MEDITATION SUR LA MORT DU JUSTE
1° Il meurt sans regret sur ce qu'il quitte.
2° Il meurt plein de confiance sur ce qu'il attend.
Qu'il est heureux, ô mon Dieu ! de finir ainsi sa course mortelle pour entrer enfin dans la région des vivants! J'ai été créé pour le même bonheur ; mais, hélas ! une vie stérile en bonnes œuvres est elle une digne préparation à la mort ? Aidez-moi, ù mon Dieu ! à consacrer le reste de ma vie à mériter une mort heureuse ; j'ose encore l'espérer de votre bonté
Premier point. — Le juste meurt sans regret sur ce qu'il quitte. Personne ne peut s'assurer d'être juste devant Dieu et aux yeux de Dieu, parce que personne ne peut savoir s'il est digne d'amour ou de haine ; la foi nous l'apprend. Cependant, quoiqu'on ne puisse avoir une assurance positive de son état, on peut, par une détestation sincère de ses péchés, par le témoignage intime de sa conscience, par une
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sainte confiance en Dieu, espérer de trouver grâce à ses yeux, n'ayant rien d'essentiel à se reprocher devant lui. C'est en ce sens que l'homme peut être appelé juste ; c'est de celui-là seul qu'on dit qu'il meurt sans regret sur ce qu'il quitte. Et quel regret pourrait-il avoir ?
1° Il quitte le monde ; et que quitte t-il en le quittant ! Monde trompeur ! monde injuste ! monde ingrat et perfide ! quand on l'a connu, que peut-on regretter et quel autre regret peut-on avoir, que celui de s'y être attaché, d'avoir trop longtemps suivi ses illusions, ses erreurs, ses maximes, ses exemples et ses scandales? Le cœur du juste était déjà mort au monde, et depuis un temps le monde n'était plus rien pour lui. On ne perd rien quand on est détaché de tout.
2° Il quitte ses biens, la mort l'en dépouille ; mais ces biens il n'y était pas attaché et ne tenait à rien ; il les possédait comme ne les possédant pas ; ces biens, il les avait déjà quittés de cœur et d'esprit ; il ne les regardait plus comme des biens ; il en fait avec joie le sacrifice à son Dieu ; il voudrait qu'ils fussent plus grands, pour avoir à lui offrir un plus grand sacrifice ; la mort ne le dépouille de rien, que de la prison de son corps; toute autre possession lui était étrangère.
-\" Il quitte des parents, des amis ; sacrifice sensible, il est vrai ; mais il savait qu'il devait les quitter un jour; mais il sait qu'il ne doit pas les quitter pour toujours ; il sait qu'il les laisse entre les mains de Dieu. Tendres enfants, épouse chérie, amis sincères, il faut nous quitter, Dieu le veut ; espérons nous réunir un jour dans le ciel. Il quitte tout ; mais son Dieu lui tient lieu de tout, et
il doit un jour retrouver tout en Dieu; ce n'est pas les perdre, c'est s'en séparer pour un temps, après quoi l'on doit se réunir pour ne se quitter jamais; il va leur préparer les voies et les attendre dans le sein de Dieu même.
4° Il quitte la vie ; mais, hélas ! vie triste, vie périssable ; vie sujette à tant de misères, de chagrins, et plus encore, sujette à tant de tentations et à tant de dangers, où l'on est si souvent exposé à offenser Dieu et à lui déplaire ! Non, il n'a point de regret à la perdre ; il a une vraie consolation d'en offrir le sacrifice à son Dieu ; il l'offre en esprit de pénitence pour ses péchés ; il l'offre en esprit de dépendance au souverain Etre ; il l'offre en esprit de conformité et d'union avec Jésus-Christ mourant ; il voudrait avoir mille vies pour les offrir dans ces sentiments.
Loin donc de craindre la mort, il la désire, il l'attend, il soupire après elle. Ainsi David se plaignait-il de la longueur de son exil : heu mihi, quia incolatus meus prolongatus est. Ainsi saint Paul désirait-il être délivré de la prison de son corps : quis me liberabit de corpore mortis hujus ? Ainsi les saints ont ils soupiré après la fin de leur pèlerinage et de leur exil.
Mon Dieu ! que ce sacrifice, dans ces saintes dispo sitions, doit vous être agréable ! et qu'il est consolant pour le juste de remettre son âme entre vos mains ! vous la lui avez confiée pour un temps, vous lui en demandez le dépôt pour le transporter dans l'éternité.
Hélas ! qu'est-ce que notre vie ? Nous croyons vivre, et nous mourons chaque jour ; nous nous attachons à cette vie périssable qui passe, et nous perdons de vue cette vie véritable où vous nous appelez. Eclairez
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nos esprits, Dieu des vertus ! sanctifiez tous nos moments, afin qu'ils soient pour nous comme autant de gages de l'éternité.
Second point. — Le juste meurt plein de confiance sur ce qu'il espère.
Il s'attend à trouver un Dieu père et miséricordieux, au lieu d'un juge sévère et vengeur.
Il attend une vie meilleure que cette vie périssable et mortelle où il ne faisait que gémir.
11 espère une place parmi les élus, et il l'espère, non sur ses mérites, mais de la bonté infinie de son Dieu.
Il espère, en sortant de ce lieu d'exil, voir Dieu, posséder Dieu, être à jamais réuni à son Dieu. Le ciel semble s'ouvrir à ses yeux, les saints lui tendre les mains, l'éternité bienheureuse lui ouvrir son sein pour le recevoir.
Non, non, la mort n'est point une mort pour lui ; c'est le commencement d'une vie immortelle et durable ; c'est la fin d'un triste pèlerinage et d'un exil languissant ; c'est le port assuré après tant d'orages et de tempêtes ; c'est l'heureuse région des vivants ; c'est la véritable et céleste patrie où il va se rendre.
0 mort! que ton souvenir est amer à l'homme qui a mis son cœur dans les possessions, dans les plaisirs, dans les illusions de la vie ! mais que ta pensée est douce à celui qui vivait comme ne vivant pas, qui ne vivait que d'une mort continuelle à lui même et à tout !
Que la vue du port est aimable après une longue course sur une mer orageuse ! Que la liberté est précieuse après une triste et douloureuse prison ! Que la paix est délicieuse après mille et mille combats !
Qu'on se sait alors bon gré d'avoir renoncé au inonde, sacrifié ses plaisirs, mortifié ses passions, travaillé à l'unique affaire qui intéressait sur la terre ! Qu'on recueille avec joie le fruit des combats, des peines, des amertumes de cette vie ! Qu'on éprouve bien alors la vérité de ce grand oracle : La mort du juste est précieuse aux yeux du Seigneur : pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejusl
Je sais, encore une fois, que le juste ne peut se répondre et être assuré de son sort, qu'il doit craindre ses péchés, craindre les jugements de Dieu. Mais enfin ces péchés, il les déteste plus sincèrement encore que jamais. Les jugements de Dieu, il a taché de s'y préparer ; il met en Dieu toute sa confiance ; et en craignant tout de lui-même, il espère tout de sa miséricorde et de sa bonté ; il se jette entre ses bras, il lui offre son dernier sacrifice avec son dernier soupir. C'en est fait, le moment est venu, il faut donc mourir ! Mais non, mon Dieu, il faut vivre et aller à vous qui êtes la vie véritable ; il faut sortir de ce lieu d'exil pour entrer dans le séjour des vivants. 0 séjour des élus ! ô terre promise.
Allez donc, âme juste, entrez dans le sein d'Abraham ; allez vivre avec les élus de la vie véritable ; allez prendre possession de l'héritage céleste qui vous était réservé ; et vous, ô Dieu saint ! Dieu des miséricordes ! venez lui adoucir ce dernier passage ; venez la soutenir dans les angoisses du dernier combat ; venez recevoir et consacrer ses derniers soupirs. Elle n'attend que le moment de sa délivrance pour entrer dans l'heureuse liberté des enfants de Dieu.
Pratiques. — Que faut-il pour mourir ainsi de la mort des saints ? 11 faut vivre de la vie des saints, nous
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préparer saintement à la mort; toute notre vie mourir à nous-mêmes et à tout ; nous détacher de ce monde, et le quitter avant que la mort nous en arrache ; regarder chaque jour comme pouvant être le dernier de nos jours ; demander souvent à Dieu la grâce d'une sainte mort, l'espérer de sa bonté infinie ; offrir notre sacrifice en union avec celui de Jésus-Christ; enfin non seulement nous y préparer, mais être prêts à tous les instants.
Prière. — Vous l'avez dit, ô mon Dieu ! la mort des justes est précieuse à vos yeux. Mais pour mourir de la mort des justes, il faut avoir vécu de la vie des justes. Ayant été si éloigné d'une vie sainte, puis-je encore avoir quelque espérance de cette mort précieuse ? Ce n'est que de votre bonté infinie que je puis l'espérer. Mon Dieu, ayez pitié de mon âme, ne me délaissez pas dans ces derniers moments, ne me livrez pas aux amertumes et aux angoisses de la mort des pécheurs, venez à mon aide dans ce terrible combat. Vous êtes mort pour moi, faites que je vive désormais pour vous, afin qu'à ma dernière heure je puisse trouver grâce à vos yeux, et rendre entre vos mains mes derniers soupirs. Que mon âme meure de la mort des justes : Moriatur anima mea morte justorum. Ainsi soit-il.
TRENTE-UNIEME LECTURE Sur la paix de l'âme.
' La paix intérieure est l'état d'une âme qui est avec Dieu, qui a le bonheur de vivre dans la grâce et l'amitié de Dieu, qui, sans pouvoir se dire, non plus que l'Apôtre, qu'elle est justifiée devant Dieu, peut cependant se rendre ce doux témoignage, que la conscience ne lui reproche rien : que s'il fallait mourir et aller paraître devant Dieu, elle espérerait
trouver grâce à ses yeux. La paix véritable est l'état d'une âme qui évite avec soin toute faute volontaire et délibérée, quelque légère qu'elle paraisse ; qui vit dans une lidélité Inviolable à la grâce ; qui craint souverainement de lui résister, de la contrister ; qui tâche de retrancher en elle tout ce qui pourrait être un obstacle à cette paix ; si elle a des doutes, elle les éclaircit ; si elle a des remords, elle en retranche la cause; si elle a des retours, des inquiétudes et des peines, elle les oll're à Dieu avec la résignation. Ainsi à couvert des doutes, des retours et des peines, elle ne s'occupe qu'à servir le Seigneur, à observer sa sainte loi, à se conserver dans la crainte salutaire de ses jugements, et plus encore dans la douce espérance en ses miséricordes.
Voilà la paix véritable : en voilà la source, la base et les fondements. Or, c'est de cette paix que l'on peut dire : Heureuse, mille fois heureuse l'âme qui la possède, qui en connaît le prix, qui en conserve la possession ! Jugeons en par les prodiges que cette paix opère dans l'âme, et par les délices ineffables qu'elle fait goûter, mille fois préférables aux plaisirs des sens : pax Bel </ii<r egsuperat omnem sensum.
Cette paix entre-telle dans l'âme, tous les biens y entrent de concert avec elle : l'ordre, le calme, la tranquillité, la joie, la consolation, la douceur, avantages précieux, qui font dire avec le Sage, le prince pacifique par excellence : Tous les biens me sont venus avec elle : venerunt mihi omnia botta pariter cum illâ. On est à Dieu ; on vit avec Dieu, on est content dans l'union de son Dieu ; ni l'inquiétude ne fait point sentir ses agitations, ni les chagrins ne viennent point verser leur poison, ni les alarmes ne viennent point porter leurs cruelles atteintes. Dans
un calme profond des passions, dans une tranquillité immuable de sentiment, l'Ame se possède elle-même, et se laisse posséder par son Dieu; rame esl dans la paix, la paix est dans l'âme, l'âme et la paix sont en Dieu : pax Dei.
dette paix est-elle établie dans l'âme, l'âme dès lors devient le véritable règne de Dieu : regnum intra vos est. Dieu veut régner dans une âme, mais il veut y régner en paix. Non, Dieu n'habite point dans l'agitation : non in commotionc Dominus. Quand une âme est dans le trouble, c'est comme lorsqu'un Etat est agité par des guerres civiles, et déchiré par des divisions intestines. Le trouble, l'effroi, le ter, le feu, le carnage y dominent, et avec eux toutes leurs horreurs. Dans un Etat paisible, au contraire, tout est calme, tout est tranquille ; les lois y sont observées, les vertus honorées, le peuple heureux, le monarque respecté : cette douce paix devient comme l'âme de cet empire ; elle s'insinue dans ses membres pour les animer, et faire couler partout la joie et l'abondance avec elle : voilà le règne de Dieu dans une âme ; par cette paix elle devient son trône, son séjour, son empire. C'est le trône où il veut se placer ; c'est le séjour où il veut habiter ; c'est l'empire où il veut résider : toutes ses perfections résilient de concert dans cette âme ; il la sanctifie par sa présence, il y préside par sa sagesse, il y commande par son autorité, il y domine par sa puissance ; il aime la paix, il cherche la paix, il est par excellence le Dieu de la paix ; c'est par elle qu'il règne, c'est avec elle qu'il veut régner: pax Dei.
Cette paix est-elle dans l'âme, l'âme est alors semblable à une vaste mer, à un océan pacifique et immense. Si les vents se déchaînent, si le< flots se
brisent, si la fureur de la tempête cl de l'orage s'élève, c'est le règne de l'horreur et de la confusion ; si la mer est paisible, tout change de face. Cette douce tranquillité se fait elle sentir, le calme étend bien au loin son empire, la sérénité règne dans les airs Telle est l'image de l'âme en paix: l'étendue immense de cette mer représente l'étendue de l'empire qu'elle exerce sur elle même ; la profondeur de cette mer représente la profondeur de la paix dont elle jouit; et la quantité immense des eaux que la mer renferme représente les biens immenses que cette paix porte dans son sein et fait goûter avec elle : pax Del.
Disons plus encore ; l'âme est-elle dans cette paix, elle devient le miroir fidèle de Dieu et de ses perfections adorables. Non, rien ne représente si vivement, si sensiblement la majesté éternelle de Dieu, que cette paix inaltérable de l'âme. Gomme il n'est rien de si ordinaire parmi les hommes que le trouble, l'inquiétude, la vicissitude et le changement, quand on voit une âme se posséder constamment ellemême, dans le repos imperturbable de cette paix, elle parait élevée au-dessus de la condition humaine, et comme transportée jusqu'aux confins de la divinité. Car qu'est-ce qui nous donne plus l'idée de Dieu, et nous fait plus admirer la grandeur de son être, si ce n'est de le voir toujours le même, toujours inaltérable, toujours invariable, toujours immuable ; toujours inaltérable dans la possession de sa paix, toujours invariable dans le calme de ses sentiments, toujours immuable dans la consistance de son être et de son bonheur. Voilà Dieu, voici son image, une àme dans le sein de la paix. Et quoi de plus grand, de plus sublime, de plus divin, que de
voir cette âme toujours la même, toujours paisible, toujours tranquille, sans agitation, sans variation, sans altération, toujours dans la même assiette et le même état, toujours se possédant intimement ellemême? voilà l'image la plus sensible de Dieu. Le ciel représente sa gloire, la terre représente sa stabilité, la mer représente sa profondeur, l'a nie représente sa paix et toutes ses perfections inelfables, parce que toutes ses perfections sont établies dans le sein de la paix : pa.r Dei.
Disons, s'il se peut, quelque chose de plus grand encore. Cette âme a telle la paix, dans cette paix et par cette paix elle parait dès lors avoir déjà part à la félicité et à la joie des élus dans la gloire; elle porte jusque-là son bonheur. Ce qui fait proprement le bonheur des saints dans le ciel, c'est cette paix inaltérable dont ils jouissent, et qui les met en état d'entrer dans la jouissance de Dieu ; c'est cette paix qui possède leur âme ; c'est cette paix qui inonde leur âme ; c'est cette paix qui les fait nager dans des torrents de délices ; c'est dans cette paix qu'ils vivent, qu'ils régnent, qu'ils vivront, qu'ils régneront à jamais.
Or voilà ce que la paix de l'âme produit en quelque manière dès cette vie : elle fait goûter les prémices de cette joie ; elle en donne l'idée, elle en présente l'attrait; elle en donne le gage; et dans cette vie même, dans le pèlerinage de cette terre, elle donne un avant-goût des délices célestes : pax Dei.
Plaçonsà présentcette âme dans les différents états où l'on peut se trouver dans la vie : considérons-la sous les différents rapports qu'elle peut avoir avec Dieu, avec le prochain, et avec elle-même; je ne dis plus quels effets, mais quels prodiges n'opérera-t elle pas !