‹ L'âme du voyageurChapitre 39 sur 41 · A TRAVERS LA PROVINCE DU DAR-LAC · texte numérisé non relu

A TRAVERS LA PROVINCE DU DAR-LAC

•> * IH 1 > i: t ‘ » '»• ? bu

DE KRATIÉ A NHA-TRAN G

Lang-Bian, 19 juin 1901.

Ceci n’est pas un récit d’exploration. Ayant eu l’occasion de parcourir une région de l’Indo-Chine fort peu connue et encore moins visitée, constituant une province nouvellement formée, j'ai pensé qu’un compte rendu sommaire de mon excursion pourrait intéresser la Société de Géographie.

Je me proposais d’étudier en Annam certaines questions coloniales, en particulier des questions de cultures et, pour ce voyage, je cherchais une roule différente de celle que j’avais suivie le long de la côte en 1895. A Saigon, j’eus la bonne fortuoe de faire la connaissance de M. Bourgois, commissaire du gouvernement au Dar-Lac : « Venez avec moi, me dit-il; nous partirons de Kratié ; de là il vous sera aisé de redescendre sur Nha-Trang: vous verrez des pays et des races qui vous intéresseront, et vous ferez de belles

442 DE KRATIÉ A N H A - T R A N G

chasses. » La chose fut aussitôt décidée. Le plateau qui s'étend entre le nord de la Gochinchine, les provinces de Kratié, Stung-Treng, Attopeu, le Phu-Yen et le Khan-Hoa, c’est-à-dire qui fait coin entre la Gochinchine, le Cambodge, le Laos et l’Annam, a été formé en province dépendant du Laos, en 1899, sous le nom de Dar-Lac; ainsi que nous verrons, le nom exact devrait être Tat-Lac. C’est ce territoire dont M. Bourgoisest commissaire, qu’il nous invite à visiter.

Malgré les admirables travaux de la mission Pavie et le zèle infatigable de ses membres, certaines parties de notre empire indo-chinois sont encore demeurées presque inconnues au point de vue géographique ; telle la région qui s’étend de Kratié à Nha-Trang L Un itinéraire du commandant Gupet a jeté quelques noms sur le blanc du papier, mais les cours d’eau n’ont pu être qu’imparfaitement indiqués. Dans quelques années cette lacune sera comblée.

En cours de route j’ai fait un levé à la boussole, qui n’a guère plus de mérite que d’autres levés faits de la sorte: il a, du moins, l’avantage de donner assez exactement les distances, celles-ci ayant été relevées au pas humain ou à celui de l’éléphant qui, en route, a une allure assez régulière. Je n’ai pu prendre d’altitude, mon baromètre s’étant cassé dès le début. C’est donc sans prétention que j’envoie ces notes à la Société de Géographie, afin qu’elle en fasse l’usage qui lui conviendra.

i. Une grande quantité de travaux viennent d’être faits autour de la ligne du futur chemin de fer.

DE KRATIÉ A N H A - T R A N G 44$

Le 29 avril 1901, nous quittons Kratié, M. Bourgois, M. Blase, un jeune négociant français établi à Tientsin, et moi. Nous avons une quinzaine d’éléphants; de nombreuses charrettes à bœufs chargées du matériel de M. Bourgois nous suivent; c’est un mode de transport fort pratique et rendant de grands services dans ces contrées.

Pendant les premiers jours nous voyageons en pays plat, à travers la monotone forêt-clairière. Quelques pluies ont déjà verdi le sous-bois. La température oscille, dans le jour, entre -f- 28° et -|- 35°. Nous marchons environ trois heures dans la matinée, puis, faisons halte au plus chaud de la journée; nous repartons vers deux ou trois heures pour nous arrêter définitivement vers six heures, à des points d’eau marqués. Les mares ne sont pas à sec actuellement; il n’en était pas de même, il y a un mois.

Le 2 mai, après avoir traversé la rivière Krieng, nous couchons à Srékié, village de quelques chaumière^ bâties sur pilotis. Le riz est cultivé sur une assez grande étendue aux environs. La population appartient à une peuplade Penang Kroll, peu nombreuse, ayant un idiome propre, et fort misérable ; les autres sauvages de la région la considèrent comme inférieure. Suivant une légende cambodgienne, des chasseurs de ce pays ayant laissé du vin de palme près de leurs abris, des indigènes vinrent pendant la nuit leur enlever leur provision de liquide. Une enceinte fut construite, du vin y fut déposé pour exciter la convoitise des voleurs; grâce à cette ruse,

DE KRATlÉ A NHA-TRANG

les pillards furent pris. Après cela, peu à peu on les civilisa ; ce furent les ancêtres des Krolls.

Le 5 mai, nous arrivons à la frontière ouest de la province du Dar-Lac, qui est tracée approximativement, la délimitation n’étant encore qu’imparfaitement faite. Nous campons sur les bords de la rivière Thioba, affluent de la Sé-Bang-Kan. On rencontre encore un village Kroll.

Dans cette région, la forêt s’ouvre en vastes clairières où paissent des troupeaux de cerfs. Durant les quelques jours que nous séjournons ici, nous en faisons une hécatombe. La viande est bien reçue par nos cornacs qui la font sécher au soleil ou la rôtissent en la fixant sur des claies en bambou au-dessus du feu. Notre camp se transforme en un établissement de boucaniers. Cette région serait très propre à l’élevage; d’immenses terrains pourraient aussi être transformés en rizières.

Toujours à travers la même région plate de clairières et de forêts nous atteignons, le i5 mai, Ban- Dôn *, après avoir passé plusieurs rivières à gué. L’avant-dernière avant Ban-Don, l’Oué-Kanh, est tellement gonflée par une pluie nocturne que nous devons attendre une demi-journée la possibilité de la passer. Quelques incidents de chasse nous distraient de la monotonie de la forêt-clairière. Le 10 mai, nous surprenons un troupeau de buffles et en abattons trois. Un bœuf nous échappe et vient porter la frayeur

i. Ban, village.

DE K.RATIÉ A NHA-TRANG 445

parmi les éléphants du camp en passant auprès d’eux.

Le i4, un tigre saute sur la route devant nos éléphants qui, avec leurs trompes, donnent des signes évidents de mécontentement. M. Bourgois , qui marche en avant, blesse l’animal sans pouvoir l’arrêter.

A Ban-Don, nous sommes sur la rive droite de la Sé-Bang-Kan. La rivière, large d’une cinquantaine de mètres, roule une eau boueuse au cours assez lent. Nous la traversons en pirogue et les éléphants à gué.

Le village se compose de maisons élevées sur pilotis, de un mètre cinquante à deux mètres audessus du sol, avec un toit en chaume, à deux versants et terrasses devant. Ce sont les mêmes constructions qu’on retrouve chez les Muongs et que j’ai vues, exactement pareilles, à la frontière des Indes.

Ban-Don a été le premier poste du commissariat, et une escouade de miliciens y est restée depuis. Le chef a rendu à notre cause et nous rend encore de grands services. Khounyobob (c’est son nom) vient de remonter avec nous et son frère Thaoki. M. Bourgois l’avait emmené à Pnom-Penh pour lui faire subir l’opération de la cataracte. Les deux chefs sont grands chasseurs d’éléphants; une partie de ceux que nous employons appartiennent au village.

La population est composée de Khas Radés. Désormais, pendant la majeure partie de notre voyage, c’est cette tribu que nous rencontrons. De taille moyenne, le teint bronzé, ces hommes n’ont généra-

446 DE KRATIÉ A NHA-TRANG

lement pas un type bien marqué ; beaucoup rappellent les Peaux-Rouges. J’en ai rencontré qui offraient des ressemblances frappantes avec des Malais. Est-ce un effet de l’atavisme? Les hommes n’ont pour tout costume qu’une bande d’étoffe passant entre les jambes, parfois une courte chemise gros bleu, avec un carré blanc ou rouge sur la poitrine et sur le dos. Les femmes rouleut autour de la taille une étoffe gros bleu qui forme jupe: elles ont presque toujours la poitrine nue. Hommes et femmes portent les cheveux ramassés en chignon derrière la tête. Les femmes, entièrement libres avant le mariage, conservent ensuite une certaine indépendance. Bien qu’autorisée , la polygamie est rare, et la fidélité est un chapitre sur lequel on transige rarement. Astreintes aux gros travaux, les femmes mariées reprennent le soir leur place au foyer et leurs conseils sont généralement écoutés. Les Radés croient vaguement à une autre vie. Pendant trois ans après la mort on subvient aux besoins du défunt, en déposant de la nourriture sur son tombeau; s’il laisse une veuve, celle-ci lui garde fidélité pendant cette période. A l’expiration de ce temps une fête a lieu à la suite de laquelle, après diverses cérémonies, les parents du défunt se considèrent comme libérés.

La sorcellerie, la superstition , la croyance aux esprits existent naturellement chez ces sauvages ; l’envoûtement y est pratiqué. Une partie de la population est esclave; encore le mot est-il inexact; en employant celui de clients on rendrait mieux la cou-

DE KRATIÉ A NHA-TRANG 447

dition de ceux qui travaillent pour certains chefs, et qui subissent un joug fort doux dont ils ne se plaignent guère.

La plaie de ces populations est l’abus de l’alcool; à tout propos on boit du vin de riz. Chez les chefs nous n’échappons pas à la nécessité de déguster les jarres. La cérémonie offre un côté pittoresque. Ce goût immodéré pour le vin de riz se traduit par un retard dans le développement de la population et par un abrutissement général.

De Ban-Don, que nous quittons le lendemain de notre arrivée, en deux jours nous atteignons Ban- Métoute, siège actuel du commissariat. La route monte au milieu de grandes forêts où se voient des arbres de toute beauté; des clairières, dans lesquelles subsiste encore la base des troncs, ont été créées par le feu pour la culture du riz; ce sont les rays. Les villages sont assez nombreux, et une aisance relative semble y régner ; des maisons appartenant à des chefs, ont de soixante à quatre-vingts mètres de long.

. . . Les pluies commencent ; mais nous n’en sommes guère incommodées; les averses ne se produisent généralement qu’après huit heures du soir, et cessent le matin, lorsqu’elles se prolongent dans la nuit.

Nous séjournons trois jours à Ban-Métoute, où une jolie maison est construite pour le commissariat. Les légumes viennent fort bien; quelques essais de cultures diverses semblent devoir donner de bons résultats. La terre est riche. Nous sommes à quatre cents et

DE KRATIÉ A NHA-TRANG

quelques mètres d’altitude; dans la journée, la température ne monte guère au delà de 28°.

Nous prenons congé de M. Bourgois, que des affaires pressantes empêchent de faire route avec nous. Le commissariat du Dar-Lac n’est pas une sinécure. Ce district, qui a cent vingt-cinq kilomètres d’étendue dans un sens et cent cinquante dans l’autre, renferme une population de près de cent vingt mille âmes, dont une partie n’est pas encore soumise, et le plus souvent n’a d’autres routes que des sentiers tortueux. Si l’on songe que le commissaire ne peut s’appuyer que sur une centaine de miliciens et n'a comme collaborateurs actifs que deux gardes principaux et un commis, on se rend compte de la responsabilité qui pèse sur lui. L’organisation et la pacification de la province du Dar-Lac sont l’œuvre personnelle de M. Bourgois. Constamment en route, couchant dans la brousse, ne craignant ni fatigues ni privations, c’est à l’activité et à l’énergie de notre commissaire, plus qu’aux rares coups de fusil tirés à l’occasion, que nous devrons la conquête de cette région d’avenir. Nous avons heureusement des fonctionnaires qui, bien que faisant peu parler d’eux, n’en font pas moins bonne besogne pour le pays.

Partis, le 21 mai, de Ban-Métoute avec un garde principal et avec un convoi d’une douzaine d’éléphants, nous traversons, pendant une partie de la journée, une région d’herbes vertes, de hauteur moyenne, qui ont l’aspect de céréales, et qui, ombragées par place

DE KUATIÉ A NHA-TRANG

par de grands arbres, me rappellent les cultures de l’Andalousie sous les bois d’oliviers. Les défrichements ou rays qu’on rencontre sont surveillés par des indigènes dans de petites huttes établies à une dizaine de mètres du sol, sur de grands arbres: les branches ont été coupées à la même hauteur, et sur ces pilotis improvisés de véritables cabanes ont été construites. Elles apparaissent parfois au-dessus des feuillages comme d’énormes fruits de croissance anormale. Il me souvient d’avoir lu que dans la pénjnsule malaise les sauvages ou hommes des bois nichent ainsi dans les forêts. Nous couchons dans un village fortifié, entouré de deux enceintes de bambous effilés que séparent des amas de branchages épineux.

Le 22 mai, quelques montées, puis traversée en pirogue de la Sé-Bang-Kan, large d une quarantaine de mètres. Sar la rive gauche de cette rivière, nous atteignons un petit col d’où nous découvrons la plaine du Dar-Lac. C’est une cuvette, large d’une douzaine de kilomètres, entourée de coteaux boisés, dans la seconde moitié de laquelle s’étend, irrégulièrement échancré, le lac, appelé Tat-Lac, qui a donné son nom à la province. Dix minutes de descente et une heure de marche et nous atteignons le bord du lac. En une demi-heure une pirogue nous transporte sur la rive opposée, au petit poste qu’occupe notre compagnon avec quelques miliciens. Nous avons en route rencontré d’anciens postes abandonnés au fur et à mesure des progrès de la pacification, jalons marquant les étapes parcourues, en un temps bien court, par notre influence.

DE KRATIE A NHA-TRANG

Le Tat-Lac peut avoir deux à trois kilomètres dans sa plus grande dimension. Il est si découpé qu’il est difficile de se faire une idée exacte de sa forme; des promontoires avançant en longues presqu’îles lui donnent plutôt l’aspect d’une croix aux contours tourmentés. Sa plus grande profondeur serait de deux à trois mètres ; sur les bords, de grands espaces sont couverts d’herbes vertes et de lotus blancs habités par un peuple d’oiseaux d’eau. Le faisan est abondant; les indigènes, dans leur indolence, négligent à peu près cette ressource alimentaire. Cette cuvette est remplie de villages cachés dans des touffes de bambous ; un certain nombre d’agglomérations qu’on rencontre lorsqu’on va vers l’ouest sont encore insoumises.

Le lac était jadis beaucoup plus étendu et couvrait de vastes espaces aujourd’hui transformés en rizières. La nappe continue à diminuer ; dans un avenir rapproché il ne restera plus qu’un marais comme témoin de la belle étendue d’eau que nous contemplons maintenant. Quelques ruisseaux descendus de la montagne l’alimentent ; à son extrémité ouest, il se trouve séparé par plusieurs centaines de mètres de la Sé-Bang-Kan, dans laquelle il se déverse. Aux hautes eaux un phénomène inverse se produit et la rivière lui jette son trop plein. Par la Sé-Bang-Kan a été amenée de Ban- Dôn la grande pirogue qui nous porte. Le Tat-Lac a été découvert par M. Bourgois, il y a deux ans.

Le 23 mai, nous repartons à travers un pays où les hautes herbes alternent avec les petits boqueteaux. Nous passons de nouveau, le 24, la Sé-Bang-Kan

DE KRATlÉ A N H A — T R A N G /j5l

auprès de Ban-Heung, village assez opulent pour le pays et où on nous fait un accueil très cordial. La chaleur de la journée nous annonce l’orage que nous ne pouvons éviter et que nous recevons sous forme de ces pluies diluviennes, connues seulement dans les pays tropicaux. Bon nombre de mes hommes, surtout nos Annamites et nos interprètes laotiens doivent à ce bain involontaire un accès de fièvre. Mon compagnon, M. Blara, n’en est pas indemne.

Le lendemain matin, arrêt au village de Mésao, ainsi nommé à cause de son chef. La réputation dont il jouit dans la région est bien surfaite. Le roi des Mois, ainsi qu’il a été parfois surnommé, est un méchant vieillard, usé par divers excès dont le moindre n’est pas celui de l’alcool. Une certaine influence dont il a joui sur quelques villages voisins, la possession d’une maison longue d’une centaine de mètres, à l’extrémité de laquelle le jour apparaît comme à l’orifice d’un tunnel, celle de quelques éléphants, lui ont valu un renom usurpé. Nos rapports avec ce personnage sont froids.

Au delà de Mésao nous entrons définitivement en Annam. La route que nous suivons et le pays que nous traversons sont fort connus.

Du 25 mai après Ban-Méroung, jusqu’au 28 mai à Ban-Métoute, nous parcourons un beau plateau ondulé qui semble très favorable à l’élevage. Aux troupeaux de cerfs qui paissent dans les herbages et que nous voyons sur les flancs des coteaux comme les moutons dans les Pyrénées, succèdent, lorsque nous

DE KRATIÉ A NHA-TRANG

nous rapprochons des villages, des buffles et des bœufs en grande quantité, A Médrak, le tigre prélève régulièrement son impôt sur les bestiaux. Les habitants semblent s’être résignés à ce tribut ; ce sont des Khas Bélos qu’il est difficile à première vue pour un profane de distinguer des Radés.

Depuis deux jours nous suivons une chaîne de montagnes dominée par un pic saillant appelé « la Mère et l’Enfant ». Nous le laissons à gauche le 29, pour aborder les collines boisées après Ban-Métoute. Deux journées de marche, tantôt au milieu de gros ruisseaux, tantôt en montées pour franchir des cols pierreux où j’ai l’occasion d’admirer l’adresse des éléphants, nous amènent à la grosse bourgade de Ninh-Hoa. Le 3i mai, nous atteignons la résidence de Nha-Trang, où nous recevons la plus charmante hospitalité du titulaire du poste, M. Bouyeure. En défalquant les jours d’arrêt, nous avons employé vingtdeux jours, sans nous presser, pour aller de Kratié à Nha-Trang, parcourant cinq cent quatre-vingt-douze kilomètres.

En résumé, en traversant la nouvelle province laotienne du Dar-Lac, il nous a été donné devoir des régions d’un avenir incontestable. Le sous-sol en est encore inexploré ; néanmoins certains indices font croire à des gisements d’étain. Le sol semble fertile; les quelques essais de culture tentés à Ban-Métoute donnent de bons résultats ; et ce ne sont que des tentatives d’hier. Le sol est très riche et la couche

DE KRATIÉ A NIIA-TRANG 453

d’humus épaisse. Les forets renferment des arbres superbes et de nombreuses lianes à caoutchouc.

Quelques espérances que l’on soit en droit de concevoir des résultats de l’agriculture ou de l’exploitation des forêts sur le plateau du Dar-Lac, ce n’est pas là, à mon avis, qu’est l’avenir. L’avenir est dans l’élevage. Nous avons parcouru de superbes plateaux très propres à cette industrie, et une série de cuvettes plates, ayant chacune souvent sept à huit kilomètres de long sur deux à trois de large, portant toute l’année une herbe excellente pour les bestiaux, s’étendant sur plus de cent kilomètres dans la vallée de la haute Sé- Bang-Kan et dans les régions avoisinant le Dar-Lac. A cinq cents mètres d’altitude, le climat est déjà très supportable. A Ban-Métoute, nous mettions de la flanelle dans la journée et une couverture la nuit. On s’imagine très bien des Français venant tenter ici l’élevage à l’américaine, et dirigeant à petites journées, soit par la route de Mésao, Médrak, Ninh-Hoa, soit par Ban-Don, Srek-Poum, Thudaumot, des troupeaux de bœufs ou de buffles ou des convois de chevaux qu’ils vendraient à bons prix à la côte ou en Cochinchine. Ils pourraient trouver un concours dans la population Kha, soit en lui achetant des bestiaux (qui, ne l’oublions pas, s’élèvent à une centaine de mille dans cette région) ; soit en l’associant, pour une petite part, aux bénéfices; soit en s’en servant comme gardiens. De grandes Sociétés se sont formées dans le nord de Madagascar pour l’élevage du bétail : en dehors de la concession de milliers d’hectares de pâtu-

DE KRATIÉ A NHA-TRANG

rages, elles comptent tirer profit de l’indolence naturelle de l’indigène à qui la surveillance de troupeaux ne paraît pas un métier trop fatigant. Le même raisonnement s’appliquerait certainement aux Khas. Avec un peu de temps et de patience on arriverait à les former.

Parmi les objections qu’on a faites contre la construction du chemin de fer à travers des régions relativement hautes et encore inexploitées, objections que j’ai trouvées sous des plumes autorisées, une des principales est que ces régions ne sauraient se développer au point de vue agricole ou commercial. J’ai interrogé des gens compétents ; je viens de parcourir une de ces hautes régions, je me trouve actuellement dans une autre au Lang-Bian : pour moi, les éléments nécessaires à assurer l’avenir de ces plateaux abondent. La voie se crée ; le chemin de fer y viendra dans quelques années ; il dissipera de son sifflet les arguments des pessimistes ; aux voyageurs d’y monter. Ils monteront.

Page 1