DOUTEUR
1° La première condition pour trouver la vérité est de la rechercher pour elle-même. Il résulte de là que l'expérimentateur doit se tenir exempt de tout préjugé et de toute idée fixe capables de le rendre aveugle pour tout ce qui n'est pas une confirmation de cette idée ou de ce préjugé; en un mot il doit conserver une entière liberté d'esprit.
Ce n'est pas à dire pour cela que l'observateur doive toujours faire des expériences sans avoir en l'esprit aucune idée directrice, « une idée préconçue », selon l'expression de Claude Bernard ; bref, une hypothèse. Mais autre chose est une hypothèse inspiratrice, autre chose une idée fixe; le grand danger vient de celle-ci. « Les hommes à idées fixes demandent à l'expérience la confirmation de leur idée fixe et ne lui demandent
LA MÉTHODE Go
pas autre chose. Ils expérimentent non pour chercher, mais pour prouver; leurs conclusions sont posées avant que leur travail soit commencé; ce sont des persécuteurs de la nature *. » En effet, ayant une théorie posée en avant dans laquelle ils ont foi, ilsveulent lui assujettir les faits; ils tourmentent de toute manière les expériences de façon à leur faire dire ce qu'ils ont induit ou imaginé. Si l'expérimentation leur répond autre chose, ils ne veulent pas l'entendre, ils n'y font pas attention et s'obstinent, avec une opiniâtreté qui fait leur malheur, à multiplier les expériences sans résultats j^ositifs; ou bien, s'ils croient saisir quelques faits en rapport avec leurs idées, ils ne voient que ce détail du résultat, et en abandonnent souvent le côté le plus important. Rarement cette voie conduit à des découvertes; et si les hommes qui l'emploient ont du talent, elle ne fait que créer des systèmes mensongers avec l'apparence de la vérité ■^. »
2° Le précepte qui prémunira toujours l'esprit contre les causes innombrables d'erreurs qu'on peut ren contrer dans l'application de la méthode expérimen-
i. Cl. Bernard, Système îierveux, tome le»", page 14. Un membre célèbre de l'Académie des sciences parlant à Magendie d"uu mémoire qu'il préparait sur un point intéressant de physiologie, lui dit : « Je serai incessamment en mesure de lire mon travail; le mémoire est terminé; il ne reste plus à faire que les expériences ! »
2. Système nerveux, 1, 14, 18, 10. « Les hommes à idées fixes n'interrogent que pour la forme, ils ont fait d'avance la demande et la réponse. « Voir aussi Physiologie expérimentale ^ I, 291; et Introduction à la Médecine, 65, 67, 68.
taie, c'est le Doute, le Doute scientifique, qui laisse à l'esprit sa liberté et son initiative.
Le Doute scientifique est l'opposé du scepticisme. Le sceptique, en effet, est celui qui ne croit pas à la science et qui croit en lui; il croit assez en lui pour oser nier la science et affirmer qu'elle n'est pas soumise à des lois fixes et déterminées.
Le Douteur est le vrai savant, il ne doute que de lui-même et de ses interprétations; mais il croit à la science, il admet même dans les sciences expérimentales un principe scientifique absolu, le Déterminisme des phénomènes.
En résumé, le vrai observateur doit avoir l'esprit douteur et indépendant, disposé à examiner tout ce qui se présente et à ne rien laisser passer sans en rectiercher les causes. En face des phénomènes, son esprit doit être passif, c'est-à-dire qu'il doit se taire ; il écoute la nature et il écrit sous sa dictée *.
II<^ — l'expérimentateur doit être dirigé PAR UNE HY- POTHÈSE préconçue; mais il doit être prêt a l'aran-
DONNER SI LE RÉSULTAT DE l'eXPÉRIMENTATION LUI EST CONTRAIRE.
Les idées préconçues ou hypothèses sont nécessaires, indispensables; on ne fonde rien sans elles; il
1. Introduction à In Médecine, 67, 91, 66, 294, 40. Voir aux pages 90, 91 Tappréciatioii de Bacon, suivie de l'élo'ge de Descartes, que Claude Bernard met bien au-dessus de Bacon : ^ Quand Descartes part du doute universel et répudie l'autorité, il donne des préceptes bien plus pratiques pour l'expérimenta-
faut seulomciit savoir les abaiulonnor lorsqu'elles n'ont plus de raison d'être. A ce moment, si l'on s'y rattachait, elles cesseraient d'tUre des idées préconçues pour devenir idées fixes et constituer une véritable infirmité de l'esprit*. L'idée préconçue est toujours iiiterrogative; c'est une question adressée à la nature. Il faut écouter froidement la réponse, quand la réponse, quelle qu'elle soit, a été donnée^.
Il ne faut jamais faire des expériences pour confirmer ses idées, mais simplement pour les contrôler; ce qui signifie, en d'autres termes, qu'il faut accepter les résultats de l'expérience tels qu'ils se présentent avec tout leur imprévu et leurs accidents ^.
Claude Bernard a dû l'une de ses plus belles découvertes à cette liberté et cette sincérité d'esprit. En 1843, la théorie régnante admettait que le sucre qui existait chez les animaux provient exclusivement des aliments, et que ce sucre se détruit dans l'organisme animal par des phénomènes de combustion, c'est-àdire de respiration. Claude Bernard institua des expériences dans le but de confirmer cette théorie en
tear que ceux que donne Bacon pour l'induction. Nous avons vu, en effet, que c'est le doute seul qui provoque l'expérience, etc.. » C'est aussi l'avis du célèbre pliysioVogiste anglais Huxley; voir sa leçon sur le Discours de la Méthode dans Huxley, les Sciences naturelles, chez l'éditeur Hetzel.
1. On voit que la différence entre l'idée préconçue et l'idée fixe réside dans la manière dont rexpérimenlaleur se comporte en face du résultat des expériences ou de l'observation.