CONSIDÉRATIONS SUR LES VOIES DE DIEU
Dans la conduite des ârneê.
Toutes les voies du Seigneur, disait le prophète, ne sont que miséricorde et que vérité : Unwersœ viev Domini miser ko rdia et veriïas. Aussi le même prophète demandait-il instamment à Dieu de lui l'aire connaître la sainteté de ses voies : Viastuas, Domine, demonstra mihi. Faisons la même prière ; si Dieu
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daigne l'exaucer, ce sera une grâce qui deviendra pour nous la source de mille autres grâces.
1° Rien de si grand, de si saint, de si admirable que les voies de Dieu sur les âmes, et le chemin par lequel il les conduit pour les faire arriver à leur fin.
Admirables par leur sainteté : la sainteté même de Dieu en est le principe, le modèle et le terme.
Admirables par leur sublimité : Qu'elles sont élevées ! qu'elles sont ineffables ! autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant les voies de Dieu sont-elles élevées au-dessus de celles des hommes.
Admirables par leur incompréhensibilité : Dieu seul peut en concevoir la hauteur, la profondeur, l'étendue.
Admirables par leur variété : Dieu a une infinité de voies différentes pour conduire les âmes, les conduisant néanmoins toutes au même terme, faisant admirer en cela l'abondance et la variété de ses dons.
Admirables par les grâces qu'elles attirent, par les effets qu'elles produisent, par les délices qu'elles renferment, par les prodiges qu'elles opèrent. Ah ! si l'on pouvait voir ce que Dieu opère et produit dans une âme ! non, je ne crains pas de le dire, Dieu est grand dans la beauté, l'ordre et la magnificence de ce monde visible ; mais il est encore plus grand et plus adorable dans la conduite d'une âme que dans la conduite de cet univers.
2° Parmi les voies générales de Dieu sur les âmes, chaque âme en particulier a la sienne, par laquelle Dieu veut la conduire, et dans laquelle elle doit marcher pour aller au ciel: c'est la voie qui lui est marquée, c'est le chemin qui lui est ouvert ; chacun
aie sien: l'un est conduit par celui-ci, l'autre par celui là. La grâce, à l'entrée de ces voies différentes, appelle les âmes, et leur fait entendre sa voix : Venez et marchez, voici le chemin que vous devez prendre ; Dieu vous attend au terme ; dans tout autre vous risquez de vous égarer.
Si une àme entre dans celte voie, si elle a le bonheur de la suivre et d'y marcher fidèlement, quelles grâces abondantes lui sont préparées ! à quelle sublimité de vertus ne sera-t-elle pas élevée ! quels progrès dans les voies de la sainteté ne ferat-elle pas ! à quel degré de gloire n'est-elle pas destinée ! Rien de si constant, comme rien de si consolant ; si une àme est fidèle à suivre l'attrait, à marcher dans la voie que Dieu lui a marquée, elle avancera plus dans un jour par ce chemin, que par toutes les autres pratiques d'oraison, de mortification, de zèle, de pénitence durant des années entières.
3° Par une raison toute contraire, quel égarement, quel malheur, si elle vient à manquer la voie qui lui est destinée et à s'éloigner du chemin qui doit la conduire ! Combien d'àmes cependant ont ce malheur, et mettent des obstacles aux desseins de Dieu sur elles ! Nous pouvons dire en toute vérité qu'il y a des âmes dont toute la vie est une espèce de combat contre Dieu, une résistance continuelle à sa grâce, une opposition constante à tous ses desseins. Toute leur vie, Dieu esl à la porte de leur cœur, sans que jamais il y trouve entrée ; il les appelle, il les sollicite, il les presse ; il n'a pour elles que bonté, que tendresse, et il ne trouve en elles qu'opposition et que résistance.
Dieu avait sur certaines âmes les plus grands
desseins, si elles eussent marché dans la voie qu'il leur avait marquée : telle àme, selon les vues de Dieu, devait vivre dans un recueillement continuel, dans la retraite, le silence et l'esprit intérieur ; Dieu l'avait choisie pour en faire son temple, son sanctuaire, et cependant toute sa vie se passe dans la dissipation, dans l'illusion, dans la vanité, les inutilités, les curiosités ; toute sa vie elle centriste l'esprit de Dieu.
Telle autre, dans les vues de Dieu, devait marcher dans les voies du renoncement, de la mortification de ses sens, de la mort à elle même et à tout ; elle devait être une image vivante de Jésus-Christ crucifié, et présenter dans sa vie la ressemblance de l'homme de douleur : telle était sa voie ; Dieu la lui aurait adoucie par l'attrait de ses grâces ; pour cela Dieu l'avait choisie ; et par une voie toute contraire, elle s'écoute, elle se suit, elle se satisfait en tout, ne se contraint, ne se gène en rien ; elle se livre à ses inclinations, à ses goûts, et cela malgré les appels de la grâce, le témoignage de sa conscience, contre les lumières de Dieu. Quel état ! quel malheur pour elle ! quel éloignement de la voie de Dieu !
Telle autre, dans les desseins de la Providence, était appelée à un détachement absolu de tout; dénuement de cœur, détachement d'affections, séparation intérieure d'amis, de connaissances, de liaisons ; elle seule, et Dieu seul ; telle était sa voie ; et cependant cette âme forme des amitiés, des attaches, des liaisons. Rien peut être en cela d'absolument criminel ; mais toujours attaches, amusements, occupation et partage de cœur. Depuis longtemps Dieu lui demande ce sacrifice ; il ne lui parle et ne
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lui l'ait entendre que détachement, éloignement, solitude, séparation : elle l'entend, elle le voit, elle se le dit ; et malgré cela elle résiste, elle refuse te sacrifice, elle persiste dans les liaisons et dans les attaches. Qu'est-ce que cet état ? Rien que d'innocent peut être aux yeux ordinaires, mais état terrible aux yeux d'un Dieu jaloux. 11 voulait votre cœur, et tout votre cœur ; il voulait être à vous, et que vous fussiez tout à lui ; pour tel autre il y aurait moins de danger ; pour vous il y a tout à craindre : en négligeant votre perfection, vous mettez en danger votre salut même.
Telle autre, dans les vues de Dieu, et selon Pâtirait de la grâce, était appelée à une dépendance totale et à un saint abandon entre les mains de Dieu : docilité, soumission, conformité entière à ses volontés adorables ; et toute sa vie elle fait sa volonté, elle suit ses vues ; elle dispose d'elle-même ; elle se forme le plan et le système de sa conduite ; c'est-à-dire toute sa vie elle résiste à Dieu, elle se soustrait au domaine de Dieu, elle s'arrache à la Providence, elle se rend arbitre de son sort. Ame infidèle, comment osez-vous vivre dans cet état ? comment ne craignez-vous pas d'y mourir ? Ce serait mourir hors des voies de Dieu. Il vous en avait tracé une, vous l'avez manquée : celle que vous suivez où peut-elle vous conduire ? Vous aurez peutêtre fait quelques pas sur des Heurs, et à la tin de la course, vous tomberez dans un abîme funeste ; juste, mais terrible punition de vos résistances !
Ce n'est pas que ces âmes, en s'écartant ainsi des desseins de Dieu, et en se soustrayant à ses vues, soient tranquilles dans leur opposition et leur résista nrc : que de doutes, que de peines, que de remords
n'ont-elles pas à essuyer ! En vain cette âme veutelle s'enfuir devant Dieu et se soustraire à ses justes reproches, Dieu la poursuit partout, et ne lui laisse point goûter le fruit de ses résistances ; souvent même elle est forcée de se dire à elle-même : je sens que je résiste à Dieu, que je ne suis pas ce que je devrais être. Quel aveu ! et un jour quelle condamnation !
En quoi consiste donc le malheur de cette âme, et le danger, l'illusion, le crime de son état, si elle y persiste et y meurt ? Le voici, malheureuse par les infidélités et les péchés qu'elle commet ; malheureuse par les remords de conscience dont elle est déchirée ; malheureuse par les dangers où elle s'expose ; malheureuse par les grâces dont elle ahuse ; malheureuse par les alarmes et les terreurs qu'elle se prépare à la mort ; malheureuse par le jugement redoutahle qu'elle subira ; malheureuse enfin par les illusions où elle vit dans le temps, et par les regrets dont l'éternité sera peut-être suivie.
4° Mais enfin le mal est-il sans remède ? et une âme une fois sortie des voies de Dieu, n'a-t-elle plus le moyen d'y rentrer ? Il en est deux : le regret sincère du passé, et un abandon absolu pour l'avenir entre les mains de Dieu.
Regret intérieur qui afflige, qui pénètre, qui brise le cœur si souvent, si longtemps, si volontairement infidèle envers Dieu ; s'il a été rebelle à la grâce, qu'il se rende docile aux remords.
Regret universel de tant d'oppositions aux desseins de Dieu, de tant de résistances à la grâce, de tant de lumières éteintes, de tant de remords étouffés, de tant de fautes accumulées, de tant d'égarements dans la voie.
Regret constant, qui dure autant que la vie ; âme infidèle! gémissez, ne vous consolez jamais d'avoir si longtemps été opposée à Dieu, d'avoir résisté à Dieu, combattu contre Dieu.
Regret vif et amer, proportionné à la grandeur des infidélités et des résistances.
Le regret : voilà l'appareil à la plaie du passé ; mais pour l'avenir un abandon total et sans réserve entre les mains de Dieu, une docilité inviolable à sa voix, une fidélité constante à marcher dans la voie qui vous est ouverte. Assez longtemps vous avez résisté ; vous vous êtes égarée ; désormais laissezvous conduire ; contentez-vous de marcher ; abandonnez vous entre les mains de Dieu, et laissez-le maître de votre sort.
A ce prix et dans ces sentiments vous rentrerez flans les voies de Dieu, dans la grâce de Dieu, dans le cœur de Dieu. Le Dieu des miséricordes est assez bon pour oublier le passé, pour vous recevoir encore comme si vous ne l'aviez jamais quitté ; pour vous aimer comme si vous ne lui aviez jamais déplu ; pour vous conduire, comme si vous ne vous étiez jamais égarée. Adorez sa bonté, rendez-lui grâce de ce qu'il a bien voulu vous rappeler dans la voie ; priez-le de vous y soutenir; marchez-y fidèlement, généreusement, constamment; vous aurez encore le bonheur d'arriver au terme.
VINGT-DEUXIEME LECTURE Sur le respect humain.
Le respect humain est un bas sentiment de l'âme qui la fait agir contre les lumières de sa conscience ;
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c'est une crainte lâche qui empêche de pratiquer le bien et qui fait commettre le mal, de peur de déplaire aux hommes ou dans la vue de leur plaire ; c'est une faiblesse indigne qui fait trahir les sentiments naturels qu'on approuve pour suivre des sentiments étrangers qu'on condamne ; c'est une dépendance servile qui fait ramper devant les hommes, dans le désir de se concilier leur estime ou dans la crainte de s'attirer leur censure.
Selon cette idée, est-ce assez de dire que le respect humain déshonore la raison ? Ne faut-il pas ajouter qu'il est l'opprobre de la religion, puisqu'il est tout à la fois une servitude honteuse en ellemême, dans son principe, dans son objet, dans son étendue ? 0 àme chrétienne ! àme immortelle ! rougissez d'un pareil avilissement, qui vous fait rougir de votre religion : Erubesce, Sidon.
Servitude honteuse en elle même. Quoi de plus servile et par là même de plus honteux que de se rendre dépendant et esclave des autres, de ne régler ses actions que par les vues et les démarches des autres ; de penser, de parler, de juger, non selon ses vues et ses lumières, mais, selon les idées et les caprices des autres ; d'approuver le bien, et de n'oser le faire ; de condamner le mal, et de s'y laisser entraîner; de voir ses obligations, et de n'oser les remplir ; de n'avoir presque plus par soi-même, ni pensée, ni lumières, ni raison, ni sentiments, ni liberté, ou de n'avoir des lumières que pour s'aveugler de raison, que pour la sacrifier ; des sentiments, que pour les dégrader ; de liberté, que pour l'immoler ? S'il y a des esclaves dans le monde, en est-il de plus indignes et de plus méprisables ?
Servitude honteuse dans son principe ; car d'où peut venir le respect humain, sinon d'une indigne faiblesse d'esprit, ou d'une bassesse de cœur encore plus indigne ? Ah ! si l'on avait cette fermeté d'à me, relie noblesse de sentiments qu'inspire la raison, et plus encore la religion, en viendrait-on à ces excès de faiblesse et de lâcheté ? Et quand le monde voudrait nous assujettir et nous dominer, ne s'écrierait on pas avec la noble générosité de l'Apôtre : Milii autem pro minimo est ut à vobis judicer ? Monde injuste ! qu'importe que vous m'accusiez ou m'ap prouviez. Ce n'est point à votre tribunal que je dois être jugé, c'est du souverain Juge que j'attends l'équitédemon jugement. Pour vous, bien souvent c'est préjugé, c'est prévention, c'est illusion, c'est erreur : balance trompeuse, jamais tu ne seras la règle de mes sentiments, ni le mobile de ma conduite. Ainsi parlerait, ainsi penserait un esprit libre, une âme qui sait sentir sa grandeur ; et en parlant, et en pensant ainsi, elle se rendrait estimable et respec t;ible au monde lui même ; car le inonde, tout dépravé qu'il est, sait assez ce qu'il doit en penser. Mais ces Ames lâches, que le monde réprouve, chrétiens à deux faces, que le siècle déteste, soldats ambigus, qui ne sont ni à Dieu ni au monde, quelle idée le monde en a-t -il, et de quel œil les regarde t il ?
Bassesse de cœur : soumis à Dieu, parce qu'il est votre souverain ; engagés à lui, parce qu'il est votre rédempteur; à tous les titres vous lui appartenez, comme son ouvrage, son héritage, ses disciples, ses enfants; et par tous ces titres il vous a élevés à la qualité glorieuse, à la sainte liberté des enfants de Dieu, au-dessus du monde, à une généreuse indé-
pendance du monde ; placés si haut par la main de Dieu, vous descendez de ce rang sublime, vous profanez cette qualité éminente ; et au lieu de vous armer de courage, de vous déclarer hautement pour lui, vous le trahissez, vous vous dépouillez de cette liberté glorieuse qui vous a été acquise par les soins, les travaux, les mérites et le sang même d'un Dieu, et cela pour ramper devant des idoles. Les esclaves les plus indignes sont-ils plus esclaves que vous ?
Servitude honteuse dans son objet : car enfin il y a certains points dans lesquels on pourrait peut-être se prêter. Il en est où, par condescendance, par déférence, on pourrait donner quelque chose aux autres, prendre quelque chose sur soi. Je dis plus, il y a des choses où la servitude parait tolérable. Il y en a où elle est raisonnable. Mais, dans ce qui intéresse la religion, la foi, la conscience, le salut, c'est à-dire dans les choses où il est si nécessaire d'être libre, et si indigne de ne l'être pas, où Dieu lui même respecte notre liberté ; en cela même la dégrader, la déshonorer, l'avilir et la perdre, n'est-ce pas porter la honte et l'opprobre à son comble ? Que dans des choses qui sont susceptibles de ménagement, on use de quelque indulgence, on le peut, souvent même on le doit ; mais dans les points essentiels, se laisser dominer, s'assujettir dans les choses les moins susceptibles d'assujettissement, dépendre dans les choses les plus ennemies de la dépendance, je ne dis pas où est la liberté, mais où sont la raison et le sentiment 7
Servitude honteuse dans son étendue : car à qui nous assujettissons-nous? et de combien de personnes le respect humain ne nous rend il pas les
misérables esclaves? Les autres esclaves ordinairement n'ont qu'un maître ; fût-il injuste, fol il cruel, fût il tyran, ils n'en ont qu'un; au lieu que l'esclave du respect humain a comme autant de maîtres qu'il y a de personnes dont il craint les discours, dont il cherche les regards, dont il redoute la censure : il y a plus; non seulement il a autant de maîtres qu'il craint de personnes, mais il a autant de maîtres que ces personnes ont de passions. Car du moment qu'il veut les contenter, il faut qu'il ménage tout en eux, et comme il y a mille passions qui les dominent, qui les font agir, il faut nécessairement qu'il en dépende lui-même, et qu'il se rende l'esclave d'eux et de leurs passions ; mais esclave jusqu'à quel point? esclave jusqu'à n'être plus à soi, jusqu'à dissimuler, trahir ses vrais sentiments et prendre des sentiments tout contraires ; esclave jusqu'à n'oser paraître ce qu'on est, et à paraître ce qu'on n'est pas, jusqu'à trembler en leur présence, et à rester interdit sous leurs yeux.
Il me semble, en voyant ces chrétiens dominés par le respect humain, il me semble voir une de ces infâmes statues des idoles dont parle le prophète, et à qui il insulte par une ironie si sanglante : Os habent, dit-il, et non loquentur; ils ont une bouche, et ils ne peuvent parler ; ils ont des yeux, et ils ne voient point ; ils ont des oreilles, et ils ne peuvent entendre : Oculos habent et non vddebunt.
Image bien naturelle, mais bien flétrissante de ces statues animées, de ces hommes dominés par cet indigne respect humain. Ils ont une langue, et ils n'osent parler, ou ils ne parlent qu'en tremblant; ils ont des oreilles, et ils n'osent entendre, ou ils n'entendent que pour applaudir ; ils ont des yeux,
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et ils ne voient rien par eux-mêmes, ou ils ne voient que comme ne voyant pas ; ils ne voient ni l'indignité de leur conduite, ni la bassesse de leurs sentiments, ni la dégradation de leur raison. Mille fois plus à plaindre que ces aveugles à qui la nature a refusé la lumière, hommes dégradés, chrétiens prévaricateurs, ils ont un esprit, et il est captif ; ils Ont un cœur, et il est esclave ; ils ont une raison, et elle est avilie ; ils ont des lumières, et elles sont étouffées; ils ont une Ame, et elle est rampante. Servitude honteuse, que la raison désapprouve, que le sentiment désavoue, que la loi condamne, que le monde réprouve, que le paganisme même déteste.
Juste jugement de Dieu, qui permet que ces hommes livrés au respect humain se dégradent devant les hommes mômes, cherchant à attirer leur estime, et qu'en voulant secouer le joug doux et léger du Seigneur, ils tombent sous un autre joug mille fois plus pesant et plus accablant.
Sortons enfin d'un pareil esclavage; rompons ces fers et brisons ces chaînes. Enfants de Dieu, affranchissons nous de l'esclavage des hommes ; trop longtemps nous avons gémi sous la tyrannie du respect humain ; observons la loi du Seigneur avec la sainte liberté que la religion nous inspire. Que sont et que peuvent les hommes pour nous? Quand un jour nous serons devant Dieu, les hommes viendront-ils nous mettre à couvert des rigueurs inexorables de sa justice ? Souvenons-nous que nous ne sommes comptables de notre conscience qu'à Dieu. Que les hommes me condamnent, peu m'importe, pourvu que Dieu soit pour moi, s; Deus pro nobis, quis contra nos?
MÉDITATION SUR LE MÊME SUJET
Quelle horreur n'aurais je pas du respect humain, si je le considérais avec les yeux de la foi ? Ne dirais je pas avec vérité que le respect humain, par les indignes sentiments qu'il inspire et les funestes effets qu'il produit, est une espèce d'apostasie dans le chrétien, et qu'il devient une sorte de persécution dans le christianisme ? Quelle horreur cette seule idée en doit-elle inspirer !
0 mon Dieu ! éclairez moi de vos diverses lumières pour le connaître, et armez-moi d'un ferme courage pour lui résister.
Premier point. — Le respect humain, par les indignes sentiments' qu'il inspire, devient une espèce d'apostasie dans la foi. Donner à Dieu une préférence absolue sur la créature; élever à Dieu dans son cœur un trône au-dessus de toutes les créatures; sacrifier à Dieu, s'il est nécessaire, tout intérêt, toute considération, tout attachement à la créature; faire une profession ouverte et déclarée de la religion; en remplir fidèlement, généreusement les devoirs, c'est l'exercice propre de la religion, c'est l'acte le plus essentiel à la foi, c'est même dans la pratique toute la religion et la foi.
Ainsi, par une conduite toute contraire, comparer la créature à Dieu ; donner, dans la pratique, la préférence à la créature sur Dieu; sacrifier à la créature le service, les intérêts, la gloire de Dieu, c'est à ses yeux une véritable défection et une indigne apostasie de la foi. Et n'est-ce pas là, cependant, ce que fait clans une àme le respect humain, à la honte de la religion ?
D'un coté, o mon Dieu ! vous nous faites con
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naître vos volontés, vous nous intimez vus ordres ; d'un autre côté, le monde, les libertins nous en éloignent. D'un côté vous nous promettez votre grâce et votre amitié si nous obéissons; d'un autre, les hommes, les impies nous menacent de leurs railleries et de leurs censures si nous sommes fidèles.
Nous voilà donc dans la nécessité indispensable de prendre parti entre l'un et l'autre, de nous déclarer ou pour l'un ou pour l'autre ; et nous, par une lâche complaisance, une fausse honte, une crainte servile, nous préférons la vue des créatures à la vôtre ; nous choisissons de vous déplaire, plutôt que de déplaire aux hommes ; nous aimons mieux encourir votre disgrâce et votre colère que de nous exposer à la censure, aux discours des hommes. N'est ce pas là donner en etïet une préférence indigne aux créatures sur le Créateur? et par là même, n'est-ce pas, dans la pratique, tomber dans une véritable apostasie de la foi ?
Hélas ! pour peu qu'il nous reste de religion, nous rougissons, nous frémissons, lorsque nous lisons ou que nous entendons raconter les outrages que faisaient à leur foi ces premiers chrétiens lâches et indignes, qui, à la honte de leur baptême, renonçaient à leur religion pour éviter les tourments, et préféraient une vie périssable à une mort glorieuse. Nous avons raison de les condamner; leur conduite était en effet bien indigne et bien criminelle; mais l'apostasie du respect humain n'est-elle pas, dans un sens, encore plus criminelle et plus détestable à vos veux, ô mon Dieu ! Ces infortunés déshonoraient leur foi, trahissaient leur religion, il est vrai; mais enfin ils la renonçaient au milieu des tourments, dans l'horreur des supplices ; leurs corps étaient
déchirés, leurs membres ensanglantés; et ils pouvaienl dire, et ils disaient en effet, quand, touchés de Dieu, ils venaient demander pardon à l'Eglise : Je suis un perlide et un pécheur, je le confesse et je le déplore ; mais l'horreur des tourments m'a fait succomber; la faiblesse de la chair n'a pu seconder l'ardeur du courage : j'ai péché ; je viens solliciter le pardon. Sentiments touchants ! mais si, malgré les excuses plausibles que donnaient ces infortunés les larmes aux yeux, l'Eglise ne laissait pas de les traiter avec tant de rigueur, parce qu'en elïet ils avaient déshonoré leur foi, de quel œil, ô mon Dieu ! devez-vous me regarder, lorsque, par une indigne et funeste complaisance pour les hommes, je renonce aux devoirs de ma religion ? Quel opprobre pour elle ! quel scandale pour les tidèles ! Or c'est cet opprobre que j'ai causé ; c'est ce scandale que j'ai donné toutes les fois que je me suis laissé dominer par le respect humain, toutes les fois que j'ai rougi du nom de chrétien, toutes les fois que, par une lâche complaisance, j'ai violé la loi. Puis-je assez gémir sur moi même, et devant le Seigneur assez amèrement déplorer ma conduite ?
Second point. — Il y a encore plus, ô mon Dieu ! et par les funestes effets que produit le respect humain, on peut ajouter qu'il est une vraie et funeste persécution suscitée dans l'Eglise pour sa destruction ; que le respect humain a succédé aux Néron, aux Dioclétien et à tous ces monstres suscités par l'enfer contre la religion pour la détruire et l'anéantir.
Persécution du respect humain, mille fois encore plus terrible, plus funeste et plus dangereuse que ne fut jamais celle de ces premiers tyrans! Ces
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premières persécutions étaient suscitées par les païens ; celle du respect humain est suscitée par les chrétiens mêmes. Ces premiers persécuteurs ne s'en prenaient qu'au corps, le respect humain attaque les âmes ; les tyrans faisaient des martyrs, le respect humain fait des apostats. Funestes effets du respect humain ! Quels tristes et lamentables exemples n'en avons-nous pas, o mon Dieu! et de quelle crainte salutaire ne dois-je pas en être pénétré? Saint Pierre vous aimait comme son divin Maître; il vous était sincèrement attaché, mille fois il a protesté qu'il mourrait plutôt que de vous abandonner ; il eût été fidèle, si le respect humain n'était entré dans son cœur. N'ètes-vous pas disciple de cet homme? lui dit-on; et qui? une servante. C'en est assez, le respect humain lui ferme la bouche, ou il ne l'ouvre qu'au mensonge, au parjure, au blasphème. Reconnaissance, tendresse,- conscience, tout est sacrifia.
Hélas! je le vois en frémissant, en tremblant, le plus grand, le plus horrible, le plus exécrable des crimes qui jamais ait été commis, qui pourra jamais se commettre, le déicide, la mort d'un Dieu, le respect humain n'en a t il pas été en partie la source et la cause ? Pilate reconnaît l'innocence de l'Homme- Dieu, il déclare qu'il n'a point trouvé en lui de cause de mort, le peuple s'élève en tumulte ; Pilate insiste encore, et dit qu'il ne veut point tremper ses mains dans le sang innocent. Mais le respect humain survient-il, laisse-t-on entrevoir à ce juge inique qu'il va déplaire à César ; c'en est fait. A cette parole, Pilate se rend ; cette crainte l'emporte sur toute considération ; le respect humain a dicté la sentence; la haine, la fureur vont l'exécuter. Agneau sans tache! vous êtes immolé, votre sang ruisselle à
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grands Ilots sur la terre ; l'homicide, le parricide, le déicide ; effets funestes! suites affreuses 1 quelle en esl en partie la source? un lâche, un indigne, nu détestable respect humain.
Je frémis, o mou Dieu ! à quels crimes, à quels excès, à quelles horreurs ne conduit-il pas tous les jours une àme basse qui s'en laisse dominer? laisse I il quelque sentiment d'honneur, quelque trace de crainte de Dieu? quelque vestige de religion et de foi ? et à qui sacrifîe-t-on, immole-ton ainsi son honneur, sa conscience et sa foi ? à une infâme idole du respect humain, qui ne mériterait que mépris et indignation. Mon Dieu! mon Dieu ! peuton sans gémir, sans être affligé, voir tant d'âmes se laisser entraîner ; le inonde vous arracher tant de précieuses victimes; le respect humain étouffer tant de bons sentiments, avilir, dégrader le caractère sacré du chrétien ? El nous, fléchirons-nous toujours les genoux devant cette idole, et laisserons-nous avilir notre religion, qui devrait mille fois l'avoir brisée et renversée pour s'élever sur ses ruines.
Mon Dieu ! je déplore, je déteste le respect humain dans les autres, et mille fois j'ai eu le malheur de m'y laisser moi-même entraîner ; que n'ai-je pas à me reprocher sur ce point! combien dois je paraître coupable à vos yeux! Pour ne pas déplaire aux hommes, je vous ai si souvent déplu ; j'ai négligé le bien que j'approuvais, j'ai fait le mal que je détestais; j'ai paru ce que je n'étais pas, j'ai craint de paraître ce que j'étais ; j'ai osé paraître impie, et j'ai rougi de paraître chrétien ; j'ai rendu mes propres sentiments, ma liberté, ma conscience, ma religion esclaves des sentiments, des idées, des caprices, souvent même des [tassions des autres. Je
suis chrétien, et je rougis de mon Dieu, et je n'ose paraître lui appartenir. Quelle indignité ! quelle horreur ! Ai je donc oublié qu'on ne peut servir deux maîtres, et que celui qui n'est pas pour Dieu est contre Dieu !
Prière. — Ah ! Seigneur, c'en est fait, je vais secouer ce joug indigne et honteux. Assez et trop longtemps j'ai gémi sous l'esclavage du monde, sous la servitude du respect humain: j'en sentais le poids; il me paraissait accablant, et je n'osais m'y soustraire et m'en affranchir. Non, mon Dieu, quoiqu'il m'en puisse arriver, je ne trahirai plus mon devoir et mes sentiments en vous renonçant devant les hommes. Mais que dis-je? me suffit-il de ne pas vous renoncer? Je veux hautement me déclarer pour vous, et me faire gloire de votre service. Je le dois pour la juste réparation de mes lâchetés, et peut-être de mes scandales ; je le dois pour l'honneur de votre sainte loi. Il le faut, malgré toutes les considérations humaines, malgré tous les discours, les railleries, les censures du monde ; il le faut aux dépens de ma fortune, de mes intérêts, et même de ma vie. Que les hommes me désapprouvent, peu m'importe, pourvu que je sois à vous. Si le monde me condamne, il vous a condamné : le disciple n'est pas au-dessus du maître. Recevez mes regrets; agréez mes résolutions; soutenez mon courage. Je m'arrache au monde pour me jeter entre vos bras ; si j'ai tout à craindre de ma faiblesse, je dois tout espérer de votre bonté.
Pratiques. — 1° Se souvenir qu'on porte le signe du chrétien gravé sur le front, et qu'il doit être encore plus gravé dans le cœur.
2° Quand on est en danger d'être entraîné par le respect humain, s'imaginer qu'on est dans l'occasion de faire la profession de sa foi.
3° Penser que ceux qui doivent rougir, ce sont ceux qui font le mal, et non ceux qui pratiquent le bien.
4° Dans les premières occasions qu'on aura, se déclarer ouvertement et sans crainte ; on aura plus de forer et plus de grâce dans la suite pour se soutenir.
5° Dans les rencontres où l'on serait plus dangereusement tenté par le respect humain, se rappeler la terrible menace de Jésus-Christ : Je rougirai devant mon Père de ceux qui auront rougi de moi devant les hommes.
VINGT-TROISIEME LECTURE Sur le Scandale.
Quelque idée que nous nous formions du scandale, jamais nous ne pourrons comprendre toute l'horreur qu'il renferme. Péché détestable, qui s'élève tout à la fois et contre Jésus-Christ, dont il renverse l'ouvrage, et contre l'Eglise, dont il fait l'opprobre, et contre les âmes dont il cause la perte. Vous l'avez dit, adorable Sauveur, et l'oracle s'accomplit tous les jours : Malheur au monde, à cause de ses scandales ! Vœ mundo à scandalis !
1° Pourquoi ? parce que le scandale s'élève contre Dieu, dont il attaque la gloire. Tout péché a cela de commun avec le scandale, il est vrai ; mais ce que le scandale a de propre et par-dessus tous les autres péchés, c'est qu'il s'élève contre Dieu d'une manière plus ouverte et plus déclarée. Les autres péchés se tiennent comme ensevelis clans l'horreur des ténèbres qui les ont enfantés ; mais ie scandale lève hautement le masque et ose se montrer au grand jour. Dans les autres péchés, on semble garder encore quelques mesures, et se prescrire quelques bornes dans leurs excès ; on a encore
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quelque respect pour la grandeur souveraine de Dieu, quelque crainte de sa justice; on se trouble, on tremble, on rougit; au lieu que le scandale fouir aux pieds toutes les lois, et semble étouffer tous les sentiments que la religion, la raison, la pudeur avaient inspirés ; il semble s'armer d'audace contre le Tout-Puissant, et voilà ce qui blesse les intérêts les plus chers de Dieu, les intérêts de sa gloire, parce que c'est ce qui fait blasphémer son saint nom. Désordre éclatant que l'apôtre déplorait si amèrement : blasphematur inter vos regnum Dei. Blasphème contre sa sainteté, que le scandale désho nore; blasphème contre sa miséricorde, dont il abuse; blasphème contre la Providence, qu'il fait révoquer en doutée Tant que le pécheur craint encore et se cache, il sent qu'il a un maître et un vengeur ; sa crainte est encore un hommage forcé qu'il lui rend ; cette rougeur qui monte d'abord au visage, quand notre faute vient à la connaissance des hommes, est une espèce d'amende honorable que nous faisons à Dieu malgré nous. Mais cette crainte, cette pudeur est-elle étouffée, le pécheur marche tète levée ; il semble triompher dans le péché et s'en faire même une gloire. N'est-ce pas là ajouter le mépris à l'audace? Mon Dieu, quel crime dans l'homme, et quel outrage pour votre gloire ! Est il possible que des chrétiens qui devraient s'aider, s'animer à vous servir, contribuent mutuellement à leur perte, et se prennent pour ainsi dire par la main, pour se précipiter dans l'abîme?
2° Malheur au scandale; pourquoi? Parce qu'en s'élevant contre Jésus-Christ, il renverse, autant qu'il est en lui son ouvrage. Jésus Christ éhiit venu sur la terre pour y établir le règne de Dieu.
VINGE-TROIStÈME LECTURE 11\
[aire adorer son saint nom, inspirer la crainte et l'amour de Dieu, faire respecter la vertu, décrier et détruire l'empire du vice ; c'était là sa mission et le but de tous ses travaux. Le scandale a altéré son ouvrage, en a altéré les progrès, en a comme renversé le saint édifice, en autorisant le crime, en intimidant la vertu. Ainsi, adorable Sauveur, vous serez descendu sur la terre, vous aurez passé parmi nous une vie de douleur, vous aurez terminé votre course sur une croix, vous aurez versé jusqu'à la dernière goutte de votre sang, et tout cela dans la vue de consommer votre ouvrage ; et le scandale, ennemi de votre ouvrage, s'opposera à toutes vos vues, arrêtera les desseins de votre miséricorde, et autant qu'il est en lui anéantira le mystère de votre croix, rendra stériles les mérites de votre passion, arrachera de vos mains, et comme de votre sein, des âmes qui vous avaient coûté si cher et pour lesquelles vous aviez versé votre sang ! Aussi l'Apôtre ne craint il pas de dire que les scandales sont comme autant d'anteebrists sur la terre, et mine antichristi multi. En effet, si l'antecbristdoit être un jour regardé comme tel, parce qu'il portera partout le désordre, la désolation, le scandale, ceux qui lui préparent les voies qui engagent au crime, ne sont-ils pas comme autant d'anteebrists, animés de son soufïle, possédés de son esprit, et par là opposés en tout à l'esprit et aux sentiments de Jésus-Cbrist même ?
3° Malheur encore au scandale ; pourquoi ? Parce qu'il s'élève contre l'Eglise, dont il est l'opprobre. Pécheurs coupables de ce crime, que faisons-nous par le désordre éclatant de notre conduite? Nous devenons un sujet de scandale aux enfants de cette
lil LAME ELEVEE A DIEU
mère commune : advenus filium matris tv&ponebas scandalum. Et en devenant un sujet de scandale aux enfants, quelle douleur ne causons-nous pas à la mère ? quelle plaie ne faisons-nous pas à son cœur ? Par nos scandales, nous avilissons son autorité, nous décrions ses pratiques, nous rendons stérile son ministère, nous portons le trouble et la désolation dans ses membres ; et si l'on demande pourquoi cette cité sainte est désolée, ses habitants dispersés, ses places publiques couvertes de deuil, son héritage dissipé, les pierres de son sanctuaire abattues, on pourra dire que l'homme de scandale en a terni l'éclat, altéré la joie, et, autant qu'il a été en lui, ébranlé l'édifice jusqu'aux fondements ; en un mot, la guerre la plus dangereuse que l'enfer ait suscitée à cette Eglise sainte, c'est la corruption des mœurs qu'il a fait glisser dans tous les états par le moyen des scandaleux et la séduction du scandale. Voilà le glaive de douleur qui a plongé son cœur dans la plus grande amertume, et qui tous les jours encore excite la voix de ses plaintes. C'est une mère désolée, une Rachel éplorée, qui gémit sur la mort de ses enfants : Rachel plorans filins sûos, et qui refuse toute consolation, parce que ses enfants ne sont plus : noluit consolari, quia non suht. Tels sont les scandaleux : fils ingrats envers une tendre mère qu'ils ont affligée, ou plutôt vipères envenimées, qui ne sont dans son sein que pour la déchirer.
4° Malheur donc au scandale ; pourquoi encore? Parce que, par un désordre qui comble tous les autres désordres, il s'élève contre les âmes dont il cause la perte 0 Israël ! disait le prophète accablé de douleur, qui me donnera des paroles de feu et des larmes de sang, pour pleurer les morts d'entre
les enfants de mon peuple: interfeclos populimei. Perdre lésâmes, devenir le séducteur, le meurtrier des Ames, précipiter des âmes dans le sein des enfers, quel crime! quelle horreur! Enlever les biens à un homme, quels qu'ils puissent être, c'est un péché ; lui ravir son honneur, c'est un forfait ; lui arracher la vie, lui enfoncer le poignard dans le sein, c'est un attentat dont la seule pensée fait horreur, et dont les monstres d'inhumanité sont seuls capables ; mais que sera-ce donc de lui enlever, non des biens terrestres, non une réputation fragile, non une vie périssable, mais de sacrifier, d'immoler, de perdre son Ame ? Ah ! si votre frère a péché envers vous, prenez-vous-en à ses biens, à sa fortune ; mais ne portez pas le trait empoisonné jusqu'à son Ame et à son salut : verumtamèn qnimam illius serva. Perdre les âmes, cette pensée étonne, alarme et consterne ; n'est ce pas là faire l'office du démon, se constituer son organe, devenir l'émissaire et l'instrument de l'enfer ? Hélas! les ministres de Jésus-Christ, les nouveaux apôtres, pour sauver des Ames, se transportent au-delà des mers, aux extrémités de la terre, dans des régions sau vages et barbares, prêts à les arroser de leurs sueurs, de leurs larmes et de leur sang, et cela, ils le feraient pour une seule Aine, s'ils espéraient la gagnera Dieu ; et un scandaleux, par ses scandales, séduira, pervertira, plongera des millions d'Ames dans les enfers. Il périra donc ce frère pour lequel Jésus-Christ est mort : peribit pro quo Christus mortuus est, et ce sera à vos scandales qu'il devra, qu'il pourra attribuer sa perte éternelle. Malheureux ! craignez-vous donc de n'avoir pas assez de regrets au dernier de vos jours ? craignez-vous de n'avoir pas assez d'accu-
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L AME ELEVEE A DIEl'
sateurs devant Dieu, assez de bourreaux qui vous tourmentent dans les enfers ? faut-il encore que vos frères que vous aurez perdus, s'élèvent un jour coutre vous, que comme autant d'implacables furies, ils s'acharnent à aigrir vos tourments, et rejettent dans votre cœur une partie du fiel que la fureur et le désespoir auront distillé dans le leur.
MEDITATION SLR LE MEME SUJET
Si j'ai quelque amour pour vous, ô mon Dieu ! si quelque zèle pour votre gloire m'anime, combien ne dois je pas gémir de vous voir si souvent, si grièvement offensé par le scandale. Mais surtout avec quelle douleur ne dois-je pas déplorer les scandales que je puis avoir moi même donnés ? La voix de votre sang s'élève peut-être ici contre moi et contre mes scandales ; j'implore celle de votre grâce et de votre grande miséricorde, pour en gémir sincèrement et en obtenir le pardon, dans la résolution absolue où je suis de les éviter dans la suite, et autant qu'il sera en moi de les réparer.
Premier point. — Considérons, ù mon àme ! combien le scandale est commun dans le monde, afin de nous mettre en garde contre la séduction.
Combien de scandales dans le monde, ù mon Dieu ! et en combien de manières ne les donne-ton pas ! Quel déluge d'iniquités sur la terre ! ne diraiton pas que les hommes ne vivent ensemble que pour se perdre mutuellement et se donner la mort éternelle parleurs scandales ? On donne le scandale dans tous les temps, dans tous les lieux, dans tous les états et de toutes les manières.
On le donne dans ces discours libres, qui présentent sans déguisement le venin, ou dans ces dis cours équivoques elà double sens qui ne lu dégui sent que pour le rendre plus subtil, et par là même plus dangereux. Peut-on ignorer que, par la dépravation du cœur humain, toute parole à double sens est ordinairement prise dans le mauvais.
On le donne dans ces livres pernicieux où, selon le prophète, la mort, entrant par les yeux, se glisse insensiblement dans les âmes. On ne s'en aperçoit pas, et le poison a déjà déchiré les entrailles. Combien d'âmes ont t'ait à cet écueil un funeste naufrage ! v
On le donne dans ces tableaux indécents, dans ces peintures qu'on étale aux yeux de la passion, et qui, à la honte du christianisme, sont souvent l'ornement des appartements chrétiens.
On le donne dans ces airs évaporés, dissipés et mondains, dans ces manières peu réservées, dans ces modes, ces parures immodestes et peu décentes, souvent tristes indices et derniers soupirs d'une pudeur expirante.
On le donne dans ces maximes perverses qu'on débite, qu'on répand, qui se perpétuent, et qui font dans les âmes des plaies qui saigneront peut-être à jamais.
En quoi et comment donne-t on le scandale ? Disons plutôt, en quoi et comment ne le donne-ton pas ? On le donne à dessein formé, voyant bien qu'on le donne, et mettant en œuvre des moyens qu'on sait bien devoir le produire. On le donne dans le temps et dans les occasions, où par emploi on est spécialement obligé de l'empêcher et de le proscrire. On le donne dans le temps et à ceux-là
mêmes à qui l'on est obligé par état de donner l'éducation et l'exemple.
Mon Dieu ! juste Dieu ! de quel oeil voyez vous de tels cri nies, el cependant des crimes si communs clans le monde ? Hélas ! je déplore le scandale clans les autres, j'en gémis, j'en ai horreur, et que n'ai-je pas à me reprochera moi-même ? Combien ne me trouverai je pas coupable et responsable en ce point ! Si je m'examine sérieusement devant vous, ô mon Dieu ! si j'entre en jugement avec moi, combien de scandales n'ai-je pas donnés dans ma vie ! combien de fois n'ai je pas laissé échapper devant les autres des paroles peu réservées et peu mesurées !
Combien de fois, dans les entretiens, n'ai je pas badiné et tourné en dérision les personnes de piété !
Combien de fois n'ai-je pas fait des railleries indignes et peu décentes sur certaines pratiques de dévotion et de religion !
Combien de fois, clans des manières trop libres et peu réservées, n'ai-je pas donné occasion à l'offense de Dieu ? Dans les églises, ai je toujours observé la modestie et le respect convenables ? Dans le précepte de l'Eglise, ai-je toujours observé sans respect humain la sainteté de la loi ?
Combien cl âmes, peut-être, n'ai je pas ou engagées au mal ou arrêtées dans la pratique du bien ! Hélas ! peut être y a-t-il quelque âme dont j'ai occasionné la perte, et dont j'aurai à me reprocher le malheur. Quel sujet, ô mon Dieu, de gémir devant vous !
Second point. — Considérons quel est le malheur de ceux qui donnent aux autres des sujets de scandale, et quel redoutable poids de vengeance ils atti-
rent sur eux. Pour le comprendre, ù mon adorable Sauveur, faut il entendre d'autre anathème que celui que vous avez vous-même prononcé : vcb mundo à scandalis l malheur au monde à cause de ses scandales ! Il est nécessaire qu'il arrive des scandales parmi le monde; mais malheur à celui par qui viendra le scandale : il eût mieux valu pour lui qu'attaché à une pierre, il eût été précipité dans le fond des mers. Pécheur scandaleux, ajoutez-vous, tu as causé la perte de ton frère, voilà la voix de son sang qui s'élève contre toi ; c'est ce sang que je te demanderai un jour ; je t'en rendrai à jamais responsable ; tu en rendras compte àme pour àme : sanguinem ejus de manu tua requiram. Ce sont à présent des jours de ténèbres, où l'ivraie croît avec le bon grain ; mais viendra un jour, le jour des vengeances, où j'ordonnerai à mes anges, ministres de ma colère, de ramasser tous les scandales qui désolaient mon royaume : colligent de regno omnia scandala. Ils les lieront en faisceaux pour être jetés dans le feu : in fasciculos ad comburendum.
Mes enfants, disiez-vous encore à vos chers disciples, votre main droite vous est nécessaire ; votre œil vous est précieux ; mais, je vous le dis en vérité, si votre main droite, si votre œil est pour vous un sujet de scandale, n'hésitez pas, retranchez cette main, arrachez cet œil ; il vaut mieux pour vous entrer dans le ciel ayant perdu un œil ou une main, que d'avoir vos yeux et vos mains, et d'être pr écité dans les feux éternels.
Que pouviez-vous, ô mon Dieu ! dire de plus formel ! et annoncer de plus terrible contre le scandale ? Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que, malgré cela, il y ait des scandales dans le christianisme;
c'est que le scandale augmente encore tous les jours dans le inonde ; c'est qu'à peine se reconnaît-on coupable de scandale, à peine pense-t on à s'en accuser au sacré tribunal. Mais ce qu'il y a de triste et de déplorable pour moi, c'est d'avoir été si souvent coupable moi même du péché de scandale ; et si je n'en gémis pas, c'est sur moi que tombera ce terrible anathème.
Je ne connaissais pas toute l'horreur de ce crime, o mon Dieu ! vous venez de me le faire connaître. Quelle confusion, quel regret doit-il exciter dans mon cœur, puisqu'il outrage si sensiblement le vôtre ! Si j'en avais connu toute l'énormité, n'en aurais je pas évité l'occasion, et n'en aurais-je pas craint jusqu'à l'ombre ? et outre le poids de mes propres péchés, aurais-je voulu encore me charger du poids des péchés des autres ?
Troisième point. — Quelle est l'obligation et quels sont les moyens de réparer le scandale ? C'est un grand crime et un grand malheur de donner des sujets de scandale, mais c'est aussi une obligation indispensable de le réparer après l'avoir donné ; obligation si absolue, que sans cela le scandale ne sera jamais pardonné, qu'il réclamera toujours devant Dieu, qu'il criera sans cesse vengeance contre celui qui l'a donné, et qu'il sera contre lui un titre de condamnation et de réprobation éternelle, si, pouvant le réparer, il a négligé de le faire.
Je sens toute mon obligation, ô mon Dieu ! sur ce point ; mais quel moyen à présent de réparer les scandales que j'ai donnés dans ma vie ? La plaie est faite, quel moyen de la fermer? le poison est répandu, quel moyen d'en arrêter le venin et le cours ? Ah ! si le regret suffisait pour cela, de quel
regret, de quelle douleur mon cœur n'est il pas pénétré à la vue et au souvenir des scandales que je puis avoir causés ? Mais non, je comprends, ù mou Dieu ! que vous demandez autre chose de moi ; qu'autant que je le pourrai, je dois non seulement déplorer le scandale, mais le réparer. Voici donc à quoi je m'engage, et ce que je tâcherai de pratiquer, pour remplir, autant qu'il en sera en moi, mon obligation, et réparer mes malheurs.
Résolutions et pratiques. — 1" Je me condamnerai à une vie régulière, édiliante, exemplaire, capable d'effacer les impressions funestes que peut avoir faites dans les autres la vie peu régulière et peu chrétienne que j'ai menée jusqu'à présent.
2° Je tâcherai de porter les autres au bien, de les engager à la pratique de la piété ; je prendrai et emploierai pour cela tous les moyens que mon état pourra me permettre. Si j'ai éloigné des âmes de votre service, ne dois-jc pas faire tous mes efforts pour en ramener à vous?
3° Je prierai souvent, et spécialement pour les âmes auxquelles j'ai donné sujet de scandale. Je demanderai pour elles toutes les grâces que je désire obtenir pour moi-même.
4° Dans les occasions, je ne craindrai, je ne refuserai pas de condamner devant les autres ma vie passée ; et, s'il le faut, de faire comme une amende honorable de ma conduite. Il m'en coûtera ; mais quand on veut se sauver, comme il me paraît que je le désire, on ne regarde plus ce qu'il en coûte, mais ce que l'on doit. Si j'ai eu le malheur de précipiter quelque âme dans les enfers, je l'ai mérité moi-même. A cette vue qu'ai-je à ménager? qu'ai-jc à craindre? Les terribles jugements de Dieu sur le scandale ne doivent-ils pas bannir de mon cœur toute autre crainte ?
Prière. — Quel crime que celui du scandale, û mon Dieu ! quelles horreurs ne présente-t-il pas à vos yeux !
280 l'âme élevée A dieo
et voilà cependant le crime dont j'ai été si souvent coupable moi-même. Par où pourrai-je réparer mon malheur, et satisfaire à votre gloire outragée? Ah ! Seigneur, ayez pitié de mon âme,; son péché l'afflige et l'alarme: votre grâce lui inspire ces sentiments: elle ose donc encore eu espérer le pardon, et vous promettre une vie plus chrétienne et plus exemplaire. J'en vois la nécessité ; aidezmoi à en produire les fruits.
VINGT-QUATRIEME LECTURE Sur la tiédeur.
La tiédeur, dit saint Thomas, est une langueur habituelle dans le service de Dieu. C'est une pesan teur de l'Ame à se porter aux choses de Dieu ; c'est un relâchement dans les pratiques de piété ; c'est comme l'assoupissement de l'âme qui s'endort dans sa négligence et se ralentit dans ses sentiments.
Cependant, pour ne pas jeter le trouble et l'agitation dans les âmes, il faut supposer que, quand on parle de la tiédeur, on n'entend point parler d'un court espace de temps et d'un état passager, mais d'un état habituel et d'une disposition ordinaire.
On n'entend point parler d'un intervalle de sécheresse où l'on peut se trouver. La sécheresse peut être un état d'épreuve où Dieu met quelquefois une âme pour la sanctifier, et la tiédeur est un état d'infidélité où elle tombe par sa faute et sa négligence.
Enfin par la tiédeur, on n'entend point un état de péché ; la tiédeur peut y conduire et y conduit souvent en effet, mais par elle même la tiédeur
n'es! point un état de péché, du moins de péché grief et mortel.
Rien pour nous de si important que de connaître 1rs marques auxquelles on peut distinguer si on a le malheur de vivre dans un état de tiédeur. Voici les principales où les autres sont renfermées:
La première marque d'une vie tiède et languissante, c'est de n'avoir qu'un désir faible de son avancement spirituel, et une douleur bien légère de ses infidélités et de sa négligence. C'est un signe que les sentiments de ferveur sont bien affaiblis dans une âme, et il est indubitable que tant qu'elle languira dans cet état, loin de faire jamais de grands progrès devant Dieu, elle paraîtra toujours bien imparfaite à ses yeux. Quand on n'a qu'un faible désir pour un bien, on fait de très faibles efforts pour l'acquérir ; et ne faisant que de faibles efforts, parviendra t on jamais à un bien qui ne s'obtient qu'au prix de la force et de la violence ?
Seconde marque : c'est une grande négligence à se vaincre soi-même, à prendre sur soi, à entreprendre le combat absolument nécessaire contre les sens, les mauvaises inclinations, et les difficultés que présente la vie intérieure : c'est une marque évidente que le cœur est déjà à demi vaincu avant le combat; et comment pourra vaincre celui qui craint de combattre? et sans combat peut-on espérer la victoire ? Hélas ! on ne combat souvent alors que contre la grâce, qui rappelle sans cesse la nécessité de la lutte, et non contre les vices et les défauts, qui gagnent de jour en jour.
Troisième marque : c'est de ne former pour le bien que des résolutions peu constantes et de peu de durée. Il est naturel de croire qu'une âme qui
s'arrête sitôt n'a jamais eu beaucoup de courage pour avancer. Un feu qui s'éteint sitôt était bien peu allumé. L'homme est naturellement inconstant, il est vrai ; mais sitôt, mais si aisément, mais si souvent se démentir, que peut on penser, si ce n'est que la faiblesse intérieure a déjà dégénéré en triste habitude?
Quatrième marque de tiédeur : c'est de regarder souvent en arrière, comme déjà fatigué de la course, de jeter souvent les yeux sur le chemin qu'on a fait, et de s'épouvanter de celui qui reste à faire. Le voyageur qui en est là n'est pas fait pour une grande traite; la faiblesse de son courage, bien plus que la difficulté du chemin, arrête ses pas ; sa course ne sera pas longue ; en prenant si souvent haleine, rarement arrivera-t-il au terme dont il est encore éloigné.
La cinquième marque de la tiédeur, c'est de chercher la dissipation au dehors, les amusements, les inutilités dans les objets et les occupations extérieures. Cet épanchement de l'âme au dehors fait juger qu'elle manque d'entretien au dedans, et par conséquent que le principe de la vie intérieure est en elle bien peu animé et bien peu agissant. Après le péché, peut-être n'est-il rien de si dangereux pour une âme que cette dissipation qui la fait sortir d'elle-même, qui la répand au dehors, qui divise ses forces. Voilà les indices de la tiédeur et les traits qui la caractérisent.
Chacune de ces marques, prise en particulier, doit faire craindre; mais si toutes sont réunies dans une âme, qu'elle ne se flatte point, elle est évidemment dans un état de tiédeur. Si elle languit, si elle persévère dans cet état, que n'a-t elle pas à craindre, et
que ne donne-t elle pas à présumer pour les suites!
S'il est d'une grande importance de connaître 1rs marques de la tiédeur pour se juger soi-même, il est d'une nécessité absolue d'en connaître les causes, pour les corriger et trancher le principe du mal dans sa source.
La première cause de la tiédeur, c'est un grand fonds d'indolence que nous portons en nous, un amour excessif de nous-mêmes et de nos aises, un ëloignement naturel de tout ce qui nous gêne et qui combat nos inclinations et nos goûts. Ce poids d'infirmité, ce fonds de misère qui règne en nous, penche toujours vers le mal, tend sans cesse au relâchement, et insensiblement y conduit, s'il n'est ranimé et soutenu par les motifs supérieurs qui nous arment contre nous et nous élèvent au-dessus de nous-mêmes.
La seconde, c'est le manque de résolution et de courage pour se donner, s'abandonner tout à Dieu et à l'attrait de sa grâce. On se ménage, on se réserve, on craint de s'engager et d'aller trop avant. Cet état tient l'a me en balance entre Dieu et elle-même, de manière qu'elle n'est véritablement ni à Dieu ni au monde ; mais elle va comme chancelant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; flottant ainsi dans un indigne partage et une instabilité continuelle de pensée et de sentiments. Ah ! si une fois pour toutes, on s'était généreusement, déterminé d'être tout à Dieu, quel courage n'aurait-on pas! quelle liberté, quelle paix ne goûterait-on pas ! Faute de celte noble détermination, on traîne, on languit, on passe sa vie dans une espèce d'assoupissement léthargique qui rend incapable de tout sentiment généreux.
La troisième cause, c'est la négligence habituelle
des petites choses ; c'est un esprit de liberté et d'indépendance qu'on a peine à captiver et à assujettir à mille observances légères que Dieu exige d'une âme qui veut être à lui. Car, comme de son côté Dieu est fidèle à lui ménager les secours abondants pour l'aider, la soutenir, l'attirer à lui, aussi exiget-il d'elle une grande fidélité à tous les points de sa loi, et aux choses en apparence les moins importantes. Rien de léger devant Dieu, surtout pour une âme qu'il comble de grâces, et sur qui il a des vues spéciales de providence.
La quatrième cause de la tiédeur, ce sont les fautes réfléchies et les infidélités volontaires. Rien n'affaiblit et n'arrête tant dans les voies de Dieu que ces résistances délibérées. Qu'il nous échappe des fautes de légèreté, de faiblesse, d'inadvertance, nous sommes hommes, c'est un effet de notre mortalité et de notre misère ; mais que souvent, de propos délibéré, avec connaissance, malgré le témoignage de la conscience, malgré la lumière présente, on tombe dans des fautes, on se satisfasse, on déplaise à Dieu, voilà ce qui blesse son cœur, ce qui éloigne sa grâce, ce qui affaiblit une âme, et en conséquence ce qui ne peut manquer de la jeter dans un grand fonds de tiédeur envers Dieu, et par-là même attirer une espèce de refroidissement de Dieu envers elle. En faut-il davantage pour former cet état de tiédeur?
Combien d'autres causes de la tiédeur, combien d'ennemis intérieurs et extérieurs combattent contre la grâce d'une sainte frayeur! De temps en temps on a des désirs, on forme des projets; mais, semblable à un homme endormi qui ouvre les yeux à la lumière et se replonge aussitôt dans ses premières
VINGT-QUATRIÈME LECTURE ÎHl't
ténèbres, on revient aussi à son premier état de langueur.
Quand est-ce que nous sortirons du tombeau de cette tiédeur, si désagréable à Dieu, si funeste à l'âme, si opposée à la grâce, si capable de conduire plus loin, de préparer les voies aux plus grands malheurs ?
MÉDITATION
Sur les triste* progrès et les funestes effets de la tiédeur.
Pour me former une juste idée de la tiédeur et me rendre ses tristes effets plus sensibles, je me la représente sous l'image d'une maladie dangereuse. Car, comme l'infirmité est la maladie du corps, ainsi la tiédeur est la maladie de l'âme. Or, qu'arrive t il dans une maladie? et quels en sont d'ordinaire les tristes progrès'dans les divers états du malade? Les voici : ils sont bien capables de me toucher et de m'alarmer. si je nie reconnais dans ce triste tableau.
Etal de faiblesse, état de dégoût, état d'assoupissement et de léthargie, état de langueur et de défaillance, qui conduit enfin dans un état ou danger de mort, image bien triste, mais image bien naturelle de ce que la tiédeur opère si souvent dans les âmes.
Faites, ô mon Dieu! que j'en connaisse bien toute l'étendue, toutes les suites et tout le danger. Cette connaissance, animée et soutenue de votre grâce, suffira pour m'en inspirer à jamais une vive crainte et une horreur salutaire.
1° Etat de faiblesse. C'est par là que commence la maladie du corps ; c'est par là aussi que se forme la maladie de l'âme. On est faible, on se sent abattu, on ne peut presque se soutenir; on s'efforce, on
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combat quelque temps ; mais enfin la faiblesse gagne; l'abattement est plus grand ; on n'est presque plus capable de rien, voilà la tiédeur. Dans les beaux jours de ferveur, rien ne coûtait, rien ne pesait; tout était doux et léger dans le service de Dieu. Les choses même les plus difficiles devenaient aisées et faciles. Ces beaux jours ne sont plus ; de sombres nuages ont terni leur éclat. La ferveur s'est ralentie, le zèle s'est affaibli ; peu à peu la tiédeur s'est formée. Quelque négligence dans les devoirs a commencé à se glisser dans le cœur ; quelque relâchement dans la piété a aigri la plaie ; des infidélités volontaires ont comblé le mal. Le cœur est tout abattu, tout découragé; et au lieu qu'autrefois les plus grandes choses, les plus grands sacrifices n'avaient rien qui ne l'animât, les choses les plus légères et les moins pénibles n'ont rien à présent qui ne l'étonné et qui ne l'abatte.
N'est-ce point là mon état? Puis-je me le dissimuler devant vous, ô mon Dieu ! Quelle lâcheté ! quelle négligence dans votre service! quelle faiblesse, quand il faut prendre sur moi et vous faire quelque sacrifice! En certains jours, quel abattement, quel découragement dans mon âme! toutes mes forces me manquent. Hélas! c'est que je manque moi-même à la grâce, qui dans les beaux jours m'animait et me soutenait quand je lui étais fidèle. Ah! qui me donnera, puis-je vous dire avec le saint homme Job, qui me donnera de me trouver dans l'état où j'étais autrefois quand vous étiez avec moi, et quand votre lumière brillait à mes yeux? Quis milti tribuat ut sim juxta mêmes pristinos.
2° Etat de dégoût et d'indifférence. Voilà la maladie de lame qui augmente, parce que dans cet
étal on commence à s'éloigner de Dieu, à perdre le goût de i;i piété et à se rendre insensible à l'onction de la grâce. Auparavant, on s'attachait, on s'aiïectionnait aux choses de Dieu; on y trouvait une joie ineffable, une consolation indicible ; mais peu à peu on se dégoûte, on se lasse, on s'ennuie de tout. C'est ce qu'on vit comme les Israélites dans le désert. La manne était pour eux une nourriture toute céleste ; elle renfermait toutes les délices pour contenter tous les goûts ; il en était ainsi lorsque Israël était fidèle à son Dieu et marchait avec ardeur dans la voie de ses commandements; mais du moment qu'il est déchu de sa fidélité et de sa ferveur, la manne n'a plus eu pour lui que du dégoût. Otez, ôtez, disent-ils, cette viande fade et insipide; notre âme en est dégoûtée : nauseat anima nostra. Triste image d'une âme tiède ! tout la dégoûte, tout lui devient insipide, tout lui est onéreux. On fait une prière, mais elle parait longue ; le temps dure, on attend la tin. On fait une pénitence, mais il en coûte pour s'y résoudre ; on a mille prétextes pour s'en dispenser. On approche des saints mystères, mais on le fait plus rarement ; on le fait parce qu'il convient de le faire, mais on le fait sans onction ; on est tenté de s'en éloigner ; on s'en éloigne, on diffère autant qu'on le peut : nauseat.
N'est-ce pas ce qui arrive, ce que j'éprouve depuis un temps ? Rien ne m'alïectionne dans le service de Dieu ; tout me devient insipide et à charge ; partout je ne trouve que dégoût et qu'indifférence ; plus d'attrait pour la piété, plus d'ardeur pour le bien, plus de désir de ma perfection.
Funeste dégoût! état déplorable pour un malade! Aussi comment le regarde ton, et quel est le nom
qu'on lui donne? un dégoût mortel. Quel triste présage pour l'avenir ! Et ce dégoût des choses de Dieu, qu'annonce-t-il à mon âme, si elle y persévère? Ne le permettez pas, û mon Dieu, faites-lui encore goûter les douceurs de votre service, et ne lui laissez trouver que dégoût et qu'amertume dans tout le reste.
Troisième état d'assoupissement et d'une espèce de léthargie. C'est ce qui arrive aux malades; après qu'ils ont été quelque temps dans cet état de faihlesse et de dégoût, ils tombent enfin dans un état d'assoupissement et d'insensibilité. Ainsi en est-il encore de l'âme ; quand on a passé un temps considérable dans la tiédeur et la lâcheté, on n'en est presque plus touché, on s'y rend insensible. Autrefois on éprouvait des remords salutaires ; on entendait la voix intérieure qui rappelait; les sages avis, les exemples édifiants touchaient le cœur et faisaient de vives impressions. A présent on est comme impénétrable à tous les traits de la grâce ; rien ne touche, rien ne frappe. Le mal est si grand qu'on ne le sent presque plus, et qu'on n'en connaît pas le danger.
En est-on une fois venu là, se trouve ton plongé dans cet état d'assoupissement spirituel, dans cette espèce de léthargie, on ne saurait dire dans combien de fautes on tombe, quel nombre innombrable d'infidélités on commet. Toute la journée, toute la vie n'est presque plus qu'un tissu continuel d'omissions, de négligences, de résistances, presque sans les connaître ; encore moins pense-t-on à se les reprocher. On est à son oratoire, on s'examine, on ne trouve rien. Ah! mon Dieu! si vous présentiez à cette âme un miroir fidèle de ce qu'elle est, que de
fautes dont elle est coupable! que de vers rongeurs dont elle esl déchirée ! Dans son esprit, que de peu sées inutiles, de pensées étrangères, de pensées dangereuses ! que de vanités, de curiosités, de légèretés! Dans son cœur, que de sentiments, que d'affections, que de répugnances, que d'attachements, que d'antipathies! Dans ses sens, que de dissipations, de sensualités, de satisfactions toutes naturelles! Dans ses actions, dans toute sa conduite, que d'imperfections, de motifs tout humains, de retours d'amour propre! Oh! que le progrès de cette maladie est funeste !
Ce triste tableau se présente à mes yeux, j'y vois celui de mon âme; et puis je ne pas me reconnaître à ces traits? N'est-ce pas là l'étal de la maladie dont elle est atteinte? Je fais des fautes, et je n'en suis point touché; j'abuse de bien des grâces, et je n'en suis pas affligé; je vois le danger, je n'en suis point alarmé. Rien ne me tire de mon état, tout me laisse dans mon assoupissement et ma léthargie. Depuis longtemps je me dis tout cela, et depuis longtemps je languis toujours dans le môme état ; quelles en seront les suites, si je ne tâche pas de les prévenir?
Quatrième état. Le mal augmente toujours, il est bientôt à son comble. Après que le malade est tombé dans cet état de faiblesse, de dégoût et d'assoupisse ment, il tombe enfin dans un état de langueur et de défaillance qui approche de l'état de mort ; voilà le dernier symptôme de la maladie, voilà la dernière période de la tiédeur, l'accablement et la défaillance de l'âme. On tombe, on dépérit, on se sent comme défaillir; pourquoi cela? Parce qu'après tant de grâces négligées, tant de secours stériles, tant de résistances accumulées, Dieu semble se retirer, et relire en effet ses grâces précieuses et privilégiées;
c'est à dire que d'une part l'âme tiède se dégoûte de Dieu ; et de l'autre, Dieu commence à se dégoûter de lame tiède; lame se refroidit envers Dieu, et Dieu se refroidit envers elle; lame tiède n'a plus pour son Dieu que langueur et qu'insensibilité, et réciproquement Dieu semble n'avoir plus pour elle qu'une espèce d'indifférence.
0 mon âme ! ô âme infidèle ! voilà ton Dieu qui se cache à tes yeux dans un triste nuage ; mais du sein de ce sombre nuage, j'entends sortir cet oracle ou plutôt ce terrible anathème: utinam frigîdus esses! Ce n'est qu'en tremblant qu'on inédite ces redoutables paroles. Mais enfin, c'est l'Esprit-Saint qui les a prononcées; pouvons nous nous les dissimuler et ne pas en considérer toute la profondeur? utinam frigîdus esses! sed quia tepidus es, incipiam te cvomere ex ore meo. C'est vous-même, ô mon Dieu ! qui parlez à une âme tiède, et que lui dites vous? Il eût mieux valu pour toi que tu fusses tombée dans un état de froideur; mais, parce que tu languis dans un état de tiédeur, voici que je commence à te rejeter loin de moi, par le soulèvement que tu provoques à mon cœur: incipiam te evomere. Voilà un Dieu soupirant, un Dieu gémissant sur le déplorable élat de cette âme; il fait entendre des accents lamentables sur son sort. A ses yeux, un état de péché, un état de mort, serait en quelque manière préférable à cet état de tiédeur, parce que cet état de péché la toucherait, la pénétrerait; elle serait alarmée, elle tremblerait en se voyant sur le bord de l'abîme, elle verrait le tombeau et l'enfer ouverts sous ses pieds. A la vue de ces grands objets, de ces spectacles terribles, elle rentrerait en elle-même, elle reculerait d'horreur et reviendrait sur ses pas. Frappée de son état, elle
VINGT-QIATRIÈME LECTURE IHI
aurait imité les sai.ils pénitents, les soupirs d'un David, les pleurs d'une Madeleine, une vive componction aurait consacré les sentiments de son cœur pénitent. Au lieu que dans un état de tiédeur, ne voyanl dans elle aucun de ces péchés grossiers, de ces désordres marqués, elle se rassure, elle se tranquillise, elle ne pense point à la nécessité du retour, elle vit dans cet état, elle y languit, elle s'expose à y mourir, peut-être même à tomber dans quelque faute mortelle et à faire quelque chute déplorable, en ne veillant point sur elle-même, en ne se tenant point en garde contre la tentation, en s'aveuglant ellemême sur le danger. Car enfin, dans cet état de tiédeur, on continue à fréquenter les sacrements, à s'approcher des redoutables mystères; et n'y a-t-il point à craindre que dans cet état de ténèbres, dans quelques tentations dangereuses, dans quelques occasions critiques, surtout sur certains points, sur certaine matière, où il est si aisé de se tromper, où l'intervalle entre le mortel et le véniel est si imperceptible, n'y a-t-il pas à craindre qu'il ne se soit glissé dans le cœur quelques sentiments, quelque disposition qu'on n'aura point crue criminelle, et sur laquelle on se sera malheureusement rassuré? car voilà le terrible danger auquel on s'expose en vivant dans cet état de tiédeur.
Ah! Seigneur, quand est-ce donc que nous rentrerons en nous-mêmes, et que nous ouvrirons les yeux sur nos vrais intérêts? vivrons-nous toujours dans un état où nous craindrions de mourir?
Prière. — Je ne l'avais jamais compris, ù mon Dieu ! jamais ces réflexions sérieuses ne s'étaient présentées à mon esprit sous un si grand jour : vous m'éclairez aujourd'hui, et en m'éclairant vous m'alarmez.
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Je vais donc rentrer en moi-même, sonder les dispositions de mon cœur; et s'il est nécessaire, faire une revue salutaire de ma conscience depuis le temps que je gémis dans cet état de tiédeur, soit pour ranimer les sentiments de mon âme toute languissante, soit surtout pour réparer ce qu'il pourrait y avoir eu de défectueux dans la fréquentation des sacrements, durant tout ce temps de nuages. Aidez-moi, ù mon Dieu, arrachez-moi à ma lâcheté naturelle. Prenez-moi et conduisez-moi par la main dans la nouvelle route que vous m'ouvrez, et que je veux suivre jusqu'à la mort. Le temps, quoique saintement employé, ne sera pas trop long pour gémir sur mes infidélités, pour fermer les plaies que la tiédeur a faites à mon âme, pour réparer les pertes déplorables que j'ai faites durant ce temps d'illusion. Vous avez gémi, ù mon Dieu! sur l'état de mon âme quand elle s'oubliait, soyez encore plus touché sur elle quand elle revient et qu'elle sent sa misère ! Fille est infirme et malade, vous le voyez ; accomplissez en elle la sainteté de votre oracle, infirmdta est. Vous pouvez, Dieu de bonté, lui rendre toute sa force, et la rendre à sa première ferveur : elle le désire, elle vous le demande, elle l'espère de votre bonté : iu vero perfecûtî eam.
Résolutions et pratiques. — 1" Je me rappellerai souvent la grâce que vous venez de m'accorder, et la sainte résolution que j'ai prise. Je produirai souvent des actes de douleur sur mes tiédeurs et mes fautes passées.
2" Quand j'éprouverai des peines et des combats, je vous les offrirai en expiation de mes négligences ; c'est encore une pénitence bien douce après tant d'infidélités.
3" Je penserai à la consolation que j'aurai à la mort, de vous avoir servi avec une sainte ferveur : peut-être ma course ne sera pas longue dans le temps ; il faut au moins la rendre sainte et salutaire pour l'éternité.
4° Je m'exciterai par l'exemple de tant d'âmes justes, qui, peut-être avec moins de grâces que moi, vous servent
avec tant de ferveur, et se portent au bien avec tant de générosité.
.'»" Je reprendrai fidèlement les prières et les pratiques que j'avais négligées ou abandonnées, et je m'en acquitterai désormais avec une fidélité inviolable.
Sur les fautes journalières et les sacrifices journaliers.
Nos fautes journalières ne doivent point abattre notre courage et notre confiance ; elles doivent même ranimer notre vigilance et notre ferveur.
Les personnes de piété ne sont pas impeccables, elles peuvent tomber dans des fautes; le juste même pèche sept fois le jour. Ce ne sont point, à la vérité, des fautes grièves ; on cesserait d'être juste. Ce ne sont pas même des fautes bien volontaires et pleine ment réfléchies, mais souvent des péchés de fragilité, des fautes d'inadvertance, de faiblesse, de misère humaine. Il en est cependant quelquefois de plus volontaires, et commises avec plus de réflexion : et ce sont celles dont il s'agit ici et dont nous voulons parler.
Ainsi arrive t il, par exemple, que vous tombez dans ces fautes, tantôt en vous inquiétant pour quelque chose qui vous survient; tantôt en vous livrant à «les vivacités et à des impatiences ; tantôt en vous laissant aller à des vanités, des curiosités, des légèretés ; tantôt à des dissipations, des distractions, dis pensées inutiles et étrangères ; tantôt à des railleries, des badinages qui peuvent blesser les autres
et les affliger ; en un mot, à des résistances, à des infidélités de la grâce.
Or c'est à l'égard de ces fautes et autres semblables, dont vous devez gémir, à la vérité, que nous disons qu'il ne faut point vous laisser abattre et décourager ; ce serait ajouter un mal à un autre mal, et aigrir une plaie par une autre plaie. L'usage salutaire qu'il en faut faire, c'est de vous en humilier devant Dieu, et de reconnaître votre faiblesse et votre néant ; c'est de gémir et de les déplorer dans le fond du cœur. Est-il surprenant qu'un si grand fonds de misères produise des misères nouvelles? S'il n'y en a pas de plus grandes, n'est-ce pas un pur effet des miséricordes de Dieu et du secours de sa grâce?
Qu'arrive-t-il cependant trop souvent? c'est qu'à la vue de ses fautes on s'inquiète, on se décourage, on se laisse abattre ; et en conséquence on se néglige, on perd la confiance en Dieu, on se dégoûte peutêtre de la piété, on s'imagine être dans un mauvais état, on croit qu'on ne se corrigera jamais de ses imperfections et de ses défauts, qu'on ne pourra jamais se soutenir dans le bien et arriver à la perfection où l'on aspirait, et mille autres semblables idées et appréhensions qui jettent lame dans la pusillanimité et dans la langueur ; et de là on n'ose presque plus se présenter devant Dieu, ou l'on ne s'y présente qu'avec une fausse honte, dans la défiance, dans le tremblement et la crainte qu'il ne s'éloigne, parce qu'on lui a manqué. Ainsi, en s'inquiétant d'une faute souvent légère, on risque de tomber dans mille autres plus grandes, on perd le temps dans mille retours de réflexions inutiles sur soi et sur sa faute. On veut examiner si elle a été volontaire, si l'on y a pleinement consenti ; et cependant plus on s'y arrête,
plus on réfléchit, moins on s'entend soi même. D'un trouble on tombe dans un autre ; d'une imperfection dans une imperfection plus marquée ; l'inquiétude, le chagrin s'emparent d'une âme abattue, la livrent à des agitations et à des perplexités intérieures qui ta rendent incapable de tout.
Qu'est-ce que tout cela devant Dieu? Quelquefois humilité, douleur, repentir sincère, et souvent orgueil secret, dépit d'amour-propre, illusion du démon. Est-ce un remède qu'on a pris, ou un nouveau poison qu'on a jeté sur la plaie; on fait comme une personne blessée, qui est à chaque instant à considérer sa blessure, à la toucher, et par là même à l'aigrir et à l'envenimer; ou comme une autre qui est tombée, et qui, au lieu de se relever, s'arrête à considérer comment elle a pu tomber et ce qui a occasionné sa chute. Levez-vous et marchez; prenez garde que le trouble et l'agitation où vous êtes ne vous occasionnent une nouvelle chute encore plus dangereuse.
J'en dis de même de l'âme qui est tombée dans quelque faute: relevez-vous, humiliez-vous et reprenez votre chemin sans délai ; c'est l'unique remède qu'il faut apporter au mal. Ainsi doit-on revenir à Dieu, avec lequel on se réconcilie bien plus aisément par un humble et amoureux retour, que par cette désolation, cette affliction quelquefois tout humaine ; par ce découragement, cet abattement plus coupable peut-être que la faute même dont on s'afflige. En tout cela se trouve souvent bien plus d'amour-propre que d'amour de Dieu.
Je dis plus : ce retour simple d'humilité et de confiance honorera plus Dieu que votre faute ne l'a offensé; parce que dans la faute il y a eu souvent de
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la surprise, de l'inadvertance, de la fragilité ; au lieu que dans le retour humble et sincère, la volonté est entière et la résolution pleine et absolue.
Prenez donc, dit un grand saint, et suivez invaria blement cette règle; tout autant de fois que vous serez tombé en quelque manquement, fût-il encore plus grand, ne vous jetez point dans un trouble rempli d'amertume et d'ennui; ne vous arrêtez point à d'inutiles et scrupuleux examens ; mais, à l'instant, reconnaissant avec sincérité votre faute, et gémissant avec humiliation de votre fragilité, tournez-vous amoureusement vers Dieu, comme un enfant vers son père; dites-lui humblement: Sei gneur, mon Dieu, j'ai fait ce qu'une âme faible, un pécheur tel que moi, pouvait faire; et que pouviez vous attendre de moi, que ces fautes et d'autres encore plus grandes ? J'irais bien plus loin, sans votre bonté qui me soutient et qui me relève sans m'abandonner. Je vous rends grâces des fautes dont vous m'avez préservé, et je vous demande pardon de celles que j'ai commises. Ayez encore pitié de moi, et donnez-moi une nouvelle assistance, afin que je ne vous offense plus, et que rien au monde ne me sépare de vous, que je veux aimer et servir'avec plus de fidélité que jamais.
Cela étant fait, ne perdez point de temps à vous inquiéter, à vous décourager, ou à craindre que Dieu ne vous ait pas pardonné ; mais avec paix, avec confiance, reprenez votre route comme si vous ne vous en étiez point écarté. Fussiez-vous tombé mille fois (ce qu'à Dieu ne plaise), mille fois revenez à Dieu et avec plus de confiance; après la dernière faute comme après la première, jetez vous entre ses bras, avec promesse de ne plus vous éloigner.
Ainsi honorerez vous la bonté de Dieu en concevant d'elle une si grande idée. Ainsi ferez vous triompher sa grâce on la rendant supérieure à toutes vos misères; ainsi tournerez-vous le poison en remède en le faisant servir à votre guérison ; ainsi serez vous pins élevé peut être après votre chute que vous ne l'étiez au moment où vous êtes tombé. Boulé de Dieu, patience de Dieu, que vous êtes grandes et ineffables, de vous servir de nos misères mômes pour nous rendre des monuments plus éclatants de vos grandes miséricordes!
Ce n'est pas, après tout, qu'il ne faille éviter les fautes avec toute la fidélité et la vigilance que doit nous inspire]1 la crainte de Dieu, et plus encore son saint amour. Ce serait une illusion bien grande, ou plutôt un aveuglement bien marqué de penser que, parce qu'on peut mettre un appareil à une blessure, il faille se laisser blesser, et tomber volontairement dans une maladie, parce qu'il y a un remède qui peut la guérir.
De là il est aisé de voir comment, avec la grâce de Dieu, nous pouvons tirer avantage de nos fautes mêmes, et comment ces fautes journalières, loin d'abattre notre courage et notre confiance, doivent au contraire ranimer notre vigilance et notre ferveur.
Nous le devons, d'abord par reconnaissance envers Dieu, qui veut bien, par un effet de sa miséricorde ineffable, nous pardonner et nous recevoir de nouveau. Nous le devons par esprit de pénitence, pour réparer, autant qu'il est en nous, la faute commise et le mal que nous avons fait. Nous le devons par motif de fidélité; parce que, sans cette vigilance, nous serions exposés à tomber bientôt dans quelque nouvelle faide qui serait bien pi lis triste et plus
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affligeante que la première. Nous le devons, pour avancer de plus en plus dans la voie et compenser le temps que nos infidélités et nos fautes nous oui fait perdre par le passé. Nous le devons, pour nous mettre plus eu état de glorifier Dieu, à qui nous avons eu le malheur de déplaire.
Allez donc, âme pénitente, et continuez votre course. Déjà tout est réparé devant Dieu. L'édifice s'élève plus haut sur ses propres ruines; l'ouvrage se consolide par précaution. En serait-on là si, par la faute commise et déplorée, on n'avait mieux connu son néant; si l'on ne s'était mis en garde contre sa faiblesse; si l'on n'avait mis sa confiance et sa force en Dieu seul! Et ne peut on pas dire de cette faute avec proportion, ce que l'Eglise dit elle même: felix culpa? Elle est triste et affligeante par elle-même et par la misère de l'homme; mais, dans un sens, heu reuse et salutaire par la grâce et les fruits de la grâce qui en sont occasionnés. Après tout, la faute est commise, et une fois commise, s'il y a un remède, ce n'est pas dans le découragement et la défiance, encore moins dans le désespoir; ce ne peut être que dans les regrets et dans la douleur. Dieu même ne peut en exiger d'autre; et l'homme est incapable d'autre satisfaction que celle qu'offre la pénitence; toute autre, loin de réparer le mal, y mettrait le' comble, en ôtant l'espérance du pardon et fermant la voie du retour.