup pour qu’en France on en retienne un peu. Ma volonté est de rester sincère. L’opinion que j’ai exprimée plus haut sur les richesses agricoles du plateau central n’est pas d’ailleurs partagée par des Français seulement; des étrangers, et des plus désintéressés dans la question, pensent comme nous. Je n’en veux pour preuve que le fait suivant.
En même temps que nous se trouvait à Tananarive un explorateur allemand, le docteur Wolff; il était en bons termes avec les Français de la capitale. Ceux-ci n’oubliaient pas le service que nous avait rendu le voyageur, lorsqu’il dénonçait avec impartialité, dans les journaux de Berlin, la conduite odieuse des Anglais à l’égard de nos missionnaires dans l’Ouganda.
Or, M. Wolff racontait qu’après un séjour de plus de deux mois à Madagascar, ayant trouvé pleine justi-
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fication de ses pressentiments enthousiastes pour la contrée, il n’avait pas craint d’écrire à un de ses amis, prêt à se fixer dans le Gaméroun, de tout abandonner, pour venir s’établir dans l’île africaine.
C’est après de longs voyages sur la côte orientale d’Afrique que s’était faite l’opinion du docteur sur Madagascar.
Nul ne le soupçonnera de parti pris, et quant à moi je ne crains pas d’être démenti en invoquant son témoignage.
En somme, un séjour de quinze jours à Tananarive, des excursions faites aux environs, les renseignements recueillis auprès des anciens colons aussi bien que les notes prises de visu nous ont convaincu de la vérité de cette réponse faite dans le Progrès de V Émir ne à M. Grandidier par un homme qui, pour avoir gardé l’anonymat, n’en est pas moins un des plus compétents sur la question malgache : bien que le sol du plateau central paraisse au premier abord aride, dans les régions inhabitables, « la fertilité est partout à l’état latent ».
Il en est de ce sol comme d’un œuf dont il faudrait briser la coque et qui, loin d’être clair, contient le germe de vie. Encore n’avons-nous pas vu, paraît-il, les régions appelées à devenir les plus riches du plateau, telles que la plaine d’Antsirabé au sud, ou la vallée du Mangoue.
Le café n’est pas la seule culture destinée à donner de bons résultats à Madagascar : le travailleur français pourrait produire un vin léger, ayant l’avantage
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de n’être pas frelaté, et de revenir meilleur marché que celui qu’on doit faire monter de la côte. Nous avons bu chez M. Rigault un excellent petit vin récolté sur sa propriété.
Tous les arbres fruitiers, tous les légumes de chez nous, les céréales viennent admirablement dans l’Émirne. Il en est de même des plantes textiles : la ramie croît comme une mauvaise herbe, et, sur la route de Majunga, j’ai ramassé de beau coton, poussé aux alentours des villages à l’état presque sauvage.
Le thé semble devoir prospérer sur le plateau central; aucun essai assez sérieux de culture n’en a été fait pour qu’on puisse encore se prononcer.
Si de la culture nous passons à l’élevage, nous voyons diminuer les divergences d’opinions. En elfet, parcourez simplement, comme nous l’avons fait, les plateaux riches en pâturages des Antsyanaks, voyez les superbes bêtes à cornes qu’ils engraissent; examinez les chiffres des exportations de peaux de bœufs, le commerce de ces animaux qui se fait avec Maurice et Bourbon; d’un autre côté, reportez-vous à ce qu’ont obtenu les Américains dans les solitudes du Far- West, et vous vous rendrez aisément compte de l’importance et du développement que peut prendre à Madagascar un élevage expérimental et raisonné. Si l’on songe aux tâtonnements qui ont précédé en Australie l’introduction du mérinos, et qu’il a fallu l’expérience des années pour trouver une race propre à cette contrée, on se demande si une méthode analogue, prati-
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quée sur les plateaux de Madagascar, ne donnerait pas des résultats analogues, c’est-à-dire la création d’une source de richesses immenses, encore inconnues dans l’ile.
L’élevage du cheval, la production des mulets, devraient sans contredit réussir également.
Mon intention n’est pas de donner de longs détails sur les ressources de Madagascar: vouloir le faire, après deux mois de séjour, serait absurde, et, d’ailleurs, pour être complets, ils ne pourraient être qu’une compilation ; je veux seulement communiquer aussi brièvement que possible l’impression que j’ai gardée de la grande île. Je passerai vite sur les questions commerciales ou industrielles, quelque importance qu’elles puissent avoir ; je ne citerai que pour mention les profits que pourront nous donner l’exploitation des fruits, le commerce du caoutchouc, de la soie, la fabrication du sel, l’industrie, établie sur place, des textiles, des alcools, des conserves, du Liebig, et la vente de nos produits à un peuple prêt à accepter tout ce qui vient d’Europe.
Il me faudrait des pages entières pour montrer tout le champ qui est ouvert à l’activité et à l’intelligence de notre commerçant ou de notre industriel. Les chiffres (nous en avons ici quelques-uns) doivent suffire à les convaincre. En l’état actuel des choses, ils sont éloquents. Le mouvement commercial peut être évalué à une trentaine de millions.
Les six ports, dont les douanes garantissent l’intérêt de l’emprunt consenti par le Comptoir d’escompte, ont^donné en 1893 six cent quarante-huit mille francs
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de recettes, et deux cent quatre-vingt-quinze mille francs pendant le premier semestre de 1894. Depuis 1891 ils sont en décroissance. On assiste même à ce phénomène singulier : dans certains ports comme Majunga le produit des douanes diminue alors que le commerce augmente. Ceci tient à des raisons d’ordre politique sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard ; elles influent sur les opérations du Comptoir lui-même. Alors que l’agence de Madagascar donnait, il y a trois ans, eu égard au capital, des résultats plus beaux que tout autre, aujourd’hui ses opérations se réduisent à fort peu de chose. Il est difficile de juger très exactement ce que le commerce pourra rapporter au pays. Pourtant les données qu’on possède permettent de croire que sous un autre régime les recettes douanières s’élèveraient en peu d’années de un à trois et quatre millions.
En quelques lignes j’ai essayé de montrer quel avenir pouvaient avoir l’agriculture, le commerce, l’industrie à Madagascar.
Il me reste à parler d’une des principales sources de richesses, à la portée des colons, de celle-là qui, si elle procure des déboires, enrichit souvent le plus vite, qui toujours séduit le plus : du sous-sol.
Madagascar renferme-t-il du charbon? Les gisements principaux sont-ils même connus ? Sur ces points nous ne sommes pas assez renseignés pour donner un avis. Des traces de pétrole ont été signaléés en plusieurs endroits. Le fer est abondant, on%en
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voit fréquemment à l'état presque pur. Le minerai de cuivre est excessivement riche ; l’argent paraît très rare. Les pierres précieuses sont encore inconnues.
La production minérale de l’île, par excellence, est l’or. Ce métal dont la présence a été jadis niée, même par des ingénieurs, non seulement se rencontre presque partout dans l’île, mais en certains territoires abonde. Evaluer la quantité qui pourrait être extraite, voire même la production actuelle de l’or, dans un pays dont les deux tiers sont inconnus, où une concession ne peut être exploitée faute de gouvernement et d’administration, est chose fort difficile. Une grande partie de l’exportation étant le produit de vols commis par des fonctionnaires hovas ou des sujets britanniques aux dépens de nos compatriotes, les renseignements sont malaisés à obtenir. Néanmoins, de ceux que j’ai pu recueillir, il résulterait qu’il sort mensuellement de Madagascar environ trois cents kilogrammes d’or, représentant la somme d’un million.
Ce qui tendrait à prouver la grande abondance de l’or, c’est le nombre des mineurs de divers pays venus pour faire des prospections. Des ingénieurs du Transvaal écrivaient à leurs commanditaires que Madagascar était beaucoup plus riche que les régions au nord du Cap, que le climat y était plus sain et que, lorsque la contrée serait au pouvoir d’une puissance européenne on verrait s’y produire un run comme dans les placers de la Californie.
Songez à la transformation qui s’est produite en quelques années au Transvaal, au développement qu’a
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pris le pays, aux chemins de fer qui y ont été faits, à l’importance qu’a acquise Johannesburg, grande ville bâtie à l’européenne et comptant maintenant plus de 1 5o ooo âmes, vous en déduirez ce que la fièvre de l’or à elle seule peut faire de Madagascar.
Les conclusions du rapport de la mission Daléas, malgré toutes les précautions prises par l’ingénieur qui, volontairement, de crainte d’exagérer, diminuait d’un tiers le produit de chaque battée, sont, nous a-t-on dit, dans le même sens que celles des Anglais.
A la question de l’or, est intimement lié le nom d’un Français, M. Suberbie. L’histoire de sa concession intéresse trop qui veut étudier la colonisation, les péripéties de la lutte qu’il a dû soutenir sont trop curieuses pour que nous n’en disions pas quelques mots.
Le 2 décembre 1886, M. Suberbie obtient du gouvernement malgache la concession d’une exploitation aurifère pour cinq ans. Les bénéfices seront ainsi répartis : dix pour cent au gouvernement, quarantecinq pour cent au Premier Ministre et quarante-cinq pour cent à M. Suberbie.
Le Premier Ministre Rainilaiarivony, s’étant engagé par contrat à fournir le nombre de travailleurs nécessaire et à les protéger, envoie son fils, Rajoel, pour faire le recrutement, assurer la sécurité des travailleurs et procéder à la délimitation. Or Rajoel était déjà connu pour son hostilité contre nous. Il prouve, en arrivant sur le terrain de la concession, ses sentiments à notre égard en suscitant à notre compatriote des
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difficultés de toute sorte ; loin d'aider M. Suberbie, il fait voler de l'or pour son propre compte par ses subalternes.
A la suite de plaintes réitérées du concessionnaire, Rajoel est remplacé. La délimitation se fait ; la concession comprendra quatre districts dans le Bouéni, avec permission pour M. Suberbie de s’étendre en dehors de la limite dans le bassin aurifère autant qu’il le jugera nécessaire à l’exploitation.
Le gouverneur général de la province semble bien disposé ; un certain nombre d’ouvriers sont réunis ; pendant une courte période, mille quatre cents hommes travaillent sur les chantiers. On retire alors vingt-sept kilogrammes d’or par mois (environ quatrevingt-huit mille franes). M. Suberbie juge le nombre des travailleurs encore insuffisant. Pour exploiter sérieusement la concession, il faudrait au moins cinq à six mille hommes.
Le 2 juin 1888, survient un nouveau contrat. Le Premier Ministre, informé par M. Suberbie de la présence de quartz aurifères dans la région, s’associe avec lui pour l’exploitation de ceux-ci. Chaque associé doit payer la moitié du matériel (estimé en tout à une somme ne pouvant excéder cinq cent mille francs). Les bénéfices seront partagés par moitié. Il est à remarquer ici que la somme des dépenses à laquelle le Premier Ministre s’engageait pour sa part lui a été avancée par son associé. A l’heure actuelle, elle n’est pas encore remboursée.
En 1888, M. Suberbie s’engage à faire tout ce qu’il
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peut pour rembourser le plus vite possible, sur les bénéfices de l’extraction, l’emprunt malgache (i3 millions de francs).
Mais pour ce faire, il lui faut des travailleurs. Or les travailleurs, loin d’augmenter, diminuent. Les officiers malgaches cherchent par tous les moyens, non seulement à retarder, mais à empêcher tout recrutement. Rainilaiarivony les encourage dans leur manœuvre en refusant de les blâmer et en donnant des réponses vagues ou des fins de non-recevoir aux nouvelles plaintes de M. Suberbie.
Celui-ci ne se décourage pas, et, en dépit des obstacles qui lui sont opposés, signe, le 6 mai 1890, un troisième contrat avec le Premier Ministre. Il est stipulé que moyennant une prolongation des deux traités précédents, l’emprunt de i3 millions sera remboursé en dix semestrialités (versées en juin et décembre de 1891 à 1895), variant de m 596 piastres 5o pour la première, à 464 391 piastres 5o pour la dernière.
Une des clauses du traité porte que toute la maind’œuvre devra être malgache, que seuls les contremaîtres et surveillants pourront être européens. Le Premier Ministre s’engage de nouveau formellement à fournir le nombre d’ouvriers nécessaire.
Sur ces entrefaites meurt le gouverneur général du Bouéni . Son remplaçant , Ramasounbazal , arrive, concessionnaire lui-même d’une exploitation aurifère voisine de celle de Suberbie. C’est donc un concurrent qui est appelé à protéger notre compatriote.
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Vers la même époque se fonde, sous la direction d’un ancien missionnaire anglais, Abraham Kingdon, un syndicat intitulé The Madagascar Mercantile Development Syndicale limited ou Madagascar Queens Concession limited , ayant pour objet l’exploitation de’ terrains aurifères. Parmi les membres de l’association on retrouve Rajoel, Rasange, le secrétaire et le bras droit du Premier Ministre , et nombre d’officiers influents du palais. La participation de ces personnages à la nouvelle entreprise est prouvée surabondamment par leur correspondance même, tombée entre les mains d’un agent de M. Suberbie. La nouvelle société, protégée et défendue par Ramasounbazal, lance des prospectus et délivre des permis signés par Kingdon et cherche de l’or jusque sur le terrain de la concession française même. Les redevances sont, par homme, de cinq francs, pour le premier mois , et de trois grammes et quelques dixièmes d’or versés mensuellement, pour le reste du temps.
Les officiers hovas ne se gênent pas pour dire au peuple que la concession anglo-malgache est approuvée par le Premier Ministre et la Reine, et qu’en se conformant aux indications de Kingdon on sert les intérêts du gouvernement. Ainsi se trouve organisé officiellement le vol de l’or.
Un cTes résultats les plus clairs produits par l'attitude qu’ont prise les officiers indigènes est d’arrêter les travailleurs et d’amener les plus graves désordres sur le territoire exploité par M. Suberbie. C’est en 1891
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qu’est assassiné sur la route de Majunga le docteur Béziat.
Le 7 octobre 1892 , les engagements pris par M. Suberbie envers le Premier Ministre se trouvent modifiés par une nouvelle convention.
Au lieu des semestrialités précitées, M. Suberbie versera à Rainilaiarivony dix pour cent des produits de l’exploitation et dix pour cent du produit obtenu par les entrepreneurs qu’il lui plaira d’établir dans la concession : les versements auront lieu jusqu’à concurrence de la somme de deux millions six cent mille piastres, que M. Suberbie s’engage à parfaire le plus rapidement possible.
Une contre-lettre écrite par M. Suberbie à la suite d’une conversation avec le Premier Ministre spécifie que la convention dont il vient d’être parlé n’a été faite qu’à titre d’essai pour un an; au bout de ce délai, le Premier Ministre sera libre de reprendre l’exploitation en prenant M. Suberbie comme directeur, et en indemnisant ses commanditaires pour les dépenses qu’ils ont faites (deux millions neuf cent mille francs); ou bien une Société sera faite en commun sur des bases nouvelles.
Les modifications nécessaires apportées aux clauses du contrat primitif n’améliorent guère la situation. Les ouvriers se font de plus en plus rares. De mille quatre cents leur nombre est tombé à six cent cinquante, puis à quatre cents; à la fin de i8q3, il n’atteint pas deux cents.
Les troubles augmentent, la sécurité n’existe plus
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nulle part dans le Bouéni; le personnel blanc est réduit des deux tiers; à part certains postes où des agents français parviennent à se maintenir à force d’habileté, de courage et d’audace, mais en exposant chaque jour leur vie, le travail doit être concentré à Suberbieville. Encore n’y peut-on guère faire autre chose qu’étudier les filons et se préparer à un avenir meilleur. Devant l’état de choses actuel, dû au mauvais vouloir évident du Premier Ministre, il n’est resté à M. Suberbie qu’une mesure à prendre : déposer une demande d’indemnité, et élever sa plainte au-dessus du gouvernement malgache, s’adresser à la France.
De son côté Rainilaiarivony ne voulut pas rester en retard sur notre compatriote.
Ne faisant allusion qu’à une des conventions, et oubliant les engagements formels pris à plusieurs reprises relativement au recrutement et à la protection des ouvriers, muet sur le chapitre des encouragements ouverts donnés à nos ennemis, le Premier Ministre ose réclamer le paiement des semestrialités stipulées en 1890 (six millions huit cent mille francs, plus les intérêts de la somme à 6 p. 100); il ajoute que, si le versement n’est pas fait en juin, la concession sera considérée comme retirée, et les conventions regardées comme nulles.
Voilà où en est la question. A qui a voulu nous suivre dans l’exposé que nous venons de faire, il sera facile de voir de quel côté est le bon droit.
L’histoire de la concession de M. Suberbie, le récit de ses luttes continuelles pendant huit années, contre
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des difficultés que beaucoup auraient pu juger insur montables, l’énergie et la ténacité qu’il a dû déployer malgré la mauvaise foi des autorités indigènes et l’hostilité de certains Européens, pour établir, attirer autour de lui plus de Français qu’il n’y en a à Tananarive, rester et travailler malgré tout, dans un pays où notre protectorat n’existe pas, où les recours sont impossibles, où les réclamations n’aboutissent pas, autant d’exemples consolants et réconfortants pour ceux qui, comme nous, ont foi en l’avenir colonial de la France.
La création même et la durée de Suberbieville donnent le démenti le plus formel aux gens qui, non contents de ne rien faire, cherchent à décourager les bonnes volontés, en refusant de nous reconnaître les qualités propres à la colonisation.
En partant de France, j’ai entendu dire à des personnages haut placés et instruits qu’on ne voyait à Madagascar que des résidences et point de colons. A ceux qui ont l’esprit assez étroit pour venir reprocher au gouvernement une dépense de 600 000 francs pour la résidence générale à Tanarive où la Reine et le Premier Ministre ont chacun un palais (je ne pense pas, et pour cause, qu’on ose faire allusion aux autres résidences), je conseillerais de suivre la côte depuis Fort-Dauphin jusqu’à Majunga en passant par le cap d’ Ambre. Ils seraient étonnés, à quelques régions près, de rencontrer dans chaque port des commerçants français, ou des représentants de maisons françaises; de voir souvent entre les ports des cultivateurs fran-
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çais ; de trouver nos produits, notre influence, notre action partout (de crainte de chicane, j’évite de parler de Diego-Suarez, que son régime met en dehors du protectorat de Madagascar).
Les sceptiques en matière coloniale devraient s'arrêter quelques jours à Majunga, au milieu de compatriotes aussi gais qu’aimables et confiants ; ils remonteraient ensuite pendant trois jours le Betsibouk sur la chaloupe à vapeur de M. Suberbie. A Suberbieville, ils seraient heureux, j’en suis sûr, de séjourner parmi une trentaine de Français et de Françaises : ils auraient plaisir à s’endormir en fredonnant des refrains parisiens, chantés le soir au piano, et à s’éveiller gaiement au sifflet de la locomotive. Quel ne seraitpasleur étonnement en découvrant à Madagascar, dans une entreprise à laquelle toute subvention gouvernementale est étrangère, un Decauville, une usine à pilons; des turbines, auxquelles aboutissent un chenal de mille trois cents mètres creusé à mains d’hommes ; des galeries souterraines de six cents mètres, taillées dans le quartz. S’il leur plaisait d’aller plus loin, ils trouveraient des postes français à deux ou trois jours de marche. S’ils n’étaient pas encore convaincus de l'existence du colon français, ils pourraient monter jusqu’à Tananarive, causer avec les commerçants, voir de tous côtés les essais de plantation tentés par chacun sur une plus ou moins vaste échelle, depuis les trois cents hectares de M. Rigault jusqu’aux plus modestes vallons de certains fonctionnaires. Les trois, je devrais dire depuis quelques semaines, les quatre sergents de
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l'escorte qui, admirateurs de Madagascar, y sont restés une fois leur service terminé, les renseigneraient bien volontiers.
Si, enfin, ceux qui veulent à toutes forces nous empêcher de sortir de chez nous n’avaient pas encore reconnu l’inanité de leurs efforts négatifs, il leur resterait une dernière ressource: qu’ils ouvrent l’annuaire de Madagascar; sur cinq cents et quelques colons, la grande majorité est composée de Français.
Ce n’est pas là seulement une preuve de notre énergie colonisatrice. Le grand nombre de Français résidant à Madagascar est, à mon avis, le témoignage le plus évident, le plus palpable, le plus indubitable de la grande richesse et de l’avenir de la contrée. Il faut assurément que l’île ait en elle quelque chose de singulièrement séduisant, exerce une attraction irrésistible, comparable au pouvoir d’un aimant, pour y garder aussi longtemps, malgré tous et malgré tout, des colons français.
Dans une lettre publiée par le journal Madagascar, M. Larrouy, répondant au gouverneur de la Réunion, lui écrivait :
« Malheureusement, si le sol et le climat de cette île (Madagascar) offrent des conditions aussi favorables à notre expansion coloniale, il n’en est pas de même de l’état politique, et il est de mon devoir de vous éclairer également sur ce point.
» Actuellement, j’estime que la sécurité des biens et, en quelques endroits, des vies des colons, à quelque nationalité qu’ils appartiennent, n’est pas assurée d’une manière suffisante.
» Le gouvernement malgache est actuellement saisi d’un grand nombre de réclamations, quelquesunes fort anciennes, émanant des Français et des
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étrangers dont aucune, pour ainsi dire, n’a reçu satisfaction. »
Et le résident général conclut :
« Tant que la situation déplorable qui existe ici n’aura pas été complètement modifiée, l’émigration dans ce pays sera prématurée et l’administration, en la favorisant, assumera des responsabilités sur lesquelles il est de mon devoir delà renseigner. »
Je crois l’opinion émise par M. Larrouy absolument exacte.
Si j’admire, pour ma part, les colons de la première heure, si je respecte leur énergie et leur ténacité, je me reprocherais de pousser qui que ce soit à aller à Madagascar pour travailler — tant que la situation actuelle ne sera pas modifiée.
Quel est en effet, maintenant, l’état politique de Madagascar.
Nous y voyons un gouvernement qui n’en a que le nom et qui n’est, en réalité, que le syndicat de quelques familles réunies pour exploiter le plus grand nombre.
Des princes barbares, coupables encore de sacrifices humains et d’horreurs qu’il m’est impossible de décrire ici.
Une royauté reconnue maîtresse d’une île dont elle possède à peine la moitié.
Un peuple ne travaillant que juste assez pour vivre, sûr qu’il est d’avance de se voir dépouillé s’il arrive à mettre de l’argent de côté.
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Une administration vendue à l’encan, se payant elle-même sur ses administrés.
Engendré par cet état de choses et né de la pourriture d’en haut comme les vers d’un cadavre, le socialisme malgache, qui n’ose pas s’attaquer encore au pouvoir, mais s’en prend à la propriété, variant de nom suivant la manière dont il procède : ici le vol, là le brigandage, ailleurs la piraterie.
Partout l’arbitraire, l’exaction, l’anarchie, et, à leur suite, l’insécurité.
Voilà le tableau, pour ce qui regarde les Malgaches.
Quant à nous, nos relations s’appuient sur un traité mal fait, boiteux, différemment interprété, ou même différemment écrit suivant la partie qui doit l’appliquer.
Et je ne fais ici allusion qu’au traité même, je préfère ne pas parler de cette triste contre-lettre explicative, arrachée à l’amiral Miot, on ne sait trop comment, invoquée sans cesse par le gouvernement du Premier Ministre et non reconnue par nos agents.
C’est en août 1890 que fut prononcé entre la France et l’Angleterre le mot : Protectorat, soigneusement écarté auparavant des traités.
Aussi la chose n’existe-t-elle que dans les livres bleus ou jaunes ou dans les archives des ministères : à Madagascar même, l’idée de protectorat est inconnue.
Et il eût mieux valu qu’il en fût de même dans les chancelleries européennes. Décidé qu’il était à ne pas agir, notre gouvernement eût pu épargner à la
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France Thumiliation de jouer à Madagascar un rôle à la fois ridicule et honteux.
Étrangers aux relations extérieures de l’île, nous aurions eu le droit d’assister en toute indifférence à l’introduction continuelle des armes, et de laisser préparer à Tananarive la résistance aux Européens, sous la direction d’aventuriers anglais, comme M. Shervinton ou M. Parrett.
On en a jugé autrement : on a cru possible de faire, devant les nations européennes, l’affirmation d’une politique énergique, et de la suivre dans un pays non civilisé, sans avoir en main aucun moyen d’action ou de répression.
Pour défendre nos intérêts à Madagascar, on a nommé des agents, et l’on a laissé à leur talent ou à leur diplomatie le soin de convaincre des gens qui ne se rendent qu’aux arguments de la force. A quel résultat sont-ils arrivés? A se voir obligés, d’un côté, de ^transmettre continuellement aux Hovas des réclamations qu’ils sont sûrs d’avance de voir compter pour nulles, et de l’autre, d’écrire par chaque courrier aux ministres l’aveu de leur impuissance.
Cette impuissance, Rainilaiarivony la connaît bien : il est tenu soigneusement au courant de ce qui se passe chez nous par ses secrétaires et quelques Anglais. Aussi ne met-il plus la moindre pudeur à refuser la justice à nos compatriotes, à laisser sciemment les vols impunis, les créances impayées par des débiteurs solvables, à signer des contrats dont il a l’intention bien arrêtée de ne pas respecter les clauses .
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Je voudrais citer quelques exemples des dénis de justice dont sont victimes les colons de Madagascar. Je n’aurais que l’embarras du choix. L’histoire de M. Suberbie a dû suffire à instruire le lecteur. Deux faits qui m’ont été racontés à Tananarive contribueront à l’édifier, cependant, sur la manière dont est rendue la justice à Madagascar ; du petit il pourra conclure au grand.
M. Delharbe s’aperçoit qu’un vol d’argenterie a été commis chez lui. Il se plaint au juge. Celui-ci demande quelques échantillons de cuillers pour pouvoir reconnaître celles qui ont disparu. L’instruction qui est censée être faite n’aboutit pas. Mais c’est en vain que M. Delharbe réclame les cuillers prêtées. Elles ne lui sont pas plus rendues que celles volées.
Dans un port de la côte, la maison Rebut et Sarrant est volée de cinquante tonneaux de riz par le petit gouverneur de la localité et son entourage. Sur une plainte de l’employé de la maison, le gouverneur du district exige qu’on lui rende les marchandises ou leur valeur en argent. Vingt-cinq piastres sont versées à la maison Rebut ; le gouverneur met le reste dans sa poche (environ i 4oo francs).
Devant notre inertie, l’audace du gouvernement malgache va en augmentant : il se croit tout permis avec des gens « qui aboient toujours et ne mordent jamais », comme dit de nous le Premier Ministre.
Aux injustices succèdent les insultes ; à celles-ci, les coups ou les meurtres. On n’en est plus à compter les tentatives d’assassinat ou d’empoisonnement diri-
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gées contre des Français ; il faudrait des pages entières pour les rapporter. Elles sont devenues si fréquentes qu’on n’y attache pas d’importance ; on note à peine celles qui sont suivies d’effet.
Quelques jours avant notre arrivée, c’était le drapeau français qui était insulté dans la personne d’un soldat de l’escorte. Un neveu de la reine, une sorte de souteneur, le prince Rakatomine, le faisait rouer de coups dans la rue par un aide de camp, sans le moindre motif. Quelques jours après, la reine partait à la campagne, emmenant avec elle « son neveu bien-aimé que, disait- elle, les Français avaient voulu tuer » .
Le soldat s’en est tiré ; il n’en avait pas été de même de notre infortuné compatriote le capitaine Muller, envoyé en mission par le gouvernement français, et assassiné par des bandits avec la connivence d’un gouverneur qui n’a pas même été destitué. Cet assassinat et d’autres paraissent avoir passé inaperçus en France. On serait tenté de se demander si la vie d’un de nos officiers a moins de valeur à Madagascar qu’ailleurs, et si certaines contrées, à l’exclusion de celle-là, ont le privilège de rendre précieux le sang de nos compatriotes.
Les Français de la grande île s’étaient imaginé que la mort de Muller mettrait le feu aux poudres ; ils se trompaient étrangement, rien ne fut sérieusement demandé au gouvernement malgache, rien obtenu. Rien ne fut changé à Madagascar, il n’y eut qu’un Français de moins.
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Nos ministres sont parfaitement renseignés, il importe qu’ils disent toute la vérité au Parlement ; qu’ils ne fassent pas comme certain d’entre eux qui récemment feignait d’ignorer les nouvelles ou annonçait à la Chambre l’établissement à Fort-Dauphin d’un agent qui n’avait pas même quitté la France, et qui, quelques mois après, n’était pas encore arrivé à Madagascar. Il faut qu’en France on connaisse bien la situation, qu’on sache où nous ont conduits les piétinements sur place auxquels faisait déjà allusion M. de Mun, il y a dix ans.
Maintenant, en i8g4, nous en sommes à bien peu de chose près au même point qu’il y a deux cent cinquante ans.
Or, en matière de colonisation, ne pas avancer, c’est reculer.
La question de Madagascar est pourtant venue plusieurs fois devant le Parlement. Des expéditions ont été menées contre l’île. On sait à quel traité elles ont abouti.
Notre grande erreur a consisté à ne faire les choses qu’à moitié et à nous y mal prendre. C’était une faute de s’attaquer exclusivement aux ports. Des gens médiocrement informés avaient conclu, dans leur rapport, à la nécessité d’un blocus. Or il suffit de connaître un tant soit peu Madagascar pour s’apercevoir bien vite de ce qu’a d’absurde l’idée de blocus. En admettant même que nous puissions bloquer effectivement une île qui a mille cinq cents lieues de côtes, nous n’affamerons pas les Malgaches. Ils tirent tout
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ce qui est nécessaire à leur existence du plateau central, et ne prennent presque rien au dehors. Pour eux, le littoral n’est qu’une colonie; loin de les gêner, c’est nous -mêmes qui, comme l’a fait remarquer monseigneur Freppel, nous trouvions bloqués dans les ports que nous croyions bloquer.
Nous avons commis une seconde faute en prenant au sérieux le gouvernement malgache, c’est-à-dire une réunion de gens faux, de mauvaise foi, et dont la parole n’a de valeur que lorsqu’elle est dominée par la voix du canon.
Entre eux et nous, encore, avons-nous jugé nécessaire d’accepter un intermédiaire anglais. Un aventurier, appelé Willoughby, a joué ici, de notre gré, le rôle des Campbell et des Macartney en Chine. Un ministre qui distribuait facilement la Légion d’honneur aux étrangers, M. de Freycinet, a même été jusqu’à signer en faveur de Willoughby un décret de décoration pour les services qu’il nous avait rendus. Il est vrai que M. Le Myre de Yilers refusa avec raison de lui remettre la croix.
Que pouvait-on d’ailleurs attendre de cet homme néfaste qui nous avait fait perdre l’Égypte ? qu’il restât à Madagascar fidèle à la politique anglophile qu’il avait suivie ailleurs.
Longtemps encore notre politique coloniale s’est ressentie de l’attitude effacée prise auparavant visà-vis de l’Angleterre. Quiconque pourrait consulter les dossiers du quai d’Orsay serait étonné de voir, après la convention du 5 août 1890, notre rivale
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