‹ L'âme est la fonction du cerveauChapitre 67 sur 170 · Ch. Bastian, hf Cprvmu pI In Pensée, II · texte numérisé non relu

Ch. Bastian, hf Cprvmu pI In Pensée, II

lobes cérébraux à un pigeon. Dès lors tous les mouvements volontaires furent abolis sans retour, la vue fut perdue des deux yeux, quoique les deux iris restassent pourtant mobiles. L'animal était calme et comme assoupi; il se tenait parfaitement d'aplomb sur ses pattes. Si on le jetait en l'air^ il volait; si on pinçait avec force ses narines, que, comme tous les animaux de son espèce, il avait fort délicates, il se remuait et faisait quelques pas sans but ni détermination, mais avec un parfait équilibre^ et s'arrêtait dès qu'on ne l'irritait plus. On avait beau le piquer, le pincer^ le brûler, il remuait, s'agitait, marchait, mais toujours sur la même place . il ne savait plus fuir. S'il rencontrait un obstacle, il le heurtait et revenait le heurter sans cesse, sans jamais songer à l'éviter ; or il n'est pas de pigeon qui, dans l'état naturel, bien qu'on lui ait bandé les yeux, ne finisse, d'un ou d'autre biais, par échapper à l'obstacle qu'on lui oppose.

On sait que les animaux, surtout les carnassiers^ ont l'habitude, en courant de côté et d'autre, de flairer partout ; dès qu'ils ont perdu leurs lobes, ils ne flairent plus.

On sait que les oiseaux essaient presque toujours leur nourriture par le bout du bec avant de la porter dans l'arrière-bouche ; non seulement les oiseaux privés de leurs lobes cérébraux ne font plus de pareils essais, mais ils ne la mangent plus, ils ne becquètent même plus.

On juge qu'un animal ne jouit plus d'un sens quand il n'use plus de ce sens :

CONDITIONS VITALES DU ('. lUlVKAU 1()1

[° Vi\ animal ik» voit plus, (juaiid il va se heurter eoiilre tout ee qu'il rencontre ;

H"* il n'entend plus, quand aucun bruit ne l'émeut;

3" Il n'odore plus, cpiand aucune odeur ne l'attire ou le repousse ;

4° Il ne goûte plus, quand aucune saveur ne le flatte ou ne le chagrine ;

5' Il ne tàte, il ne palpe, il ne touche plus enfin, quand il ne distingue plus aucun corps^ se heurte obstinément contre tous^ et marche ou s'avance sur tous indifféremment. Un animal qui touche réellement un obstacle, le juge; un animal qui ne juge plus^ ne touche donc plus.

Les animaux privés de leurs lobes cérébraux n'ont donc plus ni perceptions, ni jugement, ni souvenir, ni volonté ; car il n'y a volonté qu'autant qu'il y a jugement ; jugement, qu'autant qu'il y a souvenir; souvenir, qu'autant qu'il y a eu perception. Les lobes cérébraux sont donc le siège exclusif de toutes les perceptions et de toutes les facultés intellectuelles.

2" Expérience. — Comme exemple de la finesse du goût et de l'odorat chez les oiseaux, Flourens cite une de ses poules qui aimait beaucoup le café au lait : « Recherches, 168. Aussi dès que l'odeur du café commençait à se répandre dans l'appartement, la poule accourait-elle aussitôt. Elle accourait à l'odeur du café, elle odorait donc. Elle aimait aussi beaucoup le beurre, mais seulement le beurre frais. Dès qu'on lui jetait un morceau de beurre, elle l'avalait brusquement s'il était frais; mais s'il n'était pas frais, au lieu de

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l'avaler, elle secouait le bec et le rejetait. Elle distinguait donc, par le goût, le beurre frais du beurre qui ne l'était pas ; elle goûtait donc. » C'est cette poule qui a fait le sujet de la deuxième expérience.

Flourens enlève les deux lobes cérébraux à la poule au beurre frais. Voici ce que Flourens relate cinq mois après l'opération :

« Je n'ai jamais vu de poule plus grasse ni plus fraîche que celle-ci. Je l'ai laissée jeûner à plusieurs reprises jusqu'à trois jours entiers. Puis j'ai porté de la nourriture sous ses narines, j'ai enfoncé son bec dans le grain, je lui ai mis du grain dans le bout du bec ; j'ai plongé son bec dans l'eau, je l'ai placée sur un tas de blé. Elle n'a point odoré, elle n'a point avalé, elle n'a point bu, elle est restée immobile sur ces tas de blé, et y serait assurément morte de faim si je n'eusse pris le parti de revenir à la faire manger moimême.

Vingt fois, au lieu de grain, j'ai mis des cailloux dans le fond de son bec ; elle a avalé ces cailloux comme elle eût avalé du grain.

Enfin, quand celte poule rencontre un obstacle sur ses pas, elle le heurte, et ce choc l'arrête et l'ébranlé ; mais heurter un corps n'est pas le toucher. Jamais la poule ne palpe, ne tâtonne, n'hésite dans sa marche ; elle est heurtée et heurte, mais ne touche pas.

Ainsi donc, la poule sans lobes a réellement perdu, avec la vue et l'ouïe, l'odorat, le goût^ le tact. Cependant nul de ces sens ou, pour mieux dire, nul organe de ces sens n'a été directement atteint. L'œil est par-

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faitomcnt clair, net; et sou iris est mobile. Il n'a été touché ni à l'organe de l'ouïe, ni à celui du goût, ni à celui du tact. Chose admirable ! tous les organes des sens subsistent, et toutes les perceptions sont perdues. Ce n'est donc pas dans ces organes que résident les perceptions.

Finalement, la poule sans lobes a perdu tous ses sens; car elle ne voit, ni n'entend, ni n'odore, ni ne goûte, ni ne touche absolument rien.

Elle a perdu tous ses instincts^ car elle ne mange plus d'elle-même, à quelque jeûne qu'on la soumette; elle ne se remise plus, à quelque intempérie qu'on l'expose; jamais elle ne se défend contre les autres poules, elle ne sait plus ni fuir ni combattre; il n'y a plus d'attrait pour la génération, les caresses du mâle sont ou indifférentes ou inaperçues.

Elle a perdu toute intelligence ^ car elle ne veut, ni ne se souvient, ni ne juge plus.

Les lobes cérébraux sont donc le réceptacle unique àe^ perceptions^ des instincts, de V intelligence *. )>

3^ Expérience, page 124. — Sur une poule^ Flourens enlève les deux lobes cérébraux ; la poule devint sourde et aveugle ; elle ne donna plus aucun signe de volonté manifeste. Les caresses du mâle étaient indiftérentes ; elle ne savait ni s'abriter ni manger d'ellemême. Vainement approchait-on la nourriture de son bec ou de ses narines; vainement la lui mettait-on dans le bout du bec ; la poule n'odorait, ni ne goûtait,

\. Floubens, Recherches, 00 et suivantes

ni n'avalait ; la nourriture restait dans le bout du bec.

S'il se rencontrait quelque obstacle sur sa route, l'animal ne savait ni l'éviter, ni s'en détourner. Digérer ce qu'on lui faisait manger ; dormir en digérant ; faire de temps en temps quelques pas sans but ; changer machinalement de place ; opérer, de loin en loin, quelques mouvements déterminés par la seule fatigue de ses jambes (mouvements réflexes) ; voilà ce qui composait toute son existence.

Mais cet animal destitué de toute perception, de toute intelligence, n'en conservait pas moins toutes ses facultés locomotrices ; et pourvu qu'on l'y excitât, il courait, volait, sautait, marchait, avec une régularité parfaite.

La poule survécut plus de six mois et demi à la perte de ses lobes ; mais, à cette époque. Flourens l'ayant mise avec d'autres poules dans le dessein de voir comment elle s'y prendrait pour vivre avec elles, celles-ci la maltraitèrent tellement qu'elle en mourut bientôt.

Voici les conclusions que Flourens tire de cette expérience :

1° L'animal privé de ses lobes cérébreux perd l'usage de tous ses sens, car, quelque temps qu'il survive à l'opération, il est bien constant qu'il n'use plus d'aucun ;

2"* D'un autre côté, si durant les mois entiers qu'il survit à l'opération, l'animal ne donne plus aucun signe de volonté ; s'il ne sait pas même manger^ s'abriter, fuir ou se défendre, il a perdu toute intelligence.

CONDITIONS VITAL KS DU CHU VEAU Kiî)

3° S'il reste constamment assoupi ; si sa stupidité va jusqu'à ne plus bouger qu'autant qu'on l'y excite ; mais si, quand on l'excite, il se meut avec la plus parfaite régularité, ]es facultés pe7'ceptives et intellectuelles sont bien essentiellement distinctes des facultés locomotrices. Au reste, cette indépendance complète des facultés locomotrices et des facultés intellectuelles ressort de toutes mes expériences.

J'ai dit ci-devant que l'animal privé de ses lobes cérébraux ne mange plus, même lorsqu'on lui met la nourriture sur la langue ou sur le bout du bec; et, d'un autre côté, j'ai dit qu'il avale parfaitement la nourriture qu'on lui enfonce dans la bouche, cela demande une explication.

Lorsqu'on met un grain de blé dans le bout du bec d'une poule, comme lorsqu'on lui met le bec dans l'eau, si elle happait le grain ou humait l'eau, ce serait une preuve qu'elle a pejxu et qu'elle a voulu : aussi ne boit-elle ni ne mang^e-t-elle alors. Mais au contraire, quand on lui verse de l'eau ou qu'on lui enfonce l'aliment dans le fond de la bouche, elle avale, parce que l'action d'avaler, en soi^ ne dépend ni de la volonté ni d'un sentiment raisonné, et qu'il suffit qu'un corps touche le pharynx pour qu'aussitôt la déglutition s'opère. Ce n'est donc encore ici qu'un mouvement commencé qui s'achève ; il a commencé sans la volonté de l'animal, puisque c'est une main étrangère qui a porté l'aliment dans sa bouche ; il s'achève sans sa volonté puisque, en soi, le phénomène de déglutition ne dépend pas de la volonté. »

Les mouvements qu'exécute un animal privé de ses lobes cérébraux sont des mouvements réflexes. La moelle épinière est le centre des mouvements réflexes. Dans la moelle allongée, le bulbe est le centre réflexe :

1° Des mouvements de la respiration, par le pneumogastrique ;

2'' Des mouvements du cœur, par le pneumo-gastrique ;

3° Des mouvements de déglutition ; l'excitation produite dans l'isthme du gosier par le bol alimentaire est portée au bulbe par les filets sensitifs du nerf * glosso-pharyngien et du nerf pneumo-gastrique. Elle se réfléchit dans les parties grises du bulbe et produit des mouvements du pharynx par l'intermédiaire des filets moteurs des nerfs qui naissent du sillon latéral du bulbe.

Autant de nerfs moteurs dans le bulbe, autant de centres réflexes.

Au centre réflexe de la respiration se rattachent tous les mouvements dérivés de la respiration tels que le bâillement, le cri, etc. Ce fait est important, car si on l'ignorait, on pourrait interpréter d'une manière tout à fait erronée les résultats d'une expérience. On pourrait prendre le cri réflexe pour le cri douloureux, plaintif, que le cerveau a perçu et dont il a conscience. Le cri réflexe est un mouvement purement mécanique, identique à celui que poussent les poupées à ressorts.

Le cri doiiloureux est la manifestation extérieure de la sensibilité consciente; il n'y a qu'un animal possesseur d'un cerveau qui puisse le pousser. ■

Le cri réflexe est yec ; le cri de la sensibilité consciente est prolongé, avec un accent propre tel que personne ne s'y trompe. Tout le monde, en effet, sait nettement quelle difterence il y a entre le cri du chien ilonl la patte est écrasée, et le cri du même chien qui appelle son maître ou menace un étranger.

Le cri que poussent les animaux privés des lobes cérébraux*, lorsqu'on les pince, qu'on les pique ou qu'on les brule, est un cri réflexe, purement mécanique, absolument dénué de douleur. L'excitation a été trans- : •mise parles filets sensitifs au bulbe, qulla réfléchit et la transforme en mouvement laryngien par les filets moteurs des nerfs qui font mouvoir les muscles du larynx.

Si l'on coupe la moelle allongée, le cri réflexe ne peut plus avoir lieu.

V^ Expérience, page 183. — Flourens retranche sur

. un lapin toutes les parties cérébrales, à l'exception de

la moelle allongée ; non seulement cet animal respirait

bien encore, mais quand on le pinçait fortement, il

s'agitait et criait.

Sur un autre lapin, Flourens retranche la moelle allongée. L'animal perdit aussitôt les facultés de respirer, de crier. Quelque violence que l'on mit à le pincer, il s'agitait bien encore, mais il ne criait plus. C'est au moyen de la respiration artificielle qu'on prolonge la vie de l'animal pendant un certain temps, ce qui permet de faire des observations ^.

1. D'après Longet et Vulpian, cela ne suffit pas, il faut qu'on i enlève la protubérance.

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