‹ L'Ame éclairée par les oracles de la sagesse dans les paraboles et les béatitudes évangéliquesChapitre 3 sur 38 · DES · texte numérisé non relu

DES

( En saint Matthieu , en. 5 ).

L'Évangile nous apprend que le Sauveur du monde étant allé sur une montagne, et ayant assemblé ses disciples , il leur fit sur les Béatitudes ce discours admirable* qui renferme le précis et l'abrégé de tout l'Evangile. ' Ascendit in montent f et cùm sedisset , accesserunt ad eum discipuli ej'as. (Matth. 5. )„

Le commencement et le prélude de ce discours tout divin mérite nos attentions.

1° In montent. Jésus-Christ se rend sur une haute 'montagne; il avait de grandes choses à annoncer , et des vérités sublimes à révéler ; ce sont de grandes choses qui se traitent dans les endroits éminents, dit saint

Augustin Jexcelsa in excelsis. Le Sauveur s'éloigne de la foule , se retire dans un endroit écarté ; le tumulte et l'agitation ne furent jamais l'élément de la grâce , et le séjour où elle fait entendre sa voix. Fuyez le inonde, si vous voulez trouver Dieu.

2° Aperiens os suum. Jésus-Christ ouvre sa bouche sacrée. Autrefois , dit saint Paul l Dieu avait parlé par la bouche des patriarches et des prophètes : olim loquens patribus inprophetis; (Hebr. 5. ) aujourd'hui il vient vous parler par lui-même, et nous annoncer les oracles de la sagesse , par l'organe de la sagesse elle-même.

3° Beati , bienheureux; c'est la première parole qu'il fait entendre. On l'écoute toujours avec joie ; tout le monde désire d'être heureux ; c'est un sentiment qui naît avec nous , et qui ne s'éteint jamais dans nos cœurs ; nous sommes faits pour un bonheur, et notre cœur soupire sans cesse après sa possession ; mais en même temps, il faut en convenir, le bonheur que Jésus-Christ va nous annoncer n'est guère du goût de ce monde; il ne faut rien moins que la lumière de l'Esprit saint pourrie comprendre, et l'onction de sa grâce pou*

'DES HUIT BÉATITUDES. il ST.

le goûter. Le divin maître qui enseigne , lai donne à quiconque la demande et veut l'obtenir. Espérons-la de sa bonté, et dans cette espérance écoutons ses sublimes leçons : gravons-les dans nos cœurs, et faisons-en la règle de notre conduite.

Première Béatitudei

Beati paupercs spiritu^ Bienheureux les pauvres d'esprit.

Voilà le premier oracle que prononce ici Jésus-Christ, la vérité même. Les pauvres d'esprit sont, 1° les humbles ; 2° ceux qui jen vue de Dieu ont renoncé à leurs biens j 3° ceux qui en les possédant , en sont déta-j «liés de cœur et d'esprit ; h° les pauvres qui vivent résignés dans leur pauvreté. C'est sur tous ceux-là que Jésus-Christ dit : Bcati ■pauperes , Pauvres d'esprit ; je dis en pre«j mier lieu les humbles de cœur. Ce n'est pas que dans cette sainte pauvreté l'hommq chrétien manque ni d'esprit , ni de connais-^ sance , ni de talents naturels ; mais c'est qu'éclairé des lumières célestes, il connaît son néant, et le vide de tout bien surnatu-

rel qui est dans lui ; il en gémit et s'en humilie devant Dieu , disant sincèrement avec le Prophète : Ego vir videns paupertatem meam , je gémis à la vue de ma pauvreté et de ma misère. ( Tren. 3. )

C'est qu'éclairé par cette lumière céleste, il comprend que s'il a quelque chose de bon, c'est de Dieu qu'il le tient , qu'il l'a reçu ; dès-lors il ne saurait se l'attribuer et s'en glorifier.

Il y a plus encore ; c'est que non-seulement il voit qu'il n'a rien de bon par luimême ; mais que de son fonds il n'est que misère, que faiblesse, et qu'imperfection ; son esprit environné d'épaisses ténèbres , son cœur sujet à mille passions , tous ses penchants inclinés au mal ; et voilà la véritable pauvreté et l'extrême indigence , bien capable de l'humilier et de l'anéantir devant Dieu, ego vir videns , etc.,.

Mais ce qu'il y a d'admirable et de bien consolant en ce point, c'est que cette pauvreté reconnue, avouée, déplorée devant Dieu, devient pour lui une source de véritables richesses, en lui attirant toutes les grâces et tous les trésors du ciel ; l'esprit de Dieu se répand dans lui et l'enrichit de

tous ses dons. Heureux donc les pauvres d'esprit ! ils sont riches de toutes les richesses de Dieu ; beali pauperes.

C'est l'estime et l'amour de cette vertu qui a engagé les riches et les grands du monde à renoncer à leurs grandeurs et à se détacher de tout , pour se rendre conformes à Jésus-Christ pauvre. C'est elle qui a engagé les princes , les rois de la terre , à descendre de leur trône et à venir faire hommage de leur sceptre et de leur couronne à un Dieu humilié et anéanti pour le salut des hommes. C'est elle qui tous les jours encore engage tant de jeunes personnes à s'ensevelir dans la religion , et à embrasser la folie de la croix , plus honorable et plus précieuse à leurs yeux que toutes les grandeurs et tous les trésors. Vérité cachée aux sages du monde , qui mettent leu? bonheur dans les richesses, qui regardent la pauvreté comme un malheur, qui considèrent un homme pauvre comme frappé de la main de Dieu ; mais vérité révélée aux âmes humbles, simples et fidèles , à qui Dieu aime à se communiquer. Revelasti eapar-* vulis.

Il y a donc deux sortes de pauvreté : une

pauvreté de volonté et de choix , une pauvreté de nécessité et d'état Pauvres d'esprit, c'est-à-dire, pauvres volontaires qui embrassent la pauvreté pour l'amour de Jésus-Christ , pour se rendre semblables à Jésus-Christ; qui quittent en effet leurs biens, qui se dépouillent de leurs possessions, ou du moins qui, en les recevant, s'en détachent d'esprit et de cœur, qui les possèdent comme ne les possédant pas j selon le conseil de l'Apôtre : ce sont ceuxlà , et ceux-ià seuls, que Jésus-Christ appelle heureux, beali pauperes.

Il y a une autre pauvreté, mais pauvreté contrainte et forcée , accompagnée du désir d'avoir des richesses , de l'estime des biens de ce monde , du regret , des plaintes , des murmures d'en être privé. Cette pauvreté n'a point de part à celte béatitude , parce qu'elle est sans choix, sans liberté, sans mérite; au contraire, une telle pauvreté est en effet une véritable avarice de cœur , une cupidité insatiable de volonté ; et dèslors quel rapport pourrait-elle avoir avec la pauvreté que Jésus-Christ canonise ?

La pauvreté évangélique doit être accompaguée des vertus qui lui sont propres, et

DES HUIT BÉATITUDES ÎUl

âYmême que les richesses sont ordii airemeût accompagnées des honneurs, de -.plaisirs, des commodités de la vie ; la pauvreté*; pour être sincère, doit aussi, du noins dans la disposition du cœur , être ace >mpagnée des incommodités , du mépris fis dignités et de la réputation devant les hom« mes. Un riche du inonde amasse de toutes mains et n'est jamais satisfait ; un pauvre de Jésus-Christ est détaché de to' t , et ne cherche que Dieu , ne goûte que Dieu , quij seul devient son partage, et seul veut être( sa récompense.

Heureux donc les pauvres d'esprit ! pourquoi ? Jésus-Christ même le dit : parce que le royaume du ciel est à eux ; quoniam ip~ sorum est regnum cœlorum. En effet , acquérir le ciel , c'est le plus grand des bonheurs : on le gagne par la pauvreté ;; c'est donc un bonheur d'être pauvre , parce que renonçant aux biens fragiles et périssables, Dieu nous enrichit des biens spirituels, solides et permanents.

La pauvreté coupe la racine de tous les maux , qui est la cupidité ; elle retranche la matière et l'aliment à tous les vices , à l'orgueil, à l'ambition, à l'avarice, à l'injus-

tice , aux plaisirs des sens : toutes Tes passions accompagnent les richesses , et les richesses donnent le moyen de contenter toutes les passions. Voilà ce qui fait dire à Jésus-Christ : malheur à vous, riches. La pauvreté volontaire qui délivre de tous ces maux est donc un bien. Elle est d'ailleurs la mère de toutes les vertus , de l'humilité , delà patience, de la douceur, de la fragilité ; et voilà les vrais biens qui rendent solidement heureux en ce inonde, parce qu'ils préparent et assurent le bonheur de l'autre. Quand on connaît les richesses du ciel , on méprise aisément celles de la terre.' Après tout , quelques richesses que l'on! possède en ce monde, ne faudra-t-il pas les, quitter un jour ? et la seule pensée qu'il faudra un jour tout quitter, ne suffit-elle pas pour répandre l'amertume sur tout ce qu'on possède ?

C'est une remarque solide que l'on fait tous les jours ; les pauvres meurent sans grande peine , et se disposent aisément à la mort, sans qu'il faille tant de précautions pour la leur annoncer ; les riches , au contraire, n'envisagent la mort qu'avec des craintes et des frayeurs excessives j*..cfl

3>ES ! HUIT/BisÀTITUD^ 1 UZ

quandjlïaut leur annoncer cette dernière heure , et les engager à s'y préparer par la réception des sacrements et des secours de la religion, ce sont des difficultés sans nombre /des délais sans fin. La raison en est "évidente : c'est que les pauvres ne possédant rien , ou possédant peu , ont aussi peu "a regretter en ce monde , et un compte bien moins terrible à rendre à Dieu ; les riches , au contraire, sont attachés par mille liens à la terre ; quelle difficulté de les rompre et de s'en dégager ! D'ailleurs le jugement qu'il leur faudra subir sera bien plus rigoureux et plus redoutable. C'est ainsi qu'à la mort les pauvres ont dès ce monde un commencement de récompense dont ils recevront la plénitude dans l'autre.

Mes frères , disait saint Paul aux Corinthiens, vous savez quelle est la grâce que Jésus-Christ nous a faite ; étant essentiellement riche par lui-même , il s'est rendu pauvre en notre faveur , afin que nous fussions enrichis par son indigence , ut illius inopiâ vos diviles essetis. ( 2» Cor. 8. J

PRATIQUES

1° Connaissons le néant et le danger des richesses, et défions-nous de leur séduction.

2° Détachons notre cœur de tout bien périssable, en vue des biens éternels qui nous sont promis.

3° Dès que notre cœur sent quelque attache aux biens de ce monde , rompons-la ; attachons-nous à Dieu seul , et brisons les liens qui captiveraient notre âme.

4° Aimons à avoir toujours moins que plus ; moins nous aurons de la graisse de la terre, plus nous serons disposés à recevoir la rosée du ciel.

5° Quand nous manquons de quelque chose, gardons-nous de nous plaindre et de murmurer.

6° Désirons même de manquer quelquefois et de souffrir , pour avoir une sainte' ressemblance avec Jésus-Christ, qui n'avait pas où reposer sa tête.

En un mot , soyons pauvres d'esprit et de cœur en ce monde , dans le ciel nous serons dans l'abondance de tous les biens.

Deus meus et om-'i : mon Dieu et mon tout.

Quid mihi est in cœlo , et à te quid vo-< lui super terrain? (Psal. 72. ) Que puis-' je désirer en ce monde et pour l'autre , que vous seul , ô mon Dieu ?

Amorem tuî solumcum graii'â tuâ mihi doncs , et dives sumsatis : Donnez-moi votre grâce et votre amour, ô mon Dieu ! avec ces trésors je possède tout, et je ne demande plus rien sur la terre.

TRIÈRE.

Adorable sauveur ! ce n'est pas seulement par vos paroles , mais surtout par vos exemples, que vous nous avez enseigné la pauvreté. Vous avez été pauvre dans votre naissance, puisque vous êtes né dans la plus extrême indigence ; vous avez été pauvre durant votre vie, puisque vous n'aviez pas même où reposer votre tête ; vous avez été pauvre à votre mort , puisque vous n'avez eu d'autre héritage à laisser que celui de votre croix. Donnez-moi l'esprit de votre pauvreté si précieuse à vos yeux , ce détachement entier des biens périssables et de la figure de ce monde qui passe: je connais tout le danger et toute la séduction des richesses , elles enflent le cœur, elles don-

Baudban. Expl. des Parab, ^3

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lient lo moyen de contenter tontes les passions, (Iles dominent et rendent l'homme esclave de ses .uides désirs. Je préfère cette pauvreté à tous les trésors de la terre ; heureux si je puis avoir quelque traitde ressemblance avec vous , qui avez daigné vous rendre pauvre , pour nous enrichir par votre indigence !

Mais surtout, Dieu Sauveur ! accordezmoi cette pauvreté d'esprit , cette humilité sincère, cette simplicité de cœur ennemie de ton , ;' ''.gisements , de toute duplicité , de tous ces détours, ces recherches, ces artifices de l'amour-propre ; je sais que vous résistez aux superbes, que vous aimez à vous communiquer aux âmes humbles et dociles, qui or. t cette simplicité pour partage. O pauvreté de mon Dieu ! vous serez désormais mon trésor ; ôDieu pauvre ! vous serez l'objet de mes désirs et de mon imitation : en vous possédant je serai riche ; en vous aimant je serai heureux ; que je sois privé des biens de ce monde, pourvu que j'entre un jour en possession des bieus éternels. Ainsi soit-il.

DES HUIT BÉATITUDES. ïkl

Seconde Béatitude*

Beali mites.

Heureux ceux qui sont doux»

C'est Jésus-Christ même qui les appelle heureux : il faut qu'il chérisse bien cette vertu , pour l'élever ainsi au rang des Béatitudes. Le Sauveur ne parle point ici d'une douceur purement naturelle et de tempérament ; ce n'est pas là une vertu ; c'est naturel , c'est caractère , quelquefois même c'est insensibilité , c'est indolence. II s'agit d'une douceur acquise par la vertu , fondée sur l'exemple de Jésus-Christ, établie sur la modération des passions et l'empire de soi-même.

' Cette Béatitude est jointe à la pauvreté d'esprit, elle en est le fruit précieux. Les vrais pauvres sont humbles, modestes, doux , patients ; les riches d'ordinaire sont fiers , hautains, impatients , colères , pleins de mépris pour les autres: tout cela autant de vices contraires à la douceur.

Le propre de cette vertu , c'est de modérer tout mouvement de vivacité, de co-

1 US I EXPLICATION "MOIîALE

1ère , d'impatience , d'humeur ; de réprimer , d'étouffer l'aigreur, l'animosité, la1 vengeance, et cela dans les occasions les plus délicates et les plus critiques.

Dieu nous afflige ; la douceur reçoit l'affliction sans murmure ; elle s'y soumet et se tait ; les hommes nous manquent et nous offensent, le cœur ne s'aigrit point , la bouche ne se répand point en paroles vives ,; beaucoup moins en reproches amers. Lesj premiers mouvements peuvent échapper ,:

l'extérieur peut être ému ; mais l'intérieur, demeure paisible et sans trouble ; ou s'il y* en a quelqu'un, il est d'abord étouffé pac, la douceur, et réprimé par l'habitude de cette vertu. .

La douceur "chrétienne est la première leçon que Jésus-Christ nous a faite en ve-<( nant au monde : Apprenez de moi que je suis doux et humble -de cœur. Non , il ne nous dit point : appenez de moi à opérée des prodiges ;; à -, dominer les éléments, à calmer les tempêtes , à guérir les malades , à ressusciter les - morts ; mais apprenez h pratiquer la douceur à mon exemple ,. ctj selon le modèle que je vous en présente ^ les victoires que vous remportez sur vous-

mêmes par le secours de la grâce , seront préférables aux prodiges que vous pourriez opérer dans l'ordre de la nature.

Rien de si grand, en effet, de si admirable que les effets précieux que cette vertu produiten nous ; la douceur établit le calme et la tranquillité de notre âme ; la douceur entretient la charité , l'union et la paix avec le prochain ; la douceur nous donne une sainte conformité avec Jésus-Christ ; la douceur contribue beaucoup à l'union intime avec Dieu ; elle établit dans l'âme le règne de Dieu ; elle fait goûter une anticipation du bonheur des élus; elle donnerait sur la terre une image sensible de la céleste Sion, si tous les hommes qui sont sur laj terre soumettaient leur cœur à son doux empire.

Il est vrai que pour avoir cette douceur inaltérable, et posséder notre âme dans cette égalité constante, il faudra prendre sur nous, et nous faire bien des violences ; ,mais en serons-nous mieux, quand, faute de cette douceur, par nos vivacités, nos sensibilités, nos paroles piquantes, nous aurons blessé l'un, offensé l'autre, indisposé celui-ci, aigri celui-là, peut-être causé

des scènes et des éclats? Quand donc il devrait nous en coûter encore davantage pour conserver cette douceur, n'en seronsnous pas bien dédommagés par le bonheur que nous aurons d'être en paix avec Dieu , et par la consolation de vivre en paix avec tout le monde ?

Le Sauveur, en recommandant la douceur , lui promet et lui prépare sa récompense. Heureux ceux qui ont l'esprit de douceur I ils entreront en possession de la terre , quoniam ipsi possidebunt terram.

Quelle est cette terre qu'ils auront en partage ? Ce n'est sûrement pas celle où nous vivons que Jésus-Christ promet ; il faut entendre sans doute une autre terre que celle que nous habitons; c'est trop peu que ce lieu d'exil pour fermer des heureux ; il faut entendre la terre fortunée des vivants : in terra viventium : c'est ici le séjour des mourants et des morts ; il y a une terre , un autre séjour, qui est proprement celui des vivants et des élus , où l'on ne meurt plus, où l'on vit de la vie de Dieu même , où l'on entre en possession de la véritable terre promise; voilà la terre que Jésus-Christ promet, le Paradis, région toute céleste,

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ibù les élus auront en partage tous k-s biens et toutes les délices.

Disons plus encore : heureux coux qui sont doux , parce qu'ils posséderont dès cette vie même le cœur de Dieu et celui des hommes ; cette ver'.u nous rend agréables à tous : agréables à Dieu ,par l'hommage de soumission et d'obéissance qu'elle loi rend par les vertus qu'elle nous fait pratiquer, par les sacrifices qu'elle nous fait offrir, par les victoires qu'elle nous fait remporter : agréables aux hommes ; rien n'est plus aimable que la société d'un homme qui a cette vertu en partage ; toujours égal, toujours patient, toujours condescendant et compatissant, il se fait tout à tous ; il traite 'chacun avec bonté , avec affabilité ; se possédant sans cesse lui-même, il apaise dans les autres les mouvements de colère ; le calme règne dans son cœur , les paroles de miel coulent de sa bouche, toute sa conduite ne respire que cette ineffable douceur qui fait son bonheur et celui des autres.

O douceur ! vertu admirable qui devient un spectacle pour les anges du Ciel.

Vertu aimable , qui fait les délices de la société sur la terre.

Vertu précieuse , qui attire touteé les grâces de Dieu.

Vertu salutaire , qui fait acquérir d'immenses trésors de mérites.

Vertu parfaite , qui peut nous élever à une sainteté éminente.

Vertu céleste et divine, formée sur le modèle d'un Homme-Dieu.

Il y a différents degrés de douceur , plus ou moins parfaits, à mesure qu'on avance^ et qu'on fait des progrès dans la pratique solide de cette vertu.

Le premier degré de douceur , c'est de dominer les emportements de -la colère ;'< c'est un feu violent qu'il faut éteindre, de; peur d'un embrasement funeste.

Le second degré , c'est de modérer les saillies de la vivacité, de fixer les inégalités de l'humeur ; ce sont de légères étincelles qui pourraient causer un grand incendie.

Le troisième, c'est d'arrêter les marques extérieures de cette vivacité et de cette colère ; l'intérieur n'est pas encore bien dominé , quand l'extérieur se laisse altérer.

Le quatrième degré sera de réprimer les sentiments intérieurs , les émotions intérieures et réfléchies qui altèrent le cœur et

causent une agitation secrète clans l'âme.

Le cinquième , c'est de se rendre assez maître de soi pour arrêter les premiers mouvements qui échappent aux âmes moins attentives sur elles-mêmes. Il fautêtrebien parfait pour en venir là , et pour s'élever à cette possession constante de son cœur et de ses mouvements ; ce ne peut être que l'effet d'une grande âme, ou plutôt le prodige d'une grâce spéciale.

Pour l'opérer dans nous, ce prodige, recourons à notre grand modèle, écoutons Jésus-Christ qui nous donne à tous cette leçon salutaire : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; lui seul peut nous présenter ce modèle parfait, et lui seul peut nous aider à en retracer dans nous la ressemblance divine

PRATIQUE

Travaillons à acquérir cette vertu si précieuse en elle-même , si chère à Jésus- Christ, et qui doit être si divinement récompensée : en voici les moyens et en, même temps la pratique.

1° Demander souvent à Jésus-Christ cet

Ï5ft EXPLICATION MORALE

esprit de douceur par la douceur même dé son cœur adorable.

2° Réprimer, arrêter les mouvements de vivacité , dès que nous les sentons s'élever dans nous ; et nous imposer unepé-, nitence quand nous sommes tombés dans; quelque faute en ce point.

3° Dans les occasions qui peuvent exciter des mouvements dans nos cœurs, nous taire et ne dire mot, de peur de nous échapper.

U° Quand on nous dit quelque chose qui ' nous offense , non-seulement ne rien dire qui puisse aigrir le mal , mais écouter le conseil du sage : Une parole douce éteint la colère , comme l'eau éteint le feu,

5° Faire du bien à ceux-mêmes qui nous font du mal; rien de si propre à ramener, à calmer les cœurs que cette douceur bien- • faisante.

6° Ayons une dévotion spéciale aux Saints qui ont excellé dans la pratique de cette vertu : saint Jean l'évangéliste , saint François de Sales , et tant d'autres que Dieu a prévenus des bénédictions de cette ineffable douceur : prœvenisli eum in benedictionibus dulcedinis tuœ. { Psal. 20. )

/Le prophète Isaïe faisant le portrait du 'Messie, et marquant les traits qui le distinguent, ne rapporte ni sa puissance , ni ses miracles , mais seulement sa douceur. H ne sera , dit-il , ni chagrin , ni emporté ; on n'entendra point l'éclat de sa voix au dehors; il ne brisera point le roseau cassé ; il n'éteindra point la mèche encore fumante Il a été conduit comme une brebis à la boucherie ; il n'a point ouvert la bouche non plus qu'un agneau à qui on ôte la toison : Sicut agnus coram tonclenle se obmutescel. ( Isai. 53. )

PRIÈRE

Je le comprends , ô mon Dieu ! sans un secours spécial de votre grâce , jamais je ne pourrai acquérir cette douceur ineffable que vous nous recommandez si expressément. Je me condamne dans mes vivacités ; j'en suis affligé , souvent même je forme là-dessus les plus fermes résolutions : à la première occasion tous mes propos se démentent , je me laisse encore aller à mes impatiences, les paroles vives m'échappent, le feu me monte au visage , je ne suis plus à moi ; si la chose ne paraît pas au dehors,

l'intérieur est dans l'agitation et le trouble.' C'est bien ma faute , ô mon Dieu ! si au commencement je m'étais fait violence; si j'avais combattu mes passions, corrigé mon humeur , réprimé mes saillies , je ne me serais pas ainsi laissé dominer par mon caractère et ma mauvaise habitude. Mais enfin , quelque grandes , quelque multipliées qu'aient été en ce point mes infidélités , je fais aujourd'hui une nouvelle résolution de vous être à l'avenir plus fidèle : je veillerai sur moi-même ; je réprimerai mes premiers mouvements ; dès que je sentirai l'émotion s'élever dans mon cœur , je tâcherai d'en arrêter les premières impressions ; je m'imposerai une pénitence , quand j'y aurai manqué ; je ferai des excuses à ceux envers qui je serai coupable. Enfin je ne négligerai rieu pour acquérir celte sainte vertu dont vous m'avez donné de si grands exemples. Hélas ! Seigneur, vous usez de tant de douceur envers nous , comment est-ce que j'ose en manquer à l'égard des autres? Cependant, Dieu de bonté, la triste expérience du passé me fait tout craindre pour l'avenir; aidez-moi de votre grâce, soutenez mes résolutions, armez-moi contre

moi-même de la force de votre bras ; je ne cesserai de combattre jusqu'à ce que j'aie remporté la victoire. Votre douceur sera mon modèle , votre grâce sera mon soutien ; vous daignerez vous-même être ma récompense. Ainsi soit-il.

Troisième Béatitude.

Beati qui lugent , quoniam ipsi consolabuntur. Bienheureux ceux '|ui pleurent , parce qu'ils seront Consolés.

Ce monde est pour les justes une vallée de larmes , un lieu d'exil , un séjour de peines et d'afflictions : que d'objets de tristesse nous environnent ! que de sources de gémissements et de pleurs nous inondent de toutes parts ! nous en trouvons partout, dans nous, hors de nous; du côté de Dieu qui nous éprouve , du côté du démon qui nous tente, du côté du monde' qui nous séduit; de notre côté, de nousmêmes qui nous faisons de vains sujets de peines, quand nous n'en avons pas de réels. Ainsi l'avez-vous ordonné , ô mon Dieu ! pour nous dégoûter de ce monde et des

158 f EXPLICATION MORALE *

biens périssables qu'il nous présente. Puisqu'il faut souffrir et gémir, heureux ceux qui gémissent, qui souffrent avec la patience et la soumission qui sanctifie nos maux , et les met ù profit pour le Ciel.

Nous avons quatre grands sujets de larmes durant cette vie.

1° Nos péchés : rien ne mérite nos pleurs comme le péché ; heureux ceux qui le pleurent, parce que c'est le moyen de l'effacer. Dieu ne résiste point aux larmes que le regret de l'avoir offensé fait couler ; ces lar^ mes sont ordinairement consolantes , et l'oracle qui appelle heureux ceux qui pleurent s'accomplit dès cette vie par l'assurance morale du pardon , par la possession de la grâce , par la confiance en la miséricorde de Dieu , par la paix du cœur , par l'espérance d'une sainte persévérance. À ce prix , heureux véritablement ceux qui pleurent. Laissons le monde courir à ces fêtes profanes , se livrer à ses fausses joies : pour nous , touchés de regrets de nos crimes, ne cessons de les déplorer devant Dieu , et de noyer nos péchés dans nos larmes.

Second sujet de nos pleurs. Les péchés

qui se commettent tous les jours dans le monde. Quoi fonds de tristesse pour ceux; qui aiment Dicn , et qui ont du zèle pour sa gloire, de le voir si peu connu, si peu1 aimé , si mal servi , si souvent , si grièvement offensé ! Que d'idolâtres qui le mé-\ connaissent! que d'hérétiques qui l'abandonnent ! que d'irapiesqui le blasphèment ! que de pécheurs qui l'outragent ! C'est là une source intarissable de larmes pour les âmes justes qui , comme autant de colombes gémissantes , ne cessent de soupirer, sur la désolation du règne de Dieu, et la dispersion de son héritage : larmes de' componction sur tant de péchés qui se commettent ; larmes de compassion sur tant d'âmes qui périssent : à cette vue , peuton ne pas être amèrement affligé , pour peu qu'on ait d'amour pour Dieu , et de zèle pour les intérêts de sa gloire ?

Troisième sujet de nos larmes. Le triste exil où nous vivons en ce monde , éloignés de Dieu, dans des dangers continuels de le perdre, si peu en état de l'aimer parfaitement, dans l'impossibilité de nous unir constamment à lui. Sentiments de douleur dont Étaient pénétrés les saints, et qui faisaient

l'objet de leurs gémissements et de leur attente. Heu mihi , quia incolatus meus prolong atus est ! ( Psaî. 119. ) disait David : Quel est mon malheur de voir mon exil si long-temps prolongé ! Infelix ego homo , quis me libcrabit de corpore morlis hiij'us ? (Rom. 7. ) infortuné que je suis! s'écriait 6aint Paul, qui me délivrera de ce corps de mort ? Quàm sordet mihi lellus , cùm cœluin aspicio ! Que mon séjour sur la terre m'est douloureux , quand je lève vers le ciel mes yeux arrosés de leurs larmes ! disait saint Ignace embrasé d'amour et pénétré de tristesse. Hélas ! Seigneur, devons-nous dire avec ces saints, jusquesà quand gémirons-nous dans ce lieu d'exil,* dans celte région des morts , séparés de l'unique objet de nos vœux, de l'unique centre de nos désirs ? Quandô vcmam et apparebo? ( Psal. hl. )

Quatrième sujet , et sujet bien abondant de nos larmes : l'incertitude de notre sort pour l'éternité. Nous gémissons en celte vie, et quel sera notre sort dans l'autre? Nos péchés sont-ils pardonnes ?en avonsnous une véritable douleur ? En avons-nous fait une sincère pénitence? Dans quei état

sommes-nous devant Dieu ? Quelle sera la sentence de notre jugement au moment de la mort ? Où irons-nous en sortant de ce inonde ? aurons-nous part au bonheur des élus dans le ciel ? serons-nous rejetés avec les réprouvés, et condamnés à des tourmeuts éternels? Doute terrible, affreuse incertitude, qui suffirait pour former de nos yeux des sources intarissables de larmes, et de notre cœur un immense océan de douleur, si la grâce de Dieu et une douce espérance ne venaient nous présenter les rayons d'une sainte confiance en sa miséricorde infinie. Encore cette sainte confiance ne peut-elle être fondée que sur notre douleur , nos larmes et nos soupirs unis aux mérites de Jésus-Christ.

Revenons donc à ce sentiment , et pleins des grands motifs de notre foi , pleins de regrets sur les égarements de notre vie, pleins de confiance en la bonté infinie de' Dieu , disons avec Jésus-Christ : Bienheuj reux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront ? consolés. Non , la grâce ne les abandonnera pas , Dieu ne les livrera pas sans ressource à l'amertume de leurs larmes ; il les soutiendra , il les animera , il les consolera

dans leur affliction , quoniam ipsi consola* buntur. Ce n'est pas seulement une con-3 solation passagère et de peu de durée dans le temps, que le Sauveur nous annonce; c'est surtout la consolation éternelle que nous aurons après cette vie , lorsque sortis des misères du temps et dégagés des liens de ce monde, il essuiera lui-même nos larmes , et en tarira pour toujours la source , en faisant cesser tous nos maux dans la région des vivants. Là il n'y aura plus rien qui afflige ni l'esprit ni le cœur ; toutes les puissances de l'âme seront inondées de joie ; plus même nous aurons pleuré , nous aurons été affligés en ce monde, plus nous serons consolés dans l'autre et inondés de torrents de délices avec les élus.

Jésus-Christ consolait les apôtres le soir de la cène dans son dernier discours, par ces aimables et tendres paroles : Mes en-< fants, les croix seront votre partage en ce monde; vous gémirez et vous pleurerez , tandis que le monde sera dans la joie, plorabitis et flebitis vos. ( Joan. 16. ) Mais consolez-vous , vos larmes se changeront en une joie pure , et cette joie personne ne pourra vous la ravir, trislilia veslra ver'

DES HUIT BÉATITUDES. il 6 S

ietur in gaiidium. Le Sauveur nous adresse les mêmes paroles , elles sont pour nous comme pour les apôtres: Vous souffrirez,.; vous pleurerez , nous dit- il ; vous serez privés des douceurs de ce monde ; vous compterez vos jours par vos larmes ; consolez-1 vous , votre tristesse se changera en joie ,| et cette joie sera éternelle. Heureuse tris-j tesse, heureuses larmes, qui doivent être) 'suivies d'une telle récompense !

Ah ! réunissons donc tous les motifs de consolation que nous avons dans nosafflic-! tions et nos pleurs ; disons sans cesse avec! notre divin maître : Bienheureux , oui ,j bienheureux ceux qui pleurent , beati qui lugent , et à combien de titres ne pouvonsnous pas les appeler heureux, au milieu même des larmes qu'ils versent ! Bienheureux, parce qu'ils expieront leurs péchés; bienheureux , parce qu'ils satisferont à la justice de Dieu ; bienheureux, parce qu'ils n'auront point de part aux folles joies de ce monde ; bienheureux , parce qu'ils atti— ! rent les grâces du ciel , parce qu'ils se pré-j pareront à l'éternité, parce que s'ils ontj pleuré durant leur vie , ils seront consolés;

à la mort ; ils auront semé dans les larmes , et ils moissonneront dans la joie !

Pleurons donc , puisque ce n'est que par les pleurs qu'on peut mériter une joie véritable et solide , ploremus coram Domino. (Psal. h. ) Oui, mon Dieu, je pleurerai;! et que de sujets n'ai-je pas de pleurer et de gémir en ce monde !

Je pleurerai tant de péchés que j'ai commis , tant de temps que j'ai perdu , tant de grâces dont j'ai abusé.

Je pleurerai nuit et jour , plorabo die ac nocte. (Jerem. 9. ) Jamais , non jamais je ne me consolerai du malheur que j'ai eu d'offenser mon Dieu, d'avoir encouru sa, disgrâce et blessé son cœur. Je condamne-, rai mes yeux aux pleurs, mon cœur aux; soupirs , ma vie à la pénitence ; je ne veux' plus d'autre partage en ce monde : oui , je, pleurerai, et mes pleurs seront mon occupation , mes larmes seront ma consolation, mes gémissements seront mes cantiques de joie. J'aime mieux pleurer avec les saints, que de me réjouir avec les réprouvés ; et ne vaut-il pas mieux répandre des pleurs salutaires et de peu de durée durant un temps limité, que de verser des larmes de sang

et de feu durant une éternité malheureuse ? Mais, mon Dieu ! dans le torrent de mes larmes , soyez ma consolation ; je ne veux la chercher et la trouver que dans vous ; que tout le reste me devienne amer et se tourne pour moi en une nouvelle source de larmes : mais vous connaissez ma faiblesse ; dans les moments où la nature affligée pourrait succomber, soyez mon soutien et ma force tant que je vivrai dans cette vallée de larmes ; et quand je finirai ma course , j'espère de votre infinie miséricorde que vous me recevrez dans la région des vivants

PRIÈRE

Donnez-moi , ô mon Dieu ! le don des larmes. Oui, Seigneur, donnez aux autres le don de science, le don d'intelligence, le don de contemplation . le don des miracles ; pour moi , la grâce que je vous demande , c'est le don des larmes , et des larmes abondantes , des larmes amères, des larmes continuelles ; après mes péchés, je ne dois plus avoir d'autre partage en ce monde. Je m'unirai aux saints pénitents qui ont sans cesse détrempé leur pain dans leurs larmes ; je m'unirai aux âmes justes qui ne trouvent

de consolation en ce monde que dans leurs gémissements et leurs pleurs ; je m'unirai à vous-même, adorable Sauveur, dans ces amertumes et ces angoisses où vous étiez réduit quand vousdisiezque votre âme était triste jusqu'à la mort : on pleure si souvent dans le monde, et sur quoi , bien souvent ? ô mon Dieu ! on pleure sur ses afflictions, sur la perte de ses biens, de ses parents, de ses amis; on pleure sur des malheurs temporels. Hélas! devons-nous avoir d'autres larmes que pour nos péchés et pour le malheur de vous avoir si souvent offensé ? Ouvrez donc mes yeux à ces larmes salutaires ; failes qu'ils en deviennent deux) sources intarissables , qui coulent en abondance jusqu'à la mort. Vous changerez un jour nos gémissements en cantiques d'allégresse, et nos soupirs mêmes nous deviendront consolants , quand enfin du pied de votre croix où nous aurons gémi avec vous sur le Calvaire , vous nous appellerez au Thabor pour entrer en part de vos ineffables délices.

PRATIQUES

4° Au défaut des larmes des yeux , qui ne! dépendent pas de nous , offrons à Dieu; celles du cœur par la componction.

2° Eloignons-cous autant que nous le\ pouvons des fêtes profanes et des joies en-; core plus profanes du monde.

3° Prenons part à l'affliction de ceux qui gémissent, qui pleurent, et tâchons d'a-J doucir l'amertume de leurs larmes.

W Pensons que ceux qui sèment dans les. larmes moissonneront dans la joie.

Quatrième Béatitude.

Beali gui esuriur.t et sitiuntjusliLiam, quoniam

ipsi saturabuntur.

Bienheureux ceux qui ont f.-.im et soif de la justice ,

parce qu'ils seront rassasies.

Il y a trois choses à considérer dans cette béatitude : 1° Sa nature, et en quoi elle consiste. 2° Ses effets , et ce qu'elle produit dans nos âmes. 3° Sa récompense, et ce qu'elle fait espérer.

t. Quelle est la nature de cette béatitude, et en quoi elle consiste.

La faim et la soif de la justice, c'est l'amour du bien , c'est le désir de la perfection , c'est la volonté de s'avancer de plus en plus dans les voies de Dieu , de se donner tout à Dieu , de ne vivre et ne respirer que pour Dieu ; c'est le désir d'acquérir les vertus solides, d'aspirer à une sainteté tou-; jours plus éminente ; en un mot, c'est le désir efficace du bien, du vrai bien, du seul et unique bien, qui est le bien suprême.:

Cette faim , cette soif, doit être surnaturelle , inspirée par la grâce , et animée par la vue de Dieu.

Elle doit être ardente , et proportionnée à la grandeur du bien qu'on désire.

Elle doit être continuelle, sans jamais cesser et se ralentir ; un feu qui se ralentit , s'éteindra bientôt.

Elle devrait être insatiable , rien ne pouvant jamais la remplir et la satisfaire en ce monde. sj

Il faut désirer le bien de son âme, j tomme un homme qui a faim désire d'être rassasié; comme un homme quia soif désire d'être désaltéré , comme un avare désire les biens et les richesses de ce monde ; il les ambitionne 9 il les recherche , il en

est avide ; quand même il en a acquis , il ne dit jamais , c'est assez ; il en désire toujours davantage : ainsi en doit-il être de nous par rapport aux biens surnaturels et divins.

Ah ! si nous connaissions le prix des biens suprêmes ! quel désir , quel empressement, quels transports exciteraient-ils dans nous ! Quelle faim , quelle soif ardente causeraient-ils à notre âme ! avec quelle sainte et insatiable avidité les rechercherions-nous! Notre indifférence , notre langueur vient de ce que nous ignorons ces biens suprêmes, mille fois plus précieux que tous les biens de la terre. Un degré de grâce sanctifiante vaut plus que tous les royaumes ensemble ; une grâce actuelle qui nous porte au bien , est le prix du sang de Jésus-Christ, et par là même plus désirable que tous les trésors de ce monde ; un sacrifice offert , une vertu pratiquée est un ornement à notre âme plus éclatant et plus noble que la couronne qui orne la tête des rois.

Voilà les biens véritables dont il faut avoir faim et soif, au lieu de ces biens périssables que le inonde présente. Ames chrétiennes, âmes immortelles, portez là vos désirs et vos vœux ; ne laissez pas ram-

170\ EXPLICÀTI01T MORALE

per indignement vos cœurs sur la terre , et dégrader vos sentiments par le désir -, ou plutôt par la contagion de ces biens fragiles ;, élevez-vous au-dessus de la nature et des, sens ; aspirez à l'acquisition des biens qui soient dignes de vous , et conformes à la grandeur de vos espérances; c'est-à-dire , excitez dans vous cette faim , cette soif divine , capable de former une béatitude toute céleste. '

Elle était dans David , cette soif ardente , quand il disait à son Dieu : Seigneur, mon âme a formé un désir , c'est le désir sincère de garder votre sainte loi , et d'en remplir toute l'étendue , concupivit anima mea desiderare justificationes tuas ( Psai. 118 ).

Elle vivait dans saint Paul , quand il s'écriait dans ses doux transports : Je travaillerai ,' je ferai tous [mes efforts pour me consacrer à Dieu, et m'immoler, s'il le faut , à • sa gloire ; impendam et superimpendar ( 2 Cor. 12 ) ; elle dévore le cœur d'un Xavier , lorsque , comme accablé sous Je poids de ses travaux et de ses souffrances f: il désirait de travailler et de souffrir toujours davantage , ampliùs, Domine , ampliùs; elle embrasait les sentiments

d'une sainte Térèse, cette soif divine, lorsque peu contente de remplir l'étendue des préceptes , elle formait ce vœu si relevé , si sublime , de faire toujours ce qui lui paraîtrait être plus parfait devant Dieu.

O que ces cœurs étaient généreux , et que ces sentiments étaient dignes de Dieu ! mais que nos cœurs sont éloignés de ces sentiments , et par là même qu'ils sont éloignés de la faim et de la soif de cette véritable justice! Avons-nous cette ardeur pour le bien , ce désir de notre perfection , cet empressement à faire sans cesse de nou-> veaux progrès? Hélas! peut-être depuis bien des années nous languissons dans le même état, nous vivons dans la même tiédeur ; la grâce parle , la conscience reproche ; nous faisons quelques faibies efforts , et nous retombons bientôt dans le même assoupissement pour notre perfection. Commençons donc sans délai, avançons à grands pas , réparons le passé , sanctifions le présent, faisons sans cesse de nouveaux progrès dans le temps qui fuit , pour nous préparer à l'éternilé qui s'approche.

II. Les effets de cette béatitude. Quand la faim, quand la soif de la justice règne

dans une âme, elle y produit des effets divins.;

1er Effet. Elle ranime la piété, lorsqu'elle se ralentit. Il n'est que trop ordinaire d'é-i prouver des moments de langueur , de tiédeur , de ralentissement dans la piété ; mais quand la faim, la soif de la justice vient à pe ranimer , elle ranime tout dans une âme , elle allume un nouveau feu , une nouvelle ardeur pour le bien , elle la réveille de l'es-; pèce de sommeil où elle allait se plonger,] et ranimant toute sa vigilance , elle la fait courir à grands pas dans les voies de. la perfection.

2e Effet de cette faim salutaire : elle adoucit toutes les amertumes et les difficul-j tés qui se rencontrent dans le service de Dieu. Dans la faim on trouve tout bon , on ne se dégoûte de rien ; elle assaisonne tous les mets, jusqu'aux choses les plus insipides et les plus amères : ainsi en est-il du désir de la perfection ; c'est une faim spirituelle qui trouve du goût à tout ce qu'on lui présente pour se nourrir. Anima esuriens etiam amarum pro dulci sumet , dit le Sage ( Prov. 27. ) , celui qui est pressé de la faim , trouve de la douceur dans ce qui paraît aux autres le plus amer»

3* Effet : elle nous donne de la force pour surmonter tous les obstacles. Rien' n'arrête, rien n'étonne, rien ne rebute ceux qui sont affamés et altérés de la justice; les adversités , les épreuves , les persécutions , les souffrances, la vue de la mort elle-même , pour le service de Dieu , loin de décourager et d'abattre , inspirent une nouvelle force et un nouveau courage pour se dévouer à sa gloire ; c'cst4un nouvel aliment qui donne encore plus d'activité et d'ardeur au feu qui dévore.

4e Effet : la faim, la soif de la justice fait offrir généreusement à Dieu tous les sacrifices. Quand cette sainte ardeur anime, on ne sait rien refuser à Dieu : quelque sacrifice qu'il exige, quelque renoncement qu'il propose , quelque violence qu'il faille se faire, quelque victoire qu'il faille remporter , une âme n'hésite , ne balance point; il lui suffit de voir pour agir , de connaître pour pratiquer. Dieu le veut , Dieu l'agrée ; cela lui suffit ; le sacrifice est offert au moment même où il est présenté.

5e Effet de cette faim et de cette soif : elle embrasse et fait pratiquer toutes les venus, le zèle, la charité, la douceur, la

17 k EXPLICATION MORALE

patience ,l la résignation , le détachement , toutes les vertus en un mot : quand il faut agir, elle les appelle toutes à son secours , et les engage à marcher comme sous ses étendards pour combattre ; elle les anime de son esprit , elle leur inspire ses vives ardeurs , et toutes de concert se prêtent à ses intérêts et à ses vues , qui ne sont autres que celles de Dieu. Ainsi dans la pratique d'une seule vertu se trouve l'exercice de toutes les autres.

6e Effet : elle fait acquérir d'immenses trésors de mérites pour le ciel. Il n'en est pas de Dieu comme des hommes. Parmi les hommes , on désire , on demande souvent sans obtenir ; auprès de Dieu , c'est tout le contraire ; demander humblement , désirer ardemment, c'est déjà avoir obtenu : et comme une âme pressée de la faim et de la soif de la justice ne désire que de s'avancer de plus en plus dans le bien, ce désir même, cette sainte ardeur est aux yeux de Dieu un avancement et un accroissement continuel de nouveaux mérites et d'immenses trésors pour la gloire. 0 heureuse donc une âme que cette faim consume et dévore I

ses mérites sont abondants et sa récompensa à jamais assurée.

JII. Les récompenses de cette béatitude.

C'est déjà une grâce et une récompense pour une âme fidèle, que cette faim et cette soif qui presse à tous les instants. Est-il en effet un instant plus heureux, une disposition plus à désirer que celle d'une âme qui; soupire sans cesse après l'objet et le terme de son bonheur ? Car ce qu'il y a d'étonnant et de plus admirable , c'est que , malgré les progrès qu'elle fait tous les jours, elle en désire toujours de plus grands encore ;; comme saint Paul, elle semble oublier tout le chemin qu'elle a faitpour s'avancer toujours dans la voie , quœ retrà sunt obliviscens ; ( Phil. 3. ) comme David , elle possède des biens immenses , et elle sent une soif continuelle qui la dévore toujours , sitivît animamea. Mais quand est-ce donc,ô mon Dieu ! que vous rassasierez cette faim , que vous désaltérerez cette soif? Ce sera quand enfin vous l'introduirez dans vos sacrés tabernacles , et vous la ferez boire dans les torrents de vos délices célestes. Satiabor cùm opparuerit gloria tua (Psal. 16). Et voilà l'accomplissement de

la promesse que Jésus-Christ fait à cette sainte béatitude : Beati qui esuriunt 9 quoniam ipsi salurabnntur ; dès ce monde même Dieu fait goûter à ces âmes certains moments de douceur, de consolation, de délices célestes, dans ces entretiens secrets, dans ces intimes communications ; mais il leur en réserve la plénitude et la surabondance dans le séjour de la gloire ; c'est alors que s'accomplira cette consommation de toute justice , dans cette âme désormais heureuse par la possession de son bien-aimé qu'elle avait si vivement désiré, si ardemment recherché, si longtemps attendu , etavec qui elle se trouvera enlin à jamais réunie.

PRATIQUES

1° Désirons sans cesse notre avancement dans le bien.

2° Pensons que quand on ne tâche pas d'avancer, on recule.

38 Ranimons de temps en temps les sentiments de notre ferveur, s'ils venaient à se ralentir.

h° Imitons pour le bien, les gens du monde qui ne disent jamais c'est assez.

5a Commençons chaque jour," et oublions ce que nous avons fait pour ne penser qu'à ce qui nous reste à faire.

6° Profitons de tous les moments du temps pour l'éternité bienheureuse.

PRIÈRE

Quelle est ma misère et ma lâcheté , 6 mon Dieu ! Loin d'aspirer sans cesse à une sainteté plus grande, à une justice plus abondante , comme je ledevrais , je languis dans une négligence habituelle pour mon salut ; je n'ai aucune ardeur pour le bien , aucun soin de mon avancement, aucun désir de ma perfection. Bien des âmes justes qui ont reçu moins de grâces que moi, s'élèvent chaque jour de vertu en vertu , aspirent à un état toujours plus parfait ; et moi, comblé de vos dons, je suis devant vous comme sans sentiment et sans âme ; je vis dans une tiédeur , une espèce d'indifférence pour mon salut ; le moindre obstacle à vaincre m'arrête, la moindre difficulté à surmonter me rebute ; le plus léger sacrifice à vous offrir m'étonne et m'alarme. Je gémis sur mon état , et je ne fais aucun effort pour m'en retirer. 0 faim ardente ! ô

soif dévorante de la justice , que vous êtes éloignées de moi , et comme étrangères à mes sentiments ! Est-ce donc ainsi que je dois vous servir , ô mon Dieu ? Est-ce là l'usage que je dois faire de tant de grâces? Est-ce là l'état dans lequel je veux allerparaître devant vous ? Non , Seigneur , non , mon doux Sauveur, j'en connais le danger et le crime : je suis résolu, avec le secours de votre grâce, d'en sortir et de le réformer. Dieu saint et auteur de toute sainteté , animez-moi d'un désir sincère d'être à vous. Dieu Sauveur , vous êtes venu allumer ce feu sacré sur la terre , allumez-le dans mon cœur , inspirez-moi ce zèle pour votre gloire, cette ardeur pour votre saint service, ce désir empressé de mon salut et de ma perfection ; faites que par des progrès continuels dans la vertu , je répare le temps et les grâces que j'ai perdues. Oui, mon Dieu , avec le secours de ces grâces que vous daignerez encore m'accorder , je suis sincèrement résolu de travailler à ma sanctification, d'observer exactement votre sainte loi , de m'acquitter fidèlement des devoirs de mon état , d'accomplir toute justice en ce monde, espérant d'avoir un jour part à vos récompenses dans l'autre. Ainsi soit-il.

Cinquième Béatitude.

Beati miséricordes , quoniam ipsi misericordiam

consequentur.

Bienheureux ceux qui usent de miséricorde, parce

qu'ils obtiendront miséricorde.

4° La miséricorde a pour objet les misères du prochain. Quoi de plus propre à toucher un cœur capable de sentiments ? Dieu s'appelle le Père des miséricordes par excellence ; Pater miser icordiarum ( 1. Cor. 1 ) ; c'est le propre de Dieu de pardonner et de faire grâce, cui proprîwn est rnisereri semper etparcere. De toutes ses perfections la miséricorde est celle qui éclate davantage; dans tous ses ouvrages : Misericordia ejus super omnia opéra ejus ( PsalA V\U). Il l'exerce toujours/ en tout temps, en tout lieu , à l'égard de tous. Il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, sur les justes et ceux qui ne le sont pas ; personne n'est privé de ses dons, les pécheurs, et les plus grands pécheurs ses ennemis y ontpartJk

Nous-mêmes, nous surtout, quelles mar-

ques de miséricorde n'avons-nous pas reçues de Dieu ! Je pense à vos miséricordes sur moi , ô mon Dieu ! et de quels sentiments n'en suis-je pas pénétré ! Combien de grâces m'avez-vous accordées , malgré mon indignité ! Combien de pécbés m'avez-vous pardonnes ! Combien de malheurs dont vous m'avez préservé ! Combien de fois m'avezvous appelé quand je m'égarais! Avec quelle patience m'avez-vous attendu quand je différais ! Avec quelle bonté m'avez-vous reçu quand enfin j'ai pensé à revenir à vous ! Si vous m'aviez traité selon mes mérites, et jugé dans votre rigueur, actuellement je serais précipité dans l'enfer. Combien d'autres peuvent se dire à eux-mêmes ce que je me dis : Miserieordiœ Domini quùd nonsumus consumpti !

Voilà comme le Seigneur en a usé à notre égard ; il nous demande par retour d'être miséricordieux envers notre prochain, comme il l'est lui-même envers nous , estote miséricordes , sicul cl Pater vester cœlestis miser icors est. ( Lac. 6. )

C'est l'instruction salutaire et touchante que donne le Sauveur du monde dans la parabole de l'Evangile. Lu Samaritain , dit-

JDES HUIT BÉATITUDES. 181

il 'f trouva sur son chemin un nomme que des voleurs avaient dépouillé , ils l'avaient blessé et laissé demi-mort. Ce triste spectacle le toucha si vivement , que s'étant approché , il témoigna à cet affligé toute la part qu'il prehait à son triste état , lui administra tous les secours que peut inspirer la charité la plus compatissante pour les misérables. Il versa de l'huile et du vin sur ses plaies pour les adoucir. Enfin il lui 'donna même une somme d'argent, et il dit à l'hôte à qui il le confia, qu'il lui rendrait à son retour tout ce qu'il aurait dépensé en faveur du malade. Grand exemple que, le Sauveur propose pour modèle dans la" 'miséricorde et la charité dont nous devons user à l'égard de nos frères.

2° Comme il y a dans le prochain des misères corporelles et spirituelles à déplorer, il y a aussi des œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles à exercer. Secourir les pauvres , soulager les malades , visiter les prisonniers, donner à mangera ;ceux qui ont faim , donner le moyen de se désaltérer à ceux qui ont soif, etc., consoler les affligés, instruire les ignorants, fortifier les faibles , ramener dans la voie ceux qui

8acdiuh. Expl, des Parab. 16

sont égarés ; est-il des objets plus capables de nous intéresser? Un cœur miséricordieux est souvent plus touché des maux des autres que des siens propres. Il se sent porté à les soulager, il les soulage en effet quand il le peut et qu'il en a les moyens ; quand les moyens lui manquent, il le fait par ses prières auprès de Dieu, par ses exhortations auprès de ceux qui sont en état de prêter du secours ; il compatit du moins à leurs peines, et il les ressent dans son cœur, Comme si elles lui étaient personnelles.

Qu'il est difficile de ne pas s'affliger à la Vue de tant de pauvres qui manquent du nécessaire , de tant de familles qui n'osent découvrir leur état , de tant de pères et de Inères qui , entourés d'un nombre d'enfants , n'ont d'autre pain à leur donner que le pain détrempé dans leurs larmes !

Ah ! si nous voyions ces misères de nos propres yeux, si nous entrions dans ces hôpitaux où sont des cadavres vivants , qui ^portent sur leur visage la pâleur de la mort ; dans ces prisons où des infortunés sont chargés de fers ; dans ces maisons de deuil où règne une sombre tristesse et une espèce de désespoir 1 ces hommes misérables sont

DES HUIT BÉATITUDES, i ISS

*nos Frères , des hommes comme nous , souvent plus justes et plus agréables aux yeux de Dieu que nous. Quel est le cœur assez ^dur, assez insensible pour n'être pas touché de leurs maux ?

Mais il y a dans le prochain des misères Spirituelles, mille fois plus dignes encore Ùe notre compassion et de notre douleur. Le péché qui règne dans leur âme, les paspions qui dominent leur cœur, la disgrâce 2e Dieu qu'ils ont encourue, le danger du Balut éternel où ils vivent. Pour être touché de ces tristes objets, il faudrait , à la lueur d'une lumière surnaturelle , pouvoir com-

Î>rendre combien déplorable , combien fuleste est l'état d'une âme qui est dans le péché, qui vit dans la colère de Dieu, qui est à chaque instant sur le bord de l'abîme, et en danger de sa damnation : à cette vue, on verserait des larmes de sang.

C'est surtout envers ces âmes que la miséricorde doit nous intéresser. L'Eglise, itouchée de douleur, prie sans cesse pour Jes pécheurs ; elle demande leur conversion et leur vie. Prions pour eux avec elle ; nulle prière plus agréable h Dieu, plus digne d'une âme chrétienne, plus capable de nous

184 ' EXFLICATION MORALE

attirer à * nous-mêmes les grâces du f ciel. Voilà la grande miséricorde que nous pouvons exercer envers le prochain ,n et par laquelle nous marquerons à Dieu notre juste retour pour les miséricordes qu'il a exercées envers nous.

3° La récompense de cette béatitude nous est annoncée en ces termes : Quoniam mitericordiam consequentur. Bienheureux les cœurs qui usent de miséricorde envers les hommes, parce qu'ils éprouveront euxmêmes les miséricordes de Dieu. C'est Jésus-Christ qui les en assure.

Miséricorde en ce monde, en leur rendant au centuple le bien qu'ils auront fait aux autres, en pardonnant leurs péchés *' ^en exauçant leurs prières , en les comblant de ses grâces.

Miséricorde à la mort , en leur adoucissant ses rigueurs, en les assistant d'une manière spéciale dans ce dernier passage.

Miséricorde au jugement, en les jugeant dans ses grandes miséricordes.^ Jésus- Christ, pour nous faire entendre combien il a celle béatitude à cœur , ne fera mention à son jugement que de ces œuvres de miséricorde, et ne portera que sur elles la sen-

tence de l'éternité heureuse ou malheureuse , selon qu'on aura été ou miséricordieux et compatissant , ou insensible et indifférent à l'égard du prochain ; il frappera les uns de ce terrible anathème : Discedite à me , maledicti. . . esurivi s et non de dis tis mihi manducare ( Math. 25. ) Retirez-vous de moi, maudits ; j'ai été pressé de la faim, et vous ne m'avez point rassasié. Il fera entendre aux autres ces consolantes paroles : Venite , benedicti Patris mei , esurivi, et dedistis mihi manducare. Venez , les bienaimés de mon Père , j'ai eu faim et jous m'avez rassasié.

PRATIQUES

Les récompenses si abondantes et si consolantes que Dieu promet aux cœurs pleins de miséricorde , doivent infiniment nous engager à pratiquer cette vertu.

1° Par une charité véritablement chrétienne , c'est-à-dire par une charité pleine de douceur. Soyons doux et affables à l'égard des autres , surtout à l'égard des pauvres , prenant garde de les rebuter , de les mépriser jamais; si nous n'avons pas l'abondance des secours à leur donner, don-

nons-leur du moins la douceur des paroles et la tendresse des sentiments.

2° Par une charité compatissante. Prenons part à leurs maux, soyons sensibles à leurs peines , touchés de ce qui les touche, affligés de ce qui les afflige ; la part que l'on prend au malheur des autres, semble leur en adoucir et leur en diminuer le poids.

3° Par une charité bienfaisante. Ne nous contentons pas de donner des paroles et des sentiments, quand nous pouvons ajouter les effets et les œuvres. N'est-ce pas pour un cœur bien placé le plus grand des bonheurs , de faire du bien aux autres , et de verser l'huile de la consolation sur la plaie des cœurs affligés ?

U° Par une charité universelle. Ne " fermons l'entrée de nos cœurs à personne; Dieu nous ouvre le sien ; tous les hommes sont son ouvrage, sont ses images, sont le prix de son sang. De tous ceux qui viennent à vous, dit saint Augustin, n'en rejetez pas un seul , de peur que celui que vous refusez ne soit Jésus-Christ lui-même : Ne forte cui non dederis , ipse sit Cliristus.

5° Enfin , par une charité désintéressée. N'attendons pas notre récompense de la

J)ES HUIT BEATITUDES. ,187

5)art des hommes, nous serions souvent trompés dans notre attente ; et d'ailleurs ne serons-nous pas assez abondamment récom^ pensés par la béatitude que Jésus-Christ nous annonce dès ce monde , et par les; tiens immenses qu'il nous prépare dans l'éternité ?

Dimittite ? et dimittemini ; ( Luc 6.,), pardonnez , et on vous pardonnera.

Date , et dabitur vobis ; donnez y et vous? recevrez.

Quâ mensurâ mensi fueritis"; remetie* tut vobis. (Matth. 7. ) Dieu usera envers vous de la même mesure dont vous aurez; usé à l'égard des autres, m

PRIÈRE

Dieu de bonté , vous êtes par essence le Dieu des justices , le Dieu des vengeances ;. mais vous êtes par inclination le Dieu de toute consolation , et le Père des miséricordes par excellence , vous les exerce» envers tous , mais surtout à l'égard des cou* pables : je suis au nombre des plus grands pécheurs , c'est pourquoi je réclame votre grande miséricorde : Secundùm magnant miscricordiam tuam, ( Psal~ 50. )t; Je l'ai

déjà éprouvée raille fois dans le cours de ma vie; je vous en demande la continuation '", malgré le criminel abus que j'en ai fait si souvent. Pour en attirer sur moi les salutaires effets, je l'exercerai moi-même envers mon prochain , soit dans les œuvres spirituelles , soit dans les temporelles qui dépendront de moi. J'excuserai leurs défauts , je supporterai leur humeur , je compatirai à leurs peines , je les soulagerai dans leurs besoins, je les consolerai dans leurs chagrins , je me rendrai sensible à leurs maux. Hélas ! Seigneur , ce sont mes frères; ce sont mes membres ; étant affligés , ils n'en sont que plus clignes de ma compas1: sion et de mes sentiments. J'ai tant besoin qu'on ait de la charité et de la compassion pour moi , comment pourrais-je être dur et insensible à l'égard des autres ? J'espère, ô mon Dieu ! qu'en ouvrant ainsi des entrailles de miséricorde à mon prochain , vous daignerez vous-même m'ouvrir votre cœur, et me faire part de vos grâces. Faites, ô mon Dieu ! que la vue de mes propres faiblesses m'inspire une charité tendre pour cclles des autres , afin qu'au grand jour de vos vengeances je puisse éprouver les effets de vos grandes miséricordes. Ainsi soit-ii.

DES HUIT BEATITUDES. ,189

Sixième Béatitude.

Beatl mundo corde , quonlam ipsi Deum videbunt. "Bienheureux ceux qui ont le cœur pur , parce qu'ils verront Dieu.

La pureté de cœur est une vertu infiniment agréable à Dieu, parce que le cœur; est le trône de Dieu, et un cœur pur est .un trône digne de lui ; il y règne en paix , parce qu'il ne voit rien qui trouble sonrè-? gne ; il y domine en maître , parce que les ^passions y sont domptées ; il y établit en. -souverain son empire, loin du péché qui l'offense , loin des infidélités qui le blessent» loin des résistances qui s'opposent à sea desseins , loin , en un mot , de tous les nuages qui ternissent l'éclat de sa gloire.

La pureté du cœur fait l'objet des complaisances du cœur de Jésus-Christ , qui est par excellence l'Agneau sans tache : le cœur est comme un ciel animé où Jésus-Christ habite par la charité. Il faut donc que ce cœur qui devient sa demeure , soit dans une pureté et une décence qui invitent un hôte si saint à y résider ; il faut que ce cœur fidèle,

s'éloignede tout ce qui peut le souiller, an-^ tant que le ciel est éloigné de la terre. L'é-; pouse qui aime la pureté de son cœur, aura la tendresse et les complaisances du céleste; époux. Qui diligit cordis munditiam , liabebit amicum Regem. ( Prov. 22. )

La pureté du cœur fait l'ornement! de toutes les autres vertus; elle leur donne, aux yeux de Dieu , un nouveau lustre, -un nouvel éclat , et toutes les autres vertus à leur tour perfectionnent la pureté , et en augmentent la beauté , le mérite et le prix|

Disons plus encore, la pureté du cœuc élève une âme comme au-dessus de la con-< dition humaine, et la place, en quelque manière , au rang sublime des Anges ; ella semble même les surpasser, dit saint Jean Chrysostôme. Les Anges sont des intellH gences célestes , dégagées de la contagion des sens ; au lieu que les âmes revêtues d'uni corps terrestre et mortel , ont sans cesse à résister aux atteintes de la séduction de la chair et des sens , toujours opposés à la loi( de l'esprit ; de sorte que la pureté ,est une vertu céleste et toute divine.

Jésus-Christ voulant avoir une mère en ce monde, a voulu avoir une mère vierge

DES HUIT BÉATITUDEI. 19^

et absolument exempte de toute tache. Voulant choisir un favori sur la terre , il a choisi saint Jean , parce qu'il était vierge; et c'est à ce seul disciple chéri qu'il a permis de re*^ poser sur sa poitrine dans la dernière Cène.* Il y a plus , et c'est ici une remarque biea singulière: c'est que ce Dieu Sauveur qui' a souffert qu'on l'accusât de bien des criij mes , qu'on suscitât contre lui les plus noî4 res calomnies , qu'on le traitât de séduc-( teur , de blasphémateur , de possédé du dé-^ mon , etc. , a été si jaloux de l'honneur et] de l'éclat de sa pureté, qu'il n'a jamais permis que ses ennemis lui donnassent la moin-* dre atteinte.

Disons encore : quel dut être le prix et l'excellence de cette vertu aux yeux de Ma~i rie si éclairée des lumières de l'Esprit sainte puisqu'elle la préféra à la qualité éminente de mère de Dieu! Conjurons-la dénoua obtenir cette sainte vertu, et de nous la conserver jusqu'au dernier soupir de la vie.

Il y a différents degrés de cette vertu : par la pureté , on n'entend pas seulement l'éloignement du vice détestable qui lui est opposé ; mais pour lui donner toute sont étendue , et la présenter dans toute son,

192 EXPLICATION MORÀLL"

excellence, il faut encore entendre l'éloignement de tout ce qui peut dans une âme déplaire à Dieu, offenser ses regards, et blesser son cœur. Considérons donc cette vertu dans tous les états où elle élève une âme fidèle. Voici les différents degrés par: où elle conduit à la perfection.

.1° Pureté de cœur, par l'exemption du péché mortel, qui porte le poison dans l'âme, qui donne la mort à l'âme, et la rend l'objet de la colère de Dieu.

2° Pureté de cœur, par l'exemption du péché véniel , qui ternit la beauté de l'âme, et lui fait perdre en partie son éclat. „

3° Pureté de cœur, par l'exemption des infidélités réfléchies , des résistances volontaires à la grâce , qui ralentissent la piété, qui diminuent la ferveur de la charité.

W Pureté de cœur , par l'exemption de certaines imperfections, de certains défauts, qui, sans être coupables en euxmêmes , peuvent, par leurs progrès et leurs suites, être un obstacle aux impressions de la grâce, et aux communications intimes de Dieu.

5° Pureté de cœur , en un mot] par le retranchement de tout ce qui peut blesser

les yeux de Dieu dans une âme , et la rendre moins agréable et moins chère à son cœur.

Comme , d'une part, la pureté de cœur est en elle-même une vertu excellente et infiniment précieuse ; de l'autre , on peut dire aussi que par rapport à nous et dans nous, c'est une vertu infiniment délicate et fragile ; c'est un miroir que le moindre! souffle peut ternir; c'est une fleur écla-; tante que le moindre air contagieux peut flétrir ; c'est un dépôt sacré que mille ennemis conjurés s'efforcent de nous ravir ; c'est un trésor précieux que nous portons dans j des vases d'argile.

Hélas ! ce trésor si précieux , si fragile , nous l'exposons si aisément, si imprudemment , si souvent ! et par là nous nous exposons nous-mêmes à altérer l'éclat de cette sainte vertu , et à en subir les peines par le. feu vengeur. Combien d'âmes qui , sortant de ce monde , ornées de mérites et chargées de bonnes œuvres, n'auront pas cependant cette pureté entière sans laquelle on ne peut voir Dieu ; et qui , faute de s'être trouvées dans ce pur amour , auront besoin d'être purifiées par ce feu jaloux qui ne

laisse rien dans l'autre vie à l'âme , de tout ce qui l'attachait trop à elle-même et aux créatures ! Non , le cœur n'est véritablement pur que lorsqu'il aime uniquement ce qu'il doit aimer ; c'est Dieu seul. Il ne peut souffrir qu'un cœur qu'il a comblé de ses grâces , et qui les a négligées , partage ses affections ; la plus légère tache est un voile qui empêchera de voir cette souveraine beauté.

Voici les moyens qui peuvent nous aider à acquérir et à conserver cette vertu précieuse ; ne négligeons rien pour nous en assurer la possession.

1° Des prières humbles et ferventes.

2° La crainte salutaire du péché, et de tout péché.

3° La fuite continuelle de toute occasion dangereuse.

U° Une vigilance constante sur nousmêmes.

5° La garde et la mortification exactes des sens ; ce sont les portes par où le péché et le démon s'introduisent.

6° La fréquentation assidue des sacrements. Le sang de Jésus-Christ est comme une boisson céleste qui engendre les vier-

DES HUIT BEATITUDES. 195

ges. Vinum gevminansvirgines ( Zach. 9. ) Enfin , une dévotion spéciale à la sainte Vierge; elle est par excellence le modèle, la protectrice des vierges et des âmes pures , Mater purissima , Mater castissima. La récompense que Jésus-Christ promet à cette vertu, est exprimée en des termes qui doivent nous en donner une grande estime, et nous en inspirer un ardent amour. Bcatimundo corde , quoniam ipsi Deum videbunt. Heureux ceux qui ont le cœur pur , parce qu'ils verront Dieu ; ils le verront dans le ciel par la lumière de la gloire, et ils le voient déjà , en quelque manière ,J en ce inonde , dans la contemplation , par la lumière de la grâce. Dans le ciel , ils auront la vision béatilique, et à la faveur de ses rayons éclatants , ils verront Dieu face à face. Ils seront investis des splendeurs de sa gloire ; ils le contempleront sans nuage , ils le posséderont sans partage. Dans ce monde leurs yeux et leur cœur étant purs , ils sont plus en état de recevoir la lumière et les grâces par lesquelles Dieu se communique à eux d'une manière plus spéciale et plus abondante ; tel est leur bonheur, te! sera leur partage. De là comprenons quel

est le malheur d'un cœur qui est éloigné de cette pureté sainte ; rien de souillé ne peut entrer dans la céleste Jérusalem. Non intrabil aliquid coinquinalum. (Apoc. 21. ).

PRATIQUES

1° Imprimons bien avant dans notre esprit cette grande vérité , qu'il n'y a point de si légère tache dans notre cœur qui ne nous prive de la vue et de la possession de Dieu , jusqu'à ce que nous l'ayons pleinement effacée; jusqu'alors jamais nous ne pourrons entrer dans le ciel ; et comme à chaque instant Dieu peut nous appeler à lui , aussi nous devons avoir le cœur pur , pour ne pas mettre d'obstacle à cette vue, à cette possession éternelle et béatifique de Dieu.

2° Lorsque nous serons tentés de commettre quelque faute , de tomber dans quelque péché , iinaginons-nous que Dieu nous dit intérieurement : Si vous succombez , si vous m'offensez, jamais vous ne me verrez.. Oh ! la terrible menace ! oh ! le plus grand des malheurs ! s'exposer a ne voir jamais Dieu , à être éternellement séparé de Dieu ! Quel cœur ne serait touché , consterné par une annonce plus terrible que tous les tonnerres que le ciel lancerait sur nous.

38 En matière de pureté , craignons tout',, et ne négligeons rien ; la moindre pensée, de l'esprit trop réfléchie , la moindre affection du cœur où il y a quelque complaisance , la moindre occasion où il y a quelque danger, tout doit nous alarmer : regards imprudents , paroles peu séantes , lectures dangereuses, liaisons suspectes, conversations libres , manières peu réservées; à la vue, à la moindre ombre, à la plus légère apparence du péché , prions ,7 tremblons , fuyons comme à la vue du ser-^ pent le plus venimeux : Quasi à facie colubri fuge peccatum. {Eccl. 21. )

Encore , malgré tous nos soins , toute notre vigilance, toutes nos précautions, ne pourrons-nous jamais nous rassurer sur le danger : Dieu seul peut être notre force dans nos combats , comme il doit être notre récompense après notre victoire, y

Quis ascendet in montem Domini?.,, innocens manibus et mundo corde. ( Psal. 23. ) Quel est celui qui s'élèvera sur la sainte montagne? celui dont les mains et le cœur seront purs. Nescitis quia corpora vcstra membra sunt Chrisli ( 1 Cor. 6 ) ? Ne savez-vous pas que vos corps sont les

temples du Saint-Esprit? Cor mundum créa in me Dens. ( Psal. 50 ). Formez dan* moi un cœur pur , ô mon Dieu !

PRIÈRE

Si jamais votre grâce m'a été nécessaire, ô mon Dieu , c'est surtout pour la pratique et la conservation de la pureté. C'est un trésor inestimable que vous nous avez con-| Ifié ; mais vous savez que non-seulement' nous le portons dans des vases d'argile V mais que toutes sortes d'ennemis conjuré* contre nous s'arment pour le ravir; le inonde, par sa contagion; les passions^ par leur violence ; les tentations , par leurs^ funestes attraits ; les objets dangereux qui se présentent partout à nos yeux pour séduire notre cœur ; tout conspire contre nous ; votre grâce seule combat avec nous et pour nous. C'est donc cette grâce spéciale et abondante que je vous demande pour résister aux attaques de tant d'ennemis conjurés. Je sais , ô Dieu de toute sainteté et de toute pureté ! ce que vous exigez de moi pour la conservation de cette précieuse vertu ; aussi suis-je bien résolu de ne rien négliger de tout ce qui pourra dépen-

dre de mes faibles efforts pour me soutenir : vigilance sur moi , garde du cœur , mortification des sens, fuite des occasions, crainte salutaire, ferventes prières, fréquentation assidue des sacrements, tout sera employé avec soin et avec constance; et j'espère, avec le secours que vous daignerez m'accorder, vous être fidèle à l'avenir dans ce point si essentiel et si délicat , où j'ai tant à me reprocher pour le passé.!- La grâce que je vous demande , ô mon Dieu! je vous la demande par l'amour que vous avez pour la pureté. Je vous la demande par l'intercession de votre divine Mère qui en est, après vous , le modèle et la protectrice. Oui, Vierge sainte, Vierge par escellece ! j'implore humblement et instamment votre secours pour la pratique! d'une vertu que vous avez toujours eue tant à cœur , et qui a attiré sur vous les complaisances de votre Dieu ; obtenez-moi la grâce de l'aimer , de la pratiquer , de la conserver inviolablement jusqu'au dernier moment de ma vie. Ainsi soit-il.

Septième Béatitude.

Beati pacifici , quoniam fllii Dei eocabuntttr. . Bienheureux les pacifiques , parce qu'ils seront ap-' pelés les enfants de Dieu.

Les pacifiques sont , l9 ceux qui aiment la paix ; 2° ceux qui en conservent la possession dans leur âme ; 3° ceux qui , autant qu'il est en eux , tâchent de la procurer et de l'entretenir dans les autres. De sorte que , pour avoir part à cette béatitude, il faut tout à la fois avoir la paix avec Dieu , avec les autres et avec soi-même : la paix avec Dieu , par la piété ; la paix avec les autres , par la charité ; la paix avec soimême , par la domination des passions : si on n'a pas la paix avec Dieu , on vit dans, le crime et dans le désordre ; si on n'a pas la paix avec le prochain , on vit dans la désunion et dans la discorde ; si on n'a pas la paix avec soi-même , on vit dans l'agitation et le trouble.

C'est un bien infiniment à désirer que la paix ; après la grâce de Dieu , rien ne doit nous être tant à cœur que la possession de

.DES HUIT BEATITUDES. ; 201

cette" paix : elle fait la douceur et les délices de cette vie ; ce n'est pas vivre que de ne pas vivre en paix. Sans elle, tous les autres J)iens nous sont inutiles ; et sans les autres biens, elle peut nous suffire : on est heureux dès qu'on est en paix. C'est un si grand bien , dit saint Paul , qu'il surpasse :tout autre bien ; l'amas des richesses , l'éclat des honneurs, les plaisirs et la satis-, faction des sens n'ont rien de préférable , rien même de comparable à la possession de cette paix toute divine : Pax Dei exsuperat omnem sensum. ( Phil. U. ) C'est comme un fleuve délicieux qui , prenant sa source dans le cœur même de Dieu , coule dans les nôtres par des canaux différents, et porte dans eux la tranquillité , le calme , l'abondance de tous les biens : Venerunt mihiomnia bonapariter cum illâ. (Sap. U.)

Jésus-Christ est appelé par excellence le prince de la paix : Princeps pacis; il la {possédait en lui-même d'une manière toute divine ; elle résidait dans son cœur, elle parlait par sa bouche , elle respirait dans son air et dans toute sa conduite.

Il a enseigné la paix aux hommes ; tout son Evangile n'est qu'un Evangile de dou-

ceur et de paix ; il semble que sa mission .se bornait à établir dans les cœurs le règne de celte paix : Veniens Evangelizavit pacem. ( Eph. 2. )

Il a procuré et comme acheté la paix au prix de ses travaux , de ses souffrances et, de son sang; elle lui a paru mériter d'&3 tre achetée à ce prix ; bien plus , il a voulu devenir lui-même notre paix et le lien qui unit indissolublement nos cœurs avec lui. Ipse est pax nostra. (Jbid. )

Il a lui-même cimenté cette paix entre Dieu et les hommes ; il s'est rendu la victime de nos péchés , pour concilier le Ciel et la terre, et abolir le décret de mort porté contre nous : Interficiens inimicitias in semetipso.

Enfin , en quittant ce monde , il nous a laissé la paix comme son héritage par son testament et ses dernières volontés marquées à ses enfants. Pacem meam relinquo vobis. ( Joan. U. )I1 nous l'a donnée comme le fruit de ses victoires, comme le gage de son amour, comme un dépôt sacré qu'il nous confiait , et dont il nous recommandait la conservation et l'usage : Pacem meam do vobis.

C'est à nous à présent , si nous sommes ses véritables enfants, à exécuter ses dernières volontés , à remplir ses intentions , à lui marquer notre juste retour , en formant dans nos cœurs pour cette paix les* mêmes sentiments qu'il a toujours si ten-: 'drement , si ardemment , si constamment, formés et conservés dans le sien jusqu'au jdernier soupir de sa vie , et qu'il a voulu Inous transmettre par sa grâce , en allant .prendre possession de sa gloire.

Par retour sincère pour Jésus-Christ , et. zèle pour nos vrais intérêts, prenons donc les moyens d'établir cette douce paix , soit avec Dieu , soit avec le prochain, soit avec nous-mêmes. Voici ceux que la religion , Ja raison , le sentiment nous présentent.

La paix avec Dieu par l'observation de sa sainte Loi , par la soumission à ses ordres , par la conformité à ses volontés , par la fidélité inviolable à sa grâce. Et comment la paix ne règnerait-elle pas dans une âme qui n'a point d'autre volonté que celle de Dieu , et qui reçoit tout de la main de Dieu ? Malheur au contraire à une âme qui n'e6t pas en paix avec Dieu ! si elle venait à mourir dans cet état y éternellement

20 if EXPLICATION MORALE

elle aurait son Dieu pour ennemi , et ce Dieu vengeur serait à jamais armé contre elle : durant la vie même peut-elle manquer ■ d'être sans cesse dans les craintes et les , alarmes sur son état? car en s'éloignant de Dieu ,' en résistant à Dieu , qui jamais a goûté la paix ? Quis resistit ei , et pacem habuit ? ( Job. 2. )

La paix avec le prochain : en n'offensant personne, ne donnant à personne juste sujet de se plaindre ; au contraire, ayant pour les autres la déférence , la douceur , les égards qui peuvent cimenter l'union des cœurs, se rendant envers tous patient, doux, affable, condescendant, supportant leurs humeurs, excusant leurs défauts,; prévenant leurs désirs ; en un mot , autant; que la conscience le permet, se faisant tout à tous , pour vivre en paix avec tous. ■ La paix avec nous-mêmes : elle règne dans notre âme lorsque tout est réglé , que les passions sont domptées , les mauvaises affections réprimées , l'empire des sens dominé ; car les passions sont la source funeste du trouble, de l'agitation ,, des remords ; il n'y a point de paix à attendre avec elles : une seule passion suffit pour

i)ES HUIT BÉATITUDES. 205

Tendre un cœur malheureux, remplir la \i& d'amertume ; les pécheurs auront beau ap- Ipeler la paix, elle s'éloignera à jamais de [leur cœur et de leurs désirs : Pax , pax , et non erat pax. ( Jerem. 6. )

Heureux donc les cœurs pacifiques, par la récompense qui leur est promise ! Beatï ■pacifici ; ils seront appelés les enfants dei \Dieu , quoniam filii Dei vocabuntur.

Enfants de Dieu , parce que Dieu est essentiellement le Dieu de la paix ; il ne re-t connaît pour ses enfants que ceux qui sont] amis de la paix, Deus pacîs. Aussi sainte Paul écrivant aux Fidèles , leur souhaite em premier lieu la grâce, ensuite la paix que. Dieu , en qualité de Père , donne à ses en-, fants : Gratia vobis et pax à Deo paire, nostro. (1. Cor. 1. )

Enfants de Dieu. Quelle gloire pour,

nous ! Que d'autres se glorifient d'être les

enfants des grands du monde , des princes

du siècle , des rois de la terre : pour nous ,

notre gloire sera toujours d'être appelés

les enfants de Dieu ; et non-seulement d'ê;

tre appelés , dit saint Jean , mais d'èlro er,

effet les enfants de Dieu ; ut filii Dci nowi~

nemur et simus. ( Joan. 3. )

Jésus-Christ nous assure ce glorieux titre , en nous donnant pourpère le Père céleste lui-même , ut filii palris vestriqui in cœlis est. ( Matth. 5. )

Enfants de Dieu. Quel bonheur pour nous ! puisque , si nous sommes les enfants jde Dieu ," nous avons droit à l'héritage céileste : héritiers de Dieu , hœredes quideni Dei; et dès-lors cohéritiers de Jésus-Christ, cohœredes autem Chrisli. ( Rom. 8. ) La paix est une béatitude commencée , et la [béatitude qui est l'héritage des enfants de Dieu, est une paix consommée. Tels sont les biens ineffables que Dieu promet aux cœurs pacifiques ; à cette vue , qui est-ce qui ne portera pas tous ses vœux vers la possession de cette paix divine , qui ne lui consacrera pas ses soins, son cœur, tous ses, sentiments?

Au reste , la paix en ce inonde ne consiste pas à n'avoir point de combats à livrer , ni de tentations à essuyer ; mais à ne pas succomber dans les tentations et dans les combats ; la paix pleine et entière est réservée pour l'éternité bienheureuse.

O que les saints sont heureux dans le ciel et dans le sein de la j?aix ! Là tout

esttranquille , tout esta jamais assuré ; un Imême objet fixe tous les esprits , une même iloi règle toutes les volontés , un même lien miiit tous les cœurs; ni envie, ni jalousie, ni vil intérêt n'altère jamais le calme des sentiments, et la sérénité des beaux jours. Ici-, ,bas, au contraire, tout est troublé, tout est agité ; l'émotion dans les esprits, la division dans les familles, le désordre dans les villes, le renversement , le bouleversement dans les empires ; les enfants contre les pèresV les parents contre les parents, les voisins contre les voisins, les pauvres contre les Tiches , les grands contre les petits, tous sont comme conjurés et armés les uns contre les autres. Pourquoi cela ? ô mon Dieu I n'ont-ils pas le même Père dans le ciel? tous les mortels qui sont sur la terre ne sont-ils pas faits pour habiter la même céleste patrie? Hélas ! ce sont les passions qui les arment ainsi les uns contre les autres, qui les portent à se rendre mutuelle-, ment leurs jours malheureux ; et comment le règne de la paix pourrait-il subsister avec celui des passions ? une seule ne suffirait-elle pas pour allumer le feu de la discorde dans tou- l'univers ? O vous l. Dieu

puissant, Dieu de la paix, qui avez "commandé aux vents et aux tempêtes , calmez cet orage des passions humaines , et la paix régnera parmi vos enfants ; et dans le sein de la paix vos enfants goûteront le vrai , le solide, l'unique bonheur qu'on peut goûter sur la terre, en attendant celui que vous leur préparez dans le ciel.

PRATIQUES

.1° Gravons bien profondément dans nos esprits cette grande maxime , qu'après la grâce , la paix est le plus grand des biens , et que rien ne peut nous dédommager^ de sa perte.

2* Pour le bien de la paix avec les autres, sachons dissimuler , sachons nous taire , sachons laisser tomber certaines paroles, dissimuler certains procédés dont nous aurions peut-être quelque sujet de nous plaindre. Si on les laisse tomber , tout finit à l'instant ; si on veut les relever , on s'expose à en venir à des éclats toujours tristes , à allumer un feu difficile à éteindre.

3° Comme l'intérêt est souvent le grand obstacle à la paix , et le grand objet de discorde , ayons assez de générosité de cœur ,

ou plutôt d'amour de Dieu, pour sacrifier, quelque chose de nos intérêts au bien de la paix. Je dis plus, sacrifions , s'il le faut, nos vues, nos projets, nos droits, nos prétentions , tout en un mot , pour conserver la paix , et soyons convaincus que pour nous le plus grand intérêt est toujours celui de la paix.

W Ne nous contentons pas de conserver la paix dans nous-mêmes, efforçons-nous de la procurer , de l'entretenir dans les autres , en tâchant dans les occasions de calmer les esprits , de concilier les cœurs 9 de dissiper les nuages, d'étouffer les étinJ celles qui pourraient s'allumer et causer, ensnite des incendies; en un mot, autant qu'il est eu nous , soyons des apôtres et des anges de paix.

, 5° Prions souvent le Seigneur de donner la paix à tous ceux qui nous intéressent, la paix entre nos amis, nos voisins, nos pa-i rents ; la paix dans les états entre les princes de la terre ; la paix surtout dans le sein de l'Eglise ; dans tout cela disons souvent à Dieu : Da pacem , Domine , in diebm noslris.

Enfin demandons surtout pour nous-

mêmes de rendre un jour les derniers soupirs dans le sein de la paix /pour entrer enfin dans ce repos éternel et dans cette paix immuable qui fait l'objet, la récompense et le terme de cette béatitude ; in pacc in idipsum dormiam et requiescam.

(PsaL h. )

Gloria in excelsis Deo , et in terra pax hominibus : La gloire de Dieu dans le Ciel s et la paix aux hommes sur la terre. .

Pax milita diligentibus legem tuam :

{ PsaL 118. ) Ceux qui aiment votre sainte loi , goûteront les douceurs d'une grande paix.

Mundus dare non potest pacem : Les hommes peuvent bien donner une fausse paix ; mais Dieu seul peut donner une paix véritable.

PRIÈRE

Rien de si désirable et de si aimable , ô mon Dieu ! que la paix du cœur ; elle établit votre règne dans nos cœurs , elle fait la douceur delà vie, elle donne un avantgoût des délices célestes. Mais cette paix délicieuse , cette paix divine , où pourrionsnous la trouver ? Vous nous l'avez dit vous-

I DES HUIT BEATITUDES.; »'2il

même i le monde peut la promettre , mais le monde ne saurait la donner ; il n'y a que i vous , qui êtes par excellence le Dieu de la • paix, qui puissiez nous procurer ce bien préférable à tous les biens de la terre. Accordez-nous donc, ô mon Dieu ! ce bon- Leur dont vous êtes le seul principe et la; source ; je vous le demande spécialement pour moi, parce que j'en connais toute la nécessité et tous les avantages.

Donnez-moi la paix avec vous, conservez-la à jamais dans mon cœur; ne permettez pas que je m'éloigne , que je me sépare jamais de vous. Et quel serait mon malheur si dans celui qui doit être mon ami*' mon Sauveur et mon Père, je ne trouvais qu'un ennemi irrité et un juge vengeur? Donnez-moi la paix avec mon prochain y faites que je vive saintement sur la terre avec ceux avec qui j'espère de vivre éter-, nellement dans le ciel. Donnez-moi encore la paix avec moi-même; que jamais je ne sois réduit à me dire avec le prophète :: pourquoi êtes-vous triste , ô mon âme ! et pourquoi me jetez-vous dans l'agitation et dans le trouble? Ah : malheur à celui quidevient à lui-même son propre tourment,

Paix aimable î régnez dans mon cœur* établissez-y voire doux empire. Paix charmante ! dominez toutes les puissances de mon âme , réglcz-en tous les mouvements^ «ttous les désirs. Paix divine! soyea mon, partage en ce monde , vous serez le gage de la paix immuable que j'attends (fans, l'autre. Ainsi soit-il.

Huitième Béatitude.

Eeatl qui persecutionem patiuntur propter justltiam , quoniam ipsorum est regnum eœlorum.

Bienheureux ceux qui souffrent persécution ponr la justice, parce que le royaume des cieux est à eux.

1° Il n'arrive que trop souvent qu'en voulant travailler à la gloire de Dieu , on soit exposé aux persécutions dans le monde ; il suffit quelquefois de vouloir le bien ; de le' procurer, et de s'y consacrer, pour essuyer mille oppositions, pour être en butte à' mille contradictions, pour voir élever contre soi toutes les tempêtes et tous les orages ; le monde révolté , l'enfer déchaîné > tout s'armera de concert ; le zèle qu'on a pour le bien sera regardé comme un faux zèle ,

l'homme qui le procure sera traité d'esprit outré , d'eutêté , de visionnaire , de faux prophète. Il faut s'y attendre , c'est le pro« pre de l'œuvre de Dieu d'être marquée au sceau des contradictions ; le disciple n'est pas au-dessus du maître. Jésus-Christ nous, a prévenus : le monde m'a persécuté, il] vous persécutera ; qui me persecuti sunî 2 et vos persequentur. (Joan. 15.) L'oracle. est annoncé ; il s'accomplit tous les jours à la lettre.

Non, il ne faut point être étonné, dit: saint Augustin , des persécutions que le| monde suscite sans cesse contre les gens de bien. La grande occupation de Jésus-Christ sur la terre , a été de combattre le monde^ et de déclarer la guerre à ceux qui suivaient ses pernicieuses maximes ; et l'occupation: du monde est de combattre Jésus-Christ et de persécuter ses fidèles disciples. Oppri-i' mons le juste, disent les impies dans le livre de la sagesse , ses voies sont contraires aus nôtres ; il ne cesse de s'opposer à nous et a nos projets ; sa conduite est un reproche et une condamnation continuelle de la nôtre 5 il s'éloigne de notre manière de vivre ;:if nous regarde comme des pro fanes >„et il se

flatte d'un heureux sort à la mort. Elevonsnous, armons-nous contre lui , tendons-lui des pièges ; voyons si ses paroles sont véritables, éprouvons quelle sera sa fin , et si son sort sera en effet plus heureux. Telle est la conduite, telle est la malice des impies contre les justes.

Mon Dieu a d'autres vues sur eux en permettant ces persécutions ; par là il les éprouve, il les purifie, il les sanctifie, il leur donne des occasions de mérite, il les tient dans une sainte vigilance sur euxmêmes, et une crainte salutaire sur leurs démarches. Il est. avantageux pour eux qu'il s'élève des ennemis conlr'eux , afin que la vue du péril où ils sont exposas 1er. empêche de tomber dans une faLaîi sécurité qui pourrait les perdre , an lieu que cette vigilance continuelle les fait toujours marcher dans les sentiers de la justice. . C'est ce qu'annonce Jésus-Christ même.

2° Heureux ceux qui souffrent persécution. Mais quel bonheur est donc celui-ci? dira-t-on ; peut-on le goûter en souffrant ; et les souffrances que p€U?cnt-eî!es former que des affligés ? Rien de si vrai ; cependant Dieu peut rendre heureux dans les souf-

a>ES HUIT BÉATITUDES., 21 S

frances*/ et parles souffrances mêmes faire des heureux. Comment cela ? 1. Parce que par les persécutions Dieu les met dans le, chemin du ciel ; 2. parce qu'il leur ménage des grâces plus spéciales ; 3. parce qu'il leur donne une sainte ressemblance avec Jésus-Christ, modèle des prédestinés ; U. parce qu'il leur fait goûter des consolations intérieures qui les dédommagent de tous leurs travaux ; 5. parce qu'il les met à couvert du poison des louanges et de l'amour-, propre > et les engage à n'avoir que lui seul' en vue , en voyant que tous les hommes se tournent conlr'cnx ; enfin , en leur promettant une récompence aussi abondante que leurs travaux auront été pénibles et leurs persécutions violentes.

3° Mais remarquons que le Sauveur n'appelle heureux que ceux qui souffrent pour la justice ,propterjuslitiam; c'est-a-dire , qui souffrent pour la vertu , pour la piété ,' pour les intérêts de la foi, en un mot, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes : car il peut arriver que l'on s'attire la persécution par sa faute ; un zèle imprudent et inconsidéré, un zèle vif et outré, un zèle excessif et amer peut révolter les esprits et

216 EXPLICATION MORALff

aigrir les cœurs ; et alors , ce n'est plus zèle, c'est humeur , c'est naturel , c'est impétuosité ; si l'on souffre, ce n'est plus pour la justice et pour Dieu , et ainsi on souffre sans mérite : ce n'est plus l'Apôtre qui agit , c'est l'homme , et la justice n'y étant pour rien , ne donne plus de part à la béatitude. Souffrons donc , mais souffrons pour Dieu , pour les intérêts de sa gloire , et que rien d'humain n'entre dans nos motifs et dans notre conduite.

/i° En essuyant les persécutions, prenons garde de nous laisser décourager et abattre ; d'abandonner l'œuvre de Dieu à raison des oppositions des hommes. Dans certains moments la nature souffre et gémit sous le poids : ranimons notre courage; prenons de nouvelles forces dans la prière et la confiance. Nous serions indignes de Dieu, si la crainte ou la vue des obstacles et des contradictions nous faisait abandonner ses œuvres et ses intérêts. Si nos projets échouent, si nos vues ne sont pas secondées, si nos travaux paraissent stériles et manquent de succès , pensons qu'au lieu du bien que nous nous proposons , Dieu en a en vue quelqu'autre plus utile pour nous

et plus avantageux à sa gloire; "mais ne cessons point d'y travailler, d'y consacrer tous nos soins, nos sueurs, notre santé, s'il le faut, notre sang, notre vie. Les persécutions mêmes , loin de nous décourager , doivent animer notre ardeur, soutenir notre confiance contre toutes les épreuves et tous les revers.

5° Un autre point bien essentiel dans le feu des persécutions, c'est de bien faire attention aux sentiments qui pourront s'élever dans nos cœurs à l'égard de ceux qui nous persécutent. Prenons garde que jamais nous n'y donnions entrée ; je ne dis pas seulement, ni aux haines et aux vengeances , ni aux ressentiments et aux rancunes, ni à l'aversion et à l'aigreur, mai» même à l'éloignement et à l'indifférence. Jésus-Christ veut que nous portions encore plus loin la perfection de nos sentiments : ce n'est pas d'étouffer, ceux qui seraient contraires , il faut encore prendre ceux qui sont favorables à nos ennemis et à nos persécuteurs. Priez, nous dit-il, pour ceux qui vous persécutent ; faites du bien à ceux qui vous haïssent , orate pro persequentibus vos , ( Luc. 6. ) alin que vous soyez ,

Paudran, Expl. des Purab, J9

à juste titre, les dignes enfants de votre Pore céleste, qui fait lever son soleil sur les justes et sur ceux qui ne le sont pas ; parla vous attirerez les bénédictions du ciel sur vos travaux , peut-être même le succès sur vos entreprises ; et si vous n'avez pas le cœur des hommes qui vous affligent, vous aurez du moins celui de Dieu qui daigné vous employer.

Bienheureux donc ceux qui souffrent Ipersécution pour la justice , parce que le Ciel est à eux, quoniam ipsorum estregnum cœlorum. Il y a quelque chose de bien particulier dans la récompense promise à cette béatitude et à la première ; dans toutes les autres Jésus-Christ ne promet que des biens à venir et des avantages pour l'autre vie; dans celle-ci, au contraire , il annonce des biens présents et des avantages même pour cette vie ; et quels avantages ? la possession même du Ciel. Pourquoi ?

comment cela ? en voici la raison :

1° C'est que ceux qui souffrent persécution pour la justice ont besoin d'une consolation plus particulière, à cause des combats continuels qu'ils ont à livrer.

2° C'est que Dieu leur ménage des se-

cours plus puissants et des grâces plus spéciales ; sa providence, sa bonté , sa sagesse y sont engagées.

3' C'est que , dans certains moments , il leur fait éprouver des douceurs , des onctions intérieures qui leur présentent comme/ «n avant-goût des délices célestes.

4° C'est qu'il leur donne une espérance plus ferme de la gloire du Ciel, et cette ferme espérance semble déjà leur en avoir ouvert l'entrée , et donné les prémices.

5° C'est surtout que les persécutions des hommes les unissent plus intimement à Dieu; ils sont avec Dieu , Dieu est avec eux , et sa présence sensible, son union intime leur tient comme lieu de sa possession et de son bonheur.

PRATIQUES

1° Rappelons souvent cet oracle de Jésus-Christ : Lorsque les hommes vous char-' geront d'injures , qu'ils vous persécuteront à cause de moi , réjouissez-vous , tressaillez de joie , parce qu'une grande récompense vous a f tend dans le Ciel. Gaudete et exullate. ( Matlh. 5. )

2° Quoi que nous ayons à souffrir, pensons que nous souffrons pour Jésus-Christ,

avec Jésus-Christ et dans Jésus-Christ, il a bien plus souffert pour nous que nous ne souffrirons jamais pour lui.

3° Souvenons-nous toujours que, pour aller au Cici , il n'y a d'autre chemin que celui des croix , des persécutions , des souffrances ; regardons-les comme autant de grâces: nous devrions aller sur le Calvaire avec autant de joie que sur le Thabor. Pour avoir la couronne des justes , il faut avoir rempli toute justice.

U° Gardons-nous de nous plaindre et de murmurer contre ceux qui nous persécutent : prions pour eux , ils sont plus à plaindre que nous.

5° Animons-nous par l'exemple des saints qui ont tant souffert. Que n'a pas eu à souffrir un saint Paul , un saint Athanase, un saint Jérôme , une sainte Térèse , un saint François de Sales, et tant d'autres? Dans quels sentiments, avec quel courage, quel amour, queb saints transports n'ont-ils pas souffert? que souffrons-nous en comparaison? Enfin , aimons Dieu; son amour nous adoucira tout ; on souffre peu quimd on aime beaucoup.

Multœ iribulaliones justorum ,scdde fds

DES HUIT BEATITUDES. '221

omnibus liberabit eos Dominus. (Psal. 33 ). Lesjustes sont exposés à bien des épreuves, mais le Seigneur les en délivrera.

Nolile limere eos qui occidunt corpus , timete eum qui potest corpus et animam perdere in gehennam. ( M ai t. 10 ).

Ne craignez point ceux qui ne peuvent donner la mort qu'au corps, mais craignez celui qui peut précipiter le corps et l'âme dans les tourments éternels.

Perseculionem patimur et sustinemus.

( 1. Cor. h. ) Nous souffrons persécution , mais nous n'en sommes point ébranlés.

fiiaspâemamur et obsecramus. On nous accable de blasphèmes, et nous ne nous vengeons qu'en offrant des prières.

Per inullas tribulationcs oportet nos inîrare inregnum Dci. [Act. 1 h. ) Ce n'est que par la voie de bien des tribulations que nous pouvons entrer dans le royaume de Dieu.

PRIÈRE

Vous permettez, ô mon Dieu !que nous souffrions persécution en ce inonde , etque nous essuyions bien des épreuves durant cette vie. C'est la voie dans laquelle doivent marcher tous vos élus, et le chemin par lequel vous voulez les conduire au Ciel. Ce

222 EXPLICATION MORALE, etc.

qui doit les consoler, c'est qu'ils marchent sur vos traces , et qu'ils vous ont pour modèle. Que n'avez-vous pas essuyé de la part des hommes, et à quelles contradictions n'avez-vous pas été exposé? Que si vousmême, qui étiez la justice et la sainteté par essence, vous avez eu tant à souffrir de la part de vos ennemis, à quoi ne devons-nous pas nous attendre, si nous voulons être au nombre de vos enfants ? Mais dans cet état d'épreuves et de souffrances, soutenez-nous, Dieu puissant, de peur que notre faiblesse ne succombe sous le poids de nos afflictions, surtout ne permettez pas , ô mon Dieu ! que jamais notre charité et nos sentiments soient altérés envers ceux qui nous font souffrir ; pardonnez-leur comme nous souhaitons que vous nous pardonniez à nous-mêmes toutes nos offenses ; c'est la toute la vengeance que nous vous demandons ; rendezles aussi saints et aussi heureux que nous désirons l'être : nous sommes tous l'ouvrage de vos mains et le prix de votre sang ; réunissez-nous tous dans les sentiments de la charité et de la grâce , pour nous réunir à jamais dans le séjour de la gloire et du bonheur éternel. Ainsi soit-il.

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