bo
mieux connaître nos droits que nos gouvernants. Alors que ceux-ci ne croyaient nécessaire qu’à Tananarive, l’entremise de nos résidents entre les agents anglais et le gouvernement malgache, l’Angleterre qui, ayant reconnu notre protectorat, jugeait nos droits les mêmes partout, envoyait, à tous ses agents , même à ceux de la côte, l’ordre de s’adresser aux résidents français pour les affaires qu’ils auraient à traiter avec les fonctionnaires hovas.
Des demi-mesures ne pouvaient donner que des demi-résultats. Une action mal préparée ne pouvait que mal aboutir.
Depuis le traité de i885, notre politique n’a subi que des échecs à Madagascar ; nous n’avons rien obtenu. On a changé les résidents, le terrain restait le même. Des hommes différents se succédaient avec les mêmes instructions et les mêmes moyens. Tous aboutissaient au même résultat. En Rainilaiarivony ils trouvaient à leur arrivée un personnage aimable qui ne ménageait pas les promesses. C’était charmant. Mais lorsqu’il s’agissait de tenir, c’était un tout autre homme. Fort de notre impuissance, le Premier Ministre inventait des maladies diplomatiques pour suspendre ses rapports avec nos agents, ou répondait plus simplement à leur réclamation par une fin de non-recevoir.
A son égard, tous les systèmes ont été essayés, et on peut dire, usés, sauf le bon. En vain a-t-on employé la douceur, en vain s’est-on servi de la menace, en vain a-t-on feint de brusques départs ;
A MADAGASCAR
rien n’avait de prise sur celui que renseignaient si bien les Anglais, c’était toujours au même mur d’airain qu’on se heurtait.
Toutes les tentatives pacifiques ont été aujourd’hui faites. Des fautes nombreuses ont été commises : mettons-les sur le compte de l’expérience à tenter. Nous sommes maintenant, je crois, suffisamment instruits. Il faut payer les pots cassés, et avant de nous poser en protecteurs, commencer, comme l’a si justement écrit M. Martineau, par nous protéger.
Un ministre anglais encore en vie disait à un de nos ambassadeurs :
cc Je ne sache pas qu’on établisse un protectorat sur un pays de nègres autrement qu’à coups de canons. »
La vraie solution, la seule qui puisse aboutir, la seule qui convienne à notre dignité, la voilà : il faut du canon.
Nous sommes instruits par les fautes du passé. Profitons-en.
Plus de blocus inutile, mais une marche rapide directe, sur Tananarive. La chose a été étudiée, le plan est prêt. Il ne m’appartient pas d’entrer ici dans des considérations d’ordre purement militaire. Qu’il me suffise de dire que, de l’avis général, le corps expéditionnaire doit comprendre une douzaine de mille hommes ; que, par la route de Majunga (nous l’avons parcourue), la montée est facile ; que les troupes rencontreront moins de difficultés matérielles que beaucoup de gens ne se l’imaginent en France.
Il serait imprudent et malavisé, au début d’une
A MADAGASCAR
campagne, de mépriser ses ennemis, ici comme ailleurs. Néanmoins, je ne crois pas que les Hovas opposent à nos troupes une résistance sérieuse. Il ne faudrait pas juger de ce qui nous attend dans l’avenir par l’affaire de Farafat. Le prétendu échec que nous y aurions subi n’existe que dans l’imagination de certains politiciens ; il vaut, d’ailleurs, mieux ne pas réveiller le souvenir de cet épisode dans lequel la part des responsabilités n’a pas encore été suffisamment établie.
L’effectif sur lequel pourrait compter le gouvernement malgache comprendrait quarante-cinq mille Hovas et quinze mille hommes de contingent étranger (Betsiléos, Antankars, etc.), ceux-ci plus mauvais soldats que les Hovas.
L’armement se composerait de vingt mille fusils se chargeant par la culasse, huit à neuf mille fusils à pierre et environ quatre-vingts canons, parmi lesquels un Armstrong se chargeant par la culasse, dix mitrailleuses anglaises, trente Garners, douze canons revolvers et vingt-quatre pièces diverses se chargeant par la culasse.
En outre, dix mille nouveaux fusils se chargeant par la culasse seraient arrivés récemment et on attendrait douze canons de gros calibre commandés à M. Shervinton. Ce dernier, actuellement absent de Madagascar, ramènerait avec lui à son retour une vingtaine d’Anglais pour diriger des travaux de fortification.
Tels sont en résumé les renseignements que j’ai pu
A MADAGASCAR
recueillir sur l’armée des Malgaches. On voit que leur gouvernement se prépare à la guerre, et c’est en difficultés nouvelles, c’est-à-dire en hommes et en argent, que nous devrons payer le temps perdu à prendre une décision.
Il est bon d’ajouter que, sur les fusils mentionnés ci-dessus, un certain nombre est destiné à éclater. C’est du moins ce qui s’est passé pendant les feux de salve tirés aux funérailles de la précédente reine. Beaucoup des armes employées alors sont hors d’état.
Dans les troupes mêmes, de nombreuses défections se produiront. Les désertions seront fréquentes, les marches difficiles, les services de l’intendance et du ravitaillement étant fort mal connus des Hovas. Je n’en veux pour preuve que la manière dont ont été conduites les expéditions contre les Sakalaves et les Bares, et les résultats qu’elles ont donnés.
L’effectif même de l’armée me semble exagéré, du moins si j’en juge par ce que j’ai vu en route.
Sur les 2 ooo soldats, par exemple, partis l’année dernière pour le fort de Manotanana, près de Suber bieville, i 200 sont arrivés. Actuellement, il ne reste de cette troupe que 5o hommes, dont 3o à peine sont en état de porter un fusil. Il y a quelques mois, une alerte s’étant produite la nuit, à la suite de coups de fusils tirés par des villageois sur des sangliers, les officiers n’osèrent pas réunir leurs hommes, de crainte de paraître ridicules en se présentant devant le gouverneur avec un trop faible contingent.
A MADAGASCAR
A Majunga , la garnison , d’une cinquantaine d’hommes, s’étant mobilisée pour châtier des Fahvales, revint après quelques jours avec un prisonnier : c’était un pacifique travailleur, sujet français, rencontré sur la route. Ce fut tout le résultat obtenu par l’expédition.
Les quelques renseignements militaires que je viens d’exposer sont connus en France, aux ministères de la guerre et de la marine. Assurément les contingents que nous pourrons trouver devant nous à Madagascar ne ressemblent guère, même de loin, aux réguliers chinois qu’il faut combattre à la frontière du Tonkin.
Les officiers compétents qui ont étudié la question sont tombés d’accord sur un même plan ; ils ont montré la marche à suivre, une action vive et d’ensemble possible avec des forces suffisantes. A combien évaluer les frais d’une expédition ? Il est bien difficile de se prononcer là-dessus d’ores et déjà. De l’avis de la plupart des Français qui ont étudié la chose et à qui nous en avons entendu parler, la somme de cent millions, qui est l’estimation des pessimistes, serait exagérée. Quoi qu’il en soit, au point de vue même de la dépense, il est nécessaire d’éviter le danger des petits paquets. Les frais paraissent moindres au détail, la note à payer est beaucoup plus considérable au total.
Les écueils auxquels on pourrait se heurter sont prévus. Pour rendre l’unité et la rapidité d’action possibles, il faut faire, durant la saison des pluies, des préparatifs suffisant à l’approvisionnement et à l’aménagement des troupes et leur transport rapide hors de
A MADAGASCAR
la zone fiévreuse. L'occupation de certains points des côtes, l’entente avec des indigènes insoumis aux Hovas sont nécessaires.
Gela fait et les soldats amenés sur le terrain, un piège peut nous être tendu, contre lequel nous devons nous tenir en garde. Il est possible que le gouvernement malgache, nous voyant prêts à nous mettre en marche, nous offre aussitôt de traiter dans des conditions qui, au premier abord, paraîtraient avantatageuses. Défions-nous des belles paroles. Ne nous laissons pas prendre à des propositions qui ne sauraient séduire que des diplomates peu au courant de la tactique et des habitudes des Hovas. Un traité avec le gouvernement malgache n’aura de valeur que s’il est conclu au son du canon, scellé à la baïonnette, signé dans le palais de la reine, à Tananarive, à l’ombre du drapeau tricolore, garanti jusqu’à son exécution par la présence dans la capitale de quelques milliers de nos soldats. Sans la force, il ne faut attendre des Hovas ni droit, ni justice, ni foi.
En somme, actuellement, la question malgache ne peut avoir pour nous que deux solutions : ou l’abandon absolu par la France d’une île sur laquelle elle a établi et maintenu depuis deux siècles et demi ses droits, au milieu même de ses plus grands malheurs ; ou la guerre.
A ceux qui pensent que la colonisation se fait au nom de l’humanité pour répandre la civilisation, je dirai que nous avons un beau rôle à jouer, en créant, non une colonie de fonctionnaires, mais un protectorat sage, semblable à celui de la Tunisie. En donnant à un peuple intelligent un contrôle, en assurant chez lui la sécurité, en remplaçant l’arbitraire par la justice et l’anarchie par l’ordre, nous lui permettrons de travailler, de gagner de l’argent et d’en économiser, de
A MADAGASCAR
développer son commerce, d’exporter ses produits et d’acheter les nôtres. En un mot, nous saurons nous faire estimer et aimer en faisant œuvre de nation vraiment supérieure.
Quant à ceux pour qui le vrai but des colonies est d’enrichir la métropole, par l’ouverture d’un libre champ aux efforts de compatriotes hardis, tenaces, intelligents, je montrerai en Madagascar un pays plus grand que la France, sans frontières politiques, c’est-à-dire sans voisins ; d’immenses espaces libres offerts au travail des nouveaux arrivants ; un sol fertile, lorsqu’il est remué, donnant, outre les productions de la patrie, les plus riches productions des Tropiques; un sous-sol où les métaux précieux abondent; un climat sain et tempéré ; enfin un peuple sans passé, capable plus que tout autre de se façonner au moule de notre civilisation et de seconder les efforts de nos pionniers.
Dans son livre : Annamites et Extrême-Occidentaux, M. le général Frey, qui connaît bien nos possessions lointaines, s’exprime ainsi sur les expéditions coloniales :
« S’il convient d’encourager et d’aider de tous nos efforts les entreprises privées individuelles ou collectives : explorations, établissements de comptoirs, etc., sur toutes les parties du globe où la science et l’initiative commerciale cherchent un aliment à leur activité, il importe de n’engager l’action politique et les finances de l’État, que là où celles-ci doivent être profitables à l’intérêt national et non point servir seulement des intérêts particuliers au détriment de la
A MADAGASCAR
fortune publique ; en un mot, il y a lieu de subordonner les sacrifices en hommes et en argent que l’on s’impose à l’importance des résultats généraux à retirer. »
Les résultats que nous pouvons attendre d’un protectorat sérieux à Madagascar justifient-ils une expédition? En un mot, Madagascar, vaut-il une guerre? Oui, je le crois.
Ce que le génie d’un ministre de la monarchie, Richelieu, avait deviné il y a deux cent cinquante ans, s’est trouvé confirmé par les renseignements nombreux des voyageurs français qui se sont succédé à Madagascar et par l’expérience des colons. La graine a été semée au xvne siècle, il est temps de cueillir le fruit.
Lorsque de hardis conquérants s’emparaient du Canada, de ces quelques « arpents de neige » que méprisaient beaucoup de leurs contemporains, et des plus intelligents, la possession d’outre-Océan était baptisée du nom de Nouvelle-France. En dépit des critiques, quelques colons avaient alors foi dans l’avenir de la contrée.
Rien ne sert de récriminer sur les fautes du passé. C’est l’œuvre des historiens, non des colons ; le devoir de ceux-ci est de ne plus retomber dans les mêmes erreurs. Une nouvelle France nous est maintenant offerte dans l’océan Indien. Nous avons gardé malgré tout le droit de la prendre; prenons-la. Qu'un homme ait le courage d’affronter le nom de Malgache. L’histoire lui en saura gré.
D’autres nations obtiendraient peut-être à Madagascar un résultat plus rapide que nous ; peut-être en
A MADAGASCAR
feraient-elles plus vite une colonie prospère. Retironsnous devant elles : dans trente ans nous regretterons amèrement la faute, — je dirais: la trahison commise; — nous n’aurons pas assez d’injures à adresser à la mémoire de ceux qui, de gaieté de cœur, auront laissé les autres prendre la place qui était la nôtre.
Notre patrimoine colonial est quelque chose de nousmêmes ; nous devons le transmettre intact à nos descendants ; toutes les parties de notre empire d’outremer doivent nous être sacrées, comme un legs du passé, comme une réserve pour l’avenir. Ce qui était vrai en i884, venant de la bouche de Jules Ferry, l’est encore en i8g4.
Il y a chez nous des gens pour qui la colonisation est une des marques de vitalité, de force et de richesse d’une nation. Ceux-là voient, comme M. Thiers, dans la colonisation, un des remèdes, peut-être le plus sûr, de la crise sociale que nous traversons. Ils ont foi en la puissance colonisatrice de notre pays. L’histoire saura un jour leur donner raison.
Ce n’est plus à eux seuls que je m’adresserai ici, mais à tous les Français ; aux incrédules comme aux convaincus, je dirai en terminant, et cet argument en faveur d’une expédition doit suffire, qu’il y va de la dignité de notre patrie de faire reconnaître par un peuple barbare des droits qu’elle a affirmés tant de fois et depuis si longtemps à la face du monde entier.
Baïonnettes, sortez du fourreau ; grondez, canons ; sonnez, fanfares et clairons !
L’honneur de la France est enjeu.