‹ L'âme du voyageurChapitre 3 sur 41 · DU LOB-NOR AU TENGRI-NOR · texte numérisé non relu

DU LOB-NOR AU TENGRI-NOR

Encore quelques jours à Tcharkalik, et nous nous mettons de nouveau en marche, le 17 novembre. Notre caravane s’est modifiée. Nos Russes sont retournés avec les collections que nous avons déjà faites, et nous les avons remplacés par des musulmans engagés à Korla et au Lob-Nor. Ce sont, pour la plupart, des aventuriers, des gardiens de troupeaux ou des chercheurs d’or. C’est ce qu’il nous faut pour le genre de voyage que nous allons entreprendre. Nous serons d’ailleurs très contents de leurs services. Notre troupe se compose ainsi de dix hommes, outre nous trois. Nous avons quarante chameaux. Quelques chasseurs du pays nous accompagneront pendant une quinzaine de jours ; avec les ânes qu’ils emmènent, nous soulagerons nos chameaux. Nous sommes prêts à affronter le froid ; toutes les précautions ont été prises : feutres,

cuir, touloupes, peaux de mouton, rien ne manque. Nous ne craignons pas la faim non plus : M. Bonvalot a fait préparer environ deux mille livres de pain, qui représentent une provision de six mois. Tous les habitants de Tcharkalik ont été mis à contribution : ce pain a été cuit avec de la graisse et du sel, c’est-à-dire dans les meilleures conditions pour se conserver le plus longtemps et être le plus nourrissant possible. Un sac a été rempli de sel, dégagé au préalable de son salpêtre par une cuisson exécutée dans la marmite municipale de Tcharkalik. Nous emportons des provisions de graisse enfermée dans des estomacs de moutons, quelques barriques de thé, de la farine pour les chameaux, de l’orge pour les chevaux. C'est beaucoup, semble-t-il ; mais on ne sait ce qui peut arriver. Devant nous se dresse la chaîne de TAltyn-Tagh, semblable à un mur géant. C’est la première enceinte du sanctuaire du Thibet. Qu’allons-nous trouver derrière? L’avenir seul nous l’apprendra. En tout cas, c’est maintenant que va commencer la partie aventureuse et difficile du voyage. Les habitants du Lob-Nor nous ont donné peu de renseignements. Ils nous ont seulement annoncé que nous ne pourrions continuer au sud et que nous serions forcés de revenir sur nos pas. « Essayons toujours , nous répète M. Bonvalot ; passmatrim, voyons. » Notre projet est de gagner le « lac qui ne se gèle pas », en franchissant les chaînes de l’Altyn-Tagh et du Chiman-Tagh. Ce lac atteint, au lieu de tourner vers l’est, du côté de la vallée de Bakalik, comme l’ont fait Prjévalsky et Carey, nous

tenterons une route nouvelle vers le sud. Peut-être trouverons-nous les sources du Fleuve-Bleu, peut-être tomberons-nous dans la vallée du Kizilsou. Quoi qu’il en soit, notre but est Batang. Si jamais nous atteignons cette ville, nous sommes sauvés. Nous avons pris toutes les précautions que recommandait la prudence.

Maintenant, de l’audace : en avant ! et à la grâce de Dieu î

Il nous faut un peu plus de trois semaines pour gagner la plaine du « lac qui ne se gèle pas ». La route ne fait que serpenter à travers des montagnes arides : Altyn-Tagh et ses contreforts, Chiman-Tagh, monts Columbo. En général, toutes les montagnes se ressemblent, et nous sommes fort étonnés de voir celles-ci déroger à la règle ; elles présentent, en effet, un caractère particulier que je n’ai rencontré nulle part ailleurs.

Ce sont des massifs élevés, entièrement sableux, encaissant çà et là des rochers de schiste déchiquetés. L’unique végétation est formée de petits arbustes rabougris qui croissent en bouquets. On ne voit que peu de neige, de loin, sur la cime des pics élevés. Dans ces chaînes, nous avons eu trois passes principales à franchir : l’une, Koum-Davan (passe de sable), n’est accessible qu’aux chevaux et aux ânes ; à cause de nos chameaux, nous l’avons tournée en nous frayant un chemin nouveau sur le flanc de la montagne; mais la marche a été lente, puisque nous n’avons avancé que de six cents mètres en un jour ;

encore, tout le monde a-t-il dû se mettre à l’œuvre et faire force de bras.

Quant au deuxième col, on nous l’avait annoncé comme infranchissable, et, de fait, une fois que nous l’avons eu franchi, nous nous sommes dit que nos hommes venaient d’accomplir un vrai tour de force. On appelle ce col Tach-Davan (passe des pierres) : ce sont, sur une hauteur d’environ 3oo mètres, au milieu de pierres roulantes, des lacets étroits, tournant brusquement, et tracés sur une pente si raide que, d’en bas, je me demandais comment les animaux pourraient s’y maintenir. Il a fallu toute l’énergie et tout le dévouement de nos serviteurs pour faire passer les chameaux d’un versant sur l’autre. Ce travail a duré un jour et demi; nos chevaux et nos ânes ont dû faire un va-et-vient continuel de haut en bas pour soulager les chameaux. Quatre de ces animaux ont roulé jusqu’en bas, mais, par bonheur, ils en ont été quittes pour quelques contusions.

C’est au Tach-Davan que nous commençons à souffrir du mal des montagnes. J’en suis particulièrement éprouvé : violents maux de tête accompagnés de nausées, saignement de nez et fatigue générale. La nuit, insomnie complète pendant laquelle on se trouve dans la cruelle alternative, ou de rejeter ses couverures et de grelotter, ou d’être étouffé. C’est très pénible. Heureusement, en quelques jours, nous nous faisons à ces altitudes.

La température est jusqu’à présent supportable, quoique la nuit le thermomètre descende de 20 à

29 degrés au-dessous de zéro. Le jour, il monte de — i5 degrés à zéro; nous nous habituons très bien à un froid de — 12 degrés. Le ciel est clair ; il y a peu de vent, et nous en profitons pour chasser un peu.

Dans les rochers, nous trouvons le perdreau géant (mégalo per dix) qui est un excellent gibier, mais qui défie avec ses pattes le meilleur coureur. Des troupes d’ovis Poli escaladent les crêtes et restent toujours très éloignées; ailleurs, ce sont des koukou y aman (pseudovis burrhel) aux petites cornes recourbées dont le pelage bleuâtre tranche sur le sable. J’en blesse plusieurs sans pouvoir m’emparer d’un seul.

Dans le lointain on aperçoit quelques bandes d’hémiones. Un instant même, nous avons cru voir des yaks sauvages. C’était le 8 décembre, nous étions en train d’allumer notre feu auprès de la passe dénudée de l’Amban-Ashkan-Davan, lorsqu’un de nos hommes nous avertit qu’il distinguait quatre yaks en train de paître sur la montagne. Je pars aussitôt à pied avec ma carabine, tandis que M. Dédékens s’avance à cheval; nous marchons, non sans ressentir une certaine émotion : on nous a dit, en effet, que les yaks chargent toujours. M. Bonvalot arrive derrière à la rescousse ; à une centaine de mètres des animaux, j’en vise un, je tire et lui loge une balle dans le flanc; rien ne bouge, M. Dédékens continue à approcher; à trente pas, il est stupéfait de voir ces animaux continuer à brouter. Je lui crie : « Tirez donc! » Mais je le vois nettoyer ses lunettes, puis prendre une pierre et la jeter contre un des yaks; celui-ci, après avoir

grogné un peu, se remet à brouter paisiblement : « Ils ont une corde au nez », me crie M. Dédékens. En effet, m’étant approché, je m’aperçois que ces animaux terribles sont des yaks domestiques. Ils étaient trop fatigués pour continuer à marcher, et ont été abandonnés là par une caravane mogole dont nous « avons aperçu la queue il y a une semaine, retournant

à Abdallah.

Nous sommes donc bien dans la bonne voie et, ainsi que nous le supposions, il existe une route allant au sud, route ignorée de Carey et de Prjévalsky. Nous allons la suivre. C’est en vain que nos chasseurs ont voulu nous détourner de notre voie il y a quelques jours, cherchant à nous entraîner vers l'est, c’est-à-dire du côté du Tsaïdam. Mais Bonvalot, qui a compris leurs intentions, les a remis dans le droit chemin.

Le 9 décembre, nous passons l’Amban-Ashkan- Davan et redescendons dans la grande plaine du lac qui ne se gèle pas. Derrière nous s’étend, en travers, la chaîne des monts Columbo, dont les roches granitiques, de couleur rose, sont veinées de noir.

Les traces des chameaux mogols se dirigent vers le sud. Nous allons essayer de les suivre. Nous nous arrêtons auparavant un jour pour renvoyer nos chasseurs avec leurs ânes.

Avant de nous séparer d’eux, nous leur donnons quelques lettres qu’ils feront parvenir à Korla, d’où elles seront envoyées en Russie. C’est un dernier adieu à nos familles et au monde civilisé. Les reverrons-nous jamais?

Nous ne restons plus que quatorze, décidés à nous lancer tête baissée dans Pinconnu. Les cartes n’ont plus rien à nous enseigner, elles deviennent muettes s„ur les régions où nous nous proposons de pénétrer. Cette fois, c’est bien l’inconnu avec sa séduction si pleine d’attraits !

Pendant un mois, nous allons suivre les traces des chameaux mogols et faire un vrai travail de limiers; nous devions regarder constamment par terre, relever les moindres indices, chercher les places des anciens campements. La tâche est difficile : le vent a soufflé depuis le passage de la caravane, et parfois, sur de longs parcours, les pieds des animaux n’ont laissé aucune empreinte. Mais aussi, à la longue, nous devenons forts sur cet exercice. Nous lisons par terre comme dans un grand livre, nous y voyons dans quel sens les animaux marchaient, s’il y avait des yaks avec les chameaux; on évalue leur nombre, et, lorsque Timour, le chercheur d’or, revient au camp, tirant avec émotion de son sein quelques crottes rondes, nouvelles pièces à conviction, on se rend aussitôt compte de l’état d’épuisement des animaux qui les ont produites. En dépit de cette science si péniblement acquise, nous finissons un beau jour par perdre la route et, après des recherches infructueuses, force nous est de marcher à la boussole. Nous allons au sud, obliquant plutôt vers le sud-ouest, quand un obstacle nous arrête, et, tous les soirs, aussitôt arrivés à l’endroit choisi pour le campement, chacun de grimper sur une hauteur pour reconnaître la route du

lendemain et voir ce qu’il y a. de l’autre côté. Au retour, on s’interroge : « Qu’avez-vous vu? Quoi de nouveau ? »

L’aspect général du pays varie. D’immenses plateaux se soulèvent parfois en dos d’ânes, orientés de l’est à l’ouest, portant un paillasson jaune, d’un jaune sale, uniforme ; parfois une crête rocheuse dentelée se dresse au sommet de ces collines comme un mur élevé de main d’homme. Ailleurs, l’herbe est couverte d’énormes blocs de lave tout noirs, pressés les uns contre les autres et dessinant la coulée qu’ils ont suivie comme une grande route sombre; on les suit du regard et on arrive à un volcan majestueux, isolé, et qui cache à peine sous quelques plaques de neige étincelante les flancs gris de son cratère éteint depuis des centaines d’années. D’autres fois, en gravissant une colline, nous sommes tout étonnés d’apercevoir de l’autre côté un beau lac dont les eaux, d’un bleu sombre métallique, écument sous le souffle d’une brise légère. Il semble que, pour cette eau si limpide, un vase ait été creusé dans le marbre le plus blanc. Le lac est, en effet, entouré de tous côtés, d’un brillant dépôt : c’est le sel, dont la forte proportion mêlée à ses eaux l’empêche de geler. Il s’étend à perte de vue, et pourtant, ainsi qu’on peut le juger à ses anciennes rives, il est condamné à disparaître comme tant d’autres qui n’existent déjà plus et dont on ne reconnaît l’emplacement qu’à la nappe cristalline qu’ils ont laissée. Si ce s lacs non gelés sont d’un effet saisissant à voir, nous en préférons d’autres sur la

glace desquels notre caravane peut se lancer hardiment.

Les lacs, d’ailleurs, nous préoccupent peu ; lorsque nous ne pouvons les traverser, nous avons la ressource de les tourner. J’avoue, pour ma part, que les grandes chaînes blanches qui semblent mises en travers pour nous barrer la route ne laissent pas que de m’inquiéter. Nous finissons cependant toujours parles franchir simplement, en remontant quelque lit de ruisseau gelé, et peu à peu, presque insensiblement, nous arrivons à une dernière passe qui marque le point culminant de notre ascension. Nous en redescendons facilement, mais non sans éprouver un vrai soulagement à nous retourner, et à saluer pour la dernière fois ces immenses glaciers qui ne le cèdent en rien aux pics les plus formidables de l’Himalaya, et que nous laissons pour toujours derrière nous.

C’est que nous avons hâte de redescendre ; voilà tantôt deux mois que nous sommes à une altitude moyenne de 4200 à 5ooo mètres. Nous avons atteint le sommet de l’ancien monde, c’est sous nos pieds que ces grands fleuves prennent leur source. Les glaciers que nous découvrons envoient leurs eaux d’un côté à l'Océan Indien, par la Salouen, le Mékong, et, de l’autre, aux mers de Chine, par le Yang-tsé, l’une des grandes artères du Céleste-Empire. Et lorsque nous découvrons ces lacs immenses, encore complètement inconnus, ou que nous baptisons ces chaînes colossales, il nous semble que nous violons quelque sanctuaire. Montagnes, glace, froid, vent, tout paraît.

en effet, accumulé parla nature afin d’arrêter l’humain assez téméraire pour Vouloir pénétrer ces solitudes. Les conditions d’existence ne sont pas les mêmes pour les animaux : chaque jour nous voyons des troupeaux d’ânes sauvages qui s’enfuient à la file, la tête en l’air, courant d’un galop saccadé ; parfois ils s’arrêtent, font une volte-face, se présentant en front comme pour nous dévisager à loisir, puis reprennent leur allure désordonnée. L’un d’eux a-t-il été abattu par une de nos balles, ses compagnons reviennent tourner autour de lui comme pour lui demander pourquoi il ne les suit plus.

Plus majestueux sont les yaks sauvages. On les voit de loin, énormes masses noires se détachant sur la teinte uniforme du gazon. Us sont généralement par petites troupes, établis dans un herbage qui leur permet de vivre. Lorsqu’on les approche, ils s’enfuient au galop en agitant en l’air comme un panache leur longue queue chevelue. Parfois on en rencontre d’isolés : ce sont alors des taureaux solitaires que leur âge avancé a fait exclure de tout troupeau et qui s’en consolent en broutant philosophiquement.

Quand ils ont des petits, ils se réunissent en grand nombre. Leurs manœuvres sont alors fort curieuses à observer. Nous sommes témoins de ce spectacle : un m^tin, un de nos hommes, Isaa, en revenant de chercher les chameaux, nous annonce avoir aperçu des troupeaux de yaks sur les collines ; voilà tout le camp dans la plus grande émotion à cette nouvelle : des troupeaux ! ce sont les hommes ! et on se consulte

déjà l’un l’autre pour savoir de quelle manière les aborder. Dans l’après-midi, nous avons une tourmente de neige, qui se dissipe lorsque nous allons camper ; nous apercevons alors sur le coteau, devant nous, environ deux cents yaks. Sont-ils domestiques ? sont-ils sauvages? Tandis que nos hommes discutent cette question en plantant la tente, nous partons, M. Dédékens et moi, pour nous rendre compte de ce qui en est. Arrivés à cinq cents mètres, voici ce que nous voyons : dans un petit creux, des vaches et des veaux paissant tranquillement ; sur les hauteurs, des taureaux par groupes de trois ou de quatre font sentinelle. A notre vue, ils redescendent au galop entre les femelles et nous et viennent se placer sur deux rangs, la tête baissée, agitant leur queue avec furie. Deux coups de carabine mettent alors le troupeau en fuite ; quelques taureaux à l’avant servent de guide, tandis que les autres galopent sur les côtés ou restent par derrière pour faire serrer les femelles ou, d’un coup de corne, rentrer dans les rangs le veau qui s’en écarte. Le troupeau a ainsi vite disparu, laissant sur le sable une large piste. Nous sommes étonnés de voir des animaux sauvages (car c’en est) manœuvrer avec une telle entente.

Sur ces plateaux, les yaks étaient pour nous une providence. C’étaient, en effet, leurs excréments qui nous servaient d’unique combustible.

Avec les yaks, l’animal propre à ces hauteurs est Yoronfo (antilope Hodgsoni); rien de plus élégant que cette antilope aux formes ramassées, au pelage d’un

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gris approchant du blanc, avec la poitrine noire: sa tête, terminée par un véritable mufle également noir, supporte, chez le mâle, une paire de longues cornes cannelées, droites, qu’il tient légèrement inclinées en avant, lorsqu’il s’enfuit au trot, son allure ordinaire.

A côté des oronfos nous trouvons la petite antilope ada dont les cornes sont recourbées en arrière en forme de lyre : c’est une véritable gazelle aux allures craintives. Le mouton de montagne nous fournit un aliment excellent.

Durant toute cette partie du voyage, notre vie très uniforme est à peine troublée par les petits incidents de la route. Nous nous levons au jour, c’est-à-dire vers huit heures. Après le repas du matin, ordinairement composé de farine délayée dans de la graisse fondue, on charge les chameaux. Nos hommes portent des gants, et, malgré cette précaution, ils ont souvent encore les mains coupées par les cordes gelées. Tout est prêt, on se met en route. On doit aller la plus grande partie du temps à pied, car les chevaux sont épuisés et, d’un autre côté, il nous faut entretenir la circulation du sang. Le vent souffle continuellement de l’ouest ; il nous fatigue beaucoup. 20 degrés de plus de froid avec le temps calme nous seraient préférables ; notre marche est, d’ailleurs, lente : à cette altitude, on ne peut se presser, et notre chargement nous retarde encore ; nous avons chacun deux paires de bottes de feutre, pantalon, pelisse et bonnet de

peau de mouton; en outre, la tête est enveloppée dans un bashlik (capuchon de laine) qui couvre le nez et la bouche ; par-dessus cet accoutrement, notre carabine et notre revolver ; nous ne sommes pas légers, mais nous ne souffrons pas du froid.

Les journées de la Saint-Sylvestre et du 1er janvier sont particulièrement pénibles. Nous nous avançons sur un gravier formé de petits morceaux de quartz, de lave et de pierre volcanique. Le vent soulève le sable en colonnes parallèles, courant plus vite qu’un cheval au galop et comparables aux eaux d’une rivière qui déborde. Nous sommes totalement aveuglés ; les petits cailloux viennent nous fouetter à travers notre bashlik, et nous devons souvent nous pencher sur notre cheval pour pouvoir respirer ; nous avons les yeux, le nez et la bouche pleins de sable; je veux marcher, et ne peux avancer que de côté comme un crabe. Souvent l’on ne se voit pas à quinze pas. Les chameaux cherchent à cacher mutuellement leur nez contre la queue de celui qui est devant ; ils vont ainsi presque de front, et, poussé par le vent, le chamelier se laisse aller vers l’est; je suis obligé de prendre la tête et de les forcer à marcher dans la vraie direction, pendant que Bonvalot cherche la route; parfois, au milieu de cette mer qui continue à courir dans le même sens, je ne vois plus ni Rachmed qui est devant, ni les chameaux derrière, je me demande si je ne suis pas seul et si tout le monde n’a pas été englouti par cette formidable marée.

Enfin, au bout de quatre ou cinq heures de cet

exercice, on campe. Tout le monde travaille à décharger les chameaux, qui, pendant les quelques heures de jour que nous avons devant nous, vont tâcher de trouver un peu d’herbe. Puis on établit les tentes ; tandis que nous partons en reconnaissance, nos hommes cherchent de Yargol (crottin de yak), et comme il abonde, ils en prennent une provision pour deux ou trois jours. lien est de même de la glace ou de la neige que nous avons l’habitude de conserver dans des sacs (malgré cette précaution, nous nous sommes trouvés deux fois vingt-quatre heures sans avoir à boire).

On allume péniblement le feu en disposant l’argol par couches en forme de tourelles, avec quelques copeaux de bois au milieu et un peu de pétrole sur le tout ; un courant d’air constant est entretenu par nos hommes qui agitent le bas de leur robe. Une fois le feu allumé, il faut se procurer de l’eau en faisant fondre la glace ou la neige empilée dans les koumganes (grands brocs) ; lorsqu’elle est fondue, elle doit bouillir, ce qui est assez rapide, vu l’altitude. Mais comme elle entre en ébullition à 72 degrés, le thé n’infuse pas aussitôt. En somme, en comptant l’opération depuis qu’on a allumé le feu, il a fallu trois ou quatre heures d’attente avant d’avoir une tasse de thé, et de quel thé ! Ne soyons pas trop exigeants ! Quant à la cuisine, elle est des plus primitives. Tous les deux ou trois jours, Timour tue un mouton, qu’on découpe en petits morceaux, et qu’on enfile sur des broches de fer tenues au-dessus du feu ; les boyaux sont

mis à même sur le charbon de crottin ; quand nous avons trop faim, nous mangeons tout de suite quelques morceaux crus avec du sel. Un peu de pain cassé au marteau complète le menu. Parfois, nous avons du gibier ; souvent, d’ailleurs, la viande en est si dure, que nous nous y usons les dents sans en venir à bout. Quatre ou cinq tasses de thé nous réchauffent, un morceau de sucre fait le dessert. Les jours de grande fête, je suis chargé de confectionner une bouillie avec de la farine et du cacao : c’est notre champagne !

Une fois le thé pris, on se serre autour de l’unique bougie pour écrire ses notes avec beaucoup de concision, et, cette opération terminée, chacun disparaît aussitôt sous ses couvertures. C’est qu’on est fatigué, et que, sous l’influence du froid, on dort très bien ; le thermomètre descend parfois, à l’extérieur, jusqu’à 4o degrés au-dessous de zéro. A l’intérieur, la différence n’est que de 5 degrés. On reste alors douze ou treize heures au lit, et néanmoins on trouve toujours qu’il est trop tôt pour se lever.

À cette vie pénible, nous nous faisons. On souffre, mais on ne s’ennuie jamais. Avec les notes à prendre, les altitudes à relever, les pics à viser, nous sommes sans cesse occupés. Mais l’inconnu est devant nous et il faut avoir les yeux bien ouverts. Regarder et voir, tel est le mot d’ordre.

Pourtant, vers la fin de janvier, cet état de choses commence à nous peser ; voilà deux mois que nous n’avons pas vu d’autres hommes, il semble que le reste

du monde ait subitement disparu et que nous ayons été condamnés à rester éternellement seuls. Aussi, on regarde de plus belle ; le moindre indice pouvant faire espérer l’apparition d’êtres humains est relevé avec le soin le plus scrupuleux : aujourd’hui c’est un morceau de bois appartenant à une selle de yak, demain l’emplacement d’un camp d’été, un autre jour les restes d’un feu; chacun accourt, s’empresse pour donner un avis ; on prend de la cendre, on regarde s’il a neigé depuis, on examine les morceaux de bois brûlés et on leur assigne une date.

Le 23 janvier, M. Bonvalot annonce que les hommes sont proches et il organise une loterie sur le nombre de jours approximatifs qui nous séparent de leur rencontre.

Nous sommes comme des naufragés perdus au milieu de l’océan, mais c’est hommes ! et non terre ! que crie notre vigie, le fidèle Timour, le matin du 3i janvier. Nous rencontrons, en effet, des bergers conduisant vers le nord, aux pâturages d’été, d’immenses troupeaux de yaks et de moutons. Ce sont de vrais sauvages, vêtus de peaux de mouton, chaussés de bottes de laine de couleur, n’ayant, pour toute coiffure, que leurs longs cheveux noirs, qu’ils laissent flotter sur leurs épaules. Ils s’appuient généralement sur une lance, en des poses bestiales. Ils ne semblent pas trop craintifs et ils s’approchent de notre camp où nous leur offrons du thé. Bientôt, Abdullah sachant quelques mots de thibétain, ceux-ci ayant quelques connaissances de mogol, et surtout chacun s’aidant

avec force gestes, nous arrivons à établir une conversation. Ces sauvages croient que nous sommes des Russes, et ils ont reçu des ordres sévères de Lhaça ; ils ne veulent pas nous donner d’indications, mais nous invitent à nous arrêter, nous offrant du lait et de bons pâturages. Heureusement, après avoir marché un mois à la boussole, nous venons de retrouver un chemin de moutons assez battu, nous allons le suivre. Pour ce qui est des aliments, nous ne sommes pas embarrassés ; ils ne veulent pas nous vendre de moutons, n’est-ce que cela ? Quand on a faim, la force est le droit, nous allons tuer ce qu’il nous faut à coups de fusil, et nous prendrons en outre deux ou trois chevaux.

C’est ainsi que nous marchons quinze jours, suivant une vraie grande route, formée de sentiers les uns à côté des autres. Des cavaliers, la tête ornée d’une peau de renard, portant sur leur dos leurs fusils à longues fourches de fer, caracolent autour de nous. Quelques coups de revolver en l’air suffisent à les disperser quand ils sont gênants.

Le i5 février, nous montons assez péniblement une petite passe, du sommet de laquelle nous voyons le Tengri-Nor. Certes, jamais Livingstone ne ressentit autant de joie en découvrant les flots de l’Albert ou du Victoria-Nyanza, que nous en apercevant la surface blanche et étincelante du lac céleste. Le Tengri-Nor est, en effet, marqué sur les cartes. Nous sommes près de Lhaça, nous sortons de l’inconnu, nous sommes sauvés. Cette immense chaîne blanche qui

s’étend au sud du Tengri-Nor, c’est le massif du Ningling-Tangla ; il nous semble être en pays de connaissance.

C’est au pied de ces montagnes que nous rencontrons les autorités de Lhaça, c’est-à-dire des gens civilisés ; il était temps. Rien ne présente un aspect plus misérable que notre caravane ; partis quatorze du Lob- Nor, nous ne sommes plus que douze. Niatz, un jeune chamelier des environs de Korla, qui paraissait pourtant fort et vigoureux, n’a pu résister aux grandes altitudes. Il s’est pour ainsi dire éteint, ayant perdu la notion de tout. Nous le transportions, dans les derniers jours, à dos de chameau, sans qu’il fût possible de rien faire pour lui. Nous ne pouvions ni descendre ni revenir sur nos pas, encore moins nous arrêter quelques jours. L’existence de tous était en danger. Bientôt sa figure devint enflée, ses lèvres noires et tuméfiées, son œil vitreux. C’est ainsi que nous l’avons déposé, sans vie, au pied d’une passe, et que nous avons essayé de dérober son cadavre à la voracité des carnassiers et des oiseaux de proie en l’ensevelissant sous un amas de pierres.

Nous avions eu aussi la douleur de perdre Imatch, notre chamelier. C’était un vieux Kirghize qui avait voulu à toute force nous suivre. Ayant eu auparavant une jambe cassée et mal remise, il marchait difficilement. Il a dû au défaut de circulation du sang de perdre en route tous ses doigts de pied, plus une partie du pied lui-même. Jamais il n’a proféré un mot de plainte. La veille de sa mort, il disait : « Il

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faut que le général (c’est ainsi qu’il appelait M. Bonvalot) me pardonne, je suis avec vous et ne puis travailler. » Le lendemain matin, il s’est traîné un instant hors de la tente sur ses genoux. Une fois rentré, il s’est adressé à ses compagnons : « Adieu ! Merci, vous avez tous été bons pour moi ! » Puis, se couchant de côté, il a expiré. Il y avait, chez ce Kirghize, une énergie rare; c’était un brave, et lorsque, pour l’ensevelir, on a creusé, tant bien que mal, le sol durci par la gelée, chacun de nous a eu un serrement de cœur. Nous l’aimions, notre vieil Imatch ; l’endroit où nous le laissions était triste, le ciel était sombre, les loups avaient hurlé toute la nuit comme s’ils flairaient une proie; nous avions hâte de partir.

Ces pertes avaient particulièrement affecté nos hommes, ils ne voyaient pas la fin de leurs souffrances. Quelques-uns demandaient à être abandonnés, aimant mieux mourir que de continuer à se traîner péniblement. Il fallait, en effet, faire la route à pied ; nous n’avions plus, en arrivant à Namtso, qu’un cheval, les autres étant morts dé soif ou d’épuisement. Quant à nos chameaux, de quarante qu’ils étaient au départ, il ne nous en restait plus qu’une quinzaine. Encore avançaient-ils à peine, ne pouvant guère faire plus d’un à deux kilomètres par heure. Huit jours après, nous n’en aurions plus eu un seul ; et, quant aux hommes, nous aurions dû en abandonner au moins la moitié.

Nous sommes donc tombés bien à propos sur le Namtso.

Ici va commencer pour nous un nouveau genre d’existence. La chaîne du Ningling-Tangla borde la terre sacrée de la « ville des esprits » . Nous devons nous arrêter au pied de ces monts, on nous défend d’aller plus loin. Epuisés que nous sommes, sans autres aliments que ceux que les Thibétains veulent bien nous fournir, privés d’animaux, nous ne pouvons guère songer à passer outre et à continuer. Lhaça n’est d’ailleurs pas notre but, nous voulons aller à Batang en traversant le Thibet proprement dit ; pour cela nous avons besoin de l’aide des autorités thibétaines et, pour obtenir ce résultat, pendant quarante-cinq jours, nous allons rivaliser de patience avec elles et essayer de leur montrer que, si les Orientaux sont des diplomates hors ligne, sur ce terrain les Français ne les craignent pas.

Tout d’abord, Yamban (chef en second rang), qu’on a envoyé à notre rencontre, nous prend pour des Russses. Mais nos noms ne concordent pas avec ceux des membres de l’expédition Piézof dont il a la liste et que le gouvernement l’a chargé d’arrêter ; nous n’avons pas les animaux qu’on a annoncés ; puis, comment connaissons-nous la route entièrement secrète que nous avons suivie ? A moins de supposer que nous tombions du soleil ou de la lune, d’où venions-nous ? Ce sont autant de questions faites pour embarrasser le chef thibétain. Nous répondons sur tous les points très franchement et avons soin de tenir toujours le même langage. L’amban commence à nous croire. Un bruit continuel de grelots indique le va-et-vient

des courriers de Lhaça et montre qu’on attache une certaine importance à notre arrivée. Mais, à la capitale, on est méfiant : on a si souvent cherché à tromper le gouvernement. Gomment des gens viendraientils si loin, seulement dans le désir de se promener dans le pays et de voir P Ces mêmes gens voyageraient pour s’instruire et ne demanderaient pas à visiter la grande ville sainte ! Voilà qui est extraordinaire ! On ne s’en rapporte pas aux récits de l’amban ; c’est un petit jeune homme, encore peu expérimenté. Le talaï-lama, après s’être recueilli, dans sa « mer de sagesse», après avoir prié les dieux, se décide à nous envoyer son second, un talama, accompagné d’un premier ministre ; ce sont des vieillards, ils pourront peser nos paroles et juger ce qu’elles contiennent de vrai.

Quelques jours d’attente à cause des fêtes du nouvel an, et nous assistons au plus curieux défilé, à la plus complète mascarade qu’il soit possible d’imaginer. Eussions-nous été dans une situation un peu moins pénible qu’à 5ooo mètres d’altitude, buvant d’une eau malsaine, glacés par un vent continuel et entourés des cadavres de nos derniers animaux, nous aurions pu, à voir ce bariolage de couleurs, ces têtes aux expressions différentes, ce véritable musée réunissant tous les types de coiffure que l’imagination humaine a pu créer, nous croire dans les coulisses de quelque théâtre des hauts boulevards. Ce que nous voyons, c’est le défilé final dans un drame de l’ Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin. En tête, les deux vieillards

dont les manteaux de lynx blanc couvrent à demi leurs robes de soie écarlate; ils ont la tête couverte d’un capuchon de soie rouge, doublé de jaune et se boutonnant au menton ; ils sont à demi accroupis sur de petits chevaux crème. Leurs selles sont couvertes de peaux de panthères et leurs montures richement caparaçonnées sont tenues en main par un soldat. Derrière eux, s’avance la foule de leurs aides de camp, secrétaires, serviteurs, hommes d’armes.

Tout ce monde vient nous voir, et je profite de leur visite pour les regarder à loisir. Au fond de la tente, le vieux lama agite continuellement, en parlant, sa barbiche nattée comme une queue de rat; son compagnon, le premier ministre, à qui sa figure enflée a vite valu parmi nous le surnom de tête de baudruche, l’approuve souvent. Tous deux nous examinent longuement et, méfiants comme le sont les Orientaux, habitués à mentir, cherchent à deviner ce que nous pensons. Près d’eux, un lama vêtu d’un petit veston jaune me rappelle, par sa bonne figure imberbe, certains de nos acteurs. A côté de lui, le lama-mogol, qui nous servira d’interprète, donne les expressions les plus diverses à sa figure grimaçante, tout en répétant souvent : laleuss ! (entendu et compris) ou lari! (c’est bien). A l’entrée de la tente, je crois retrouver le type de ces vieux soudards, bons à tout, que nous a si bien dépeints Alexandre Dumas; ce sont trois vieux, dont la figure tannée, plissée, fendillée comme un vieux cuir, est serrée dans un bonnet de fourrures venant se rabattre sur les oreilles et

rappelant les coiffures des hommes d’armes du xyne siècle. Leur profil est grossier, leur lèvre supérieure à peine recouverte de quelques poils gris, rudes comme des crins de chats, et qui ont pourtant la prétention de passer pour une moustache. Ils portent des robes chinoises jaunes ou rouges. L’un d’eux a une vieille fourrure déjà usée et rapiécée.

Au dehors se tiennent des serviteurs ou des soldats. Les uns ont une tournure élégante qui me fait songer à des cavaliers turcs. Ils portent de petits jupons de couleur sombre, serrés au-dessous de la taille, à l’orientale; une petite veste courte flottante, de drap brun, bordée d’une large bande claire qui forme des arabesques; des boutons d’or arrondis ferment ce vêtement; par-dessus un petit capuchon rouge, une étoffe grenat roulée en forme de gros turban, dans laquelle ils entortillent leur queue, leur couvre la tête.

D’autres semblent être vêtus d’une cotte de mailles. C’est une peau de bique noire, sans manches, serrée à la taille, avec une collerette sur les épaules, qu’ils mettent par-dessus leur vêtement.

Chacun, dans cette foule des serviteurs, a ses attributions. En dehors des soldats, qui ont le sabre en travers sur le ventre, et sur le dos le long fusil, terminé par deux fourches de fer, je remarque les porteurs de chapelles; ils ont, fixés à un baudrier rouge en bandoulière, de petits reliquaires d’argent renfermant les idoles chères à leurs chefs ; d’autres ont de gros livres dont les lamas ne se séparent jamais. Puis viennent les écbansons, dont la seule

fonction est d’offrir à leur maître, sur une soucoupe d’argent, leur jatte taillée dans un bloc de jade, et de veiller à ce qu’elle soit toujours pleine de thé beurré; les chanceliers qui, à toute demande, doivent présenter le cachet, et les secrétaires, portant toujours derrière l’oreille de petites tiges de bambous déjà taillées, afin que les ordres soient rapidement transcrits.

Tout ce monde est constamment en mouvement entre notre camp et le leur; c’est que ce dernier est nombreux : il y a seize mandarins; chacun a sa propre tente, une tente pour ses serviteurs, pour sa garde, un abri pour sa cuisine, que sais-je! Ils ne sont pas habitués à se déplacer, et c’est toute une organisation très compliquée. La route de Lhaça est remplie par les soldats et les courriers qui portent les ordres, et par les yaks chargés de provisions. Ces derniers sont menés par des sauvages, semblables à ceux que nous avons rencontrés déjà avant le Namtso, qui sont tout étonnés de voir les honneurs dont nous sommes comblés; ils nous prennent pour de grands personnages et nous tirent la langue avec autant de respect qu’à leurs chefs. Pour moi, j’essaie de regarder les gens venus de Lhaça et de faire connaissance avec eux; je vais chez eux, j’interroge tout le monde et tâche de comprendre leur caractère et leur manière d’être. Eux aussi, surtout le petit amban, notre ami, tâchent de savoir ce qui se passe chez nous. Nos mœurs surtout, les préoccupent beaucoup. « A Lhaça, me disent-ils, quand une famille est pauvre, plusieurs frères épousent une seule femme ; les

hommes riches en ont plusieurs; il y a aussi des femmes qui vivent indépendantes et qui prennent un ami pour un temps. Est-ce que, chez vous, c’est la même chose? » Je m’efforce de leur expliquer ce qu’il en est chez nous, que la famille est constituée sur le mariage, que la force de celui-ci est la fidélité, etc. ; mais ils ne peuvent arriver à comprendre que la femme soit l’égale de l’homme. C’est une conception que l’Oriental ne peut avoir.

En dehors de ces conversations, notre distraction est le tir des rats des prairies et des gypaètes au revolver ; les lamas ne s’en effraient pas : ils étouffent leurs scrupules religieux en nous faisant promettre le cœur et le foie des animaux que nous tuons, pour fabriquer des remèdes.

Le soir, nous entendons le refrain monotone de leurs prières: ils prient, en criant tant qu’ils peuvent, et en débitant leurs paroles avec volubilité. Il semble qu’ils soient pressés d’en finir et que, plus ils en diront, plus leurs dieux seront contents...

Nos hommes répondent parfois par des chants turcs que chacun accompagne du premier instrument qui lui tombe sous la main, l’un avec un broc, l’autre avec une casserole, qu’on frappe sur un rythme à trois temps.

Les Thibétains sont étonnés parce que, le lendemain d’un jour où nous avons fait un peu de bruit, le vent a presque cessé. Nous leur répondons que nos prières sont meilleures que les leurs.

Malgré ces distractions, le temps nous semble long.

Nous avons chaque jour des conférences qui durent cinq, six et même sept heures. Il faut tenir bon. Nous voulons aller à Batang; nous ne devons pas nous laisser renvoyer en arrière, et encore moins à Naptchou, avec beaucoup de belles paroles; nous y trouverions la frontière de Chine et la grande route de Sining, suivie par Hue et Prjévalsky. Nous avons assez des hauts plateaux. Les autorités thibétaines cherchent à traîner les choses en longueur : chaque jour, elles nous demandent un nouveau délai avant de nous rendre réponse. Tantôt c’est le roi de Lhaça qui est malade et qu’on ne peut consulter, tantôt c’est le talaï-lama qui nous fait préparer des présents. 11 faut les attendre. C’est l’éternel chan-liang (discussion) des Chinois, sans lequel, dans ces pays, la moindre affaire ne peut être arrangée. Et on nous donne des boîtes de bonbons arrivant directement de la boutique de Y Étoile du Nord, de Lhaça. Chaque matin, on vient nous demander comment nous allons. « Très mal )>, est notre réponse invariable. Nous commençons, en effet, à perdre patience. Des menaces, il faut en venir aux coups. Un beau matin , les Thibétains n’ayant pas tenu leur promesse de déplacer leur camp et le nôtre, nous tirons sur leurs animaux, puis nous leur faisons dire que si, dans un délai donné, nous ne décampons pas, c’est sur eux que nous tirerons. Cet argument ad hominem leur va droit au cœur. On envoie un mandarin à Lhaça avec ordre de marcher jour et nuit, et, quatre jours après, nous recevons des présents du talaï-lama, des costumes de

Lhaça, des armes, des provisions, dix-huit chevaux, des moutons, et, ce qui nous fait plaisir avant tout, une feuille de route pour traverser le Thibet par un chemin nouveau, avec l’appui du talaï-lama.

Nous avons assez perdu de temps et avons hâte de partir. Nous commençons par renvoyer nos hommes ; ils s’en retournent avec le chamelier à qui nous avons loué nos animaux, au Lob-Nor, par le Tsaï-Dam. La séparation est pénible ; rien n’attache plus que la souffrance en commun. Les hommes, pendant la route, n’ont eu aucune joie ; ils ont enduré des privations de tout genre, mais ils nous ont vus dormir sous une tente comme eux, marcher comme eux, partager les mêmes aliments qu’eux dans le même plat, et, quand il faut nous quitter, ils sanglotent comme des enfants et nous supplient de les garder avec nous, même sans salaire. Il ne peut malheureusement en être question : à la frontière de Chine, il serait trop difficile de les rapatrier ; seuls Rachmed, notre interprète Abdullah et Achoun, le domestique chinois de M. Dédékens, restent avec nous. Nous avons, en outre, un lama du Setchuen thibétain qui parle chinois. Les autorités thibétaines nous l’ont adjoint pour nous procurer ce dont nous pourrons avoir besoin et pour faire respecter les ordres du talaï-lama. C’est un brave homme, causant peu, se débrouillant bien, sachant son affaire ; il nous sera très utile.

Le 4 avril, après avoir, avec leur permission, pris les portraits des chefs de Lhaça, nous prenons congé d’eux. On se sépare en très bons termes. <( Nous

sommes des frères », disent-ils. Un petit tonneau d’ara (eau-de-vie de grain) vidé ensemble ne contribue pas peu à l’émotion du départ. Tout le monde parle ensemble. On boit à la paix de Lhaça, à la longue vie du talaï-lama, à la délivrance des Chinois et à l’éloignement des Anglais. Le vieux ministre invoque son grand âge pour nous donner des conseils paternels. « Vous allez traverser des populations sauvages, elles ne savent pas le respect qui vous est dû. Il ne faudra pas vous fâcher, mais rester bien patients, et ainsi vous irez en paix. » Encore quelques poignées de main, et nous partons.

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