‹ L'âme du voyageurChapitre 8 sur 41 · Province du Setchuen · texte numérisé non relu

Province du Setchuen

Chaque jour pourtant un peuple curieux foule la large pierre : simples pâtres, enveloppés dans les épaisses tchoupas, le sabre horizontal sur le ventre, les cheveux flottant au vent, descendus de leurs montagnes pour venir vendre quelques bestiaux dans la capitale ; riches marchands, coiffés du chapeau aux glands de soie rouge, vêtus de robes de poulou brun ou vert; lamas, la tête rasée, drapés dans leur toge de laine rouge, comme des sénateurs romains, la plupart ivres de tchang en l’honneur de quelque mort ; filles de joie, petites, frêles, le teint pâle, les sourcils noircis, les cheveux et les oreilles chargés de plaques d’or ; soldats chinois, insolents, brutaux, sales, exhalant au loin l’odeur repoussante de l’opium ; Cachemiriens au large turban ; musulmans, facilement reconnaissables à leur barbe noire, à leur haute stature, à leur allure fière ; petits Indous du Boutan, chétifs, le teint bronzé, à demi couverts de quelques haillons écarlates, tous orfèvres de leur métier ; gens de toute condition, de toute race, de toute langue parlée dans l’Asie centrale, se pressent dans le quartier de l’Ha-gia, à l’entrée du théâtre chinois ; et, dans la multitude, personne ne se doute qu’entre ces murs où, le visage barbouillé de blanc et de noir, crient, hurlent, gesticulent, sautent et se trémoussent des bouffons chinois, il y a deux siècles, des « lamas d’Occident » enseignaient leur religion sous la protection du Talaï-lama et du Ouang-zeu.

Pour un peuple très ignorant, n’ayant pas d’histoire et possédant une chronologie tellement embrouillée

que personne ne peut l’apprendre, l’espace de deux siècles est bien long. A peine les familles qui comptent des vieillards peuvent-elles remonter à des événements écoulés il y a quatre-vingts ou cent ans.

Bien éphémère a, d’ailleurs, été la prospérité des Capucins italiens; si leur succès dépassa leurs espérances, il fut de courte durée.

Depuis l’époque où le roi de Lhaça ordonna par décret à son peuple la corvée pour la construction de la maison des Goguer l, jusqu’au moment où, volés, pillés, dépouillés de leurs biens, les missionnaires furent chassés de la « ville » , cinquante ans s’étaient écoulés ; ce qui représentait un demi-siècle de travaux fut anéanti en quelques jours ; mais l’œuvre de destruction ne fut pas complète : les persécuteurs des Pères italiens avaient oublié, en les expulsant, d’effacer la trace de leur séjour; ainsi qu’un voyageur appose son nom sur un livre ou l’enferme dans une bouteille pour attester son passage, de même les Pères avaient laissé leur signature au sein du sanctuaire du bouddhisme; ils avaient gravé à toujours sur la pierre l’emblème de la foi chrétienne : la croix.

Forts de leurs croyances, confiants dans l’avenir, ils laissaient dans la ville sainte, en la quittant, leur drapeau, éternel défi porté à la religion ennemie au milieu de son temple même.

L’œuvre des Capucins italiens ne devait pas être

i . Goguer (littéralement musulman). Nom donné aux Capucins par les Thibétains.

124 LES missionnaires français au thibet

à jamais abandonnée : le défi qu’ils avaient porté au bouddhisme, d’autres devaient le reprendre.

Nous allons voir dans ce siècle les efforts héroïques des missionnaires français pour pénétrer dans la Rome de l’Asie et y faire connaître la doctrine élevée de la a religion de F rance » .

En i844, deux missionnaires lazaristes, les PP. Hue et Gabet, donnaient le signal des explorations hardies au cœur de l’Asie, en pénétrant, grâce à un déguisement, à Lhaça. Trop vite chassés de la ville pour avoir rien pu y fonder, du moins rapportaient-ils des renseignements précieux ; dans le voyage le plus extraordinaire qui eût été accompli en Asie depuis Marco Polo, ils faisaient connaître deux grandes routes du Thibet, celle du nord et celle de l’est. A Lhaça, ils laissaient le souvenir du nom français, et aux missionnaires français ils montrèrent la possibilité de gagner la ville sainte.

Le charme qui semblait entourer la « ville des esprits » était rompu : on y avait pénétré, on y avait séjourné, on pouvait donc y retourner.

L’année i846 fut grosse d’événements dans l’histoire de l’évangélisation du Thibet. Pendant que deux Français pénétraient à Lhaça, le Saint-Siège réunissait celte contrée à la mission du Setchuen, et celle-ci était confiée à des prêtres des Missions étrangères de Paris; l’œuvre d’exploration et de civilisation entreprise par les missionnaires allait faire un grand pas en passant de la main des Italiens du Bengale à celle des Français du Setchuen.

Avant de suivre nos compatriotes dans leurs rudes voyages, ouvrons la carte d’Asie et jetons un coup d’œil sur le pays vers lequel se porteront tous leurs efforts.

L’ensemble de royaumes et de principautés plus ou moins indépendants, d’états tributaires de la Chine, qu’on comprend sous le nom de Terre élevée ou Thibet, se trouve naturellement défendu, au nord et à l’ouest par d’immenses déserts glacés, des steppes élevées, des plateaux nus, qui, au point de vue pratique , demeurent infranchissables. Pour qu’il se risque dans cette voie, il faut, au marchand chinois, l’âpre désir du lucre qui lui tient au cœur et lui sert d’âme; au nomade mogol, la foi religieuse; à l’explorateur européen, la volonté de remplir un vide sur la carte du monde, le désir de connaître l’au-delà, l’amour de la science.

Dans l’audace du Père Hue, on retrouve le zèle de l’apôtre et l’ambition de l’explorateur; mais, ce qu’il avait fait, ses successeurs ne pouvaient l’entreprendre, son voyage devait montrer aux missionnaires à venir la nécessité de renoncer à la route du nord; pour mener à bien leurs entreprises, ils ne pouvaient se laisser isoler de leurs confrères par des centaines de kilomètres de déserts ; avant tout, il leur fallait une base d’opération à laquelle ils fussent reliés ; aussi tournèrent-ils leurs yeux d’un autre côté.

Au sud, le Thibet est en contact direct avec un pays civilisé : l’empire anglais des Indes qui déborde entre ses alliés ou tributaires. Entre ceux-ci et le

Thibet se dresse la chaîne colossale de l’Himalaya, barrière redoutable, mais non infranchissable ; de nombreuses routes la traversent .

La frontière est partout; des Indes au Thibet il n’y a qu’une enjambée. Ce pas à faire, en vain quelques Français le tentent pendant huit années consécutives, de i85o à 1 858 ; suivant avec une ténacité remarquable, de l’est à l’ouest, la longue frontière des Indes, ils font l’ascension des principaux cols, s’adressent successivement aux petits souverains, passent parfois outre, continuent sans cesse leurs tentatives, souvent repoussés, jamais rebutés.

A cette tâche dangereuse deux d’entre eux trouvent pourtant la mort : MM. Krik et Bourry sont massacrés, en i854, par des sauvages Michmis, sur les confins du haut Assam et du Dza-yul.

Ce meurtre n’est pas fait pour décourager des missionnaires; il faut, pour les arrêter, un ordre de leur supérieur, monseigneur Demazures, sacré évêque de Sinopolis et vicaire apostolique du Thibet. Tous les efforts seront concentrés sur la frontière de Chine.

Malgré l’aide intéressée des Anglais, huit ans de tentatives continuelles pour franchir la frontière des Indes, au nord, n’ont pas encore donné un résultat pratique.

L’œuvre des missionnaires a progressé plus rapidement à l’est. De ce côté, le Thibet touche à l’une des provinces les plus peuplées de la Chine, au Setchuen, puis au Yunnan ; hérissé de hautes montagnes, bordé

de larges fleuves qui coulent du nord au sud, ici, comme ailleurs, il se protège par ses frontières naturelles. Un débouché le met en communication avec chacune des provinces chinoises; à Batang passe la grande route impériale qui, de Lhaça, va à Pékin en traversant, au Thibet, Tsiamdo et, au Setchuen, Ta-tsien-lou.

A Àtentsé, la route du Yunnan qui, partant de Tsiamdo, descend au sud à Taly-fou.

Batang, ou plus loin, Ta-tsien-lou, d’un côté, et Atentsé, de l’autre, sont les deux grands marchés du Thibet avec la Chine.

Dans ces voies de pénétration au Thibet, les missionnaires s’engageront aussi loin qu’ils pourront, souvent chassés au mépris des traités, pillés, menacés de mort, quelques-uns même massacrés, ne comptant sur d’autre soutien que leur volonté et leur courage héroïque; ils reviendront sans cesse, ils parcourront la région en tout sens, établissant du nord au sud une ligne de stations intermédiaires le long du Lang-tsang-kiang (haut Mékong) dans le pays des salines et des mines et gardant à l’est leurs communications avec les missions du Setchuen et du Yunnan.

Déjà, en 1860, lorsqu’ils sont rejoints par leurs confrères de l’Inde, quatre Français se partagent la mission du Thibet.

Des écoles ont été fondées, des couvents établis avec des religieuses chinoises et une vraie colonie a été créée. Ces résultats étonnants sont dus surtout au

zèle et au courage du Père Renou. Après un premier voyage en i848, où Renou n’a pu s’avancer sur la grande route de Lhaça que jusqu’à Tsiamdo (Tchamou-to, en chinois), il repart en i85i, arrive au Yunnan, traverse Li-Kiang et va s’établir pendant dix mois dans un couvent thibétain; il s’est lait passer pour marchand chinois, s’instruit à la dérobée sur la langue du pays qu’il veut évangéliser, et note les mots qu’il apprend sur de petits morceaux de papier qu’il cache dans sa manche pour les recopier la nuit et les coudre ensuite dans son habit; c’est ainsi qu’il compose les éléments du remarquable dictionnaire thibétain français que compléteront ses successeurs.

Deux années plus tard, il loue à un riche Thibétain pour 16 taëls (i3o francs) par an, la vallée de Ronga; la location est faite à perpétuité, l’acte est selon les formes. Au point de vue géographique Ronga est bien situé, entre le Lou-tsé-kiang et le Lang-tsanc kiang, à quelques jours au sud de Kiang-ka, non loin à l’ouest d’Atentsé. La nouvelle colonie est à la porte du Thibet, du Setchuen et du Yunnan. Sa rapide prospérilé justifie suffisamment le choix fait par le missionnaire : il a acquis une vallée couverte de forêts, ne produisant rien et abandonnée des indigènes, qui la fuient comme pestilentielle. Mais voici que sous la direction de M. Renou les arbres s’abattent, et avec eux la fièvre tombe; la terre est fertilisée par l’incendie à la mode thibétaine; des semences indigènes et des graines de France sont semées; la

récolte est excellente ; les villages voisins sont employés et trouvent leur profit à ce travail. Chaque année ajoute quelque nouveau succès. En i856, la maison s’achève, c’est l’ère de prospérité. Mais à l’ombre du bonheur s’éveille la jalousie ; ce sentiment doit guider une première attaque en i858. Le courageux pionnier qui est à la tête de la colonie échappe à peine à la mort. Mais ses plaintes trouvent un écho à Pékin. Les autorités thibétaines devront céder. En vain, les lamas de Lhaça ont-ils offert de l’argent à l’empereur en échange de son appui contre les hommes de la religion d’Occident. Le fils du soleil a d’autres préoccupations : à l’est de l’empire, ses troupes ont été mises en fuite, son palais livré aux flammes, et il a dû se soumettre aux conditions de Tien-tsin. La conclusion du traité est un événement capital aux yeux des missionnaires.

Les termes de l’article 6 exigé par la France, ratifié par le Tsung-li-yamen semble devoir leur assurer, da la part de la Chine, la liberté d’enseigner leur religion ; de la part de la légation française l’appui et la protection de la mère-patrie.

Page 1