AU THIBET
Maintenant, plus que jamais, les affaires de Chine sont à l'ordre du jour ; chaque matin les journaux nous entretiennent de nouveaux massacres d’Européens, de pillages de missions, d’émeutes mal réprimées ; et presque toujours ce sont les missionnaires que ces mouvements atteignent les premiers. Beaucoup de gens qui ont mal étudié ces questions, ~qui n'ont pas voyagé en Chine, ou qui se sont tenus seulement dans les ports à demi européens, n’ont pas vu que les missionnaires sont les premiers attaqués, parce qu'ils sont les premiers exposés, parce qu’ils sont dans des provinces où des agents diplomatiques ou des commerçants ne pénètrent pas et surtout ne séjournent pas, parce que, enfin, ils prennent pied dans des villes que d’autres Européens craindraient d’habiter. Des sinophiles, nous pensons, mal renseignés, se sont faits les
rapporteurs de légendes absurdes, en cours dans la populace chinoise, telles que celle du vol des enfants par les Pères ; des esprits étroits ou passionnés, sous un prétexte humanitaire, ont pris le parti des Chinois contre les missionnaires ; quelques-uns même ont été jusqu’à féliciter les habitants du Céleste-Empire des persécutions qu’ils dirigeaient contre les religieux, leur procurant la gloire du martyre. Je veux croire que ces écrivains n’ont pas traversé la Chine, qu’ils n’ont pas rencontré des Français loin du pays, qu’ils ne les ont pas vus travailler à l’œuvre de civilisation à laquelle ils consacrent leur vie.
Pour nous qui avons trouvé nos compatriotes aux postes les plus éloignés de la frontière de Chine, qui avons vécu avec eux, accueillis à bras ouverts, nous savons ce qu’ils font et ce qu’ils ont fait ; nous leur devons et nous nous devons à nous-mêmes de dire ce qui en est. Ce n'est pas d’une question religieuse, encore moins politique, mais nationale avant tout, que je veux parler ; ce sont les intérêts de la France dans l’Extrême-Orient qui se trouvent en jeu avec ceux des missions ; je ne crois pouvoir le mieux faire comprendre au lecteur qu’en mettant sous ses yeux le but poursuivi et le résultat déjà atteint par une poignée de Français à la frontière du Thibet. Qu’il veuille bien me suivre à travers une période d’un demi-siècle, le long des crêtes de l’Himalaya d’un côté, ou du cours du haut Mékong de l’autre, il verra les efforts considérables produits par nos compatriotes, les services qu’ils ont rendus, les droits qu’ils peuvent revendiquer
et le peu d’appui qu’ils reçoivent de la mère-patrie ; ayant vu ce qui a été fait, il croira peut-être aux sentiments élevés qui animent nos missionnaires, et que l’un d’eux m’exprimait si éloquemment dans ces lignes 1 :
« Mien-lin-hien, n novembre 1890 2.
» Vous pourrez contredire de visu tous les imbéciles ou mauvais drôles qui diront, peut-être sans le croire, que les missionnaires n’ont pas le cœur français. Sans doute, nous ne sommes pas ici principalement pour motif politique, mais c’est nous calomnier singulièrement que de dire que nous nous désintéressons de l’honneur et des avantages delà mère-patrie. Ces deux choses, les missions et la France, quoique bien différentes, se soutiennent nécessairement l’une l’autre, et la paix mal assise à l’occasion du Tonkin nous a fait plus de mal que n’eût fait peut-être une persécution religieuse.
» Vous pouvez dire aussi que non seulement l’influence, mais même le nom de la France ne sont connus dans l’intérieur de la Chine que par nous, puisqu’on n’y voit pas même une boîte d’allumettes qui vienne de France. Par conséquent, que dire des diplomates qui se laissent berner par les mensonges des autorités chinoises et croient faire tort à la patrie en prenant sérieusement nos intérêts ? »
Une croix gravée sur une dalle, c’est tout ce qui reste à Lhaça du couvent des Capucins : une croix et l’oubli.