‹ L'ame élevée a Dieu par les réflexions et les sentimentsChapitre 13 sur 22 · MEDITATION SIR LES CARACTERES DE LA CHARITE · texte numérisé non relu

MEDITATION SIR LES CARACTERES DE LA CHARITE

La charité chrétienne, pour être véritable et sincère, doit avoir trois caractères sacrés : charité surnaturelle dans son motif ; charité universelle dans son objet ; charité efficace dans ses œuvres ; sans

cela, elle est inconnue à la religion et réprouvée de Dieu même.

Mon Dieu! Dieu des miséricordes, dont le cœur d'est que douceur et que bonté, dont les entrailles ne sont que charité et que tendresse, apprenez-moi à connaître et à pratiquer une vertu qui est la vertu propre de vos enfants.

Premier point. — Charité surnaturelle dans son motif; c'est-à-dire qu'il faut aimer son prochain pour Dieu et en vue de Dieu. On aime le prochain, mais souvent d'un amour naturel et par des motifs tout humains. De là, que de charités fausses, défectueuses, rejetées de Dieu !

On aime quelqu'un, parce qu'il a avec nous une certaine conformité d'humeur et de caractère ; parce qu'il plaît, parce qu'il amuse, parce qu'il nous fait du bien, parce qu'on en attend et qu'il peut nous en faire. Ce n'est point aimer en chrétien; un honnête païen peut aimer ainsi et porter jusque-là les sentiments de son cœur. Disciples de Jésus-Christ, soyons ses imitateurs et prenons des sentiments plus dignes de lui. Comprenons la différence essentielle, l'intervalle immense qu'il y a entre charité et sympathie, entre charité et inclination naturelle, entre charité et reconnaissance, entre charité et intérêt, entre charité et politique, entre charité et liaison de chair et de sang-. Soyons bien convaincus que jamais nous n'aimerons notre prochain en chrétiens, tant que dans le prochain nous aimerons autre chose que Dieu et en vue de Dieu, c'est à dire tant que dans la personne du prochain nous ne verrons pas la personne de Jésus-Christ même, de qui notre charité doit émaner comme de son principe, et à qui elle doit tendre comme à sa lin.

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Vous nous avez aimés, adorable Sauveur! mais comment et de quel amour? Vous nous avez aimés d'un amour tout surnaturel et divin. Nul motif ne vous intéresse pour nous, que votre seule bonté et la gloire de votre Père céleste. C'est le divin modèle que vous nous proposez ; et nous, bien éloignés de ce grand modèle, souvent ou nous manquons de charité, ou nous n'avons qu'une charité toute humaine, toute naturelle, toute profane. Mille motifs indignes dégradent nos sentiments ; mille vues terrestres altèrent notre charité. Nous nous cherchons en tout, dans nos goûts, nos inclinations, nos intérêts; vous n'entrez pour rien dans nos affections. Quelle récompense pouvons-nous en attendre ? Et au lieu de récompense, ne devons-nous pas souvent craindre vos châtiments.

Second point. — Charité universelle dans son objet. Notre charité doit s'étendre à tous, sans exception de personne, parce que tous sont renfermés sous le nom et la qualité de prochain. Rien de si vaste et en même temps rien de si borné que le cœur humain. Il porte ses affections sur mille objets étrangers et souvent dangereux, et il les refuse aux objets qui devraient lui être chers et respectables. Dans les vues de la religion, nous devrions considérer ce vaste univers comme la maison de Dieu, tous les hommes comme une grande famille, dont Dieu est le Père et dont nous sommes tous les enfants, et dès lors nous aimer tous en Dieu, notre Père commun. De là, quelle union dans les cœurs ! quelle paix, quelle concorde régnerait dans le monde !

Mais qu'arrive t il, ù mon Dieu! c'est qu'on n'a qu'une charité resserrée, bornée à un certain

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nombre, à un certain choix de personnes ; tout le reste devient étranger et indifférent.

Ôri dit : Mais comment aimer tout le monde! On a souvent à vivre avec des personnes si peu aimables, si peu raisonnables, remplies de tant de défauts. G'esl un homme ou vif et inquiet, ou colère et emporté, ou bizarre et capricieux; le moyen de l'aimer, quand à peine on peut le supporter? On dit: C'est un mauvais caractère, un mauvais cœur, sans sentiments, sans retour, c'est une personne d'une humeur si pénible, si difficile, si extraordinaire; non, un ange ne tiendrait pas avec elle. Que ne dit-on pas pour autoriser le manque de charité dans certaines personnes ?

Tout cela autant de prétextes, autant d'illusions que la charité réprouve et condamne. On ne demande pas pour le prochain une affection sensible, qui ne dépend pas de nous ; mais une charité solide et réelle qu'inspire la religion. Dans ce sens, nous devons aimer notre prochain ; et dans notre prochain, tous les hommes malgré leurs défauts, leurs imperfections, leurs vices même, comme Jésus- Christ nous a aimés, malgré nos misères et nos défauts.

Voyons, considérons parmi tous les hommes; cherchons-en un qui ne soit pas1 l'ouvrage de Dieu, l'image de Dieu, le prix du sang d'un Dieu, et on nous permet de ne pas l'aimer; mais si tous sont en effet l'ouvrage de Dieu, et rachetés par le sang de Jésus-Christ, nous devons les aimer tous, sans en excepter un seul ; et s'il y en a un que nous exceptons, c'est Jésus Christ même que nous exceptons.

0 mon Dieu! sur ce principe, que n'ai-je pas à

craindre et à me reprocher à l'égard de la charité? Puis-je même appeler de ce nom les sentiments que j'ai eus envers tant de personnes, pour qui je n'ai que de l'indifférence et de l'insensibilité, peut-être de l'éloignement et de l'aversion ? Je borne mon cœur à certaines personnes ; les autres n'y ont point de part ; vous les aimez, et elles me sont étrangères ; vous me les recommandez, et je les délaisse; vous m'ordonnez de les aimer, et je crois beaucoup faire de ne point les haïr. Est-ce donc là la charité dont vous m'avez fait un précepte si positif dans son obligation, et si universel dans son étendue? Dilatez mon cœur, ô mon Dieu! ouvrez les entrailles de ma charité à tous les hommes, qui sont l'ouvrage de vos mains, l'objet de votre miséricorde et le prix de votre sang adorable.

Troisième point. — Charité surtout efficace dans ses œuvres. Si la charité consistait en paroles, jamais siècle si charitable que le nôtre ; jamais tant de promesses, de démonstrations d'amitié, d'olïres de services, de protestations d'attachement et de zèle, en un mot, de charité apparente ; et cependant le pauvre souffre, le malade gémit, l'affligé soupire. On le sait, on le voit, on l'abandonne à son sort ; et on dit qu'on aime son prochain, et qu'on a de la charité. Non, la charité ne consiste point dans les paroles, mais dans les effets. Il en est de la charité comme de la foi : sans les œuvres, foi morte, etcha rite morte.

Formons en nous une charité bienfaisante qui se montre par les effets, qui fasse parler non seulement les discours, mais les actions; non seulement les offres, mais les services, et, s'il le faut, les sacrifices. Ainsi Jésus-Christ nous a aimés ; ainsi nous

ordonne I il de nous aimer. Il y a des pauvres, sou lageons les ; il y a des malades, assistons-les ; il y a des affligés, consolons-les ; il y a des ignorants, instruisons les ; en un mot, il y a des œuvres de misé ricorde, pratiquons-les. En cela consiste la charité véritable et solide.

Ayons une charité compatissante; loin de nous ces cœurs durs, ces cœurs insensibles, ces cœurs dénaturés. Il faut, selon le grand modèle que présente saint Paul, gémir avec ceux qui gémissent, pleurer avec ceux qui pleurent, prendre part aux misères des autres, y compatir et les soulager : Quis infirmatur, et ego non infirmor.

Souvenons-nous que nous sommes chrétiens et disciples d'un Dieu souffrant et mourant pour nous. C'est au pied de la croix que nous devons puiser nos sentiments et animer notre charité.

0 charité ! aimable et sublime vertu, que vous êtes précieuse aux yeux de Dieu ! mais que vous êtes peu connue parmi les hommes, peu pratiquée, même parmi les chrétiens ! Vous deviez être le lien des cœurs, le centre de la paix ; et tous les jours les chrétiens sont en butte aux divisions, aux dissensions, aux altercations, aux vivacités, aux colères, aux emportements, aux ressentiments, aux animosités, aux rancunes. Les cœurs contre les cœurs, les parents contre les parents, les familles contre les familles, les Etats contre les Etats. 0 charité! dans quelle contrée trouverez-vous un asile, si le christianisme même est une terre comme étrangère pour vous ? Tous les hommes devraient vivre entre eux comme autant de frères, enfants d'un Père commun, pour s'aider, s'édifier, se sanctifier mutuellement; et ils ne vivent ensemble que pour

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s'inquiéter, s'agiter, se déchirer les uns et les autres, et par là même pour se damner et se perdre. La société troublée, l'union altérée, la robe de Jésus- Christ déchirée, tristes et funestes effets de la charité outragée et comme bannie.

Adorable Sauveur! était-ce pour cela que vous étiez venu sur la terre? Père commun, vous vouliez porter tous vos enfants dans votre cœur? Charitable pasteur, vous vouliez réunir toutes vos brebis dans un même bercail. Divine victime, vous vous étiez immolé, dévoué à la mort, pour nous donner à tous la vie de la charité, la vie de la grâce. Que nous sommes éloignés de vos vues ! à nos sentiments pouvez vous nous reconnaître pour vos enfants ?

Hommes formés à l'image d'un Dieu, aimons-nous les uns les autres, mais aimons-nous sincèrement et de cœur. Que les sentiments en disent plus que tous les discours. Aimons-nous efficacement, et témoignons dans les occasions notre amour parles œuvres. Aimons-nous universellement, et ne faisons point d'odieuse acception de personnes. Chrétiens, enfants de Dieu, aimons-nous dans le cœur du Père commun. Ne vivons pas entre nous comme étrangers, comme indifférents, comme ennemis sur la terre. Laissons les divisions, les dissensions aux infidèles, aux païens, à ceux qui ne connaissent pas le royaume de Dieu.

Aimons-nous comme Jésus-Christ nous a aimés, comme les saints s'aiment dans le ciel. Destinés à nous aimer, à nous réunir à jamais dans Dieu, aimons nous dès à présent pour lui et dans lui.

Aimons-nous en ce monde pour nous aimer à jamais dans l'autre.

Prière. — Tels sont, ù mon Dieu ! les sentiments que je prendrai désormais envers mon prochain. Allumez le feu de cette charité dans mon cœur, et consacrez-en, .par votre grâce, toutes les affections.

Pratiques. — 1" Promettre à Dieu de ne jamais dire et laisser volontairement échapper aucune parole qui puisse blesser ou affliger le prochain.

1" Quand on dira ou fera quelque chose qui nous afflige et nous blesse, ne jamais nous plaindre, mais ignorer et laisser tout tomber.

3° Aimer à rendre service aux autres, quand on le peut. N'attendre pas même qu'on nous le demande, mais prévenir et aller au-devant, surtout envers les personnes de qui nous avons quelque sujet de nous plaindre.

4" Nous corriger des défauts qui peuvent être un sujet d'inquiétude et de peines pour les autres, et plus encore un sujet de mauvaise édification et de mauvais exemple.

5° Nous souvenir toujours que Jésus-Christ même réside clans la personne du prochain, qui dès lors nous deviendra respectable.

6" Enfin rappeler souvent ce que nous avons dit : que comme la charité est le caractère des élus et des enfants de Dieu, le manque de charité est une des plus grandes marques de réprobation.

VINGT-UNIEME LECTURE Sur la passion dominante.

Nous avons tous des passions qui nous dominent et nous tyrannisent. Nos affections dégénèrent souvent en passions. Dieu nous avait donné des sentiments pour en former des vertus, et ces sentiments nous les tournons en passions. Chacun de nous a la racine et le germe de toutes les passions dans son cœur.

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Parmi ces passions différentes et multipliées il y en a une qui domine sur toutes les autres, qui, plus vive, plus forte, plus violente, plus impérieuse, les agite, les remue comme autant de ressorts qu'elle fait agir; et par elles elle devient en nous comme l'âme et le mobile de tout. Cette passion est proprement ce qui forme notre caractère, notre penchant, notre portrait, si la grâce ne vient à notre secours pour nous réformer.

Cette passion est différente dans les différentes personnes, selon la différence des humeurs, des caractères, des inclinations. On peut dire que les traits du cœur sont différents comme ceux du visage. Les défauts sont partagés comme les talents. Chacun éprouve une différente domination de passions, mais chacun est dominé par quelqu'une, plus ou moins forte, plus ou moins violente, mais toujours dominante et toujours passion. Or, parmi toutes ces passions différentes, généralement en tous, quelle est la passion dominante de chacun en particulier? Jugez en par ces différents portraits, auxquels vous pourrez peut être reconnaître la vôtre.

Passion dominante : dans les uns, c'est l'ambition. Une âme est elle atteinte de cette passion, elle ne pense qu'à s'avancer, se distinguer, s'élever sur les autres. Projets de grandeur, d'établissement, de fortune; et de là, dans les ambitieux, cette détestable enflure de cœur et d'esprit, ces airs orgueilleux, ces airs fastueux ; jamais contents de ce qu'ils sont, voulant toujours être et paraître ce qu'ils ne sont pas.

Passion dominante : dans les autres, c'est la colère qui les transporte ; c'est un feu qui éclate en toute

occasion; ce sont de fréquentes et impétueuses saillies d'un naturel ardent et violent; ce sont des emportements qui, comme autant de vives flammes, s'élèvent à chaque instant, et sont prèles à exciter l'incendie; au moindre sujet, à la moindre parole, on entend gronder la foudre, et l'on voit partir l'éclair.

Passion dominante : dans celui-ci, c'est un penchant funeste à la médisance, à critiquer, à blâmer, à condamner tous les autres, sans faire grâce à personne. Langue de vipère, qui répand le fiel et l'amertume à torrents, qui déchire impitoyablement la réputation, qui va recueillir les bruits, les événements d'une ville pour les porter dans les assemblées et en assaisonner les conversations. Le vrai, le faux, le certain, le douteux, l'absent, le présent, l'ami, l'ennemi, rien ne sera couvert, tout sera présenté sous les couleurs malignes de la médisance, peut-être sous les noirceurs de la calomnie.

Passion dominante : dans celui-ci, c'est un fond d'indolence, de paresse, de négligence, que rien ne saurait animer et tirer de sa léthargie. Plongé dans le sein de cette indolence, on ne fait rien, on ne s'occupe de rien, on n'est capable de rien ; les jours, les semaines se passent sans qu'on sache à quoi et comment; toujours projetant, et jamais n'exécutant ; toujours commençant sans finir jamais. Cependant on néglige tous les devoirs d'un état; on laisse des enfants sans éducation, des domestiques sans règle, des affaires, toute une famille en désordre : est -ce vivre que de vivre ainsi, presque sans action, sans sentiment et sans Ame ?

Combien d'autres différentes liassions qui domi

nent les différentes personnes ? un vil intérêt qui dégrade le cœur, un fond d'amour propre qui se cherche dans tout; une funeste démangeaison de parler qui ne connaît aucun frein; une sensibilité outrée qui s'offense, qui se pique de tout; un lâche et indigne respect humain qui rend un homme esclave des idées, des caprices des autres hommes. Qu'est-ce que toufeela, si ce n'est un triste et funeste assemblage de défauts, de vices, de passions, qui se réunissent et marchent sous les étendards de la passion dominante ?

Telles et plus multipliées encore sont les différentes passions qui dominent et tyrannisent le coeur. Rien de si essentiel, et peut être rien de si difficile que de connaître quel est en particulier dans chacun celle qui le domine, parce que cette passion ingénieuse se cache, se déguise de mille manières et sous mille voiles, quelquefois même sous le voile du bien et l'apparence de la vertu.

Cette personne vaine, ambitieuse, dominée par un désir secret de paraître, se le dissimule, parce qu'elle entre dans toutes les bonnes œuvres, et ne voit pas qu'elle en nourrit son orgueil et sa vanité. Celle qui entretient des liaisons suspectes et dangereuses ne s'en défie pas, parce que d'ailleurs elle sent son cœur porté au bien, et qu'elle a une inclination comme naturelle à la piété. Celle qui est impatiente et colère se rassure, parce qu'elle se sent de l'ardeur et du zèle pour le bien. Celle qui est lâche et paresseuse ne se croit pas coupable, parce que, d'ailleurs pacifique et tranquille, elle fait du bien à plusieurs, et en dit de tous. Ainsi jelte-t-on un voile trompeur sur la passion dominante ; ainsi,

sous le nuage d'un bien apparent qui séduit, couvre l <>n le danger d'un mal réel qui domine.

N'arrive l il pas même que quelquefois on craint de trop s'éclaircir et de connaître une passion, de peur d'être obligé, en la connaissant, de s'armer contre elle? Non, je ne crains pas de le dire, s'il est difficile de saisir les traits du visage, peut-être l'est-il encore plus de saisir ceux du cœur ; et à l'exception de certaines passions si visibles et marquées à des traits si frappants, qu'on ne peut les dissi muter ni à soi ni aux autres; hors de là, dis je, rien de si aisé, rien de si ordinaire que de se tromper soi-même, et de se déguiser sa passion dominante.

Voulez-vous donc la découvrir, et discerner un ennemi qu'il vous importe tant de ne pas méconnaître? Ecoutez, dit saint Chrysôstôme, ô vous qui désirez vous mettre en garde contre l'ennemi le plus rusé, le plus subtil, le plus dangereux, caché dans votre propre cœur ; voici à quelles marques vous pourrez le connaître et le distinguer. La passion dominante est : 1° celle qui est le principe et la source la plus ordinaire de vos fautes et de vos autres péchés.

2° Celle qui trouble davantage la paix de votre âme, et sur laquelle vous avez plus de recours et plus de remords.

3° Celle qui est la matière la plus ordinaire de vos cou fessions, et qui y revient plus souvent.

4° Celle qui vous cause plus de combats, et au combat de laquelle vous avez plus de répugnance.

5° Celle qui entre d'ordinaire dans toutes vos actions, vos délibérations, vos vues, vos projets.

6° Celle, en un mot, qui est plus importune, plus impérieuse, plus intraitable, plus enracinée; le dirai je ? qui est plus chère à votre cœur; et si l'on louche à ce point, on vous touche à l'endroit sensible. Voilà la passion dominante.

Considérez donc, et voyez : parmi les passions de votre cœur, y en a-t-il quelqu'une qui ait ces caractères ? Un seul vous l'annonce ; mais si toutes ces marques concourent et se réunissent, la connaissance est parfaite : voilà l'ennemi, il est connu : mais il ne suffit pas de le connaître, il faut le combattre. Armez-vous donc contre lui, et ne différez pas, de peur qu'il ne prenne de nouvelles forces, et que vous ne soyez plus en état de le dominer, après qu'il vous aura si impérieusement dominé luimême.

MEDITATION SUR LE MEME SUJET

C'est une grâce bien grande que vous faites à une âme, ô mon Dieu ! de lui faire connaître sa passion dominante. Mais la passion dominante une fois connue, c'est pour cette âme une nécessité absolue et indispensable de la combattre; parce que, si on ne la combat pas, elle deviendra infailliblement pour cette âme la source funeste des plus grands malheurs, c'est-à-dire une source de péchés, une source d'aveuglement, une source de réprobation.

Mon Dieu, armez mon courage contre un ennemi si dangereux, et contre lequel je ressens toute ma faiblesse. Comme ce n'est que par les lumières de votre grâce que je puis le connaître, ce n'est aussi que par le secours de votre grâce que je puis le vaincre et en triompher.

Premier point. — Passion dominante, source de péchés. La passion dominante se forme par une suite d'actes réitérés, de péchés multipliés, entassés les uns sur les autres, et une fois formée, elle devient à son tour une source encore plus funeste de nouveaux péchés. Eh ! qui pourrait exprimer de combien de crimes, de désordres, d'excès, une passion qui domine et qui anime toutes les autres passions, peut devenir et devient toujours le principe et la cause? Péchés dans les pensées qu'elle inspire ; péchés dans les désirs qu'elle conçoit; péchés dans les projets qu'elle forme; péchés '"dans toutes les actions, dans toute la conduite, dans tout le détail de la vie, qu'elle infecte de son funeste poison. Un seul exemple les renferme tous ; méditons-le, et, en le méditant, tremblons pour nous-mêmes.

Salomon était sage, et le plus sage de tous les hommes, éclairé au-dessus de tous ceux de son siècle, dont il était le modèle, l'admiration, disons mieux, le prodige ; mais a-t-il malheureusement laissé dominer son cœur par une passion, à quels crimes, à quels excès, à quels désordres ne le conduit-elle pas ? Salomon devenu tout à la fois infidèle, ingrat, voluptueux, impie, idolâtre; quelles horreurs, ô mou Dieu ! Infidèle, il oublie ses promesses si saintes, si solennelles, si souvent réitérées au pied de vos autels ; ingrat, il abuse de tous vos dons, et les tourne contre son propre bienfaiteur; voluptueux, il se précipite dans tous les excès d'une passion honteuse, qui ne connaît plus ni bornes, ni frein; impie, il semble fouler aux pieds les grandes et sublimes maximes de piété et de religion qu'il avait annoncées; idolâtre, il en vient au point de se prosterner devant les faux dieux, de

profaner son encens, en l'offrant à l'abomination des idoles, sur leurs autels sacrilèges. Quelle a été la cause qui l'a précipité dans tous ces abîmes? Une passion qui le domine, dont il n'a pas arrêté les progrès, dont il n'a pas été assez maître clans les suites. Esclave d'une passion dominante et funeste, faut-il s'étonner qu'il soit esclave de tous les vices, et qu'il se livre à tous leurs excès?

Qu'est-ce que l'homme, ô mon Dieu! et l'homme le plus sage, s'il se livre à l'impiété, à la tyrannie d'une passion, et surtout d'une passion dominante? Hélas ! je ne l'ai que trop éprouvé, et où ne m'a pas conduit une malheureuse passion? Je ne puis y penser sans gémir, sans rougir. Quand on est dans ce triste état, que devient la raison avec toutes ses lumières? que devient la foi avec tous ses sentiments?

Second point. — Passion dominante, source de péché: bientôt elle deviendra une source d'aveuglement. En général, point de nuage si épais que celui des passions ; et parmi ces passions, point de nuage si alïreux que celui d'une passion dominante. Tant qu'on est dégagé des passions, on a des yeux, on y voit; mais la passion règne-t-elle dans l'âme-, on ne voit plus, tout est obscurci, on s'aveugle, on s'égare, on se perd. La passion dominante met comme un bandeau sur les yeux : par mille fausses maximes, mille faux préjugés qu'elle forme, elle jette un voile épais, à la faveur duquel elle se cache : et dans le fond des ténèbres qu'elle répand, elle devient la source funeste de toutes les erreurs, de toutes 1rs illusions, de tous les égarements de notre raison, de notre conduite, de nos sentiments. Elle égare l'esprit, elle pervertit la volonté, elle séduit le cœur,

elle renverse tout ordre dans l'homme ; elle ne lui permet plus de juger que sur ses fausses lumières, ei d'agir que par son impression séduisante; elle ne voit plus qu'à travers l'épaisseur d'une obscurité ténébreuse^ et une fois plongé dans la profondeur et la noirceur de cette obscurité, on ne saurait exprimer à quels excès d'aveuglement on se porte. La passion dominante fait plus encore, ô mon Dieu ! non seulement elle aveugle dans le crime, mais elle y rassure, elle y autorise. L'homme passionné manque t il jamais de prétextes pour s'autoriser dans sa passion? Le vindicatif manque-t il de raisons pour se livrer à sa vengeance ? L'envieux n'a-t-il pas toujours des prétextes pour justifier son envie? Le médisant n'est il pas toujours ingénieux à excuser ses médisances? Tout coupable, en un mot, ne recherche-t-il pas des nuages ou des couleurs pour cacher ou colorer sa conduite?

Dans ce fonds d'erreurs, d'illusions, de passions, on a cependant de temps en temps des peines, des doutes et des retours. Ce bien que je possède, est-il légitime? ce moyen que je prends, est-il permis? cette liaison avec cette personne, n'estelle point dangereuse ? cette froideur envers cet homme, ce parent, n'a t-elle rien qui blesse la charité? ces confessions sont elles sincères? Sur mille choses on a des peines et des retours ; mais bientôt la passion dominante, casuiste aveugle, décide tout; ces doutes ne sont que scrupules, ces peines ne sont que fausses délicatesses, ces retours sont sans fondement. On se rassure, on se calme, c'est-à-dire on s'aveugle. Que si la passion dominante ne peut absolument décider en sa faveur, et tranquilliser sur les doutes, du inoins elle détourne l'esprit de ce qui

pourrait l'éclairer sur ses devoirs, et le ramener de ses illusions; elle ne laisse apercevoir que ce qui peut la favoriser. Ainsi se jette t-on dans l'illusion ; ainsi vit on dans l'erreur; ainsi s'expose -t-on à mourir dans l'aveuglement et à consommer sa réprobation.

Troisième point. — C'est ici le comble de tous les malheurs. Séduit, aveuglé, captivé jusqu'au bout par la passion dominante, ou l'on ne fera point de pénitence, ou l'on ne fera qu'une fausse pénitence. En faut il davantage pour mourir en impénitent et en réprouvé? Oui, il est à craindre qu'on ne fasse point de pénitence: parce que, par aveuglement d'esprit, on se flattera jusqu'au bout, on espérera toujours avoir le temps de se convertir, on renverra, on différera, on sera surpris, et l'on mourra dans son péché.

Parce que, par attachement de cœur, on craindra de rompre les liens funestes qu'on avait formés; on restera comme asservi, enchaîné jusqu'au dernier soupir, et ce dernier soupir même se portera peut être encore vers le coupable objet de cette malheu reuse passion.

Parce que, par un triste, mais redoutable juge ment de Dieu, la grâce qu'on aura si souvent rejetée, s'éloignera, se retirera ; ce flambeau céleste ne jettera que quelques faibles lueurs qui alarmeront et ne convertiront pas.

Parce que la passion, par une suite d'illusions et de séductions, continuera à tenter et à assaillir le pécheur, en lui présentant sans cesse les images funestes des objets coupables qui l'avaient occupé durant la vie, et qui l'occuperont encore en mourant. Peut être aussi que la violence de la douleur et de la maladie du corps le mettra hors d'état de

penser à la déplorable situation de son âme; et, qu'incapable de réfléchir, de rentrer en lui-même, il succombera à la violence de cette douleur. Les sens affaiblis, l'esprit accablé, le corps languissant, quel moyen dépensera la grande affaire qui demande tout l'homme, quand l'homme n'est presque plus qu'un cadavre?

Peut-être même, pour comble de malheur et de punition, n'aura t-il ni le temps ni le moment de penser à lui, si quelque accident funeste et imprévu vient subitement le frapper ; ainsi frappé tout à coup de la main de Dieu, il sera transporté, enlevé de ce monde, sans avoir eu le moyen de penser qu'il y en a un autre. Et s'il a le temps, la liberté de penser et de réfléchir, n'arrivera-t-il pas à la vue de tous les excès, de tous les désordres, de tous les crimes, où cette malheureuse passion dominante l'aura conduit, que, frappé de son état et de ses horreurs, il entrera dans quelque funeste désespoir, et, comme un autre Caïn, il se dira à lui même : Non, mon iniquité est trop grande, et Dieu est trop juste pour m'en accorder le pardon. Je suis perdu; je suis damné, il n'est plus de miséricorde pour moi : Major est iniquitas mea. Mais, en supposant même qu'il ait le temps, la grâce, la liberté d'esprit, la pensée de se convertir, de faire pénitence, de revenir à Dieu, cette pénitence sera-t-elle véritable? ce retour sera t-il sincère ? et n'arrivera-t-il pas, par un dernier et plus redoutable effet de la passion qui le domine et qui l'aveugle, qu'il croira faire une pénitence sincère, et qu'il ne fera qu'une pénitence fausse, apparente, défectueuse? Hélas! dans ces derniers moments de douleur et d'accablement, est-il aisé de revenir à vous, ô mon Dieu! de changer tout

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à coup la disposition d'un cœur, de former de nouvelles affections, après des affections si invétérées, de dominer entièrement une passion, qui jusqu'alors avait si impérieusement dominé. Est-il si facile, sur des ruines si affreuses, d'élever un édifice s;iiut et sacré? N'est-il pas à craindre que celte pénitence ne soit défectueuse, que cette conversion ne soit qu'apparente; que la crainte, la frayeur, le respect humain, la nécessité, la bienséance, les sollicitations extérieures n'y aient plus de part que la grâce et une véritable douleur, et qu'enfin cette pénitence extérieure et édifiante aux yeux des hommes, qui ne voient que les apparences, ne soit qu'une i m pénitence réelle et consommée à vos yeux, qui sondent le cœur.

Il était juste, ô mon Dieu ! que cette passion qui avait fait le crime de l'homme pécheur durant sa vie vînt encore en terminer le détestable cours. O passion dominante, que tu es funeste ! mais, ô jugement de Dieu ! que vous êtes redoutable ! Et cette passion, je me suis livré à sa tyrannie ! et ce jugement, je me suis exposé à en subir les rigueurs! O mon Dieu! quelles larmes assez abondantes pourrai-je jamais verser sur mon crime et sur mon malheur?

Réflexions et. pratiques. — 1° Regardez la passion dominante comme le plus grand ennemi que vous ayez en ce monde, et celui qu'il faut combattre avec plus d'ardeur.

2" Quoique vous la combattiez constamment, soyez persuadé qu'elle ne mourra entièrement qu'avec vous.

3° Soyez assuré que, si vous venez malheureusement à vous damner, ce sera cette funeste passion qui vous damnera.

4° Faites-vous une loi inviolable de vous faire chaque jour quelque violence sur celte passion.

VINGT UNIÈME LECTURE 'l'.W

5° Imposez-vous quelque pénitence toutes les fois que vous vous surprendrez avoir manqué en ce point. 6" Ayez un grand soin de réprimer ses premiers mouve

ments, dès que vous vous en apercevrez.

1" Offrez de temps en temps quelques communions, pour demander à Dieu la grâce de vaincre cette passion.

8° Faites de fréquents examens sur vous-même et sur les effets que cette passion produit.

Prière. — Préservez-moi, ô mon Dieu ! d'un malheur oui conduit si infailliblement au dernier des malheurs. Ne me livrez pas au dérèglement des passions de mon cœur, et surtout à l'empire et aux excès d'une passion dominante : Ne tradas me desiderio meo peccatori. J'en vois tous les dangers et tous les excès ; j'en crains souverainement toutes les suites et tous les malheurs. Elle flatte, mais elle aveugle, mais elle perd. Mille démons qui obséderaient le corps seraient moins à craindre qu'une seule passion qui domine le cœur. Ce n'est pas assez pour moi, ô mon Dieu! de connaître un ennemi si dangereux; donnez-moi la grâce et la force de le combattre généreusement et de le déraciner entièrement. Que désormais je n'aie plus d'autre passion que celle de vous servir, de vous aimer, de vous consacrer tous les sentiments de mon cœur. Heureux que vous daigniez encore le recevoir après qu'il a été si longtemps profané par le dérèglement des passions !

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