NUTRITION
Puisque tout cerveau normalement constitué conserve les souvenirs, il ne suffît pas pour expliquer ce fait que les impressions soient reçues, il faut qu'elles soient fixées, enregistrées organiquement, incrustées; il faut qu'elles deviennent une modification permanente de l'encéphale; il faut que les modifications imprimées aux cellules nerveuses et que les associations dynamiques que ces éléments forment entre eux restent stables. Ce résultat ne peut dépendre que de la nutrition.
Le cerveau reçoit une masse énorme de sang, surtout la substance grise. Il n'y a pas de partie du corps où le travail nutritif soit plus actif ni plus rapide. Jusqu'à présent on ignore le mécanisme de ce travail; mais les faits de tout ordre démontrent la connexion étroite de la nutrition et de la mémoire. En effet, l'activité de la nutrition ou son affaiblissement expliquent :
1» Pourquoi la mémoire de l'enfant est facile, et faible celle du vieillard ;
2° Pourquoi ce qui est trop vite appris ne dure pas;
1. Tout ce qui suit est emprunté presque textuellement à la conclusion du livre de M. Rtbot.
30 Pourquoi la fatigue nuit à la mémoire
4° Pourquoi la dissolution de la mémoire devient totale chez certains vieillards;
0° Pourquoi la rééducation peut se faire chez ceux qui ont perdu temporairement la mémoire.
lo La mémojre de l'enfant est facile, et faible CELLE DU VIEILLARD. — Il cst d'obscrvation vulgaire que les enfants apprennent avec une merveilleuse facilité; que tout ce qui ne demande que de la mémoire, comme les langues, est vite acquis par eux.
On sait aussi que les habitudes, c'est-à-dire une forme de la mémoire, sont bien plus aisément contractées dans l'enfance et la jeunesse qu'à l'âge adulte. C'est qu'à cette période de la vie , l'activité de la nutrition est tellement grande que les connexions na- • turelles sont rapidement établies. Chez le vieillard, , au contraire, Teffacement si prompt des impressions ■ nouvelles coïncide avec un affaiblissement considérable de cette activité.
11° Ce qui EST TROP VITE AITRIS NE DURE PAS. — •
Pour fixer les souvenirs, il faut du temps parce que ' la nutrition ne fait pas son œuvre en un instant; parce que le mouvement moléculaire incessant qui la 1 constitue doit suivre une direction constante; or lai même impression périodiquement renouvelée est seule : propre à maintenir cette direction.
IIP La FATIGUE NUIT A LA MÉMOIRE. — La fatigue' sous toutes ses formes est fatale à la mémoire. Les^ impressions reçues ne sont pas fixées ; la reproduction est très pénible, souvent impossible. Or, la fatigue est
onsidérée comme un état où, par suite de la suractivité d'un organe, la nutrition souffre et languit. Avec le retour aux conditions»normales, la mémoire revient. Un exemple de ce fait est le cas déjà cité de Holland : « J'étais descendu le même jour dans deux mines profondes du Harz. Etant dans la seconde mine, je me trouvai si épuisé par la fatigue et l'inanition qu'il me fut complètement impossible de causer avec l'inspecteur allemand qui m'accompagnait. Tous les mots, toutes les phrases de la langue allemande étaient sortis de ma mémoire, et je ne pus les recouvrer qu'après avoir pris un peu de nourriture et de vin et m'ètre reposé quelque temps. »
1V° La dissolution de la mémoire devient totale CHEZ CERTAINS VIEILLARDS. — La forme la plus grave des maladies de la mémoire, l'amnésie progressive des vieillards, a pour cause une atrophie toujours croissante des éléments nerveux, ou une dégénérescence granulo-graisseuse des cellules.
V° La RÉÉDUCATION PEUT SE FAIRE CHEZ CEUX QUI ONT PERDU TEMPORAIREMENT LA MÉMOIRE. — Dans Ics
cas de perte complète de la mémoire, le retour dél)end de la circulation et de la nutrition. Mais si ce retour résulte d'une rééducation (ce qui est l'ordinaire), le rôle capital paraît dévolu à la nutrition. La rapidité avec laquelle on rapprend montre que tout n'était pas perdu. Les cellules ont pu être atrophiées; mais si leurs noyaux donnent naissance à d'autres cellules, les bases de la mémoire sont par là même rétablies ; les cellules-filles ressemblent aux cellules-mères en
vertu de cette tendance de tout organisme àmaintenii son type, et de toute modification acquise à devenir une modification transmise ; la mémoire n'est, dans ce cas, qu'une forme de Thérédité.
Il" — LA REPRODUCTION MNÉMONIQUE DÉPEND DE LA CIRCULATION.
La reproduction des souvenirs semble dépendre dt l'état de la circulation. Cette question est plus obscure que celle de la conservation à cause de la rapidité de; phénomènes, de leurs perpétuels changements et d( leur complexité. La reproduction ne dépend pas seulement de la circulation générale, elle dépend auss de la circulation particulière du cerveau ; et il est vrai semblable qu'il y a, même dans celle-ci, des variation locales qui ont une grande influence. Ce n'est pas tout \ il y a à tenir compte de la qualité du sang tout auss bien que de sa quantité; il y a, en efi'et, une grand<i* diff'érence entre un sang pauvre et un sang riche ei globules rouges, entre un sang qui contient un excè de globules blancs ou leucocytes et un sang qui a h' qualité normale, etc. Il est impossible de détermine même grossièrement le rôle de chacun de ces facteur ij dans le mécanisme de la reproduction. Montrer qui les variations de la reproduction mnémonique sont ej relation avec colles de la circulai ion, voilà tout c qu'on peut faire.
L'activité plus ou moins grande de la circulatioi explique :
1° Pourquoi l'enfant a la reproduction mnémonique plus facile que l'a le vieillard;
2° Pourquoi les fièvres amènent l'hypermnésie ;
30 Pourquoi les personnes chez qui l'action du cœur a baissé, ont un affaiblissement de mémoire;
4° Pourquoi les stimulants exaltent la mémoire ; pourquoi les sédatifs la déprimeiU.
1° L'enfant a la reproduction mnômonique plus FACILE QUE l'a LE VIEILLARD. — Ou Sait Combien la reproduction mnémonique est facile et rapide chez 1 "enfant et le jeune homme à cette période de la vie où le sang est poussé en courants rapides et abondants; combien la reproduction devieat lente etdiffi- ( ile quand l'âge ralentit la circulation. On peut aussi noter que chez le vieillard la composition du sang a changé, et que surtout la richesse en globules rouges est moins grande.
Il" Les fièvres amènent l'uypermnésie. — On sait que dans certaines périodes de la fièvre la rapidité de la circulation est excessive, la chaleur du sang énorme ; de là cette suractivité cérébrale qui se traduit par les hypermnésies.
111° Les personnes chez qui l'action du c(M':ur a baissé ont un affaiblissement de la mémoire. — « Les sujets- très nerveux, dit Herbert Spencer, chez qui l'action du cœur a grandement baissé se plaignent habituellement de la perte de la mémoire. Ce symptôme diminue à mesure que le degré normal de la circulation revient. »
Ce fait est fondé sur la loi suivante : Où le cœur bat
plus souvent et où le sang est plus oxygéné, là le cerveau est stimulé avec plus de fréquence et d'énergie. Et inversement.
IV° Les STIMULANTS EXALTENT LA MÉMOIRE ; LES SÉ- DATIFS LA DÉPRIMENT. — Il y a cxaltation de la mémoire quand la circulation a été modifiée par des stimulants tels que le haschisch et l'opium qui excitent It système nerveux avant d'amener un état final de dépression. Le café noir agit également avec efficacité: aussi Micheletrappelait-illa liqueur cérébrale.
Certains agents thérapeutiques produisent un efîel contraire, par exemple, le bromure de potassium dont l'action est sédative et qui pris à forte dose pro duit un ralentissement de la circulation. Un prédica teur fut obligé d'en interrompre l'usage : il avait près que perdu la mémoire. Celle-ci revint dès qu'il cessc le traitement.
De tous ces faits résulte une conclusion générale c'est que l'exercice normal de la mémoire suppose une circulation active et un sang riche en matériaux né cessaires pour la synthèse organique ainsi que pour l; désassimilation. Dès que cette activité s'exagère, il y ; tendance vers l'excitation morbide ; dès qu'elle s'a baisse, il y a tendance vers l'amnésie. Voilà ce qu'oi sait de plus précis.
LA MÉMOIRE 3ol
RIÎSUMK GKMÎRAL
P — LA .MÉMOIUE ORGANIQUE
1° La mémoire est une fonction du système nerveux ; elle consiste à conserver et à reproduire.
IP Toute impression sur un centre nerveux y laisse une trace.
IIP Les modifications nerveuses acquises sont fixées par l'exercice; elles se coordonnent en groupes; puis, se réduisent au strict nécessaire.
IY° Les modifications Yierveuses ne sont pas de •simples empreintes, ce sont des dispositions fonctionnelles.
V° Une modification acquise et fixée par l'exercice est difficilement remplacée par une autre.
VP Les modifications acquises entrent dans de nouvelles combinaisons.
VIP La mémoire n'est pas une faculté une et indépendante, elle est une collection de mémoires locales.
VIIIo Les inégalités des mémoires locales proviennent :
1° Essentiellement d'une inégalité de constitution des centres nerveux respectifs;
2*^ De l'exercice ou éducation donnée à ces centres.