QUINZIÈME LECTURE SUR LES SOUFFRANCES
Par quel aveuglement et quel désordre peut-il donc arriver que des chrétiens ne regardent souvent les souffrances que comme des malheurs, et se regardent eux-mêmes comme malheureux parce qu'ils souffrent ? Quoi ! des chrétiens qui adorent up Dieu sur la croix, qui professent une religion toute fondée sur la croix, doivent mettre les souffrances au nombre des béatitudes : Beati qui lugent (1). Que des idolâtres, des païens pensent ainsi, on n’en sera pas surpris ; mais que des chrétiens aient de pareils sentiments, n'est-ce pas déshouorer la foi et abjurer en quelque manière sa religion ? Chrétiens de nom, soyons-le de cœur, élevons nos pensées et nos sentiments, consacrons nos souffrances, connaissons-en le mérite et le prix.
Si nous sommes pécheurs, par les souffrances Dieu nous fera connaître notre péché, Dieu nous fera renoncer à notre péché, Dieu nous fera expier nos péchés. Quelles grâces! et dans les vues de la foi ne sont-elles pas préférables à toutes les consolations et à tout le faux bonheur de ce monde?
4° Par les souffrances Dieu nous fera connaître notre péché. En effet, est-il rien de si propre que l’adversité à nous ouvrir les yeux sur le précipice où la prospérité nous entraîne? Tant que le pécheur est dans le sein de cette prospérité funeste, il semble oublier qu'il a un Dieu à servir et une âme à sau-
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ver; une foule d'objets occupe toutes ses pensées, épuise toute son attention, et lui ôte presque letemps etles moyens de se reconnaître. Dès lors ses yeux, uniquement ouverts sur ses plaisirs, sont fermés sur ses égarements : ou, s’il les connaît. hélas! quelles sont ces connaissances, et que peuvent-elles produire? Connaissances vagues et superficielles, qui se dissipent bientôt; connaissances bornées et obscures, qui n’éclairent qu'à demi; connaissances même inquiètes et importunes, qu'il rejette et qu'il combat dès qu'elles se présentent; connaissances par conséquent ordinairement stériles et infructueuses. Que faut-il donc pour les rendre eflicaces ? 11 faut que l'affliction vienne à leur secours. Ah! que bientôt elle fera tout changer de face! D'abord elle commence à éloigner cette foule d'objets qui dissipaient le pécheur : rendu à lui-même, il approfondit le chaos de sa conscience, et, semblable à un homme qui sort d’un profond sommeil, il ouvre enfin les yeux. et il voit avec surprise le précipice sur le bord duquel il marchait. Alors la pensée de l'éternité se réveille, la foi rentre dans tous ses droits, et la grâce, trouvant entrée dans un cœur déjà préparé par les afflictions, y fait revivre ses divines lumières, qui paraissent presque éteintes ; et à la faveur de ces divines lumières elle fera connaître au pécheur toute la honte, toute la malice, toute l’'énormité du péché. Quels exemples touchants n'en avez-vous pas présentés, Ô mon Dieu! dans un David, dans un Manassès, dans tant d'autres pécheurs dont vous avez éclairé les yeux en affligeant leur cœur!
2° Cependant ce n’est point assez que le pécheur connaisse son péché, il faut encore qu’il le déteste et qu'il y renonce. Suivez donc votre ouvrage, Ô mon Dieu! frappez le pécheur, et bientôt contrit et humilié il viendra se jeter entre vos bras comme un enfant effrayé dans le sein de sa mère : et voilà. dit saint Augustin, le mystère comme impénétrable, mais infiniment adorable, de la providence de Dieu dans les affictions. Dieu, dit ce Père, punit quelquefois par bonté, et quelquefois il épargne par vengeance : car, comme il y a dans Dieu une bonté miséricordieusement sévère, qui frappe pour sauver, il y a aussi une justice sévêérement indulgente. qui épargne pour perdre. Or si jamais, ajoute ce grand saint. si jamais Dieu a fait éclater cette bonté miséricordieusement sévère, c’est surtout dans les afflictions qu’il nous ménage pour nous faire renoncer à notre péché. Un jour nous le reconnaîtrons , nous l’adorerons, nous l’en bénirons. Homme pécheur et affligé, vous gémissez dans vos afflictions, vous vous plaignez de couler vos jours dans les croix.
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de compter vos moments par vos larmes, de ne trouver dans les plaisirs qu'amertume , dans le monde que pertidie, dans vos amis qu’inconstance, dans tous vos projets que des obstacles et des revers, sous vos pas que des épines ou des abimes. Depuis ce temps vous n'avez plus que des larmes aux
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veux, des plaintes à la bouche, et des soupirs dans le cœur : ah! jusques à quand vous aveuglerez-vous sur vos intérêts? Ne reconnaîtrez-vous jamais la main de Dieu qui agit, et sa miséricorde qui opère pour votre salut? Oui, pecheur, il faut que votre Dieu vous aveugle comme Tobie pour vous érlairer; qu'il vous terrasse comme Saul pour vous relever; qu'il vous précipite, pour ainsi parler, comme Luzare dans le tombeau, pour vous ressusciter à la grâce. Eh! que pourrait faire désormais votre Dieu, qui veut vous sauver? Vous avez comme épuisé toutes les ressources de sa bonté: inspirations saintes, sentiments touchants, avis salutaires, exemples édifiants, remords intérieurs, tout a été mis en œuvre par la tendresse de sa miséricorde, et tout a été rendu inutile par l’inflexibilité de votre cœur. Il ne reste plus que les afflictions dans les trésors de sa grâce. Faut-il donc qu'il vous abandonne à vous-même, qu'il vous laisse courir à grands pas dans les voies de la perdition, qu'il laisse orner et engraisser la victime pour l’'immoler à sa vengeance ? Non, mon Dieu! frappez-nous, et vengez-vous. Cette indulgence apparente serait la marque la plus terrible de votre colère; et les afflictions seront les gages les plus précieux de votre tendresse. Et combien de pécheurs, en effet, qui ne sont redevables de leur salut qu'à leurs afflictions, qui n’ont versé des larmes sur leurs péchés qu'après en avoir versé sur leurs misères, et qui n'ont cessé d’être criminels que depuis qu'ils ont commencé d’être malheureux! Non, je ne crains pas de le dire, il y a à présent un grand nombre de réprouvés dans l'enfer qui auraient été de grands saints si Dieu les avait favorisés des souffrances : il y a, au contraire, un grand nombre de saints dans le ciel qui seraient au nombre des réprouvés si les afflictions ne les avaient tirés de l’abime. 30 Nouveau gage des bontés de Dieu : par les afflictions il nous fera expier nos péchés. C’est l’Esprit-Saint même qui nous en assure, et qui nous dit que le temps de la tribulation est par excellence le temps de la rémission : /n tempore tribulationis peccata dimittis. Dans l’ordre de la justice divine, nos péchés méritent une peine: tôt ou tard il faut la subir, ou en qualité de pénitents en cette vie, ou en qualité de réprouvés dans l’autre; mais avec cette terrible différence, que les peines de cette vie sont courtes et méritoires, et que
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celles de l’autre sont éternelles et infructueuses. Or quelles actions de grâces n'avons-nous pas à rendre à Dieu quandi] nous procure un échange si avantageux ! Quoi ! une éternite de supplices affreux changée en quelques afflictions passagères! Les coups terribles d’un bras éternellement vengeur. qui frappe pour accabler, changés en des coups mesurés d'une main paternelle qui n’abat que pour relever! De telles peines méritent-elles des actions de grâces, ou des plaintes ?
Ainsi, pécheurs, voulons-nous apprendre à porter avec patience le poids de nos afflictions, comparons les peines que nous essuyons dans le temps avec celles qui nous étaient réservées dans l'éternité; faisons le parallèle de ce que nous soufirons avec ce que nous avons mérité. Disons-nous à nousmêmes dans nos afilictiors : Je souffre, ilest vrai, dans le sein de la maladie, le feu de la fièvre qui coule avec mon sang dans mes veines; mais ce feu qui mr brûle et me consume est-il aussi ardent et aussi terrible que les feux de l’enfer que j'ai souvent mérités? Je suis pauvre et réduit à une triste indigence ; mais enfin ma situation est-elle aussi triste que celle d'une âme réprouvée, abandonnée de tout, et n'ayant pour partage que ses tourments, ses regrets et son désespoir? O mon Dieu ! je vous le dis avec un saint pénitent, frappez, coupez, brûlez, écrasez- moi en cette vie, pourvu que vous m'épargniez dans l’autre. Le poids des afflictions sera-t-il jamais comparable au poids de vos vengeances? Jetons - nous donc au pied de la croix, baisons la main qui nous frappe, adorons le Dieu vengeur qui punit en père; sa main est levée; mais son cœur est ouvert, prêt à recevoir le pénitent pour sauver le pécheur.