‹ L'âme élevée à Dieu [microforme]Chapitre 39 sur 119 · ST · texte numérisé non relu

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naître le Roi de gloire, le Dieu des vertus, le Fils du Très- Haut, le doux objet de ses complaisances, devenu à présent semblable à un ver de terre et l’opprobre des hommes, le mépris et l’exécration de son peuple ? Ego vermis et non homo, opprobrium hominum et abjeclio plebis. Ah! le Saint des saints même chargé des péchés du monde, immolé pour tous les pécheurs! Celui qui règne dans les Cieux, qui peut tout sur la terre et dans les enfers, abandonné de ses amis, trahi par ses disciples, livré à la fureur de ses bourreaux , délaissé de son Père, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix! Celui qui tient en ses mains les trésors du ciel, dépouillé de tout et réduit à une extrême ndigence! Celui qui a donné l'être et la vie aux hommes, crucifié, mis à mort par ceux mêmes à qui il a donné la vie! Ainsi livré à l'excès des afflictions et des humiliations, il souffre avec la douceur de l’Agneau; il souffre comme s'il était criminel; il souffre dans le silence, qu'il n'interrompt que pour prier pour ses ennemis et pour excuser le déicide qu'ils commettent en sa personne : Pater, dimilte illis.

Grand Dieu, Dieu juste et puissant ! quelle autre vue que celle de la foi, et de la foi la plus vive, la plus humble et la plus soumise, peut ici nous soutenir? Mais cette foi vive, que doit-elle produire en nous qu'une vive douleur?

Douleur d'autant plus sensible , que Jésus-Christ n’a souffert que parce qu'il nous aimait, et qu’il voulait nous soustraire aux souffrances éternelles que nous avions méritées.

Douleur d’autant plus profonde, que toutes les fois que nous avons péché nous avons renouvelé les horreurs de sa passion, et nous l’avons crucifié de nouveau dans nos cœurs : Rursum crucifigentes.

Douleur qui doit être d'autant plus amère , que ce n'est que par elle que nous pouvons obtenir le pardon et avoir part aux mérites de ce Dieu soutlrant.

Oh! si ce sentiment est bien gravé dans le cœur par la foi, quels eflets, quelles impressions n’y produira -t-il pas? Une âme pénétrée de cette vive foi, sensible aux tourments de son Dieu, touchée des regrets de l'avoir offensé , inconsolable de ses péchés, s'arme contre elle-même, tourne toute sa haine contre ses crimes, venge sur elle-même tous les outrages qu’elle à faits à son céleste époux. Mon amour. dit-elle, est crucitié : Amor meus crucifimus est; et c’est moi-même qui l’ai attaché à la croix, qui ai versé son sang. qui ai contribué à sa mort; et je ne meurs pas de douleur! Si je vis encore. je ne dois vivre que pour pleurer et pour

souffrir. Heureuse de partager les douleu:s de son divin Rédempteur, cette âme affligée se fait une joie de joindre sa pénitence à la pénitence de Jésus-Christ, sa douleur à la douleur de Jésus-Christ, ses larmes aux larmes de Jésus- Christ; de pouvoir accomplir dans sa chair coupable ce qui manque à la passion et aux souffrances de Jésus-Christ : Adimpleo ea quæ desunt passionum Christi.

Ah! loin d'elle, plaisirs du monde, délices de la vie, satisfactions coupables des sens; vous fûtes autrefois sa passion, vous seriez aujourd'hui son supplice. La foi l'éclaire, la grâce la touche, la douleur fait son supplice, fait son martyre; et ce supplice, et ce martyre, elle l'aime, elle le yoûte, elle en préfère l'amertume à toutes les douceurs de la vie : Calix meus inebrians quam præclarus est! De là, dans certaines âmes généreusement pénitentes, celte attention continuelle à mortifier la nature, à dominer l'empire des sens; de là celte faim, cette soif ardente des souffrances et des austérités; de là ces saints transports pour la croix: peut-on craindre de trop souffrir quand on se compare à un Dieu mourant? Que la nature abattue s'attriste et s'afflige,

ue le monde vienne offrir ses charmes trompeurs, que le

émon suscite mille tentations et mille combats, la foi et l'amour, ranimés au spectacle d'un Dieu souffrant, répondent avec saint Augustin : Vois dans un Dieu souffrant l'effet de tes crimes : Vide pendentem, vide morientem. Que des âmes innocentes goûlent quelques plaisirs permis; pour moi, qui ai eu le malheur de crucifier mon Dieu, que dois-je faire autre chose que gémir et mourir même, si je le pouvais, au pied de la croix ?

Ainsi ont pensé, ainsi ont agi tant d’âmes chrétiennes; ainsi vivent encore tant d’âmes justes, ainsi vivront et agiie à jamais tous ceux qui seront animés de l'esprit de la oi.

Non, je ne suis point étonné de ce que tant de saints ont souffert durant le cours de leur vie; de ce que tant de pénitents ont mortifié leur corps, dominé leurs sens, exercé sur eux-mêmes de si excessives rigueurs. Soutenus par la vue, animés par la foi d'un Dieu mourant pour eux, de quoi n’étaient-ils pas capables? Comment, dit saint Bernard, un cœur pénitent pourrait-il sentir ses blessures, lorsqu'il voit celles de son Sauveur encore toutes sanglantes ? Nolo vivere sine vulnere, cum te video vulneratum.

O plaies adorables! par quels charmes pouviez-vousrendre des hommes mortels comme insensibles aux atteintes du fer et du feu, si ce n’est parce qu'un feu céleste et plus ardent

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encore les animait? L'amour est plus fort que la mort; la vue d'un Dieu souffrant, pour qui ils combattaient, les rendait victorieux et triomphants dans toutes leurs souffrances et tous leurs combats. Telles sont les glorieuses victoires que remporte la foi de ce grand mystère : Hœc est victoria quæ vincit mundum , fides nostra.

SECOND POINT

Animés de la même foi, considérons Jésus-Christ mourant comme la règle de nos mœurs et de notre conduite. Dans cet état, que nous dit-il? quelles leçons nous donne-t-il ? et quelles leçons peut-il nous donner sur la croix, que des leçons de pénitence, de mortification et de mort? et une àme fidèle peut-elle y prendre d’autres sentiments que celui de mourir à tout pour se rendre conforme à son Dieu vivant? Vous êtes morts, nous dit l'Apôtre, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu: Mortui estis, et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo. L'entendez-vous, Ô mon àme, ce divin oracle? Morts au monde, morts à nous-mêmes, c'est là toute la science des saints : et c'est un Dieu mourant qui nous l'enseigne lui-même : Mortui estis.

40 Morts au monde, à ses pompes. à ses maximes, à ses spectacles : pour une âme chrétienne y a-1-il d'autre speclacle que celui de la croix? A la vue d’un Dieu mourant pour expier les péchés du monde, concevons enfin ce que doivent être pour nous les plaisirs, les richesses, les grandeurs, les faveurs, le bonheur de ce siècle pervers : comprenons, au contraire. le bonheur d'une âme qui gémit, qui souffre, qui est persécutée; ne nous croyons pas malheureux lorsque nous serons privés des douceurs em poisonnées du siècle, c’est-à-dire lorsque nous aurons part aux souffrances et au calice d'un Dieu sauveur; lorsque dans le monde nous serons traités comme lui, oubliés comme lui, désapprouvés, condamnés comme lui. Et quand les mondains viendront nous inviter à prendre part à leurs amuse-

ments, à leurs fêtes, à leurs parties de plaisir, disons-nous intérieurement à nous-mêmes : Non, mon cœur n’entrera point dans ces illusions et ces vanités ; le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde : Mihi mundus crucificus est, et ego mundo. À Dieu ne plaise que je trouve d'autre gloire que dans les humiliations de mon Sauveur, d’autres richesses que dans son indigence, d’autres délices que dans ses amertumes! Absit mihi gloriari nisi in cruce

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Ah! s'il a fallu que mon Dieu souffrit pour entrer dans sa gloire, pourrais-je, voudrais-je me frayer un autre chemin? puis-je oublier de quel chef je suis le membre? et quelle honte ne serait-ce pas que de voir un membre délicat sous un chef couronné d’épines ? Toujours je me souviendrai que je suis à la suite d'un Dieu souffrant, et que ce n’est qu’en marchant sur ses traces que je puis avoir part à sa gloire; jamais je n'oublierai que le monde est mon ennemi, qu'on ne saurait servir deux maîtres, et qu'il faui nécessairement en abandonner un pour se donner à l’autre; enfin j'aurai toujours présent devant les yeux et plus encore gravé dans le cœur ce divin oracle : Vous êtes mort, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu : Mortui estis.

2° Encore, pour le remplir dans son étendue et nous conformer à notre Dieu souffrant, n'est-ce pas assez de mourir au monde. Il faut surtout mourir à nous-mêmes, mourir à nos inclinations et à nos penchants, mourir à nos dégoûts et à nos répugnances.

Mourir à nos sens et à leurs satisfactions criminelles ; mourir à notre propre esprit, à sa vanité, à son indocilité, à sa curiosité.

Mourir à notre volonté, en réprimer les désirs, en rectifier les mouvements, en étouffer les ressentiments, en purifier toutes les affections, et, de terrestres et de charnelles qu’elles sont, les rendre célestes et toutes divines.

En un mot, mourir à nous-mêmes et à tout, pour ne vivre plus que de la vie d’un Dieu mourant, seul et unique auteur de la vie véritable, hors de qui tout n’est que mort, et mort éternelle.

Grandes vérités, terribles engagements ! O mon âme! ne vous alarmez pas. Celui qui vous présente le joug de la croix saura l’adoucir; il le portera lui-même avec vous. Vous aurez à souffrir, à sacrifier, à gémir, à la suite de Jésus- Christ, il est vrai; mais écoutez, méditez attentivement le grand et admirable sentiment d'une âme chrétienne et généreuse; sur le point qu’elle était d’'embrasser un genre de vie pénible et rigoureux, comme on lui en représentait, on lui en exagérait les peines, les austérités, les rigueurs : « Je comprends tout cela, dit-elle, et je m'y attends; mais au milieu de tout cela j'aurai un crucifix, et il me suffira. » incore une fois, grand sentiment! Ce sera le vôtre, Ô mon ame, dans les moments où la nature troublée, étonnée, sentira ses répugnances, el tremblera à la vue des combats qu'elle aura à livrer; la pensée d’un Dieu soutirant pour vous et avec vous sera votre force , votre soutien, votre con-

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Tantôt, humiliée à la vue de votre crucifix, vous rendrez grâces à ce Dieu d'amour, qui vous juge digne d’avoir part à ses souffrances et au calice de son amertume. Calicem salutaris accipiam.

Tantôt, arrosant le crucifix de vos larmes, vous gémirez, vous pleurerez amèrement sur vos péchés, et vous ne trouverez de consolations que dans vos regrets et vos soupirs. Peccavi in cœlum et coram te.

Tantôt, assise aux pieds du crucifix, semblable à Madeleine sur le Calvaire, vous vous rassurerez contre la colère d’un Dieu irrité par vos péchés. Oui, justice adorable, à la vue de Jésus-Christ, victime pour moi, vous serez apaisée; jamais je ne me séparerai de lui; et avec lui pourrais-je ne pas espérer? Pour venir jusqu'à moi, il faudrait percer le sein de Celui qui est mon bouclier. Fiducialiter agam, et non timebu.

Souvent, embrassant les pieds du crucifix, affligée de votre langueur, de votre tiédeur, vous ranimerez votre confiance, votre amour, tous vos sentiments. Dieu des miséricoraes ! lui dira votre cœur, après avoir acquis par vos mérites des trésors immenses, voudriez-vous m'en refuser une légère part que je vous demande avec toute l’ardeur dont je suis capable ! Je ne le mérite pas; mais votre sang, voire amour, intercèdent et le demandent pour moi. Dilexit me, tradidit semetipsum pro me.

Telle est, Ô mon âme! la source où vous puiserez le courage, l'onction, la constance qui vous seront nécessaires dans les moments d’'angoisses et de combats. La vue de Jésus crucifié vous rendra, je ne dis pas tolérable, mais facile, mais aimable, mais consolant, le joug du Seigneur et tout ce que vous souffrirez en le portant. Ainsi, dans tous les temps et toutes les circonstances, trouverez-vous en lui un modèle parfait de toutes les vertus qu’il vous faut pratiquer, et en même temps toutes les grâces et tous les secours pour vous engager à les pratiquer et à retracer dans vous tous les traits de votre divin modèle. Inspice, et fac secundum exemplar.

Après tout, à mon âme. c'est pour vous une nécessité indispensable de se conformer au divin exemple qu’un Dieu sur la croix nous présente : disons-nous ce que la raison, ce que la foi, nous diront à jamais : Jésus crucitié est à présent notre maître ; si nous l’imitons, il sera notre Sauveur ; mais, soit que nous l'imitions ou que nous ne l’imitions pas, il sera

un jour notre juge. Un jour viendra que ce même crucifix qu'on nous présentera à la dernière et lugubre cérémonie qui terminera notre course, ce crucifix, dis-je, sera la règle de notre jugement; lui-même et lui seul il nous jugera. Heureux si, en le portant sur notre corps, plus encore en le gravant dans notre cœur, nous nous sommes appliqués à nous y rendre conformes! car c'est là ce qui, pour nous, décidera de tout : mais, s’il ne se trouve alors entre lui et nous une sainte ressemblance, sans autre jugement, nous serons déjà jugés, et nous porterons l'arrêt de notre condamnaiion dans nous-mêmes.

Il en coûte à présent, il est vrai, de marcher à la suite du Sauveur portant sa croix : mais levons les yeux en haut, et, éclairés par la foi, voyons par avance au milieu des airs celte croix éclatante revêtue de splendeur et de gloire : elle paraîtra au grand jour du jugement. Si, sur la terre, nous avons porté son ignominie et ses opprobres, elle sera dans le ciel et notre gloire et notre couronne.

À cette pensée ranimons notre courage, et dans cette douce espérance puisons de nouvelles forces dans les fontaines sacrées du Sauveur mourant; marchons constamment après lui : il sera notre modèle pendant notre vie, il sera notre refuge à la mort, il sera notre récompense dans l'éternité.

Restez quelques moments au pied de la croix, et consucrez-vous à elle le reste de votre vie.

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