On le verra ci-après
second, Félida sait parfaitement lire, écrire, compter, tailler, coudre.
Dans l'état second, elle se souvient de tous les faits de l'état premier.
Dans l'état premier, l'oubli se porte exclusivement sur les incidents fortuits et passagers qui ont eu lieu durant l'état second. En voici quelques exemples pris comme modèles dans le cours de vingt années :
1858-1859. — Félida est dans l'état second, occupée à un travail de couture ; soudain la torpeur la saisit ; trois ou quatre minutes s'écoulent ; elle ouvre les yeux; elle est entrée dans l'état premier. Alors elle ne connaît plus le plan ni le but du travail qu'elle a dans les mains ; il lui faut un efï'ort d'esprit pour le comprendre. Néanmoins elle continue son travail comme elle peut, en gémissant sur sa malheureuse situation. Sa famille, qui a l'habitude de cet état, l'aide à se mettre au courant.
Quelques minutes avant la torpeur, elle chantonnait quelque rornance, on la lui redemande, elle ignore absolument ce qu'on veut dire.
On lui parle d'une visite qu'elle vient de recevoir, elle n'a vu personne.
187G. — Le docteur Azam lui demande où est son mari ; elle ne sait pas à quelle heure il l'a quittée ni ce qu'il lui a dit en la quittant. Or, à huit heures, l'état premier était survenu ; le mari était sorti un quart d'heure auparavant.
Ses enfants ont fait leur première communion pendant qu'elle était en état second ; lorsqu'elle rentre
^lans l'état premier, elle a le chagrin d'ignorer que cet événement religieux est accompli.
Les deux faits suivants, quoique n'ajoutant rien à l'essence du phénomène, ont un aspect plus saisissant et, partant, pkis capable de frapper l'esprit.
Premier Fait. 1859. — Fclida n'était pas encore mariée, mais elle voyait fréquemment le jeune homme, son ami d'enfance, qu'elle devait épouser quelque temps après. Les deux jeunes gens s'aimaient beaucoup et s'étaient promis le mariage. Un jour Félida, étant dans l'état premier, plus triste qu'à l'ordinaire, les larmes aux yeux, dit au docteur Azam : « Ma maladie s'aggrave; mon ventre grossit et, chaque matin, j'ai des envies de vomir. » Félida croit ainsi dépeindre l'aggravation de sa maladie hystérique; en réalité, elle fait le tableau d'une grossesse qui commence. Tandis qu'elle parle, les yeux de ceux qui l'entourent se portent avec inquiétude sur le docteur ' Azam. Soudain Félida est prise par sa torpeur; deux minutes après, elle se réveille en état second; alors, en présence des mêmes personnes, elle reprend son discours adressé au docteur Azam : « Je me souviens | parfaitement de ce que je viens de vous dire; vous avez dû. facilement me comprendre ; je l'avoue sans détour, je suis grosse. » Sa grossesse ne l'inquiétait pas, elle en prenait gaîment son parti. Devenue enceinte durant son état second, Félida l'ignorait donc durant son état premier.
Un jour que Félida était dans une période d'état premier, yne voisine qui croyait que Félida jouait la
comédie lui dit brutalement qu'ell0-m<5me, Félida, avait avoué durant son état second qu'elle était enceinte. La découverte qu'elle fit qu'elle était enceinte causa ;\ Félida une si forte imprej^sion qu'elle eut des convulsions hystériques très violentes ; le docteur Azam dut lui donner des soins pendant plusieurs heures.
Ainsi, durant l'état second, Félida savait qu'elle était enceinte et n'en était pas fâchée ;
Durant l'état premier, elle l'ignore ; et lorsqu'elle l'apprend, elle en conçoit un violent chagrin, L'anti» thèse est frappante.
Second Fait. 1874. — Durant l'état second, lequel était devenu l'état ordinaire, Félida revenait en compagnie d'autres dames des obsèques d'une personne de connaissance. On était en voiture. Tout à coup Félida sent venir ce qu'elle appelle sa crise c'est-à-dire le retour à l'état premier ; elle s'assoupit quelques secondes sans que les dames s'en aperçoivent; elle s'éveille en état premier, ignorant absolument pourquoi elle est dans une voiture de deuil, avec des personnes qui vantent les qualités d'une défunte dont elle ne savait pas le nom.
Par ces deux exemples, on voit que pendant vingt années la forme et le genre de l'amnésie n'ont pas changé.
V* Marque de l.v durée respective de l'état premier ET DE l'état second cuez FÉLIDA. — Pendant deux ans, de 17 à 19 ans, Félida resta en l'état premier* A 19 ans, les accidents reparurent;, l'hystérie
s'aggrava, avec son cortège de crachements de sang, d'hémorragies pulmonaires, etc.
De 24 à 27 ans, FéUda a eu trois années d'état premier.
Après ce temps, de 1870 à 1875, les alternances d'état second et d'état premier ont reparu, mais avec un extraordinaire renversement de durée respective. En effet, en 1858 et 1859, l'état second n'occupait guère que le dixième environ de l'existence de Félida ; il a augmenté graduellement si bien qu'il est devenu égal à la durée de l'état premier ; puis il l'a dépassé ; et en 1877, lors de la dernière communication du docteur Azam, l'état second occupait l'existence presque entière de Félida.
VI° Influence funeste produite sur l'esprit de
FÉLIDA PAR l'amnésie QU'aMÈNENT LES RETOURS DE
l'État premier. — « Théoriquement, chacun connaît l'importance de la Mémoire, dit le docteur Azam, mais jamais peut-être cette importance ne reçut une preuve pratique plus frappante, et nul n'arriverait en s'examinant soi-même à la comprendre aussi nettement qu'en étudiant cette jeune femme. On ne saurait croire, en effet, l'impression singulière que donne à l'observateur une personne qui, comme Félida ignore tout ce qui s'est passé, tout ce qu'elle a dit, tout ce qu'on lui a raconté pendant les trois ou quatre mois qui précèdent. EJle ne sort pas d'un rêve, car un rêve si incohérent qu'il soit est toujours quelque chose. Elle sort du néant, et si, comme la plupart des délirants, elle n'avait pas vécu intellectuellement pendant
cette période, la lacune serait de peu d'importance. Mais pendant ce temps son intelligence, ses actes, ont été complets et raisonnables ; le temps a marché, et sa vie a marché avec lui et aussi tout ce qui Fentoure. J'ai plus haut indiqué comme comparaison à cette existence un livre auquel on aurait arraché de loin en loin des pages. Ce n'est pas assez, car un lecteur intelligent, imbu de l'esprit général de l'œuvre, pourrait reconstituer ces lacunes, tandis qu'il est absolument impossible à Félida de se douter d'un fait quelconque arrivé pendant sa condition seconde. Gomment saura-t-elle par exemple que pendant ce temps elle a contracté une dette, reçu un dépôt; ou qu'un accident, un mal subit, lui aurait enlevé son mari ou ses enfants? Elle ne les retrouvera pas auprès d'elle, elle attendra leur retour. Le voyageur qui demeure trois ou quatre mois loin de son pays, sans lettres ni nouvelles, a la notion du temps écoulé ; il peut s'étonner de ce qui est arrivé dans cette période; mais il sait qu'il a dû se passer quelque chose. Il s'attend à l'apprendre ; pour lui, le temps a marché. Lorsqu'après quatre mois de condition seconde, Félida a une journée d'état premier, elle n'a pendant cette journée aucune connaissance des mois qui précèdent; elle ne sait pas combien cette période a duré : une heure ou quatre mois sont tout un pour elle. Aussi, dans son appréciation du temps, se trompe-t-elle de la façon la plus singulière, en supprimant des mois entiers; elle est toujours en arrière. L'almanach même ne peut lui servir, car elle n'a pas de base pour le consulter. Son
4iO L'AME EST LA FONCTION DU CERVEAU
mai'i ou son livre de ventes, en remontant jour par jour à quelque vente dont elle se souvienne, l'éclairo sur le moment où elle se trouve et sur celui où u commencé sa période d'amnésie. »
Les absences de mémoire que Félida subit lorsqu'elle est dans l'état premier lui font commettre tant de bévues dans ses rapports avec les clients de son magasin ou avec ses voisins qu'elle en est très malheureuse. Dans le courant de l'année 1876, le désespoir que lui cause cette amnésie est devenu si grand que, pendant une de ses périodes d'état premier, elle a cherché à se suicider. Enfin, dans la dernière communication qu'il a faite en 1877, le docteur Azam dit que Félida est encore plus triste que précédemment durant ses accès d'état premier et qu'elle voudrait en finir avec la vie.
VII"^ Les faits concernant Félida se classent en
QUATRE GROUPES DE FAITS PRINCIPAUX. — 1° Félida a
deux caractères opposés : l'un que la nature lui a donné en naissant ; l'autre, que vers l'âge de 15 ans elle doit à l'hystérie.
Ces deux caractères alternent à la suite d'accès qui durent à peine quelques secondes.
2° Quand elle est dans l'état premier, Félida n'a aucune mémoire des actes accomplis d urant l'état second.
Quand elle est dans l'état second, Félida se souvient également des faits accomplis, soit durant l'état premier, soit durant l'état second.
3° Dans les deux états, Félida ne cesse pas de savoir lire, écrire, compter, tailler, coudre.
4** Les absences de mémoire durant Tétat premier rendent Félida assez malheureuse pour qu'elle songe à mettre fin à ses jours.
XIII** — DANS l'hypothèse d'uN MOI, SUBSTANCE SPIRI- TUELLE, UNE ET SIMPLE, LES QUATRE GROUPES DE FAITS CONCERNANT LA VIE DE FÉLIDA SONT INEXPLI- CABLES ET INCOMPRÉHENSIBLES.
Si le Moi est une substance spirituelle, une et simple, logée dans le cerveau, les quatre groupes de faits qui composent la vie de Félida sont inexplicables et incompréhensibles. En effet :
1° Le Moi, substance spirituelle, se manifeste extérieurement par cet ensemble de sentiments, de jugements et de volitions qu'on appelle un caractère. En naissant, Félida avait un Moi particulier et bien défini, œuvre de la nature, bref un Moi naturel; à quinze ans, un autre Moi, œuvre de l'hystérie, se manifeste en elle. A partir de cet âge jusqu'en 1877, c'est-à-dire durant vingt années, les deux Moi se chassent réciproquement et régnent l'un après l'autre, avec des alternances* variées. Gomment un Moi peut-il expulser un autre Moi ? Où le Moi chassé va-t-il se réfugier en attendant qu'à son tour il détrône son heureux rival?
2° Le moi premier ne sait rien des faits et gestes du moi second ; le moi second connaît tout ce qu'a fait le moi premier. On ne peut pas dire que le Moi premier a inscrit ses actes dans les cellules cérébrales,, et que le Moi second, entrant en possession du loge-
ment, lit les inscriptions laissées par son prédécesseur ; car si les actes sont inscrits dans les cellules grises, on n'a pas besoin de l'hypothèse d'une substance spirituelle, une et simple, pour expliquer les faits mentaux ; ce serait la répudiation de la doctrine spiritualiste. Il s'ensuit que la connaissance que le Moi second a des actes du Moi premier est inexplicable et incompréhensible.
3° Le Moi naturel de Félida a pendant les quinze premières années appris à lire, à écrire, à calculer, à tailler, à coudre ; ces connaissances lui appartiennent en propre. Comment, expulsé de Félida, peut-il laisser au Moi hystérique certaines connaissances qui sont exclusivement les sienues, puisque c'est lui qui les a acquises, et non le Moi hystérique, qui n'existait pas encore? Dans l'hypothèse d'un Moi, substance spirituelle, une et simple, ces connaissances ne peuvent pas être inscrites et localisées dans le cerveau ; elles sont dans le Moi; le Moi s'en allant, elles s'en vont nécessairement avec lui.
4° Lorsque le Moi naturel rentre dans Félida, il est pris d'un tel désespoir d'avoir expulsé le Moi hystérique qu'il pousse Félida au suicide. Alors pourquoi rentrer dans Félida et en chasser le Moi hystérique? Cela est incompréhensible de la part d'une substance spirituelle, une et simple, dont l'intelligence participe de l'intelligence divine.
XIV° — DANS l'uYPOTUÈSE d'UN MOI, SIMPLE RÉSUL- TANTE DES MODIFICATIONS NERVEUSES, LES QUATRE GROUPES DE FAUrS DE LA \1E DE FÉLIDA SONT COM- PRÉUENSIBLES ET s'eXPLIQUENT.
l» Féiida naît avec un corps, un cerveau et des appareils sensoriaux d'une structure déterminée ; le fonctionnement de ces appareils nerveux produit des modifications et des associations psychiques, lesquelles sont liées entre elles par un rapport propre, celui qu'imposent la structure du corps et son fonctionnement à l'état normal. Le Moi naturel de Féiida est la résultante de ces modifications nerveuses liées entre elles par un rapport qui leur est propre.
A quinze ans, l'hystérie survient; cette maladie, quelle qu'en soit l'origine, exerce une influence énergique sur le système nerveux ; c'est un fait dont nous n'avons pas à chercher le mécanisme, il suffit de le constater. Le fonctionnement des appareils sensoriaux et du cerveau éprouve un changement profond ; le rapport qui unit les modifications nerveuses et les associations dynamiques n'est plus le même ; il devient autre. Le rapport étant changé, la Résultante change aussi ; on a donc un nouveau Moi, représentation exacte des modifications introduites par l'hystérie dans le système nerveux natif.
Lorsque l'influence hystérique est suspendue, le système nerveux reprend son fonctionnement premier; la résultante première ou Moi naturel reparaît.
Lorsque l'influence hystérique se fait de nouveau sentir, le système nerveux fonctionne selon le rapport second ; la résultante seconde ou Moi hystérique reparait.
Les alternances des deux Moi s'expliquent donc aisément par les alternances dans les rapports respectifs qui lient les modifications nerveuses entre elles.
2° Nous savons que, pour qu'il y ait conscience d'une modification nerveuse, deux conditions sont nécessaires, à savoir, un minimum d'intensité et un minimum de durée. Lorsque ces deux conditions ne sont pas remplies, les faits enregistrés par les modifications nerveuses subsistent, mais restent à l'état inconscient ; ils n'existent pas pour la mémoire.
Que les reviviscences mnémoniques soient dues à une action chimique comme le sont les reviviscences photographiques, ou à une action électrique ou à une action vibratoire, peu importe: dans le problème à résoudre, il suffit que l'action, quelle qu'elle soit, chimique, électrique ou mécanique, rende aux modifications nerveuses l'intensité et la durée nécessaires pour que les faits enregistrés revivent ; pour qu'il y ait mémoire. C'est ainsi que le jeune boucher de Bicêtre se ressouvenait des tirades de Racine lorsque les cellules cérébrales étaient stimulées par la manie.
Félida, dans Y état second, a la mémoire des faits des deux états parce que l'action hystérique donne aux modifications nerveuses acquises durant les deux états le minimum d'intensité et le minimum de durée nécessaires pour qu'il y ait conscience ; alors tous les faits enregistrés revivent.
L'UNITÉ DU MOI EST UNK RÉSULTANTE 4io
Félida, dans Vétai premier, perd l'énergie stimula- Irice que lui donnait l'état :^econd; le minimum d'intensité et le minimum de durée nécessaires pour faire revivre les faits enregistrés durant l'état second ne sont plus atteints; alors, ces faits, quoique subsistants, restent enfouis dans les ténèbres de l'inconscience; ils sont comme s'ils n'étaient pas.
3° Félida conserve dans les deux états la science do lire, d'écrire, de compter, de coudre et de tailler, parce que la répétition incessante des actes et des mouvements propres à chacun de ces arts a formé, dès l'enfance, des modifications et des associations dynamiques assez puissantes pour résister aux vicissitudes de la santé ; les actes sont devenus automatiques.
4** La tristesse et le désespoir de Félida contrainte de rentrer par intervalles dans une période oti elle déchoit à un état d'infériorité énorme tant au point de vue moral qu'au point de vue des intérêts matériels, n'ont pas besoin d'être expliqués.