‹ L'ame élevée a Dieu par les réflexions et les sentimentsChapitre 16 sur 22 · MEDITATION SUR LES SACRIFICES JOURNALIERS · texte numérisé non relu

MEDITATION SUR LES SACRIFICES JOURNALIERS

Il n'est point de jour clans la vie où il n'y ait quelque sacrifice à faire ; et souvent chaque jour en présente plusieurs à offrir, Si nous savions en profiter, quel fonds de mérites ne pourrions-nous pas acquérir ! Faudrait-il autre chose que ces sacrifices journaliers pour nous rendre saints, et grands saints?

Je viens vous les offrir, ô mon Dieu ! et vous demander la grâce de vous les offrir d'une manière digne de vous. Apprenez- moi à puiser dans cette source abondante de mérites. Je n'en ai négligé la pratique que parce que je n'en connaissais pas le prix.

Premier point. — Que d'occasions de mérites ne nous ménagez-vous pas, ô mon Dieu, dans le cours de la journée ! vous nous offrez à tous les instants des trésors, et nous les perdons, et nous permettons que notre négligence vienne nous les ravir.

Dans le cours ordinaire de la vie on a des chagrins à essuyer, des croix à porter. Parmi ces cha griiis, il y en a de si vifs, de si sensibles, de si douloureux, qu'ils sont toujours présents, qu'ils

répandent une amertume continuelle dans l'âme, qu'ils font passer tous les jours de la vie dans la tristesse et le deuil. Mon Dieu, si on savait les mettre à profit pour le ciel, et vous les offrir à mesure qu'ils se présentent, que de sacrifices de bonne odeur s'élèveraient chaque jour jusqu'à vous !

On est dans un état, et dans chaque état il y a chaque jour des devoirs à remplir ; parmi ces devoirs il y en a de pénibles, de gênants, de bien onéreux. Il y a des bienséances à garder, des soins à prendre, des attentions à donner, des visites à recevoir et à rendre ; mille occupations, mille assu jettissements, autant d'inquiétudes et d'embarras. Il faut rompre sa volonté, contrarier ses inclinations, faire souvent ce qu'on ne voudrait pas, ne rien faire de ce qu'on voudrait : tout cela gêne, inquiète ; souvent ennuie et accable. Mon Dieu ! si tout cela était pris dans vos vues et selon votre esprit, combien tout cela, offert dans chaque moment, pourrait-il mériter pour l'éternité!

Dans la société et le commerce de la vie, on a à vivre, à traiter avec des caractères, les uns raisonnables et faits pour la douceur de la société, mais les autres, faits pour exercer la patience et rendre la vie onéreuse. Cependant il faut vivre avec tous, et avec tous conserver la paix et la charité. Or, pour en venir là, que n'en coûte t-il pas, et que ne fautil pas prendre sur soi chaque jour ! que de violences à se faire ! que de sentiments à réprimer ! que de choses à dissimuler! que de mauvaises manières à essuyer! en un mot, que de sacrifices à faire, d'autant plus pénibles, que ce sont des sacrifices de chaque jour, souvent de toute la vie !

Vous le permettez, ô mon Dieu ! que nous nous exercions les uns les autres, que nous soyons mutuellement notre croix, que nous nous rendions la vie triste, les jours pénibles : dans les vues de votre providence, tout cela devrait servir à notre sanctification ; et par le mauvais usage, ou plutôt par l'abus que nous en faisons, tout cela ne sert qua notre tourment et à notre condamnation. Les uns sont la croix journalière des autres, et tous contribuent à se rendre également malbeureux et criminels tous les jours de la vie, ' par cela même qui pourrait les rendre saints et heureux.

Et sans sortir de nous, sans chercher au dehors des occasions de sacrifice, combien n'en trouverions nous pas dans nous mêmes ! combien d'épines naissent chaque jour dans notre propre fonds ! dans combien d'occasions n'arrive t-il pas qu'il faut s'armer contre soi-même, contre sa vanité, sa vivacité, sa sensibilité ; se taire quand on voudrait parler; parler quand on voudrait se taire ; renoncer à ses goûts, vaincre ses répugnances, dominer son humeur, arrêter ses saillies, soumettre son jugement ; en un mot, se gêner, se captiver, se contraindre ? On a des incommodités habituelles, des infirmités journalières ; pourquoi se plaindre à tout le monde, et à tous les instants, jusqu'à ennuyer, à fatiguer, et à se rendre insupportable à soi et aux autres ! Pourquoi ne pas vous les offrir, ô mon Dieu ! et les souffrir entre nous et vous? Vous y compatiriez, vous les soulageriez ; au lieu que dans les autres on ne trouve souvent qu'une indifférence qui les augmente et une insensibilité qui les aigrit.

On a souvent des inquiétudes intérieures, des croix secrètes qui affligent l'âme, des chagrins per-

sonnels dont on ne peut faire part à personne, qu'il faut i-en fermer en soi, et dévorer dans le secret de son cœur. Si l'on savait vous en faire la confi dence, ô mon Dieu! à vous seul, vous les offrir, s'entretenir avec vous, que ne trouverait-on pas en vous de secours, et pour soi de mérite et de consolation ?

On se trouve quelquefois dans des états de découragement, d'abattement, de dégoût et d'ennui. On ne sait ce qui inquiète, et on est tout inquiet; on ne sait ce qui trouble et agite, et on est tout agité, tout troublé. Voilà bien les moments, ô mon Dieu ! où il faudrait recourir à vous, vous offrir le sacrifice de sa peine et de son état, et sans en chercher ailleurs la cause, en trouver en vous le remède. Manque-t-il d'occasions dans la vie et dans la journée de vous faire de pareils sacrifices ? et de pareils sacrifices que ne mériteraient-ils pas pour le ciel !

Tel est mon état, ù mon Dieu ! tel est mon aveuglement et mon malheur. Toute la journée j'ai en main ces trésors, et je les laisse échapper. Ce seraient autant de talents que je pourrrais faire valoir au centuple, autant de pas que je pourrais faire vers le ciel, autant de pierres précieuses que je pourrais mettre à ma couronne ; et je laisse dissi per tous ces trésors, enfouir tous ces talents, perdre toutes ces occasions, ravir toutes ces couronnes; et, après avoir eu chaque jour mille moyens d'entasser des richesses immenses, je me trouverai à la fin de la journée, à la fin de la vie, les mains vides, ou n'ayant amasséT[ue des trésors de colère.

Formez, ô mon aine ! formez aujourd'hui une résolution généreuse et constante d'être aussi fidèle que vous avez été négligente; armez-vous de cou-

rage contre. votre lâcheté, contre la répugnance de la nature, contre les cris de votre amour-propre; imitez ces âmes généreuses qui saisissent avide ment toutes les occasions de s'avancer dans les voies de Dieu ; soyez lui désormais plus fidèle. Mille occasions de mériter ont été négligées ; mille occasions se présentent encore de tout réparer ; le tout, c'est d'en profiter, et de seconder la grâce qui nous les présente.

Second point. — Mais ces sacrifices, pour les rendre dignes de Dieu, de quelle manière faut il les faire, et par quels motifs devons nous les offrir ? Voici, mon Dieu, les sentiments que je prendrai, et dans lesquels je tâcherai de vous les consacrer. Je me dirai à moi-même : Hélas ! tous les jours je fais des fautes, je commets des péchés; c'est une grâce que vous me faites d'avoir quelque chose à vous offrir pour les expier. Tous les jours vous m'accordez de nouvelles grâces, vous me comblez de nouveaux bienfaits ; quel bonheur pour moi d'avoir tous les jours quelque chose à vous présenter ! Tous les jours je suis si attentif à mes commodités, à mes aises, à me procurer des satisfactions toutes naturelles ; n'est-ce pas un avantage pour moi d'avoir occasion de me faire quelque violence, de pratiquer quelque mortification ? Je ne les cherchais pas de moi-même : c'est bien le moins que je les reçoive quand vous me les ménagez. Tous les jours je dois avancer dans les voies du salut; vous m'en procurez les moyens, serai-je assez infidèle pour les rejeter et en abuser ? Tous les jours, en qualité de chrétien, je dois me renoncer moi-même, me vaincre et mourir à moi-même.

Mais surtout, tous les jours je dois vous aimer,

et vous donner quelque gage de mon amour. Ne suis je pas heureux que vous daigniez agréer de si faibles marques? et ne serais-je pas hien ingrat, bien injuste, bien coupable de vous les refuser ? Quels motifs, et que de motifs ! y serais je insensible ?

0 mon âme ! quelle abondante moisson de mérites Dieu vous présente ! soyez attentive à la recueillir. Formez-vous un plan de conduite nou veau : prenez la résolution sincère de profiter désormais des occasions de sacrifices que vous aurez : chaque jour vous en offrira ; les devoirs, les occupations, les entretiens, les affaires, tout deviendra pour nous une source de sacrifices et de mérites. Tenez pour maxime constante qu'il vaut mieux prendre mille fois sur soi que de prendre une seule fois sur les autres ; qu'un léger sacrifice fait à propos peut faire évitermille fautes et autant de chagrins; que si l'on voulait tout relever, tout prendre avec rigueur, il faudrait tous les jours en venir aux éclats; qu'après tout, ou de gré ou de force, il faudra consentir à bien des sacrifices ; si on ne les fait pas à la grâce, il faudra les faire à la nécessité ; si on ne les fait pas à Dieu, il faudra les faire au monde, c'està dire en avoir toute la peine et en perdre tout le mérite.

Pratiques. — Point de jour où l'on ne puisse faire quelque sacrifice, offrir quelque mortification. Dans le repas, se priver de quelque chose sans qu'on s'en aperçoive : on y a peut-être fait tant d'excès !

Dans le repos, retrancher quelque chose de son sommeil, si souvent et trop longtemps prolongé.

Dans les habillements, les parures, faire le sacrifice de quelques ornements: on a tant donné à sa vanité!

On voudrait jeter un coup-d'œil; arrêter ses regards.

Un bon mot qu'on voudrait dire; le supprimer.

Une pari ie de plaisir où l'on est invité ; trouver un hou Dête prétexte pour s'en dispenser, l'nc parole piquante qu'on nous dit ; réprimer l'émotion de son cœur, et mettre un frein à sa langue. Une indifférence qu'on nous témoigne, une ingratitude qu'on nous marque, un service qu'on nous refuse ou qu'on nous nous reproche ; que de paroles à retrancher ! que de sentiments à étouffer ! que de curiosités à réprimer! Tout cela autant de matières de sacrifices, autant d'occasions de mérites.

Prière. — Je le reconnais, ô mon Dieu! si l'on savait souffrir les peines de la journée, de l'état, on trouverait dans chaque état, dans chaque journée, sa pénitence, son purgatoire, son martyre : sa pénitence à offrir, son purgatoire à souffrir, son martyre à essuyer. C'est à quoi je m'appliquerai désormais, à ne laisser passer aucune occasion, à faire tous les sacrifices qui s'offriront, à me dédommager par ma fidélité de toutes les pertes que j'ai faites par ma négligence, à devenir aussi vigilant, aussi attentif dans la suite que j'ai été indifférent et infidèle par le passé.

J'offrirai ces sacrifices par motif d'amour, rien ne coûte quand on aime; ou s'il coûte, l'amour le fait porter avec joie. Je penserai qu'au moment où j'offre quelque sacrifice, il est marqué dans le livre de vie. Quel sentiment, quand on pense que le plus léger sacrifice aura une récompense éternelle! Je me rappellerai que par le passe j'ai fait si peu de chose pour vous, qu'il me reste peut-être si peu de temps à vivre, et beaucoup d'ouvrage à faire. N'est-il pas nécessaire de profiter de tous les instants pour me préparer par des sacrifices légers au dernier et au grand sacrifice; j'unirai tous les sacrifices que je pourrai l'aire aux souffrances et au sacrifice de Jésus-Christ. Toute sa vie n'a été qu'un martyre continuel. Je tâcherai de faire de la mienne un continuel sacrifice.

VINGT SIXIEME LECTURE Sur les désirs du cœur.

Le cœur de l'homme est un fonds inépuisable de désirs, et les désirs sont un fonds inépuisable d'inquiétudes et d'agitations. L'homme forme des désirs pour être heureux, et ses désirs font en partie son malheur.

Je trouve quatre sources intarissables d'inquiétudes dans nos désirs : leur multitude, leur étendue, leur vivacité, leur contrariété. Ils nous accablent par leur multitude ; ils nous égarent par leur étendue ; ils nous transportent par leur vivacité; ils nous déchirent par leur contrariété. Homme aveugle! fallait il pour cela former tant de désirs ! Etait-ce là la source où il fallait puiser le bonheur ?

1° Multitude de désirs : chaque instant en voit naître un nouveau, qui avait été précédé par un autre, et qui en voit bientôt naître un troisième après lui. Ce sont des flots sans nombre, qui, se succédant sans cesse, tiennent le cœur dans une agitation continuelle ; ce sont des épines qui semblent naître incessamment sous nos pas ; ce sont des vers rongeurs qui naissent dans l'âme, et qui la déchirent à tous les instants. Quelle foule de désirs ne forme-ton pas ! désirs vagues et indéterminés, désirs flottants et incertains, désirs bas et honteux, désirs capricieux et bizarres, désirs chimériques et insensés, désirs criminels et funestes. Vous le savez, ô cœur agité ! et peut-être une triste

expérience vous en a-t-elle plus fait sentir que tous les discours; vous avez formé des désirs sans nombre ; et ces désirs, à quoi outils abouti? Ils vous ont occupé, ils vous ont troublé, ils vous ont agité, après quoi ils se sont dissipés. Voilà tout ce qui vous en reste : et si quelquefois ils ont été remplis, n'est-il pas arrivé, par un juste jugement de Dieu, que, loin de vous satisfaire, ils sont devenus pour vous une nouvelle source d'inquiétudes et de Chagrins ? Terrible punition d'un cœur à qui Dieu ne suffit pas, ou qui ne veut pas cbercber son bonheur en Dieu !

2° Etendue des désirs : car comme ils sont sans nombre, ils sont encore sans bornes : et jusqu'où ne les porte ton pas, quand une fois on a donné à son cœur la liberté d'en former ? Quand est-ce qu'un ambitieux s'est contenté des honneurs où il est parvenu, s'il en voit de plus élevés où il puisse aspirer? Quand est-ce qu'un avare s'est contenté des trésors qu'il a amassés, s'il en voft de plus grands à accumuler ? Quand est-ce qu'un cœur, une fois entré dans la carrière des désirs, leur a prescrit des bornes, si ces désirs peuvent se permettre encore quelque étendue? Un souhait rempli en fait naître un autre plus vaste; une première démarche qui réussit est un attrait pour en tenter une seconde plus téméraire encore, et l'on ne croit jamais avoir assez avancé, si l'on voit encore quelques pasà faire en avant. Mais, hélas ! de quelle paix peut jouir un cœur inquiet, qui soupire toujours après ce qui lui manque ou ce qu'il croit lui manquer ; un cœur volage, qui court sans cesse après un fantôme de bonheur qui lui échappe, quand il croit le tenir; un cœur avide, que rien ne rassasie, et que l'abon-

dance même ne fait qu'altérer. Abîme sans fond où tout disparait; gouffre insatiable où tout est englouti; brasier ardent où tout est dévoré et consumé dans un instant! Où est ce bonheur dont on se flattait? Les désirs ont-ils ouvert la voie qui devait y conduire ?

3° Vivacité de désirs : quelque insensible que soit naturellement un cœur, il cesse bientôt de l'être, s'il vient à former des désirs. Dès lors ce cœur semble changer de nature; il devient vif, il devient ardent, et ce qui n'était que froideur et que glace, devient bientôt toute ardeur et tout feu. Dès lors il faut mettre tout en œuvre pour contenter ce désir : soins et travaux portés jusqu'à l'épuisement; prières et sollicitations portées jusqu'à l'importunité ; assujettissement et dépendance portés jusqu'à la bassesse. Pourquoi ? Parce qu'on désire ardemment une chose, et qu'on veut l'obtenir. Rien n'étonne, rien n'arrête un désir ardent dans sa course. N'arrive-t-il pas même que les obstacles ne servent qu'à aigrir davantage ? Semblable à un torrent, il se raidira contre la digue, et n'en deviendra que plus violent.

Et si, malgré toute l'assiduité de ses soins et la violence de ses efforts, cet homme vient à ne pas obtenir ce qu'il désire; alors son cœur va être livré en proie à tout ce que le trouble et l'agitation ont de plus amer. Tantôt les passions viennent comme de concert dans ce cœur, ou pour punir, ou pour aigrir ce désir. L'envie le rongera ; la jalousie le dévorera; la haine le transportera; une mélancolie affreuse le jettera dans ses noirs accès. Aveugles et infortunés que nous sommes ! nous nous envions notre bonheur, et par nos désirs immodérés, nous nous causons plus de mal que

nos ennemis les plus cruels ne pourraient nous en souhaiter.

i° Le malheur n'est pas à son comble ; contrariété de désirs: et commenl des désirs si multipliés, el sur des objets si opposés, pourraient ils s'accorder entre eux, et ne pas se combattre et se détruire mutuellement ? Et dès lors que voit-on, ou qu'éprouve-t-on, quand le cœur livré en proie à toute la fureur et à toute l'opposition de ses désirs? L'un pousse, et l'autre arrête ; l'un élève, et l'autre abat ; ce n'est plus qu'une tour de Babel où chacun parle et personne ne s'entend ; un théâtre funeste où des armées de désirs opposés entre eux se font une guerre intestine et se livrent les plus terribles combats. Disons mieux : le cœur de l'homme devient dès lors une image funeste de l'enfer et des aines qui y sont condamnées; réduit, comme les réprouvés, à former inutilement des souhaits opposés, en désirant sans cesse posséder des biens dont il ne jouira jamais, et être délivré des maux dont il sera éternellement accablé.

Telle et plus déplorable encore est la situation d'un cœur livré à la fureur implacable de ses désirs. L'Esprit- Saint nous en donne une image bien terrible et bien naturelle ; le cœur de l'impie, dit-il, est semblable à une mer violemment agitée : corimpii quasi mare fervens. Représentez-vous une mer exposée à la fureur des vents déchaînés contre elle ; là on voit une multitude infinie de flots qui s'élèvent, qui se succèdent mutuellement les uns aux autres, sans se donner aucun intervalle : voilà la multiplicité des désirs. Là on voit des flots immenses s'étendre bien au loin d'un rivage à l'autre, et occuper toute la vaste capacité des mers : voilà l'étendue des désirs.

.'llo l'ame élevée a dieu

Là on voit des flots tumultueux s'élever avec impétuosité, et gronder sans cesse avec une nouvelle fureur : voilà la vivacité des désirs. Là enfin on voit les Ilots agités par des mouvements tout contraires, et par un flux et reflux continuel s'élever, se pousser, se briser les uns contre les autres : voilà l'opposition et la contrariété des désirs, cor impii, etc. C'est-à-dire que, comme dans cette mer orageuse, l'obscurité des nuages qui la couvrent, l'agitation des Ilots qui s'élèvent, le bruit des foudres et des éclairs qui brillent de toutes parts, portent partout la terreur, et n'offrent aux yeux que l'image d'une mort affreuse et prochaine ; ainsi dans un cœur agité de désirs, ce n'est plus que ténèbres et obscurité, que confusion et que trouble, que frayeur et consternation, à la vue des remords dont il est déchiré, et qui, comme autant d'éclairs et de foudres, annoncent la colère du Dieu des vengeances.

Il n'y a que vous, ô mon Dieu ! qui puissiez calmer cette mer en fureur, ce cœur agité. Renouvelez en notre faveur le prodige que vous opérâtes en faveur des apôtres, commandez aux vents et aux tempêtes; imperavit ventis et mari; apaisez, confondez ces désirs terrestres et mondains, et la sérénité et la tranquillité viendront reparaître dans notre âme, et y établiront leur empire ; eî farta est tranqmllitas magna.

MEDITATION SLR LE MEME SUJET

Tous nos désirs, ô mon Dieu, devraient se tourner vers vous ; nous y trouverions leur accomplissement et notre bonheur ; mais, en s'éloignant devons, ils se tournent contre nous-mêmes pour faire noire

VINGT-SIXIÈME LECTURE -'Ml

tourment. Nos désirs nous rendent malheureux et criminels tout ensemble. Répandez vos Lumières sur moi, ô Dieu saint ! faites-moi connaître l'égaremenl funeste où nous jettent nos désirs, et le terme fatal où ils peuvent conduire.

Premier point. — Nos désirs nous rendent malheureux.

Tout homme désire être heureux, Ce désir naît avec lui ; la nature l'a comme gravé dans son cœur : il cherche partout ce bonheur, il soupire sans cesse après lui. Insensé ! il ne le cherche point où il est, et il le cherche où il ne sera jamais. Ainsi, livré à l'égarement de ses recherches et de ses désirs, il se rend malheureux par cela même où il espérait trouver son bonheur.

Et quoi de plus malheureux qu'un cœur livré en proie à la multitude des désirs qui l'accablent, à l'étendue des désirs qui l'égarent, à la vivacité des désirs qui le transportent, à la contrariété des désirs qui le déchirent, en un mot, à la violence des désirs qui le dominent, qui le tourmentent, qui le tyrannisent? Pourra-t-il jamais jouir d'un instant de repos; connaitra-t il jamais ce que c'est que la paix ; faut-il à ce cœur d'autre ennemi, d'autre bourreau que luimême ? C'est un fonds inépuisable de chagrins dévorants, une terre maudite de Dieu, une région de ténèbres et de confusion, un enfer anticipé. Tel et plus malheureux encore est un cœur agité et dévoré delà soif insatiable de ses désirs.

Hélas ! que l'homme est à plaindre, de se livrer ainsi à l'intempérance de ses désirs! Ne comprendra-t-il jamais qu'autant de désirs profanes il forme dans son cœur, autant, d'ennemis il arme contre son repos; que ses désirs sont en lui

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une source funeste d'agitation ; qu'un désir violent dégénère en passion; que la passion forme une tyrannie ? Eh! qui fut jamais heureux sous la domination d'un tyran ?

Vous l'avez ainsi ordonné, ô mon Dieu ! et l'oracle de votre justice et de votre vengeance s'accomplit tous les jours : tout homme qui livrera son cœur à ses désirs effrénés trouvera dans ses désirs mêmes sa peine et son tourment...

O mon âme ! pourquoi courir ainsi dans la voie de vos égarements, qui devient pour vous une voie parsemée d'épines, bordée d'abîmes et de précipices? Marchez dans le chemin de la paix ; mettez un frein à vos désirs. Combien de fois, ô Dieu saint !o Dieu juste ! ai je gémi sous la tyrannie de mes injustes désirs ! Ah ! que je méritais bien les cruelles atteintes qu'ils me livraient, et les retours amers qu'ils me faisaient essuyer !

Second point. — Nos désirs nous rendent criminels et coupables.

Parce qu'ils nous font sortir des voies de la Providence Un cœur ainsi livré à ses désirs veut se rendre comme l'arbitre de son sort, se frayer sa route, se soustraire en quelque manière aux dispositions et à la volonté de son Dieu.

Parce que les désirs déréglés ne sont inspirés que par nos passions encore plus déréglées : passion d'orgueil et d'ambition ; passion d'avarice et de sordide intérêt ; passion d'envie et de jalousie ; passion de vengeance et de haine ; passion de volupté et de sensualité : telle est la source ordinaire d'où sortent tant de projets coupables, et par là môme tant de Ilots d'amertume.

Parce que ces désirs ne se portent que sur des

objets dangereux et funestes au salut. Que désire 1 on d'ordinaire ? A quoi se porte un cœur livré à l'impétuosité, à la dépravation de ses sentiments et de ses désirs, sinon à des objets interdits, illicites, empoisonnés.... dont il est sans cesse rempli, et qui [■infectent de leur funeste poison ?

Parce que ces désirs occupent une aine connue tout entière, et l'empêchent de s'appliquer au soin de son salut et à la pensée de l'éternité.

Parce que dès lors ces désirs sont d'ordinaire des désirs injustes, des désirs déréglés, des désirs honteux, et par là môme des désirs coupables, des désirs criminels, opposés à l'ordre de Dieu, à la loi de Dieu, à la volonté, à la providence de Dieu. Quels crimes ! quelle source de crimes! quel abîme d'iniquité et de désordre ! Hélas ! un jour, quelle source de vengeance et de punition !

Mon Dieu !... je vous le demande avec le prophète ; ne tradas me desiderio meo peccatori. Ne me livrez pas à l'intempérance de mes désirs. Fixez un cœur qui n'est fait que pour vous, et qui ne trouvera jamais hors de vous que vide, que néant, qu'affliction, qu'amertume. Heureux encore si ces amertumes salutaires le ramènent vers vous, et le fixent à vous pour toujours !

Conclusion. — Ne formons donc désormais qu'un seul et unique désir : le désir sincère d'être à Dieu, de servir le Seigneur, de nous sanctifier et de nous sauver. Que ce désir occupe notre âme, remplisse notre cœur, consacre tous nos sentiments.

Ne courons plus ni après les illusions de ce monde, ni après le fantôme des honneurs, des plaisirs, des biens périssables. Assez longtemps ils nous ont occupés, ils nous ont agités, ils nous ont égarés, ils ont fait notre

crime et notre tourment. Rentrons dans les voies de la paix et du repos, en rentrant dans celles de la justice et de la sainteté.

Désirons ardemment, mais désirons uniquement ce qui peut nous rendre heureux en nous rendant saints.

Bornons là nos projets, fixons là nos désirs et nos vœux.

Disons souvent au Seigneur avec le prophète: Unum petit à Domino, hoc requiram. Oui, mon Dieu, je ne désire sur la terre, je ne demande qu'une seule chose dans ce monde : c'est de vous aimer, de vous servir et de me sauver. Quid mini est in cœlo, et à te quid volui super terram ? Hors de vous et sans vous qu'est-ce que le monde, qu'est-ce que le ciel même pour offrir à mon cœur de désirable, de consolant et de grand?

J'ai désiré, j'ai possédé, j'ai couru après les illusions de ce monde périssable, et j'ai vu que dans tout il n'y a que mensonge et que vanité : Et vidi quod esset canitas; qu'il n'y a rien à désirer, rien à ambitionner sur la terre : on se tourmente, on s'épuise en désirs, en projets ; que trouve-t-on à la fin de sa course, si ce n'est le repentir, la honte sur le front, le remords dans le cœur, le fiel et le désespoir au fond de l'âme?

Que les autres forment donc des désirs sans fin, et courent après leurs vains projets ; ils en connaîtront bientôt toute l'illusion, tout le danger et tout le malheur : Mihi adhœfere Dco bonum est. Pour moi, je ne désire que de m'attacher à Dieu seul ; je n'ai que trop éprouvé la vanité de tout autre désir ; il est temps de fixer mon cœur à l'unique objet pour lequel il était formé, dont il n'aurait jamais dû s'éloigner, et dont il ne s'est éloigné que pour son malheur.

Prière. — Oh ! heureux, ô mon Dieu ! mille fois heureux le cœur qui ne désire que vous, qui ne cherche que vous, qui ne s'attache qu'à vous, qui sait borner ses désirs à ses devoirs, abandonner son sort à votre volonté souveraine ! Il jouira des douceurs de la paix ; la tran-

quillité sera son partage, le calme régnera dans ses sentiments. Voilà l'heureux état et la sainte disposition après lesquels je soupire, c'est de vous seul, ù mou Dieu ! que je puis les espérer. Ne rejetez pas la prière d'un cœur qui i»rémit de s'être attaché à quelque autre chose qu'à vous, et qui, après tous ses égarements, vient vous rendre hommage, et reconnaître qu'il n'y a de véritable bonheur qu'en vous. Ne sullisez -vous pas à mon cœur, et hors de vous qu'y a-t-il à désirer en ce monde ?

Pratiques. — 1" Veiller sur les désirs et sur les mouvements de son cœur.

2° Dès qu'on s'aperçoit de quelque désir naissant contraire à la loi de Dieu, l'étoulïer à l'instant.

3° Suivre le conseil et l'exemple de saint François de Sales. « Je désire peu., disait-il, et le peu que je désire, je le désire peu. »

4" Demander souvent pardon à Dieu des désirs criminels qu'on a formés, et le prier de former dans nous des désirs plus saints et plus salutaires.

î? Elever souvent son cœur et porter ses désirs vers le ciel, unique centre de notre repos, unique terme de uotre bonheur.

VINGT SEPTIEME LECTURE Sur la crainte de Dieu.

L'apôtre des nations, pénétré de frayeur en luimême, nous avertit tous, nous annonce à tous d'opérer notre salut dans la crainte et le tremblement : cura timoré et tremore salutem oestram opéramini. Ce vase d'élection, ce prodige de grâces, ce modèle de l'apostolat, cet homme ravi au troisième ciel, étonné, tremblant, alarmé à la vue des gran-

deurs, de la justice, des jugements de Dieu, laisse comme sortir de son cœur les sentiments de terreur et de crainte dont il est pénétré, pour nous en remplir et nous en pénétrer nous-mêmes, pécheurs et coupables, en nous assurant que, si nous avons un désir sincère de nous sauver, c'est avec crainte et tremblement que nous devons opérer notre salut.

Nous devons aimer Dieu, mais en même temps nous devons le craindre. Nous devons l'aimer, parce qu'il est infiniment bon et ineffable dans ses bontés ; mais nous devons le craindre, parce qu'il est juste et infiniment redoutable dans sa justice.

Dans ses vues primitives, Dieu ne voulait qu'être aimé ; mais si on ne l'aime pas, on sera forcé de le craindre. Si on l'aime, on entre dans l'ordre de la miséricorde, qui ne présente et n'offre que les récompenses; mais si on en sort, on est forcé de rentrer dans l'ordre de la justice, qui imprime la crainte, et annonce les châtiments. C'est dans ce sens que saint Augustin dit que Dieu est bon et aimable de son fonds, et qu'il est juste et redoutable du nôtre : de suo bonus, de nostro justus.

11 y a trois sortes de craintes de Dieu. 11 y a une crainte fausse, défectueuse, criminelle, et même coupable, qui ne regarde que la peine du péché, et qui laisse l'affection même actuelle au péché ; elle arrête la main, et non le cœur. C'est là ce qu'on appelle une crainte vraiment servile, qui ne convient qu'à de vils esclaves et à des mercenaires indignes.

Il y a une crainte parfaite, qui évite le péché, uniquement parce qu'il déplaît à Dieu infiniment bon ; en sorte que, quand même il n'y aurait absolument

point de peine à craindre, on détesterait tonte faute et tout péché, uniquement parce qu'il offense Dieu et qu'il blesse son cœur. C'est ce qu'on appelle une crainte filiale, la crainte d'un digne fils, qui ne voudrait en rien déplaire à un tendre père qu'il aime.

Il y a une crainte moins parfaite, qui tient comme le milieu entre les deux autres : c'est celle qui éloigne du péché, parce qu'il mérite et attire une peine ; parce qu'il damne, et rend digne de l'enfer et de ses tourments. Cette crainte est bonne et salutaire ; elle détache du péché et de l'affection actuelle au péché ; elle dispose à l'amour de Dieu, comme auteur de notre justice ; mais cette crainte est moins parfaite, parce que dans son motif elle a en vue la peine qui menace l'homme, bien plus que la bonté de Dieu qui est offensé.

C'est de cette crainte, ou de ces dernières craintes toutà la foisque l'on entend parler, quand on exhorte à craindre le Seigneur : Deum Urne. Crainte de Dieu ! faut il autre chose pour nous y engager, que de considérer la grandeur de son être et de ses perfections aimables, à la vérité, mais en même temps ado râbles et redoutables ?

Craindre la justice inexorable de Dieu, qui, ennemi irréconciliable du péché, exerce contre lui de si rigoureuses vengeances, le frappe de si terribles anathèmes, le condamne à des peines si affreuses et si désespérantes. Un enfer préparc dans les trésors de la colère de Dieu ; des abîmes profonds, ouverts sous les pieds des pécheurs ; des flammes ardentes qui les consumeront à jamais ; des torrents d'amertume et de fiel dont ils seront sans cesse abreuvés ; une éternité tout entière de pleurs, de gémissements, de rage, de fureur et de désespoir,

qui seront à jamais leur partage : quels motifs de terreur, ô Dieu juste !ô Dieu vengeur ! 0 Roi des nations ! s'écrie le prophète alarmé, qui est-ce d'entre les hommes qui n'apprendra pas à vous craindre ? quis te non timebit, ô liex gentium ?

Craindre la sainteté inviolable de Dieu, qui con damne, qui déteste, qui réprouve tout péché, quelque léger qu'il soit, toute ombre de péché, quelque part qu'elle puisse être et paraître à ses yeux. Sainteté de Dieu, si pure, si inviolable, qu'elle trouve des lâches dans les astres, c'est-à-dire dans les âmes les plus pures : les anges mêmes, ces intelligences célestes, ne sont pas purs à ses yeux. Sainteté souverainement éclairée, qui sonde les cœurs, qui dévoile les plus secrètes pensées, qui pèse toutes nos actions dans la balance du sanctuaire, qui dans nos vertus mêmes trouve mille imperfections et mille défauts qu'elle cite à son jugement. Sainteté de Dieu, qui est toujours essentiellement opposée au péché, toujours armée contre le péché; qui a une haine implacable, éternelle, non-seulement contre tout ce qui est péché, mais encore contre tout ce qui peut avoir l'ombre et la moindre apparence du péché. Quel sujet de crainte pour l'homme pécheur!

Craindre la puissance redoutable de Dieu, qui peut nous perdre et nous anéantira tous les instants, qui nous tient à chaque moment comme suspendus entre deux éternités différentes ; qui, au moment même où nous viendrons à pécher, peut nous frapper de la foudre, ouvrir les abîmes de la terre sous nos pieds, nous précipiter à jamais dans les gouffres des enfers, nous condamnera une éternité malheureuse ; qui peut susciter, armer contre nous toutes ses créatures, ordonner à la mort de nous frapper,

à l'air de nous étouffer, à la terre de nous engloutir, à l'éternité de nous absorber dans son sein et dans ses horreurs.

Que dirons-nous encore ? Craindre un Dieu, qui dans tous les temps a fait éclater de si terribles effets de ses redoutables vengeances ; qui a ouvert les cataractes du ciel pour submerger le genre humain presque entier; qui fit descendre le feu du ciel sur Sodome ; qui a ouvert le sein de la terre pour engloutir Dathan et Abiron ; qui a couvert de plaies l'Egypte alarmée ; qui a mis le glaive en main à l'ange exterminateur pour frapper de mort les premiers-nés de cbaque famille ; qui a appelé à l'exécution de ses vengeances les fléaux de sa colère : la guerre, la peste, la famine, toutes les calamités et tous les malheurs ; en un mot qui tient en main les clefs de la mort et de l'enfer. Dieu puissant ! Dieu saint ! Dieu vengeur ! qui pourrait ne pas vous craindre, étant à chaque moment sous la lumière de vos yeux et sous la puissance de votre bras? quis te non timebit, à Rex gentium ?

Sentiment d'une crainte salutaire : c'est lui qui a pénétré tous les saints durant leur course mortelle : c'est lui qui a conduit les solitaires dans les déserts, qui a armé les pénitents des instruments sanglants de la pénitence : c'est lui qui a soutenu, animé les martyrs sur les échafauds : c'est lui qui a fait gémir et trembler tous les justes : c'est lui que Jésus- Christ même recommandait à ses apôtres. Mes disciples, leur disait-il, vous craignez les hommes qui sont sur la terre, vous craignez ceux qui vous persécutent, qui vous haïssent, qui peuvent vous tourmenter, vous mettre à mort. Hommes mortels comme vous, que peuvent-ils contre vous ? Je vous

montrerai quel est celui que vous devez craindre : ostendam vobis quem timeatis. Craignez, ah ! craignez celui qui, après avoir plongé votre corps dans le tombeau, peut encore précipter votre âme dans le sein des enfers : timete eum qui, poslquam occident corpus, potest et animam perdere in gehennam. Je vous le dis en vérité, voilà le seul que vous devez craindre en ce monde et pour l'autre. Tout le reste ne peut vous nuire que pour un temps; celui-là seul peut porter ses vengeances dans l'éternité même : amen dico vobis, hune timete. Leçon salutaire ! puisset-elle être à jamais gravée dans nos cœurs !

MEDITATION SUR LE MEME SUJET

Venez, mes chers enfants, disait la Sagesse : écoutez moi, je vous apprendrai la crainte du Sei gneur, votre Dieu : venite, jilii, audite me ; timorem Domini docebo vos. Le monde vous apprendra à vous livrer à la dissipation, aux plaisirs, aux amusements, aux folles joies de la vie. Je vous apprendrai la véritable science des saints, la crainte de Dieu, timorem Domini.

Imprimez bien avant dans mon âme cette crainte salutaire, ô mon Dieu ! Que de sujets n'ai-je pas personnellement, et en mon particulier, de vous craindre et de trembler devant vous ! Couvert de tant de péchés, comment oserai-je paraître en votre présence et soutenir vos regards ? ante faciem frigoris ejus quis sustinebit.

Premier point. — Je dois craindre la rigueur de vos jugements. Qu'ils seront justes! qu'ils seront terribles! Les saints mêmes les ont redoutés, en ont été alarmés. Tous les hommes sécheront de frayeur

VINGT-SEPTIÈME LECTURE '.]î\

à la seule approche de ce jour redoutable. Quels doivent être mes sentiments, de moi coupable et criminel à vos yeux !

Je dois craindre le fonds de misère, de faiblesse, de dépravation qui règne en moi, et dont j'éprouve tous les jours de si tristes et si cruelles atteintes ; ce penchant si naturel au mal; ce funeste levain de péché ; tant de passions malheureuses, dont le feu, qui n'est jamais entièrement éteint, peut se rallumer à tous les instants.

Je dois craindre surtout mes péchés : c'est là le grand sujet de mes craintes et de mes larmes. J'ai eu le malheur de pécher et de vous offenser. Mes péchés me sont ils remis? quelle assurance ai-je qu'ils m'ont été pardonnes ! les ai-je accusés dans toute leur étendue? les ai-je déplorés avec une sincère douleur ? les ai-je expiés par une véritable pénitence? ne vivent-ils pas encore dans mon cœur et à vos yeux? qui peut savoir s'il est digne d'amour ou de haine? et quand même mes péchés m'auraient été remis, le Sage ne me dit-il pas qu'il faut craindre pour les péchés même qui ont été pardonnes ? de propitiato peccato noli esse sinemelu. Et quand même je serais assuré d'être à présent en état de grâce, suisje assuré de la conserver? Combien de péchés où je puis encore tomber! combien d'occasions où mon salut est exposé à de nouveaux dangers!

Je dois craindre les tentations du démon, qui, semblable à un lion rugissant, cherche sans cesse une proie pour la dévorer. Je dois craindre la séduction du monde, de tant d'objets qu'il présente pour pervertir et pour perdre les âmes. Hélas! nous marchons sans cesse sur les bords des précipices; nous vivons en ce monde comme sur une mer orageuse,

toujours exposés à quelque funeste naufrage. Chaque moment du temps met en danger pour l'éternité.

Je dois craindre pour mes bonnes œuvres, pour mes vertus mêmes, si j'en pratique quelqu'une. L'Esprit Saint m'avertit qu'il y a une voie qui parait droite et assurée, dont la tin conduit néanmoins à la mort. Pensée effrayante pour les justes mêmes! car les justes craignent non seulement pour leurs péchés, mais encore pour leurs bonnes œuvres : Vcrebar omnia opéra mea, disait Job ; et dois-je dire avec lui : Je tremblais à chaque action de ma vie. Que sais-je si l'amour-propre, si la vanité, si la complaisance, si les motifs humains n'influent pas dans mes œuvres, et ne les infectent pas de leur funeste poison ?

Je dois craindre au sujet de vos grâces mêmes ; oui, de vos grâces mêmes, ô mon Dieu! craindre pour le peu d'usage que j'en ai fait; craindre pour l'abus que j'en ai peut-être fait; craindre le compte terrible que j'aurai à en rendre; craindre les châtiments redoutables qu'il m'en faudrait subir ; craindre les remords éternels dont je serai un jour déchiré ; craindre même dès à présent la soustraction de vos grâces, en punition du mauvais usage que j'en aurai fait.

Que de motifs, ô mon âme, de craindre continuellement, souverainement le Seigneur! Deum lime, et mandata ejus observa; c'est le conseil du Sage. O mon âme! craignez le Seigneur, et observez ses commandements : c'est là tout l'homme : Hoc est omnis homo. Conjurez-le de graver en vous les sentiments de cette crainte. Hélas! on craint le monde; on craint les discours du monde, on craint les tristes événements, les accidents, les malheurs de la vie. Craignons le Seigneur, et ne craignons que lui ; tout le

VINGT-SEPTIÈME LECTURE -'t'ï-l

reste doit peu toucher une âme chrétienne, surtout si elle a eu le malheur d'otïenser son Dieu et son juge : Deum Urne.

Second point. — Cette crainte est terrible d'une part, il est vrai, mais de l'autre elle me sera salutaire et avantageuse. Ah ! si les impressions de cette crainte sont bien gravées en moi, quel fruit de salut ne produiront elles pas dans mon cœur ! Combien de péchés elle me fera éviter, et avec quelle perfection ! Combien d'occasions, combien de dangers dont elle me fera éloigner ! Quelle vigilance salutaire ne m'inspirera-t-elle pas sur moi, sur mes sens, sur les sentiments de mon cœur, sur les motifs de toutes mes actions! Quelle circonspection dans mes discours ! quelle attention sur toutes mes démarches et toute ma conduite ! avec quelle ardeur ne me fera-t-elle pas recourir à la prière !

Combien de fois cette crainte n'arrêtera t elle point mes pas, quand ils pourraient m'égarer !

Combien de fois mettra telle un frein de circonspection à ma langue ! combien de fois me mettra-telle en garde contre les surprises de l'amour propre, contre la séduction du monde, contre les tentations du démon !

A tous ces biens ineffables que peut on ajouter? J'entends un grand saint, un saint pénitent, un saint solitaire, c'est saint Bernard. Je vous le dis en vérité, s'écriait-il à ses chers disciples, le plus grand bien que nous puissions désirer et posséder en ce monde c'est la grâce de Dieu. Or, je vous le dis en vérité, je l'ai éprouvé par moi-même ; soit pour obtenir la grâce de Dieu, soit pour la conserver, soit pour l'augmenter, il n'est point de moyen si efficace et si assuré que la crainte de Dieu : in veritate didici ad

:]î\ l'ame élevée a died

gratiam, tum promerendam, tum rçtinendam, tum augendam, nihil ceque efficax quàm non alinm sapere, sed timere.

Enfin le prophète Isaïe met la crainte de Dieu au nombre des dons ineffables de l'Esprit-Saint: Spiraux timoris Domini. C'est en elle que se trouve le commencement de la vraie sagesse : initium sapientié îimor Domini. Gomment tant de voix touchantes qui se font entendre à moi, ô mon Dieu ! n'exciterontelles pas, ne graveront-elles pas à jamais dans mon cœur les sentiments de cette crainte salutaire, qui d'abord est le commencement de la sagesse, et qui, perfectionnée par votre amour, en devient la consommation? corona sapientiœ timor Domini.

Prière tirée des psaumes de David. — Ali ! Seigneur, je vous le dis avec le prophète pénitent, pénétrez non seulement mon cœur, mais encore ma chair et mes os, des impressions salutaires de votre crainte : Confige timoré tuo carnes mea. Je tremble, û mon Dieu ! à la vue de vos jugements redoutables : A judiciis eniiu luis limui. Pénétré de cette vive crainte, je la porte partout avec moi ; je lave de mes pleurs le lieu de mon repos ; j'arrose mon pain de mes larmes ; mes sens sont troublés au souvenir de mes péchés; mon esprit est alarmé à la pensée de votre indignation et de votre colère. Je marche triste pendant le jour; durant la nuit je fais entendre la voix de mes gémissements. Le sujet de ma crainte et de ma douleur est toujours devant mes yeux. Détournez vos regards de dessus mes égarements. Hélas ! si vous les arrêtez sur nos iniquités, qui pourra subsister devant votre face? Seigneur, Dieu des justices, Dieu des vengeances, n'entrez point en jugement avec votre serviteur, parce que nul homme vivant ne sera trouvé juste en votre présence. Faites éclater vos grandes miséricordes dans le sein des plus grandes misères, el montrez-vous

grand en pardonnant, en sauvant ce que vous auriez pu perdre à jamais.

Après tout, je le sais, ô mon Dieu ! cette crainte ne doit pas être excessive, elle ne doit m'ôter ni ma confiance, ni votre amour. Je dois dans votre saint service réunir l'une à l'autre, la crainte à la confiance. La crainte arrêtera la présomption où trop de confiance pourrait me porter. La confiance éloignera la pusillanimité où trop de crainte pourrait me conduire. L'une et l'autre in'éloigneront de tous les excès, et me soutiendront dans les justes bornes que demande la véritable sagesse. Je craindrai souverainement de vous olïenser ; je n'aurai point d'autre crainte en ce monde. Si j'ai eu le malheur de vous déplaire, je viendrai me jeter avec confiance entre vos bras. Vous ne voulez pas la mort et la perte des pécheurs, mais leur conversion et leur vie. Convertissez-moi, sauvez-moi, et par cette crainte salutaire, conduisez-moi à l'amour parfait.

Pratiques. — 1° Je demanderai souvent à Dieu la crainte salutaire de ses jugements.

2" Je me rappellerai souvent les terribles vengeances qu'il a exercées sur les pécheurs ; quoi de plus capable de me faire trembler pour moi-même !

3° Je me regarderai comme à tout moment en danger de tomber entre les mains d'un Dieu vivant et vengeur.

4" J'animerai les sentiments de cette vive crainte par les sentiments d'un amour filial. Dieu est mon juge, mais Dieu est mon Père.

VINGT-HUITIEME LECTURE Sur la conformité à la volonté de Dieu.

La conformité à la volonté de Dieu consiste essentiellement dans ces trois devoirs qu'elle nous impose:

vouloir ce que Dieu veut, comme Dieu le veut, parce que Dieu le veut : telle est la conformité bien réglée. Ce que Dieu veut, en voilà l'objet : comme Dieu le veut, en voilà la règle: parce que Dieu le veut, en voilà le motif.

Que l'on serait heureux, o mon Dieu! que l'on serait saint, si l'on se conformait ainsi à vos volontés adorables ! Ne serait-ce pas comme entrer dès cette vie dans l'heureux état des élus, dont toute l'occupation est de faire votre sainte volonté dans le ciel?

1° Vouloir ce que Dieu veut, c'est le premier pas qu'il faut faire dans les voies d'une sainte conformité Eli ! quoi de plus juste, de plus raisonnable, de plus nécessaire ! La volonté de Dieu est toujours sainte, toujours éclairée, toujours infaillible ; et la nôtre est souvent aveugle, souvent déréglée, toujours bornée, incertaine et flottante, capable de nous séduire, de nous égarer. Ne sommes-nous pas heureux d'avoir une règle sûre et infaillible que nous puissions suivre sans crainte de nous tromper, sans danger de nous égarer ? Dieu ne peut vouloir que le bien ; nous n'avons qu'à le laisser nous conduire, assurés qu'il nous conduira infailliblement au port.

Vouloir ce que Dieu veut, et tout ce que Dieu veut sans exception, sans restriction, sans réserve. Car comme en matière de foi il faut que la croyance embrasse tous les articles, et si l'on vient à en excepter un seul, la foi est détruite; ainsi, en matière de conformité, il faut que la résignation s'étende à Ions les objets ; et si l'on vient à se refuser à un seul, tout le mérite de la conformité est anéanti. Que pour rions nous, que devrions-nous vous refuser et nous

VtNGT-HriTÏÈME LECTURE 'Ml

réserver, ù mou Dieu? Serait-ce pour notre bien ou pour noire malheur.

Ainsi l'homme résigné se conformera <mi toul à la Volonté de son Dieu ; dans quelque état, dans quelque événement, dans quelque circonstance qu'il puisse se trouver, il trouvera dans sa conformité une règle dans sa conduite, un asile dans ses combats, une consolation dans ses peines. Si, après un bonheur constant, où tout allait au gré de ses vœux, il tombe dans un état d'adversité, où tous les malheurs viennent fondre sur lui, il s'écriera avec Job: Si nous avons reçu des biens de la main du Seigneur avec des actions de grâces, pourquoi ne recevrions-nous pas les maux avec soumission? Si quelque revers de fortune lui enlève ses biens, le réduit dans un état d'indigence ou de médiocrité, il ajoutera avec le même Job : Le Seigneur me les avait donnés, le Seigneur me les a ôtés ; que son saint Nom soit béni. Et pour se proposer un modèle encore plus parfait, dans quelque état qu'il se trouve, il jettera les yeux sur son divin Maître ; et, animé par son exemple, et soutenu par sa grâce, il s'écriera avec lui : Que votre volonté s'accomplisse, ù mon Dieu ! et non pas la mienne : non mea, sed tua voluntas fiât.

Peut être dans certains moments la voix de la nature se fera-t-elle entendre, et demandera-t elle l'éloignement du calice; mais bientôt la voix de la grâce étouffera celle de la nature, et une conformité toute divine reprendra le dessus sur la sensibilité trop humaine. Frappez, punissez, ù mon Dieu ! suivez la sainteté de vos vues sans écouter la faiblesse de mes répugnances. Que ces sentiments vous sont précieux, Seigneur! et qu'une àme vous est agréable quand elle les offre aux pieds de la

328 l'ami; élevée a dieu

croix parles mains d'une conformité si parfaite!

2° Vouloir ce que Dieu veut, et comme Dieu le veut. Car telle est notre faiblesse ou notre illusion, souvent la volonté se ((('termine à laisser à Dieu le fond et la substance de ses actions, mais que se retranche sur la manière, et s'en réserve les circonstances : on veut les cboses, mais on les voudrait autrement ; on accepte avec résignation, par exemple, une maladie, mais on ne la voudrait pas si longue et si douloureuse. On se soumet en général aux humiliations et aux affronts, mais on a de la peine à digérer un affront de telle ou telle nature. On s'attendait à des ingratitudes dans le monde, mais devaiton s'y attendre de la part de cette personne qu'on avait comblée de bienfaits? Dans toute occasion, je me serais soumis sans peine à votre volonté; mais ici pardonnez ma faiblesse. Mon Dieu, qu'il m'en coûte de me résigner! Vains prétextes, indignes réserves, que la conformité condamne et réprouve! Oui, âme chrétienne, il faut vous soumettre, quoi qu'il vous arrive, de quelque part que cela vous arrive, dans quelque circonstance et de quelque manière que cela puisse vous arriver. Car enfin, vouloir ce que Dieu veut, et ne pas le vouloir comme il le veut, ce serait lui dérober une partie du sacrifice, et Vous savez combien il a en horreur la rapine dans l'holocauste ; ce serait lui donner l'arbre, et se réserver à soi même les fruits.

Rappelez toujours l'exemple de votre divin Maître: son père lui présente le calice d'amertume ; les sens sont alarmés, toute la nature frémit ; mais à l'instant une sainte conformité le soumet à tout. Que tout s'accomplisse, ô mon Dieu ! non point comme je le voudrais, mais comme vous le voulez vous -même :

non sicut ego volo. Il me suffit de savoir que vous l'avez ainsi résolu dans les vues adorables de votre sagesse: sed sicut tu.

Le grand exemple! !e beau modèle! Trouve- 1 il beaucoup de fidèles imitateurs? Que de ménage ments! que de tempéraments! que d'injustes réserves! Homme de peu de foi, vous défiez-vous de la bonté de votre Dieu et de la sagesse de ses volontés adorables ?

3° Vouloir ce que Dieu veut, comme Dieu le veut : enfin le vouloir parce que Dieu le veut, voilà la per fection de la conformité, et le véritable bolocauste qu'elle présente. Non, point d'autre motif, en accomplissant la volonté de Dieu, que cette volonté ellemême. Et quel motif plus grand, plus élevé, plus saint, plus parfait, peut se proposer une créature, que la volonté marquée de son Dieu ? Nous convientil de vouloir sonder les desseins de Dieu et de lui demander raison de sa conduite? Comment ceci? pourquoi cela ? Loin de nous ces sentiments réprouvés. En matière de foi, comment ceci? comme Dieu le dit; et en matière de conformité, pourquoi cela? parce que Dieu le veut. Ce motif seul ne doit-il pas nous suffire, et nous tenir lieu de tout motif et de toute raison? parce que Dieu le veut. Ainsi vousmême, mon adorable Sauveur, vous êtes-vous résigné à la volonté de votre Père céleste, dans toutes les peines, les bumiliations, les tourments de votre vie mortelle. Vous le voulez ainsi, Père céleste, je me soumets à vos ordres. Je le veux, parce que vous le voulez, et qu'il est de votre bon plaisir qu'il en soit ainsi : quoniam sic fuit placitum ante i<\

Sentiment sublime! vue parfaite ! source ineffable de tous les biens ! Que faisons-nous en etîet par cette

330 [/ami: élevée a dieu

sainte conformité ? Nous faisons un heureux échange de notre volonté en celle de Dieu, c'est-à-dire d'une volonté humaine et toujours défectueuse en cette volonté divine et parfaite. Une fois ainsi parfaitement résignés à la volonté de Dieu, quels avantages n'y trouverons-nous pas ! Cette sainte conformité ne deviendra-t elle pas pour nous le principe, le comble, la plénitude de tous les biens ?

Plénitude de grâces ; Dieu les a promises dans leur abondance à une âme résignée.

Plénitude de mérites; en est il une source plus ineffable que cette sainte conformité dans un parfait abandon?

Plénitude de consolation ; quoi de plus consolant que de se jeter entre les bras d'un si tendre père?

Plénitude de paix; eh! qui pourrait troubler le calme d'une àme qui repose dans le sein de Dieu?

Plénitude de gloire ; quelle belle couronne est préparée dans le ciel à une âme ainsi disposée sur la terre.

MEDITATION

Sur l'abandon total entre les mains de Dieu.

Considérons les fondements sur lesquels il est établi, et les sentiments qu'il doit produire en nous.

Voici, ô mon àme ! les grandes vérités qui doivent servir de fondement et de base à l'abandon total entre les mains de Dieu ; demandons la grâce de les établir solidement'en nous, et disons :

1° Je suis assuré que tout ce qui arrive en ce monde arrive, ou par un ordre exprès, ou par une permission particulière de Dieu. Il dispose si bien

toutes choses, cjue, pourvu que nous ne mettions aucun obstacle à ses desseins, il fera tout servir à sa gloire et à notre sanctification. Cela est de foi : IHligentlbus Deum omnia cooperântur in bonum.

2° Il est sûr que Dieu sait mieux ce qui nous convient que nous-mêmes : il connaît notre naturel, nos penchants, nos besoins, notre faiblesse, nos misères, et c'est là dessus qu'il règle tout, quand on le laisse régler : Ipse cognovit figmentum nostrum.

3° 11 est sûr qu'il arrive souvent que les moyens qui, selon nos vues humaines, paraissent tout contraires à nos avantages et à notre salut, sont ceux qui nous y conduisent plus sûrement, quand Dieu seul conduit. Témoin Job sur son fumier, Joseph dans sa prison, Daniel dans la fosse, Moïse sur l'eau, et tant d'autres monuments éternels érigés à la gloire de la Providence divine et de la conformité à ses ordres.

4° Il est sûr que Dieu nous a tracé à chacun un chemin particulier et personnel, par lequel il veut nous conduireau ciel. C'est une suite d'événements, un enchaînement de grâces et de secours, qu'on ne peut interrompre sans troubler l'ordre de la Provi dence ; Dieu seul connaît ce chemin, et seul il peut y conduire.

5° Cet abandon total que nous ferons de nousmêmes entre les mains de Dieu sera pour lui un motif pressant de nous conduire à l'heureux terme. Peut-il abandonner une âme qui se remet de tout entre ses mains ? Un père peut-il ne pas recevoir un enfant qui vient se jeter entre ses bras ?

Ces vérités sont constantes, aussi évidentes que la lumière, aussi certaines que la foi, aussi immuables que l'Etre de Dieu. J'en suis pénétré, et me les

'■VM l'âme élevée a dieu

appliquant à moi-même, je me dis en esprit de foi :

1° Puisqu'il est vrai que tout ce qui arrive arrive par une permission particulière de Dieu, pourquoi donc m'inquiéter de ce qui pourra m'arriver en ce monde? Dieu le veut, ou du moins il le permet ; il sait pourquoi. Laissons-le donc maître absolu de tout : ce qui est entre ses mains paternelles pourrait-il jamais nous éloigner de son cœur divin ?

2° Dieu sait mieux ce qui me convient que moimême ; pourquoi donc ne pas me reposer sur Lui de mon sort ? Que dirait-on d'un homme qui sur mer ôterait le gouvernail de la main du pilote pour conduire le vaisseau ! il serait bien éloigné d'un triste naufrage, et d'autant plus malheureux, qu'il se serait attiré lui-même son propre malheur.

3° Souvent les moyens qui paraissent les plus contraires à mon bien sont ceux qui m'y conduisent plus sûrement ; j'en ai des preuves bien eonvain cantes dans le cours de ma vie. Quand je me rappelle tout ce qui m'est arrivé, que d'événements singuliers ! que de traits de miséricorde ! que de prodiges d'une Providence marquée ! pourrais-je m'en défier après ce qu'elle a fait pour moi ? Et combien d'autres traits qui me sont inconnus, et qui sont peut-être encore plus admirables dans les vues de Dieu ! Je les connaîtrai un jour, et je l'en bénirai à jamais.

4° Dieu a tracé à chacun de nous un chemin particulier pour nous conduire au ciel ; le mien est marqué de sa main : ne craindrais je point, en voulant me conduire moi même, de m'égarer, de quitter cette voie qui doit conduire au salut, et de prendre quelque sentier détourné qui ne pourrait aboutir qu'à quelque précipice ? Hélas ! ma volonté

serait comme ces feux nocturnes et trompeurs qui brillent aux yeux, et qui entraînent enfin dans l'abîme.

.">" Ce! abandon total que je ferai de moi cidre les mains de Dieu sera pour lui un nouveau motif de me conduire au terme ; et dès lors quel nouveau motif pour moi de m'abandonner entièrement à sa conduite ! Dieu ne se laisse pas vaincre en libéralité, et à son égard, plus on donne, plus on reçoit. Si je me livre donc sans réserve à sa conduite, que n'aurai-je pas à espérer de sa bonté !

Etablie sur ces fondements inébranlables, ô mon Dieu, ma conformité pourrait-elle n'être pas entière, mon abandon total et à jamais sans réserve ? Voici donc les sentiments que je forme, et l'acte que mon cœur vous offre. Daignez le recevoir ; c'est à votre cœur et à votre amour que je le consacre à jamais.

Sentiments d'une âme qui s'abandonne entièrement entre les mains de Dieu. — Mon Dieu, mon Sauveur et Père, je viens faire de moi-même lui abandon total entre vos mains, c'est-à-dire dans le sein de votre ineffable bonté. Je sais que vous êtes infiniment sage, et que vous connaissez tout le bien ; infiniment bon, et que vous ne voulez que le bien; infiniment puissant, et que tout le bien est entre vos mains. Je sais que vous savez mieux que moi-même ce qui me convient. Je vous abandonne donc dès ce moment tout ce que j'ai, tout ce que je suis, tout ce que j'espère; mon esprit et toutes ses pensées, mon cœur et toutes ses affections, ma vie et tous ses moments, mon espérance même et tous ses désirs. Je veux tout ce que vous voudrez ; je ne veux que ce que vous voudrez, que comme vous le voudrez, qu'autan I de temps et de la manière que vous le voudrez.

Tout ce qui me viendra de vos mains me sera, sinon agréable, du moins respectable ; tout ce que vous per-

mettrez de la part des créatures me trouvera soumis. Si vous nie donnez des consolations, que votre saint nom soit béni ; c'est une faveur que je ne mérite pas. Si vous me ménagez des épreuves el des croix, que votre saint nom soit encore béni ; ce sont des punitions que je n'ai que trop justement méritées. Vous êtes le maître absolu de mon sort, de mes biens, de ma réputation, de ma santé, de ma vie. Je vous remets tout, rien n'est plus à moi. Dès ce moment je vous en confie le dépôt pour toujours ; disposez en souverain de moi pour la prospérité et pour l'adversité, pour la pauvreté et pour l'abondance, pour la maladie et pour la santé, pour la vie et pour la mort, pour le temps et pour l'éternité. L'abandon que je vous olïre, ô mon Dieu ! et que je vous demande, est un abandon total et absolu, un abandon continuel et de tous les instants, un abandon éternel et irrévocable. Qu'il commence dès cet instant, qu'il dure autant que ma vie, qu'il se renouvelle au moment de ma mort, qu'il soit ma dernière pensée, mon dernier sentiment, mon dernier soupir, et qu'il remette mon âme entre vos mains, pour vous bénir, vous louer et vous aimer à jamais. Ainsi soit-il.

Pratiques. — 1" Formez souvent des actes d'un saint abandon.

2" Dans toutes les croix et les alllictions de la vie. se dire à soi-même : Dieu le veut, et s'en tenir là.

:{" Dans les grandes croix et les événements extraordinaires, penser que Dieu a quelque dessein de miséricorde sur nous, et s'abandonner alors plus que jamais entre ses mains.

4° Cependant, de son côté, faire ce qu'on peut et ce qu'on doit : sans cela, l'abandon ne serait qu'illusion et que présomption; ce serait tenter Dieu.

">' Se bien persuader que, pour aller à Dieu, la voie d'un saint abandon est tout à la fois la plus sûre, la plus méritoire et la plus consolante, en un mot, la plus parfaite.

Sur le soin et la négligence des petites choses.

Il y a sur ce point deux grandes vérités que nous devons-nous rappeler souvent devant Dieu. Comme il n'est rien de si léger, en matière de mal, qui, par ses suites funestes, ne puisse nous conduire aux plus grands excès, aussi rien de si petit, en matière de bien, qui, par un progrès insensible, ne puisse nous élever à la sainteté la plus éminente.

Et d'abord, rien de si léger, en matière de mal, qui, par ses suites funestes, ne puisse nous conduire aux plus grands excès, et cela par voie de disposition, par voie d'illusion, par voie de punition et par voie de tentation. Quel fonds de réflexions, de crainte et de remords !

1° Par voie de disposition ; c'est-à-dire que quand on est disposé à se prêter habituellement aux plus petites fautes, on n'est par là môme que trop disposé à se livrer insensiblement aux plus grandes. On se relâche, on se néglige, on se dégoûte de la piété, on rejette la grâce, on combat les remords. Aujourd'hui on quitte une pratique, demain on en omet une autre. Aujourd'hui on tombe dans une infidélité, demain une autre infidélité plus marquée lui succède. Dès lors moins de vigilance, moins de recueil lement ; plus de lâcheté, plus de dissipation, plus de répugnance pour le bien, plus de penchant au mal ; que de chemin on a déjà fait dans la voie du relâchement ! Cependant le fardeau paraît de jour en jour

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plus pesant ; le joug onéreux, on le porte, que disje ? on le traîne languissamment, peut-être même on s'en plaint, on le secoue autant qu'on le peut ; enfin insensiblement on n'est plus ce qu'on était; et par un changement aussi triste que déplorable, on devient d'autant plus dissipé et plus déréglé, qu'on avait été plus exact et plus vertueux.

Combien de personnes dont ce peu de mots a tracé le portrait! Autrefois réservées et craignant jusqu'à l'ombre du mal, à présent courant en aveugles dans les sentiers de la perdition. Qu'elles examinent le chemin qu'elles ont fait, le point d'où elles sont parties ; qu'elles remontent jusqu'à la source du mal, elles trouveront une prière retranchée, une pratique négligée, un exercice de piété abandonné, voilà le principe ; des mouvements de la grâce méprisés, des remords de conscience étouffés, voilà le progrès ; une infidélité plus marquée, une faute plus griève, une chute suivie peutêtre de plusieurs autres chutes, voilà le terme fatal où on ira aboutir.

2° Par voie d'illusion. Il n'est que trop ordinaire aux personnes qui s'égarent ou qui se relâchent, de chercher à se rassurer dans leurs relâchements et leurs égarements. On se fait de faux principes, de fausses maximes, une fausse conscience. On se rassure sur mille prétextes, on s'autorise sur mille fausses raisons, on se promet bien de n'aller jamais au-delà de certaines bornes qu'on s'est prescrites. Et quoi de plus aisé que. de se faire ainsi illusion à soi-même, surtout en certaines matières, où les confins du bien et du mal sont si près, et où il est si difficile de discerner entre l'un et l'autre ! en malière de pureté, par exemple, combien est-il aisé, peut-

être ordinaire, de se tromper et de regarder comme léger ce qui est en eiïet très coupable ! Dans une pensée dangereuse, un regard inconsidéré, un désir Baissant, où le cœur en balance, comme flottant entre le sentiment et le consentement, ne peut dis cerner ce qui est ou n'est pas, ce qu'il craint ou qu'il aime, ce qu'il cherche ou rejette ; ù écueil funeste ! que de tristes naufrages n'avez-vous pas causés etne causez-vous pas encore tous les jours ! Et en ce qui regarde la charité : combien de fois dans des railleries piquantes, dans des médisances assaisonnées, ne croyant faire au prochain qu'une plaie légère, a-ton porté à sa sensibilité des atteintes mortelles, et fait à son cœur des blessures profondes !

En matière d'indolence et d'oisiveté, où ne conduit pas le fonds de négligence et de léthargie ! combien d'emplois négligés ! combien de devoirs omis ! combien de talents enfouis ! et le remords se tait, et la conscience ne dit mot. Ainsi arrive-t-il, ô mon Dieu ! qu'on s'aveugle, qu'on s'égare, qu'on se perd ; et mille fois, en se croyant encore bien éloigné des bords de l'abîme, on est déjà tombé dans sa profondeur. Grand Dieu ! que l'aveuglement des hommes esta déplorer ! mais que la rigueur de vos jugements est à craindre !

3° Par voie de punition. Le juste Juge l'a dit, et en qualité de vengeur, il l'exécute tous les jours. J'userai envers vous de la même mesure dont vous userez envers moi ; et comme envers les âmes fidèles et généreuses, je déploierai les trésors de mes grâces, aussi envers les âmes bornées et resserrées, je resserrerai le dépôt de mes dons ; non, ne craignez pas que les grâces nécessaires et communes vous manquent jamais ; la Providence se jus

tiliera envers vous, mais la justice conserve™ ses droits et les vengera. Vous aurez les grâces ordinaires, avec lesquelles vous pourrez combattre, et malgré lesquelles vous serez vaincu ; mais pour les grâces spéciales et de choix, craignez et tremblez. Après tout, les grâces de choix ne sont pas dues, ne sont pas promises, ne sont rien moins que méritées ; qu'arrivera t il donc ? c'est que, par infidélité, vous abuserez des grâces communes ; et par punition, Dieu vous refusera les "grâces de choix. Sur ce plan et cette économie de grâces, jugez de ce que vous devez attendre, vous qui vous faites si peu de scrupule des petites choses ; vous à qui les fautes légères ne paraissent rien, parce qu'elles ne sont pas mortelles, vous qui ne craignez de pécher que quand vous craignez de vous damner.

4° Que reste-t-il donc pour combler la mesure des maux, si ce n'est que le démon, par voie de tentation, vienne encore livrer de nouveaux combats, et achever la défaite et la perte d'une âme séduite ? Non, non, le démon, pour perdre une âme, ne commencera pas par lui proposer de grands crimes, des excès marqués, dont la seule pensée lui ferait horreur ; il s'insinue, il se glisse insensiblement dans un cœur peu en garde ; il présente des amusements légers, des dissipations passagères, des fautes comme sans conséquence ; on s'accoutume peu à peu à voir le danger sans crainte ; accoutumé à voir les fautes légères avec indifférence, on n'a plus la même horreur des plus grandes, et dans un moment critique, dans une tentation violente, le cœur déjà ébranlé, amolli, chancelant, le démon faisant un dernier effort, l'âme hésite, balance, succombe ; le trait est lancé, l'abîme est ouvert, le mal peut-être à

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son comble. Et qu'importe après tout que l'eau entre goutte à goutte OU se précipite à grands Ilots dans le vaisseau, s'il est englouti ? Qu'importe qu'une clin belle ou un incendie s'allume dans une maison, si elle est consumée et réduite en cendres ? Qu'importe que l'homme aille pas à pas, ou se précipite tout à coup dans l'abîme, si à la fin il vient à périr ?

Pénétrez moi, ô mon Dieu! ù Dieu saint ! d'une crainte salutaire à la vuedes moindres dangers, d'un regret amer au souvenir des fautes les plus légères, et plus encore d'un amour ardent envers vous. Que je craigne de vous déplaire bien plus que de me damner ; que le seul nom d'infidélité, de péchés griefs ou légers m'alarme et me fasse trembler. Enfin que je craigne le péché plus que les tourments, la mort et l'enfer ; c'est ainsi que vous servent ceux qui vous aiment, et qui désirent vous aimer à jamais.

MÉDITATION SUR LE MÊME SUJET

C'est une réflexion bien consolante, ô mon Dieu ! pour une âme comme la mienne, peu propre aux grandes actions, de penser que la fidélité aux petites choses peut, par un progrès insensible, nous élever à la sainteté la plus éminente ; parce que les petites choses disposent aux grandes ; parce que l'occasion des petites choses est plus fréquente, et donne plus d'occasions de mérites ; parce que la fidélité aux petites choses attire les plus grandes grâces ; parce que les petites choses, quelque légères qu'elles soient, prises en particulier, dans leur totalité, leur continuité, sont très grandes. Quelle source de grâces et de mérites; si nous en savons puiser les trésors !

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Ouvrez les moi, ô mon Dieu ! faites que j'en connaisse le prix, et que j'aie part à leur abondance. Peu capable, par ma Lâcheté naturelle, de grands sacrifices, ce n'est que par ce progrès insensible dans le bien, que je puis m'élever à vous ; serais-je assez infidèle pour le négliger !

1° Les petites choses disposent aux grandes. C'est une erreur de penser que la sainteté ne consiste que dans de grandes choses, ou qu'on atteindra tout à coup la sainteté. Ce n'est d'ordinaire que par un progrès insensible qu'on y parvient. Le chemin de la sainteté ne se parcourt pas en un jour ; le trajet est long, pas à pas on avance ; en avançant on acquiert des forces, on forme des habitudes; on s'élève enfin au plus difficile, en' pratiquant ce qu'il y a de plus aisé ; et par cette fidélité aux petites cboses, on acquerra la générosité clans les grandes. La sainteté ne s'acquiert que par des victoires. Or, les petites victoires disposent aux grandes ; et sans ces petites victoires qui précèdent, rarement les grandes qui couronnent sont remportées. Illusion de prétendre soutenir les plus grands assauts, quand on ne peut résister aux plus légères attaques. Témérité de se promettre de marcher à pas de géant, quand, plus faible qu'un enfant, on tombe presqu'à tous les pas. Voulez-vous avancer dans la voie ? essayez vos forces, préparez-vous aux sacritices héroïques par des sacrifices de cliaque jour ; préludez aux grandes victoires par de légers combats ; soyez soldat généreux dans les faibles rencontres, vous serez héros dans les grands combats. Tout cela signifie : soyez fidèle dans les petites choses, vous serez généreux dans les grandes.

Vous l'avez dit, ù mon Dieu ! et des âmes fidèles

l'éprouvent tous les jours: celui qui est fidèle clans

les petites choses le sera aussi dans les grandes. Jusqu'à présent je n'ai eu cette fidélité ni dans les unes ni dans les autres, aussi n'ai-je fait que languir, sans avancement, sans progrès dans le bien, souvent même reculant au lieu d'avancer. Voilà le. triste état où je vis, où je languis ; à peine pensé-je à en gémir devant vous ; vous m'en faites connaître l'illusion et le danger, aidez moi à en sortir.

2" Fidélité aux petites choses, source de sainteté, parce que les occasions des petites choses sont plus multipliées, plus fréquentes, et par conséquent, si l'on est fidèle, plus de mérites accumulés, plus de trésors amassés pour le ciel; les petits ruisseaux forment les grands fleuves ; et quoique à petites journées, un voyageur achève sa course et fournit sa carrière. Car, d'attendre les grandes occasions, les grandes actions, c'est ce qui n'arrive que rarement, et pour plusieurs, ce qui n'arrivera peut être jamais. Un homme qui ne voudrait être vertueux que par de grands sacrifices, les attendrait peut-être toute sa vie. Et voilà, ô mon Dieu ! l'illusion dans laquelle on tombe souvent, et par laquelle on se laisse séduire. On attend les grandes occasions, on se réserve pour les grands sacrifices ; et en attendant les grandes oecasions qui ne se présentent-point, on néglige les petites qui se présentent ; ainsi on néglige les petites par force d'esprit, on redoute les grandes par faiblesse de cœur ; et de celte sorte on ne fait ni les unes ni les autres.

Adorable Sauveur ! vous nous tracez un tout autre chemin ; il faut pratiquer les unes, nous dites-vous, et ne pas négliger les autres : hœe op&rtuit facere, et Ma nçn omittere. C'est ce que pratiquent à vos yeux

les âmes justes; quels accroissements de mérite ne trouvent-elles pas dans cette constante pratique ?

N'est-ce pas parce que je l'ai négligée que je suis si peu avancé dans le bien ? J'ai eu mille occasions d'y avancer ; ma lâcheté me les a fait négliger ; après plusieurs années j'en suis encore comme aux premiers pas dans la voie de la sainteté, tandis que tant d'autres sont déjà si avancés dans leur course, vivrai je donc jusqu'à la lin de mes jours dans cette indifférence, dans cette négligence, sans me la reprocher ? ou me la reprocherai je sans en sortir et la corriger ? Je comprends tout ce que je devrais faire, ô mon Dieu ! et je ne fais rien ; je vois le chemin ouvert, et je ne marche point; est-ce le moyen d'arriver au terme ?

3° La fidélité aux petites choses, source de mérites, parce que les petites choses, quelque légères qu'elles soient, prises en particulier, dans leur totalité, leur continuité, sont trèsgrandes. Ceux qui l'ont éprouvé, peuvent le comprendre. En fait de petites choses, il est plus aisé de les mépriser que de les pratiquer. Sait-on bien en effet ce que c'est ? comprend-on ce que signifient ces grands noms, ces grandes maximes, violence continuelle, mortification continuelle, assujettissement de tous les moments ? Qu'est-ce que tout cela, si ce n'est sacrifice continuel, martyre continuel, mort continuelle, et à quoi? à tout. C'est peu, si on le veut, oui, c'est peu de se vaincre dans une occasion ; mais qu'il est grand de se vaincre dans toutes ! C'est peu de prendre quelque chose sur soi dans une rencontre ; mais qu'il -est grand de ne se rien accorder dans aucune ! C'est peu de réprimer une saillie de vivacité qui s'élève ; mais qu'il est grand de se conserver clans une égalité

d'âme toujours la même ! C'est peu de supporter un jour, un mois, la mauvaise humeur, les mauvaises manières d'une personne avec qui l'on vit ; mais tous les jours, mais toute la vie, à tous les moments, quel combat ! quel courage ! quel sacrifice ! Oui, la ehose fut-elle encore plus légère en elle-même, si elle est ordinaire, si elle est habituelle, la seule, pensée même d'en venir là et de s'y résoudre, est quelque chose de si grand, que les plus grands cœurs, les plus grands courages en sont étonnés, et qu'il ne faut rien moins qu'une grande à me pour être capable de cette continuité de sacrifices en petit. Et combien, en effet, qui seraient capables d'un grand sacrifice d'un moment, et qui ne seront pas capables d'une continuité de sacrifices multipliés ! Combien qui supporteront une maladie courte et aiguë, et qui ne sauraient supporter une maladie de langueur ! Combien qui souffriraient un martyre violent d'un instant, et qui ne sauraient soutenir un martyre lent toute la vie !

Petites choses, dit-on ; hélas ! mon Dieu, que pouvons nous faire de grand pour vous, créatures faibles et mortelles que nous sommes ! Petites choses ; et si les grandes se présentaient, les pratiquerions-nous, ne les croirions nous pas au dessus de nos forces ?

Petites choses! et si Dieu les agrée et veut bien les recevoir comme grandes !

Petites choses ! l'a t on éprouvé ? en juge ton d'après l'expérience ?

Petites choses ! on est bien plus coupable, si les regardant comme telles, on s'y refuse.

Petites choses ! ce sont. cependant elles qui à la longue ont formé les grands saints.

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Oui, petites choses ; mais grands motifs, grands sentiments, grande ferveur, grande ardeur ; et en conséquence, grands mérites, grands trésors, grandes récompenses.

J'entends votre voix, ô mon divin Maître ! vous l'adressez à l'âme fidèle qui ne néglige rien : parce que vous avez été fidèle aux petites choses, je vous établirai dans les grandes : quia super pauca fuisti fidelis. Non, mon Dieu, vous ne vous laissez point vaincre en libéralité ; si nous sommes fidèles, vous serez magnifique ; si nous profitons de toutes les occasions pour vous marquer notre amour, vous profiterez de toutes les occasions pour nous com bler de vos dons, fine nouvelle fidélité nous attirera une nouvelle grâce ; et par cet heureux enchaîne ment de grâces et de fidélités, de grâces secondées par la fidélité, et de fidélités récompensées par la grâce, nous nous élèverons de vertus en vertus, de mérites en mérites, de clarté en clarté, jusqu'à la sainte montagne, à la sainteté la plus éminente.

Dieu est grand ; il regarde le cœur et non les actions. Agissons par amour pour Dieu, et tout sera grand devant Dieu et tout trouvera devant lui sa couronne et sa récompense.

Prière. — Quels trésors de grâces et de mérites venezvous m'ouvrir, ô mon Dieu ! je les avais tous tes jours sous mes yeux et entre mes mains, et je les ignorais ! Ah ! je le comprends, c'était ma négligence qui me les faisait méconnaître. Je rie voulais pas en connaître le prix, parce que j'en négligeais la pratique. Combien cependant ne m'était-elle pas nécessaire! incapable que je suis des grandes choses, n'était-ce pas un grand bonheur pour moi de pouvoir y suppléer par de si légers sacrifices et de si faibles efforts que vous daignez agréer ?

Quelle grâce! quelle bonté en vous, Dieu des miséricordes ! de vouloir bien nous tenir compte de si peu de chose ! de le récompedser même comme quelque chose de si grand ! Serai-je encore assez, infidèle pour y manquer? Non, mon Dieu ! je connais trop la perte que j'ai l'aile et les biens dont je me suis privé. Mon soin principal sera désormais de ne rien négliger dans votre saint service, de mettre les plus petites choses à profit pour le ciel, et de réparer mes négligences passées par une fidélité inviolable à tous les points de la loi, espérant de vous la récompense que vous avez promise à ceux qui seront exacts à les observer. Quia super pauca fuisti fidelis, super multa te constituant. Vous avez été fidèle dans les petites choses, et moi je vous établirai sur les grandes.

Pratiques. — 1" Dans les occasions des petits sacrifices, penser que Dieu nous voit, et qu'il demande de nous cette marque de fidélité.

2° Promettre souvent à Dieu de ne lui rien refuser, surtout quand on a été si souvent et si longtemps infidèle.

3° Penser que, si l'on néglige cette occasion, le cœur de Dieu en sera aflligé, et qu'on en aura des remords.

4° Se prescrire chaque jour un certain nombre de sacrifices et d'actes de mortifications, et les offrir comme autant d'actes d'amour de Dieu.

5U Unir le peu qu'on fait aux mérites de Jésus-Christ ; alors tout sera saint et digne de Dieu.

TRENTIEME LECTURE Sur la mort du pécheur.

Une mort funeste, c'est là le terme où conduit d'ordinaire une vie criminelle. S'il n'y avait qu'à

mourir, et que la mort dût conduire à un heureux terme, loin de la craindre, on pourrait la désirer et soupirer après elle ; mais quand la mort ne doit èlre suivie que du plus grand des malheurs, et que la fin du temps ne doit èlre que le commencement d'une éternité malheureuse, de quels sentiments doit être pénétrée à ses approches une âme coupable, dont la vie n'a été qu'une suite de crimes et un tissu de désordres? Telle est la mort du pécheur; durant sa vie il avait été dans le sein delà joie, de la prospérité et de l'abondance : quel changement funeste ! à la mort, il ne lui reste que des regrets et des alarmes, des regrets à la vue de ce qu'il perd, des alarmes à la vue de ce qui l'attend. Quelle mort ! fallait il naître pour mourir ainsi !

1° Le pécheur mourant se trouve dans un état de privation et de désolation. Quelles pertes ne fait-il pas en perdant la vie ! Perte des biens qu'il avait possédés; perte des amis avec lesquels il vivait; perte des objets auxquels il s'était attaché ; perte des grâces dont il a abusé ; que lui reste-t-il donc, que ses péchés avec ses remords ?

Plus malheureux encore par l'état de désolation où il se trouve au milieu des douleurs de la maladie qui doit le conduire au tombeau: douleurs vives, douleurs aiguës, douleurs violentes. Quel état pour une âme à qui la religion ne vient point en adoucir les rigueurs ! Le juste souffrira à la mort, il est vrai, on ne meurt pas sans douleur ; mais le juste s'était accoutumé à souffrir; il avait mortifié son corps et ses sens ; il s'y était préparé par les rigueurs et les austérités delà pénitence. Le juste souffre, mais il est résigné ; il offre ses douleurs en esprit de salis faction el d'expiation ; il les unit aux souffrances de

son Dieu souffrant et mourant; son Dieu même les lui adoucit par sa grâce et l'espérance de la récompense. Le pécheur, au contraire, peu accoutumée souffrir, à se mortifier, à recourir à Dieu, attaché à son corps, à ses commodités, à ses aises, à ses phii sirs, sentira toute la pointe et toute la violence des derniers accès de douleur, et il souffrira, sans adoucissement et sans fruit. De là ces impatiences, ces inquiétudes, ces agitations ; de là cet état de violence, de transport où on le voit quelquefois, jus qu'à affliger, à désoler ceux qui l'assistent et qui, malgré tous leurs soins, ne peuvent calmer les violences où il se porte.

Dieu juste ! vous l'aviez annoncé à ce pécheur, vous l'en aviez menacé ; et tous les jours encore vous accomplissez ce terrible oracle sur les pécheurs mourants. Vous m'avez abandonné, leur dites-vous; pendant votre vie, vous m'avez outragé, vous avez méprisé mes menaces, vous avez insulté à ma loi et à mes préceptes ; et moi je me vengerai en vous délaissant, en vous livrant à toutes les rigueurs et les amertumes de votre mort : ego quoque in interitu vestro ridebo vos. Terrible punition ! redoutable vengeance !

Ah ! qu'il est triste, qu'il est amer, d'avoir abandonné son Dieu durant la vie, et de s'en voir comme délaissé à la mort ! Si on l'avait servi comme on a servi le monde ; si on s'y était attaché comme on s'est attaché au monde, aurait-on, à la mort, les regrets dont le pécheur est dévoré et accablé ?

2° La pensée de l'avenir est encore bien plus accablante pour lui. Le pécheur mourant voit un avenir devant lui ; et quelles funestes images cet avenir vient-il offrir à ses yeux alarmés ! 11 craint

IouL à la fois un avenir certain, un avenir prochain, un avenir terrible, un avenir inévitable, un avenir éternel, et de quels sentiments cetavenir ainsi présenté doit if agiter, accabler son cœur !

11 craint un avenir certain. Durant la vie, le monde, le péché, les passions avaient tellement affaibli, altéré sa foi, qu'à peine lui en restait il quelques traces ; ce n'était qu'une foi faible, languissante et comme morte; il avait éloigné ses lumières, il avait révoqué en cloute ses vérités ; peut être l'avait-il combattue dans ses dogmes. Faible étincelle, couverte sous les cendres de tant de pas sions, qu'elle paraissait presque éteinte ; à la mort, elle se réveillera et rentrera dans ses droits ; ses lumières seront plus vives, plus éclatantes, n'étant plus obscurcies par les nuages des passions. Les doutes s'évanouiront, les nuages se dissiperont, les grandes vérités se présenteront dans toute leur force. Le pécheur croira, mais, hélas ! comme les démons ; il ne croira que pour trembler, pour frémir et pour s'alarmer.

Il craint un avenir prochain. Durant sa vie, il avait tâché d'en éloigner le souvenir et l'idée ; il se flattait d'une longue course ; il ne voyait cet avenir que comme dans une longue perspective, qui portait bien loin ses regards et ses espérances ; mais enfin, cet avenir avance, il est à la porte, il arrive, il est venu. Le pécheur sent que le Dieu vengeur va couper la trame de ses tristes jours; qu'il l'appelle, qu'il va le citer à son tribunal, et le transporter dans le vaste sein de cet immense avenir. Ah ! quand on voit les choses de près, qu'elles font des impressions bien différentes de celles qu'on voit encore éloignées ! Mane adstabo tibi, se dit-il; sous

peu, demain peut-être, je paraîtrai devant Dieu", et videbo, je verrai. Et que verra t il, que des péchés accumulés, des grâces violées, un juge inexorable el vengeur?

Il craint un avenir terrible, qui va décider de tout. Durant sa vie, il avait comme fermé les yeux, craignant de trop voir ; et de peur de troubler ses plaisirs, il s'était étourdi sur ces grands objets, à présent il en voit toutes les suites, toutes les conséquences, toutes les borreurs. Terrible vue que celle d'un avenir où l'on va entrer sans autre préparatif qu'une vie coupable, et n'ayant à présenter que des péchés qu'on a commis, et des grâces dont on a abusé î Qu'il est affreux de tomber entre les mains d'un Dieu vivant, c'est-à-dire d'un Dieu irrité et vengeur ! horrendum est incidere in mattus Dei rirenlis.

Il craint un avenir inévitable ; la main de Dieu est levée sur lui ; qui pourra le soustraire à cette main vengeresse ? nerno est qui de manu tua possit eruere. Non, mon Dieu, le pécheur mourant ne saurait se mettre à couvert de vos traits; l'avenir va l'envelopper de ses tristes ombres ; votre vengeance l'investit de toutes parts, et nul asile ne se présente à son âme alarmée; c'est à vous qu'il devait recourir, et ses péchés lui semblent avoir fermé l'entrée de votre cœur. Vous l'avez poursuivi toute sa vie pour le toucher et le ramener ; comme un Jouas rebelle, il s'est enfui de devant votre face ; vous l'atteignez en ce moment, le trait vengeur à la main pour le frapper ; il tremble sous cette main qui le menace, et qui va porter sur lui le dernier coup pour l'immoler et le perdre.

Il craint un avenir éternel ; c'est le point de vue le

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plus redoutable. S'il n'y avait qu'un nombre d'années ou de siècles à gémir, à souffrir, il verrait enfin un terme à ses tourments et à son malheur ; mais une éternité qui commencera toujours et ne finira jamais ! non, une fois entré dans le sein de cette éternité redoutable, il n'y aura plus de retour, plus de miséricorde ; elle a eu son temps, le règne de la justice commence pour durer à jamais : in inferno nulla est rederriptio.

Quels frémissements, quelles agitations, quelles alarmes, ces terribles objets doivent-ils porter dans le cœur de cet homme mourant, s'il est en état de penser et de réfléchir !

Il pourrait revenir à Dieu et profiter des moments que Dieu lui laisse ; il le devrait sans doute, et ses regrets seraient encore reçus, s'ils étaient sincères ; mais, hélas ! dans l'état de trouble et d'alarme où il se trouve, de quoi peut-il être capable? Le chaos de sa conscience est si grand, l'horreur de sa vie si affreuse, la grièveté de ses crimes si énorme, qu'il ne sait comment s'y prendre et par où commencer. D'ailleurs, c'est souvent une punition terrible et une vengeance redoutable de Dieu, qui livre le pécheur à lui-même et à son sens réprouvé. Accablé de douleurs, épuisé de forces, peut être même désespérant de son salut, il se précipite en aveugle dans le sein de cette éternité, sur laquelle son irréligion et son impiété jettent peut être encore les doutes de l'endurcissement et de ses horreurs ; mais ces doutes mêmes de quoi sont-ils capables, que de l'alarmer ? Aussi le voit on quelquefois dans des troubles, des agitations, des convulsions, des frémissements, des transports, jusqu'à effrayer ceux qui l'environnent ; on s'imagine que c'est l'effet de la maladie et de ses

douleurs, ou se trompe : c'est souvent l'état el te frémissement de son Aine alarmée aux approches de sa lin dernière el du jugement redoutable qu'elle v;i subir ; ce sont comme les préludes et les annonces des tourments des damnés. Il expire, il meurt, il n'est plus ; son sort est déjà décidé, et son âme précipitée dans l'enfer.

0 mon Dieu ! quelle mort ! qu'elle est triste ! qu'elle est déplorable ! Préservez-moi d'une fin si funeste ; punissez moi en cette vie, et n'attendez pas à la mort à me faire éprouver la rigueur de votre justice. Je vais travailler toute ma vie à mériter un sort plus heureux.

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