HUITIÈME LECTURE SUR LE PÉCHÉ MORTEL
Le péché est appelé mortel parce qu'il donne la mort à l'âme. [Il y à trois sortes de morts, qui sont la suite et l'effet du péché : une mort spirituelle, une mort temporelle, une mort éternelle. Mort spirituelle, par la privation de la grace et de tous ses biens; mort temporelle, par les calamités, les misères de cette vie, et le dernier instant qui doit la terminer; mort éternelie, par la damnation, si l'on persévère dans un état de péché : trois terribles vengeances dont le péché est ia cause funeste.
1° Mort spirituelle, par la privation de la grâce et de tous les biens de la grâce. Peut-être, parce que cette mort n'opère pas au dehors ses redoutables effets, paraîtra t-elle moins à craindre au pécheur; mais, hélas, de quels traits mortels cette âme n'est-elle pas percée, et en quel état fu-
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neste est-elle réduite? Morte aux yeux de Dieu et privée de la wie de h grâce, elle est dépouillée, elle est dégradée, elle est abandonnée, elle est Hÿrée en proie aux vers rongeurs qui la déchirent. Mon Dieu! quel abime de maux!
Elle est dépouillée , dénuée de tout : des dons précieux de la grâce, qui faisaient son plus bel ornement devant Dieu, et sans lesquels elle n'est plus qu'un objet d'horreur à ses yeux; dénuée de tous les mérites qu’elle avait acquis, qu faisaient son plus précieux trésor, et sans lesquels, réduite à une affreuse indigence, il ne lui reste que son péché et ses suites funestes.
Elle est dégradée, À quelle gloire la grâce de Dieu, le sang de Jésus-Christ répandu sur elle, ne l'avaient-ils pas élevée? Quels droits ne lui avaient-1ls pas donnés? Dans quelle heureuse liberté des enfants de Dieu ne Pavaient-11s pas établie? De quelle sainte alliance avec Dieu ne l'avaientils pas honorée? À combien de titres sacrés ne pouvait-elle pas se glorifier d'appartenir à Dieu, et que Dieu, à son tour, lui appartenait? Dieu était son Père, Jesus-Christ son Sauveur, l'Esprit-Saint son céleste époux, le ciel son héritage. les mérites intinis d’un Dieu rédempteur son trésor ; mais, à funestes ravages du péché et de la mort qu'il donne à l'âme! dans un moment il enlève tous ces titres, brise tous ces liens, effaee tous ces traits glorieux : tout ce qu'elle avait de grand dans l’ordre de la grace lui est enlevé. Le péché, portant la mort dans cette âme, la fait entrer dans un état plus triste que ie néant dont la grâce l'avait tirée.
Elle est abandonnée : ce n'est pas que Dieu l'ait entièrement délaissée : sa miséricorde le porte à Jeter encore sur elle quelques regards ; mais ce ne sont plus des regards de tendresse et de complaisance. Il lui donne encore des grâces. mais c’est avec poids et mesure. Il lui donne des grâces, mais, dans le cours ordinaire, ce ne sont plus ïes grâces privilégiées et choisies. I lui donne des grâces : mais reviendra-t-elle avec ces secours? Elle le peut, c’est tout ce qu'il y a d'assuré, le reste n’est plus qu'incertain. [ lui donne des grâces, il en donnait à ce pécheur malheureux dont il disait : C'en est fait, qu'il s’aveugle, qu'il s'endurcisse, qu'il se perde; puisqu'il veut périr, qu'il périsse, sa perte ne peut s'attribuer qu'à lui-même : Curavimus Babylonem , et non est sanata; derelinquamus eam (1). Babylone a abusé de nos soins, livrons-la à son sort et à son malheur.
Enfin elle est en proie aux vers rongeurs qui l'agitent.
(1) Jérém., LI.
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L’'AME ÉLEVÉE A DIEU, 61 aux remords qui la déchirent. Ici, la raison représente au pécheur, malgré lui, l'horreur de sa conduite et le déplorable état de son cœur; là, la conscience, par sa syndérèse. excite au dedans de lui une guerre intlestine et implacable dans ses terribles combats. D'une autre part, la religion lui représentant tantôt l'image de la mort qui le menace, tantôt les rigueurs d'un jugement à subir, tantôt ouvrant à ses yeux les abimes éternels qui lui sont préparés, toujours réveillant sa foi, ses alarmes, fera son tourment depuis qu'elle ne fait plus sa consolation. Toutes les passions, déchaînées de concert contre lui, l’agiteront, le tourmenteront, le tyranniseront : malheureux! environné de tant d'ennemis, il se tournera contre lui-même dans les violentes agitations de son cœur; tantôt il se réjouira de son péché, tantôt il le détestera; quelquefois il voudra le quitter, bientôt 11 se repentira de l'avoir voulu : roulant tour à tour des projets de conversion et des projets de crime, et dans ce combat intérieur éprouvant déjà en quelque manière un prélude funeste du dépit, de la rage, du désespoir des damnés. Heureux encore s'il éprouve de salutaires remords! le melheur serait à son comble s'ils étaient étouflés, si le pécheur était tout à la fois coupable et tranquille.
2° Mort temporelle, c'est-à-dire les événements funestes. les accidents, les revers, les morts tragiques et tant d’autres malheurs ; car en vain voudrions-nous souvent en chercher d'autres causes que le péché, qui en est la source la plus ordinaire. N'est-ce pas, en effet, le péché qui dès les premiers temps attira le déluge, qui submergea l'univers. qui fit descendre le feu du ciel sur les villes infortunées et leurs criminels habitants, qui arma le bras de l'Ange exterminateur contre les premiers-nés de l'Egypte, qui peupla le désert de serpents, qui tit engloutir les enfants d'Aaron dans le sein de la terre ? Et, sans recourir à ces exemples éloignés, d'où viennent tant de malheurs dont le monde est comme accablé? d’où naissent depuis tant d'années ces renversements de saisons, ces stérilités des campagnes, tant d'accidents imprévus et funestes? Pourquoi la mort enlèvet-elle si souvent, si indifféremment dans tous les âges? Pourquoi ce qu'on regardait presque comme un prodige parmi nos pères est-il devenu si fréquent parmi nous? ces morts subites, ces morts tragiques, ces victimes transportées tout à coup d’un festin, d'une assemblée, dans le cercueil et dans le tombeau? Pourquoi ces spectacles terribles sont-ils plus fréquents, si ce n'est parce que les péchés se sont mulli-
pliés? Peut-on s'aveugler au point de méconnaître en cela les vengeances de Dieu et les punitions du péché?
Et que serait-ce si, pénétrant dans l'intérieur des maisons, on considérait les terribles fléaux dont elles sont quelquefois frappées : les fortunes renversées, les héritages dissipés, les procès suscités, les révolutions imprévues, les infirmités accumulées, les santés dépéries, et plus encore les divisions. les dissensions intestines? On gémit sous le poids des malheurs: on les attribue au hasard, à l’injustice des hommes, au destin rigoureux et aveugle; reconnaissons qu'ils n'ont d'autre cause que le péché qui règne dans les maisons, et qui attire les vengeances célestes: au lieu de nous en prendre aux créalures , reconnaissons que le coup est parti de plus haut; disons : “Nous sommes malheureux parce que nous sommes coupables; la main de Dieu est levée sur nous parce que le péché la armée contre nous.
Et que serait-ce encore, 6 mon Dieu, st. après ces malheurs présents, ces calamités que nous avons sous les yeux, il était permis de lire dans vos décrets divins, de tirer le voile redoutable qui dérobe l'avenir à nos yeux? On montrerait des malheurs plus grands qui menacent encore, peut-être les morts tragiques et funestes qui sont réservées aux pécheurs., On annoncerait à l’un qu’aprés avoir, durant un temps, pris part aux amusements, aux festins, aux spectacles, aux folles joies de ce monde, sa fin arrivera lorsqu'il y pensera le moins, que le temps de la pénitence ne sera plus pour lui, et qu une impénilence éternelle lui est desinée, On dirait à l’autre qu'à la fleur de son âge, au temps d'une santé florissante, lorsqu'il se promettait une longue course, la mort le fr appe ra, sans lui laisser même le temps d’apercevoir le coup qui frappe. On verrait celui-ci étendu sur un lit de douleur, que des amis, des parents, une femme, des enfants trompent par une fausse et cruelle tendresse, en le laissant mourir sans secours, sous un faux espoir de guérison dont ils le flattent. On découvrirait à celui-là comment et avec quelle mquiétude, pressé par le poids de ses crimes, sitôt qu'il se sentira atteint du trait mortel, il demandera le ministre de la réconciliation, et, par un juste mais terrible jugement de Dieu, ce ministre ne se trouvera pas, ne sera pas à temps; et le pécheur, en prononçant le nom de pénitence, mourra en impénitent eten réprouvé. On manifesterail à cet autre le funeste désespoir où le plongeront à ce dernier moment la vue de ses crimes, l'horreur de sa vie. les approches de son Dieu qui viendra à lui, et qui viendra non en sauveur, mais en juge, mais en vengeur! Non, st
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L'AME ÉLEVÉE A DIEU. 03 dira le pécheur, mes péchés sont trop grands: il n'est plus pour moi de miséricorde; je suis perdu. Ainsi, il mourra le crime et le désespoir dans le cœur; le moment est venu, il expire. Le corps étendu sur le Hit n'est plus qu'un cadavre, et l'âme a déjà paru devant Dieu avec ses péchés. La voilà cette troisième mort, plus funeste que toutes les autres, et la punition du péché la pius redoutable.
3° La mort éternelle, Voilà cette âme à Jamais éloignée de Dieu, séparée de Dieu, maudite de Dieu, à jamais précipitée dans les profondeurs des abîmes, dans les feux dévorants, dans les ténèbres affreuses; à jamais déchirée de remords accablants , et livrée à des regrets stériles ; à jamais abreuvée d'amertume et de fiel; à jamais victime de la colère de Dieu, sans que jamais la moindre lueur de consolation vienne briller à ses yeux, parce qu'à jamais le péché vivra dans cette âme, subsistera dans cette àme, élévera des cris vengeurs vers Dieu contre cette âme, demandera une vengeance éternelle contre cette âme. 0 péché! Ô mort dans le péché!
Hélas! pour plusieurs qui lisent ces grandes, ces terribles vérités, ne sont-elles que de simples menaces? Combien peut-être, combien sont destinés à une mort prochaine! “ombien à une mort subite! combien finiront leur course par une mort sans préparation, sans pénitence, sans sacrements, où précédée des sacrements, mais accompagnée des remords et suivie de la réprobation! Combien peut-être termineront leur carrière livrés aux horreurs d’une présomption diabolique, d’une impénitence affreuse et volontaire, ou d’un désespoir encore plus affreux! Quel sort! quel malheur! Nous n'y pensons point, nous ne le prévoyons pas, et peut-être l'arrêt va être porté contre nous: peut-être Dieu a-t-1l déjà les yeux sur nous pour nous désigner à la mort: peut-être dans peu va-t-il lui ordonner de frapper : et nous nous livrons aux amusements, aux follesjoies de ce monde; et nous vivons tranquillement dans le péché! Est-ce folie? est-ce aveuglement ? Où est notre foi?
MÉDITATION SUR LE MÊME SUJET
Pour concevoir une juste idée du péché mortel, conside-
rons-le sous quatre points de vue différents, ou plutôt sur
les quatre grands théâtres des vengeances de Dieu : je veux dire, l'ange rebelle dans le ciel, le premier homme dans le paradis terrestre. tant de malheureux dans l'enfer, et sur-
OR
Te
putin HÉRREES à
tout Jésus-Christ sur le Calvaire: car, en voyant les peines terribles auxquelles Dieu condamne, ou pour le péché, ou pour la seule apparence du péché, nous comprendrons aisé-
ment quelle est l'horreur infinie que Dieu en a, ce que nous en avons à craindre si nous venions à le commettre et à y persévérer.
Mon Dieu, éclairez mon esprit et touchez mon cœur; c'est ici surtout que jai besoin du secours de vos gràces pour apprendre à détester l'unique ennemi que j'aie à craindre en ce monde.
Premier théâtre des vengeances de Dieu, et première victime du péché, l'ange rebelle dans le ciel. De quelle frayeur ne suis-je pas saisi à la vue de sa punition! L'ange désobäit à Dieu, et à l'instant il porte la peine de sa désobéissance. Le glaive de Dieu est levé sur lui; l'ange est éloigné de Dieu, chassé à Jamais du paradis, précipité pour toujours dans le sein d'une éternité malheureuse ; d’un ange le péché fait un demon.
Pensée terrible et effrayante pour moi dans la comparaison que je fais de mon péché avec celui de l'ange coupable! Car enfin l'ange n'avait commis qu’un seul péché, etun péché de pensée, et un péché d’un moment: et moi, ô mon Dieu, qui ai commis tant de péchés, de si grands péchés , et qui en ai commis si souvent! L'ange n'eut pas un seul moment pour se reconnaître ; le même instant qui le vit coupable le vit malheureux; et moi, depuis mon péché, Dieu m'a accordé le temps de rentrer en moi-même, la grace me l’a souvent inspiré, ma conscience n’a cessé de crier contre moi; et malgré cela j'ai langui, j'ai dilléré, je gémis pu être encore dans le péché. Ah! Seigneur, "ce funeste délai dans le péché n'est-il point un péché plus grand que mon péché même ? Il semble, à mon Dieu, qu'il devait bien vous en coûter de perdre une créature aussi parfaite que l'ange au moment qu'il sortait de vos mains. Que si malgré cela vous avez sacrifié à votre colère l'ange rebelle, quelle vengeance ne ferez-vous pas éclater contre l’homme péche ur?
Deuxième théâtre des vengeances de Dieu sur le péché. le premier homme dans le paradis terrestre. L'homme, à peine sorti du néant par la création, se précipite dans un néant encore plus affreux par le péché. Bientôt son crime est suivi de sa condamnation et de son malheur : chassé du paradis, dépouillé de tous ses avantages, condamné à une pénitence de neuf cents ans, enfin aux horreurs de la mort. ce n'est encore rien. Adam, par son péché, ailume la colère de Dieu contre lui; mais ce n’est pas contre lui seul qu'elle
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éclate; toute sa postérité est enveloppée dans le même arrêt, et frappée du même anathème.
Ici, Ô mon äme, formons-nous une image de tous les malheurs dont le genre humain est accablé : réunissons en esprit toutes les calamités qui ont inonde l'univers, la faim. la soif, les infirmités, les maladies, les chagrins, les guerres, les pestes, les famines et tous les fléaux de Dieu: et disonsnous : Voilà les eflets du péché, et les funestes rejetons de cette Uge maudite. Sans le péché, il n'y aurait jamais eu de malheur sur la terre.
Allons plus loin : descendons en esprit dans le sein des tombeaux ; représentons-nous les cadavres de tous ceux qui y ontété ensevelis; ce tas affreux d'ossements, les cendres. la poussière où ils ont été réduits, les vers dont ils ont été dévorés; et dans notre frayeur disons-nous encore : Voilà les eftets du péché! sans lui il n'y aurait jamais eu ni ossements ni cadavres. O mon Dieu! il faut que le péché soil quelque chose de bien affreux, il faut que la source d'où coulent tant de maux soit bien empoisonnée pour produire des effets si terribles.
Ce qu'il y a de plus affreux, à grand Dieu, juste Dieu! c'est que votre colère, qui depuis six mille ans est armée contre nous par le péché, ne s'est point encore ralentie ; votre main vengeresse est encore levée sur nous; celte étincelle à produit un funeste incendie, qui ne s’éteindra que par l'extinction du genre humain. Tant qu'il restera une soutte de sang d'Adam sur la terre, il faudra que ce sang soit puritié par le feu de votre colère, et ce feu vengeur ne cessera sur la terre que pour s'allumer avec plus de fureur dans l'enfer, et pour y poursuivre implacablement les restes de cette race coupable et maudite. Mon Dieu, que votre justice est redoutable, et que le péché doit être horrible à vos yeux !
3° Nouveau théâtre des vengeances de Dieu encore plus terrible, tant de millions de réprouvés dans le sein des enfers. Transportons-nous un moment à l'entrée de ce séjour des vengeances, et, placés près d'un de ces soupiraux em brasés qui vomissent sans cesse des feux et des flammes , formons-nous l’idée du péché et de ses horreurs; voyons ces gouffres affreux, c'est le péché qui les a ereusés dans le sein de la terre; ces feux dévorants, ces flammes vengeresses, c'est le péché qui les a allumés par le souffle de la colère de Dieu; ces ténèbres épaisses, elles sont encore moins affreuses que celles que le péché répand dans une àme; ces victimes infortunées, c’est le péché quiles a précipitées dans