‹ L'âme du voyageurChapitre 38 sur 41 · Sinicæ res · texte numérisé non relu

Sinicæ res

L* INSURRECTION DES BOXERS 4 I Q

Il est particulièrement intéressant pour nous de savoir quelle part de responsabilité nous incombe dans les événements actuels : c’est ce que je veux essayer de rechercher.

En dehors de la défense de ses intérêts coloniaux, la France, dont le commerce est loin d’augmenter dans la même proportion que celui des Allemands ou des Américains, ne pouvait avoir de plus juste raison de mêler à Pékin sa voix au concert des grandes puissances que la protection des missionnaires. En maintenant sa protection sur tous les catholiques, la France républicaine continuait la grande mission de civilisation commencée sous les rois, et que l’Empire avait su continuer en Extrême-Orient par une des clauses du traité de Tientsin. Elle avait d’autant plus d’intérêt à sauvegarder sa haute autorité morale, qu’elle voyait diminuer, du moins temporairement, sa force commerciale. Je n’ai pas à faire ici l’éloge des missionnaires et des nôtres en particulier . A ceux qui les attaquent sans les connaître, s’il leur arrive de voyager au loin et qu’ils soient malades, blessés ou en danger, je souhaite de rencontrer un missionnaire. Quels que soient leur religion, leurs idées ou leur passé, ils trouveront en lui la charité, le dévouement et l’abnégation. Et ils verront aussi le bien qui s’est répandu insensiblement autour d’eux comme la lumière irradiant d’un foyer. En Asie comme en Afrique, ces soldats

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du devoir, qui s’en vont mourir obscurément pour ia foi et la patrie aux postes les plus avancés ont su imposer le respect à toutes les croyances, à toutes les nationalités. Partout ils emportent dans leur cœur l’image du drapeau tricolore. Et pourtant, leur œuvre n’a pas toujours été secondée comme elle méritait de l’être.

Pendant longtemps, on croyait ou on voulait faire croire que la persécution contre les missionnaires n’était due qu’à un dissentiment religieux. On refusait de voir plus loin la haine générale contre tout Européen.

« Les mandarins ne se contentent pas de paroles ironiques; sûrs de l’impunité, ils organisent un mouvement contre les Européens. Ils commencent par les missionnaires. Le prétexte sera la haine d’une foule qu’ils disent fanatique, qui en réalité est profondément indifférente en matière religieuse, mais qui est poussée par le sentiment d’envie d’un peuple orgueilleux pour une race supérieure. Nulle victime ne sera mieux choisie que le missionnaire.

» C’est son métier de se faire tuer, dira-t-on à la légation, en apprenant sa mort ; il est si imprudent ! Nos ministres protesteront pour la forme, on leur répondra par des promesses, et rien ne sera accordé ; mais les Chinois auront fait un pas dans l’œuvre anti-européenne qui se prépare. C’est ce qui se passe déjà maintenant; on n’en est qu’aux préliminaires : des assassinats, des incendies, des pillages, parfois même de petits massacres; autant d’escarmouches où

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nos compatriotes sont un contre dix mille; autant de victoires des Chinois, c’est-à-dire victoires de lâches, dont la nouvelle, déformée, changée, exagérée, est aussitôt répandue par tout l’Empire. Déjà le bruit est venu jusqu’au Kan-sou que le Pé-tang, l’église des Lazaristes de Pékin, a été brûlé ; rien n’est négligé pour maintenir la foule en effervescence, on sera prêt lorsque sonnera l'heure du massacre général des Européens. »

Ces lignes, que j’écrivais en 1891, m’étaient alors dictées par des impressions rapportées du Thibet, du Setchuen, du Yunnan. Les événements sont venus me donner raison.

Nous étions alors à une époque où l’on se contentait de réparations insuffisantes, de l’ordre de celles qu’avait acceptées M. Thiers après les massacres de Tientsin en 1870; on raillait assez agréablement les voyageurs qui parlaient par expérience de la mauvaise foi chinoise, et lorsqu’ils prononçaient le mot de démembrement, c’est avec pitié qu’on les regardait.

Jusqu’en 1896, la vie des Européens fut taxée à une somme d’argent relativement minime ; et encore la négociation qui aboutissait au paiement durait-elle fort longtemps. La licence ne connaissait plus de bornes ; la campagne anti-européenne se faisait ouvertement sous la protection des mandarins. Le grand centre de propagande était le Hou-nan. La France n’était pas, d’ailleurs, la seule puissance à fermer les yeux sur ce qui se passait. Les Européens de Chine se plaignaient en vain à leurs ministres. J’ai, entre

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autres, une pétition envoyée par les résidents de Kinkiang à lord Salisbury en février 1892. Une semblable fut adressée à la même époque au président des Etats-Unis. Je crois devoir la reproduire.

« Mylord, y est-il dit, nous soussignés, résidents du district consulaire de Kin-kiang, demandons à Votre Seigneurie de porter votre attention sur ce fait, que de virulents pamphlets et placards anti-étrangers et anti-chrétiens circulent en Chine. Ils sont d’un caractère des plus excitants; ils tendent à surexciter l’imagination de l’ignorant et des multitudes superstitieuses et de tous ceux qui sont disposés à commettre des faits outrageants sur la personne ou la propriété des étrangers. Ils engagent complètement le peuple à se soulever contre les étrangers, à les massacrer et à détruire leurs propriétés.

» Ils ont laissé massacrer deux Anglais, commettre des outrages sur deux dames étrangères et détruire entièrement toute l’étendue des propriétés étrangères. Ceci peut être parfaitement prouvé. L’orage est pour l’instant apaisé, et les organisateurs de ces brutalités ont gagné la victoire. Un grand nombre d 'hommes, parmi lesquels beaucoup étaient innocents de toute complicité dans les émeutes récentes, ont été décapités, tandis que les vrais coupables, spécialement Chou-han, de la province de Hou-nan, ont été épargnés et sont honorés de leur gouvernement. Il y a un doute sur cette tranquillité dans l’esprit de ceux qui vivent en Chine, qui connaissent les circonstances des faits et qui ont passé à travers ces temps d’épreuves ;

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ils pensent que ces scènes recommenceront dans un temps donné, et que les existences et la propriété seront alors en danger sérieux. Cet état de choses continuera indéfiniment jusqu’à ce qu’on exerce une pression sur la Chine, afin qu’elle craigne d’encourager ses sujets dans de tels procédés.

» En prévision de tous ces faits, nous demandons à Votre Seigneurie d’y apporter attention, afin que des précautions soient prises pour éviter le renouvellement des récents outrages. »

D’autres pétitions furent envoyés de diverses provinces. Les avertissements ne manquaient pas, ils n’ont jamais manqué.

Mais, pour que le gouvernement agisse, il faut que la nécessité des faits l’y pousse. En i8q5, on ouvre les yeux, et une réaction se produit en faveur de nos nationaux, même missionnaires. Ce n’est qu’après la guerre du Japon que M. Hanotaux envoya l'Alger et l’Isly devant Nankin afin de poursuivre une réparation que la diplomatie ne pouvait obtenir.

On eût pu croire que l’enseignement que nous avaient donné les armées victorieuses du Japon nous aurait instruits sur la tactique à suivre vis-à-vis de la Chine. Il n’en fut rien. Eternellement, nous devions tomber dans les mêmes erreurs.

Tout récemment, notre consul à Yunnan se trouvait en danger grave avec plusieurs compatriotes et d’autres Européens. Le ministre des Affaires étrangères annonçait à la tribune de la Chambre qu’on lui avait offert des troupes, et que lui, homme expert

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dans les choses chinoises, les avait refusées. Assurément, chacun en eût fait autant. Mais autre chose est d’envoyer des troupes au secours d’un homme entouré de Chinois surexcités, qui eussent pu le massacrer, autre chose eût été de permettre à M. Doumer d’agir lorsqu’il demandait d’assurer la sécurité sur la route de Yunnan-sen, et de réprimer certains troubles au Yunnan avec des troupes et des crédits de la colonie. L’interprétation de certains traités, qui d’ailleurs est fort élastique, à juger par celle qu’en fait une des parties contractantes, l’Angleterre, nous aurait certes permis de protéger les études du chemin de fer.

En ce qui concerne Pékin, M. le ministre des Affaires étrangères a dit qu’il était tout à fait d’accord avec M. Pichon. C’est possible et fort heureux. Mais en a-t-il toujours été de même ? Et dans le cas de la réponse affirmative, nous pouvons nous demander pourquoi on a attendu, pour envoyer les renforts demandés pour la prise de possession de Kouangtchéou-ouan, que nous eussions dix tués et six blessés. On était pourtant averti, à Paris, des troubles qui se préparaient. Les lettres de notre ministre de France étaient très explicites.

Nous nous heurtons toujours au même système des petits paquets; on ne semble pas vouloir prévoir. On songe bien à sortir d’un guêpier lorsqu’on y est tombé. Il eût mieux valu l’éviter.

Cette imprévoyance qui, en Afrique nous a valu la terrible leçon de Fachoda, tient à des causes d’ordre

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général dont l’examen détaillé dépasserait le cadre du présent travail.

Nous avons pourtant d’excellents agents au loin ; leurs avis ne sont souvent pas écoutés. On en fait parfois table rase sous prétexte de réprimer une ardeur qui, se produisant à l’extrémité d’un fil pourrait engager la France plus qu’il ne convient. Ceux qui tiennent ce fil désirent éviter « les affaires » .

Notre politique étrangère n’est pas encore en rapport avec notre politique coloniale. Dans un attelage à deux, quand chacun tire d’un côté, les efforts se perdent et le véhicule n’avance pas. Il se trouve en France un parti, comptant d’ailleurs des hommes éminents, qui, surpris par la transformation si rapide des conditions de la politique extérieure, se rehise à la voir obligée de sortir du bassin de la Méditerranée. Ces hommes n’ont pas compris le déplacement de la question d’Orient, des Dardanelles au golfe du Pé-tchi-li en passant par le Pamir ; ils ne se rendent pas compte qu’on ne met guère plus de temps actuellement pour aller à Djibouti que sous la monarchie de Juillet pour se rendre à Constantine ; que lorsque Théophile Gautier traversait l’Espagne, il entreprenait certes une excursion plus difficile que ne le serait maintenant un voyage de Paris à Shanghaï.

Lorsque les coloniaux viennent parler à ce parti de tel port de Chine, par exemple, des intérêts que la France aurait à y créer un dépôt de charbon, ils se heurtent à des objections qui ne seraient souvent pas déplacées dans la bouche d'étrangers.

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C’est ainsi que coloniaux et continentaux (qu’on me passe le mot), les uns parfois trop ardents pour l'élaboration du lendemain, les autres effrayés d’une marche trop rapide, nous nous heurtons souvent pour le profit d’un troisième larron.

L’Angleterre se rend compte de nos sentiments et en joue. En Chine par exemple, à propos de la concession de Shanghaï, en 1898, lord Salisbury va jusqu’à prévenir le gouvernement impérial que s’il refuse l’extension que nous demandons, l’Angleterre sera prête à le soutenir au moins effectivement.

Ceci se passait quelques mois après Fachoda.

L’incident semble inaperçu ; l’opinion publique ne peut pas être sans cesse surexcitée; elle vient de passer par une crise, et paraît se désintéresser temporairement des questions extérieures.

Il y a quelques années, les affaires du Siam, du Mékong, donnaient lieu au Parlement à des débats plus amples et plus étudiés que les simples questions dont on paraît actuellement se contenter.

Nous ne devons pas désespérer pourtant. Le temps fera son œuvre, arrondira les angles. Déjà, depuis quelques années, les idées coloniales ont fait du chemin ; le parti qui les défend a singulièrement grandi. Qui eût dit, lorsque Ferry nous donnait le Tonkin, qu’après une douzaine d’années l’emprunt pour les chemins de fer serait plus de trente fois couvert? Mais nous ne devons pas oublier que dans la lutte coloniale et économique dont l’Afrique et l’Asie sont les champs de bataille, la moindre faute commise, le moindre temps

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perdu sont au bénéfice de nos concurrents. Et ils sont aux aguets.

Pour ce qui concerne notre attitude en Chine, j’ai cru devoir montrer d’abord le revers de la médaille; j’ai essayé d’examiner les principales erreurs commises ; il me sera permis de dire aussi que nous n’avons pas fait que des fautes.

A Pékin, depuis cinquante ans, au milieu des défaillances dans la plupart desquelles nous avons été solidaires des autres nations, nous avons joué un grand rôle civilisateur et conciliant ; si nous avons souvent été dupes, notre conduite nous a permis de maintenir en partie, à travers les changements de régimes, les guerres, les difficultés politiques, un prestige moral dont la France a lieu d’être fière.

Un grand nombre, un trop grand nombre de ministres, ont été appelés à tenir le gouvernail de notre légation. Sur une mer souvent agitée, ils ont essuyé de forts coups de lames ; mais ils ont maintenu la direction. La tradition qui a vécu vit encore.

Depuis 1895 en particulier, un vigoureux coup de barre nous a permis de prendre le vent assez heureusement pour ne pas arriver trop loin derrière les autres puissances, qui s’associèrent à la victoire du Japon.

Des attaques suivies souvent de mouvements rétrogrades, des réclamations que sont venues tempérer des concessions, voire des complaisances; de continuelles

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rivalités, des coups d’épingle, des luttes même, nuisibles à l’intérêt général; et depuis 1890, l’assaut à la curée territoriale, commerciale et industrielle ; le déchaînement d’appétits énormes ; telles ont été les caractéristiques de la politique des puissances en Extrême- Orient.

A la suite des prétentions que la campagne du Japon avait permis aux Européens de formuler, la réaction conservatrice qui couvait depuis longtemps en Chine s’est manifestée. Elle s’oppose à tout joug européen, qu’il soit imposé par une « dextre gantée de fer » ou senti seulement à travers le velours de la diplomatie.

Le parti de la vieille Chine avait déjà triomphé par le coup d’Etat dit « de la Gifle », lorsque l’impératrice Sy-Tay-Hou reprenait le pouvoir et repoussait l’immixtion anglaise auprès de l’empereur, en faisant tomber les têtes de ceux que la cavalerie de Saint-Georges avait su atteindre. Dans le peuple on ne fait pas de catégories d’Européens, à peine distingue- t-on les nationalités ; on les enveloppe tous dans une haine commune. C’est de ce sentiment populaire universellement répandu qu’a jailli l’insurrection des Boxers.

On a vite oublié les revers infligés par les Japonais; les récits d’une guerre sont, d’ailleurs, ai-je dit, entièrement transformés en Chine lorsqu’ils pénètrent dans la masse. Les récentes concessions obtenues par les Européens ont le désavantage d’être appuyées par d’autres arguments que des pointes de baïonnette. La foulejaune ne comprend pas. Tout est dès lors à recom-

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mencer; l’œuvre que, dans le dépit de ne pas l’avoir préparée et dans la crainte de ne pas en profiter les puissances ont empêché le Japon d’accomplir, leur revient maintenant.

La politique européenne, passée « de la porte ouverte » à « la zone d’influence », va entrer dans une troisième phase, disons-le franchement : celle du démembrement ou du protectorat.

L’œuvre se fera-t-elle rapidement, immédiatement? Je ne sais. Mais elle se fera.

Nous assistons au plus grand événement du siècle, à un des plus grands des temps modernes : l’invasion de contrées barbares par les civilisés, la marche de l’Ouest à l’Est, le partage de l’ancien monde.

Il ne s’agit pas de se demander si nous avions le droit de troubler dans leur quiétude apparente les peuples étrangers. La civilisation marche comme un torrent ; elle ne connaît pas d’obstacles ; lorsqu’elle est déchaînée, elle renverse ce qui lui résiste ; elle s’est attaquée à la Chine, elle passera. C’est la loi du plus fort, la loi de la sélection. La politique de sentiments est moins de mode que jamais.

Pour ceux d’ailleurs que choquerait la brutalité des lois inéluctables, on peut faire remarquer que la Chine ayant besoin d’argent doit donner des garanties à ses emprunts, que les revenus des douanes n’étant pas suffisants, il faut que les prêteurs trouvent leur compte dans des facilités données à des entreprises commerciales ou industrielles, à des chemins de fer, c’està-dire à la pénétration.

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Nous sommes, on le voit, loin du péril jaune.

Ceux qui y croient ne connaissent pour la plupart qu’imparfaitement le génie chinois. Au point de vue industriel, des hommes compétents tels que M. Bord, en montrant l’opinion exagérée qu’on s’est faite de la main-d’œuvre chinoise, des voyageurs comme M. Leroy-Beaulieu et tant d’autres, ont fait justice de cette crainte.

« Ceci semble bien prouver qu’il y a une part de fantasmagorie dans le fameux péril jaune dont s’inquiètent beaucoup de personnes. Sans doute, ce ne sont pas seulement bâtons flottants ; mais, en tout cas, le danger n’est pas proche, et lors même que les peuples d'Extrême-Orient arriveraient à produire un jour presque tous les articles qu’ils importent actuellement d’Europe, le commerce que ferait l’Occident avec ses communautés, devenues infiniment plus riches qu’elles ne le sont aujourd’hui, n’en subirait pas moins une augmentation considérable. Toujours est-il que le premier effet de l’introduction en Chine de l’industrie européenne ne peut manquer d’être, comme les débuts le prouvent, un énorme accroissement de la puissance de consommation des indigènes, une élévation de leur étalon de vie, consécutive à l’augmentation de leurs salaires. Si donc les exportations de l’Europe vers l’Extrême-Orient peuvent se trouver atteintes en ce qui concerne, par exemple, les filés de coton que l’on fabriquera en Chine même, l’industrie occidentale retrouvera une large compensation sur d’autres

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points, par la simple raison que plus les Chinois seront riches, plus ils achèteront L »

J’ajouterai que si jamais l’industrie chinoise devenait menaçante pour celles d’Europe ou d’Amérique, ce que je ne crois pas, les nécessités de la lutte pour la vie feraient aisément trouver par les puissances intéressées des tarifs prohibitifs ou des mesures qui défendraient leurs produits contre ceux du Céleste Empire. Les États-Unis n’ont-ils pas déjà brutalement fermé leurs portes à l’invasion ouvrière de Chine?

Quant à ce qui concerne la force militaire de la Chine, le Japon s’est chargé de confirmer les prévisions des gens aussi éclairés que Prjévalsky ou l’auteur de Sinicæ res.

Il suffit d’avoir voyagé en Chine pour se rendre compte que la race la plus anciennement et la plus profondément ancrée dans ses traditions, le peuple qui étonne l’humanité par sa persistance à rester à l’état stationnaire, j’allais dire stagnant, au milieu du progrès qui l’assaille de tous côtés, ne peut pas du jour au lendemain modifier ses idées, changer son cerveau façonné depuis des milliers d’années pour prendre la discipline qu’il a en horreur, et l’estime du métier militaire qu’il méprise.

Les conditions dans lesquelles se sont faites les guérillas du Tonkin parmi des rebelles d’autres races et des bandits de profession, ne doivent nous fournir aucune déduction sur la valeur militaire des Chinois,

i. La Rénovation de l’Asie , par Paul Leroy-Beaulieu,

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« L’armée chinoise, disait avec raison M. Curzon, en 1894, sous des officiers chinois, même avec des fusils dans les mains et des cartouches dans les poches, est un ramassis indiscipliné de vagabonds, à peu près aussi qualifié pour résister à une force européenne que le serait un corps de processionnistes d’Hyde Part pour repousser une charge de Life Guards. »

Mais le nombre? me répondra-t-on. Qu’en faitesvous ? Je ne crois pas que jamais la Chine acquière des qualités militaires qui lui permettent de mettre sur pied une armée capable de résister aux troupes européennes que les puissances seront en mesure de fournir.

L’invasion, l’infiltration pacifique de la race jaune se fera peut-être dans le sud de l’Asie, autant que des droits de séjour seront accordés. Il existe d’ailleurs, en territoire chinois, dans l’ouest et le nord de l’empire, des espaces immenses, cultivables et presque inhabités, qui, pendant de bien longues années encore, pourront servir d’exultoire au trop plein de la population.

« L’extension de la race d’ailleurs, — pour citer encore l’ouvrage remarquable de Curzon, — n’est pas la même chose que l’extension de l’empire, et la multiplication physique peut même être un symptôme de déclin politique. »

L INSURRECTION DES BOXERS

Quoi qu’il en soit, d’un avenir lointain, si nous regardons de plus près, il nous est permis de faire avec certitude une prédiction : c’est que, dans les rapports des puissances étrangères avec la Chine, le statu quo ante se trouvera profondément modifié.

Que cette modification nous plaise ou non, peu importe ; nos désirs ne règlent pas la marche du monde. Toute volonté d’éviter des complications se heurtera infailliblement à la force des événements.

On paie maintenant bien cher le droit de comprendre le peu de confiance qu’on peut accorder à la parole du gouvernement chinois.

Mais on sait à quoi s’en tenir. Pour éviter le retour de pareil état de choses, la diplomatie européenne, qui, en cinq ans, a connu coup sur coup la faiblesse militaire de la Chine et sa perfidie, sera forcée de tabler sur des données entièrement nouvelles pour elle.

Elle devra obtenir ou plutôt imposer en Extrême- Orient des garanties de sécurité pour ses nationaux.

Quel sera, dans l’œuvre nouvelle, le rôle des Japonais ? Voudront-ils jouer celui de sauveurs pour perdre ensuite le fruit de leurs efforts. Ne s’assureront-ils pas, avant de s’avancer, un paiement équitable ?

Assisterons-nous déjà à un démembrement avec possessions entourées d’hinterlands? Ou le moment n’est-il pas encore venu ?

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Sortira-t-il du chaos actuel un consortium analogue à celui qui veillait sur les finances égyptiennes? Ou sera-ce un protectorat en commun avec des sentinelles disposées par les puissances autour du golfe de Pé-tchi-li, afin que chacune puisse empêcher sa voisine de trop empiéter sur ses droits? Sous cette forme large de contrôle des grandes puissances, parmi lesquelles je comprends le Japon, le gouvernement chinois servirait de tampon, d’intermédiaire entre les protecteurs et le peuple. Une solution de ce genre me semblerait la plus propre, sinon à résoudre définitivement les difficultés, du moins à permettre d’attendre le moins mal possible, pour les intérêts de tous, que le temps et de nouvelles conditions d'équilibre nous amènent à une nouvelle étape dans l’histoire de l’Asie.

Si la transition que j’entrevois est difficile à établir, elle n’est pas impossible. Il ne faut pas l’oublier, les Chinois, qui n’ont pas la solidarité nationale, ont subi tour à tour les maîtres mongols et mandchoux. Ces derniers sont actuellement au pouvoir.

Dans les colonies européennes , les Chinois se trouvent bien de l’administration qui leur est imposée. En Cochinchine, Cholon est prospère avec plus de cent mille Chinois. A Singapour, les deux cent mille habitants du Céleste-Empire, les cent cinquante mille de Hong-Kong s’accommodent fort bien des fonctionnaires anglais. Et en Chine même* les administrations des douanes et des postes ne fonctionnentelles pas très bien sous le contrôle d’Européens?

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Les grands obstacles à tout arrangement à prendre en Chine sont moins dans le pays lui-même et ses habitants que dans les rivalités et les heurts qui ne pourront manquer de se produire entre les puissances intéressées, dès que le péril immédiat aura été écarté.

De ce côté, l’avenir nous apparaît menaçant. La crainte universelle d’une guerre générale est peut-être actuellement le gage de paix le plus sûr que nous ayons. D’un jour à l’autre, tout peut se briser.

Dans les conflits d’ordre militaire ou diplomatique qui se préparent, le rôle de la France doit être de fermeté et de dignité. Elle doit avant tout sauvegarder ses droits.

Les premières raisons d’être de notre influence en Chine sont la protection des catholiques et nos droits sur l’hinterland indo-chinois. Nous devons énergiquement maintenir la première.

Quant à ce qui regarde les seconds, nous ne devons pas oublier que le Tonkin, si riche par lui-même, le joyau de nos colonies, a été pris comme voie de pénétration en Chine. La pénétration doit viser le Setchuen et le Yang-tsé par le Yunnan.

Il faut envisager le chemin de fer de Laokay et de Yunnan-fou comme un canal collecteur dont les branches iront s’étalant vers le Mékon thibétain, vers le Setchuen et vers le Koéi-tchéou, pour en drainer les produits vers notre colonie et y répandre notre commerce.

Tel est le but dont nous paraissons parfois nous détacher lorsque nous ne considérons plus que les

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richesses minières du Yunnan, dont je ne mets d’ailleurs pas en doute la très grande valeur.

Personne n’a mieux compris que l’Angleterre la concurrence que nous pouvions lui faire. L’ouverture du Si-kiang, la neutralisation de la vallée du Yangtsé, l’agrandissement et la fortification de Hong-Kong, sont autant de coups droits portés à notre avenir commercial au Tonkin. Ce sont aussi des étapes vers la réalisation du projet poursuivi avec une ténacité digne d’éloges : la grande voie commerciale anglaise Calcutta-Shanghaï.

Lorsqu’il y a quelques années, on parlait du chemin de fer du Cap au Caire, l’idée faisait hausser les épaules à bien des incrédules.

En Asie, nous sommes bien prévenus, mais les événements semblent marcher plus vite que les idées. Au sud de la Chine, nous sommes les mieux placés. Nous avons été les premiers à semer, nous devons être les premiers à récolter.

Parmi les fruits qu’il nous est permis de recueillir de nos efforts et de nos campagnes, devons-nous comprendre un port dans la partie septentrionale de la Chine? Les avis sont partagés. La réponse affirmative, qui, il y a quelques mois, n’eût pas fait de doute et se fût trouvée actuellement plus que justifiée, peut devoir être modifiée par la suite des événements. Il est certain que rien n’était mieux de nature à appuyer nos revendications auprès du gouvernement chinois que la présence de quelques bâtiments de guerre à l’entrée du golfe de Pé-tchi-li ; et la possibilité de cette

présence eût été singulièrement facilitée par un port de refuge et un dépôt de charbon placés sous pavillon français.

Après avoir longuement sillonné de nos bâtiments de guerre la côte de Chine, après être entrés à Pékin et avoir construit l’arsenal de Tché-fou, notre absence semblait au moins bizarre dans le condominium européen qui se préparait insensiblement au nord de la Chine par l’occupation de Kiao-tchéou, de Port- Arthur, de Talien-ouan et de Weï-haï-weï.

Des esprits très prudents avaient fait remarquer que la prise de possession d’un bon port était un nouveau marron tiré du feu pour les Anglais. Ceux qui soutenaient ces théories rappelaient qu’au moment de Fachoda, la magnifique rade de Diégo-Suarez, dépourvue de torpilles, se trouvait à la disposition du premier occupant.

Les fautes commises ne justifient pas l’inaction ; car, en politique étrangère, l’inaction est aussi une faute. Parce que nous avons perdu le Canada, ce n’est certes pas une raison pour ne pas avoir de colonies.

De ce qui se passe en Chine doit résulter un état de choses nouveau. C’est à ceux qui, au risque de leur vie, voient sur place la tournure que prennent les événements, de nous éclairer. Le devoir du gouvernement sera de tenir compte de leurs avis. Une cruelle expérience lui apprend qu’il ne doit pas retomber dans l’erreur commise à l’égard de Courbet. La politique, dans le sens le moins élevé du mot, doit s’arrêter à nos frontières. Au delà, il n’y a plus

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que l’intérêt de la France. Car, si chez nous les passions malheureuses nous divisent et nous poussent les uns contre les autres pour la plus grande joie de l’étranger, hors de France, nous ne sommes que les enfants d’un même pays.

Lorsque nous sommes au loin, nous ne recherchons dans l’héritage de quinze siècles d’histoire que les gloires du passé, pour préparer celles de l’avenir. Nous nous souvenons qu’un peuple qui veut vivre fort et puissant doit regarder en avant, et nous ne voyons plus dans les efforts séculaires qui ont constitué la patrie qu’un motif d’union.

La race française n’a pas perdu les qualités d’énergie et de dévouement par lesquelles elle a étonné le monde. Ceux-là les possèdent au premier chef qui portent ou défendent au loin le drapeau français. Et les conseils désintéressés qu’ils peuvent donner leur sont dictés par l’amour profond de la patrie. Ecoutons-les.

Le moment est grave : « C’est encore en Asie que se décideront les destinées du monde ; en Asie se créeront, grandiront ou se fortifieront les empires ; et celui qui saura faire écouter sa voix en Extrême- Orient pourra aussi parler bien haut en Europe1. »

Ce qui était vrai il y a des années l’est encore aujourd’hui.

i. Autour du Tonkin. 1894.

DE KRATIÉ A NHA-TRANG

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