CONCLUSION
Julie : son petit groupe social. — Pas de doctrine de notre vie, dans Rousseau. — Rousseau philosophe. — Rousseau peu métaphj'sicien. — Ranqueroute de la doctrine du Vicaire . — Rousseau manichéen : victoire définitive de la contradiction sur lui. — Rousseau pas mystique. — Pessimisme de sa philosophie. -=- Son tempérament. — Son erreur touchant sa vertu.
Je ne dis pas qu'on ne pût tirer de la Julie mille vues et mille exemples intéressants par lesquels on fortifierait Texposé des doctrines de Rousseau tel que je viens de le faire, et on illustrerait les pensées dont je viens de donner Tesquisse à propos de Sophie. Julie est encore une Sophie, plus raisonneuse (trop I elle est un composé de Sophie et de Rousseau, pour ne parler que des éléments intellectuels), et le roman de la Nouvelle Hélo'ise^ si c'est encore cette même morale que nous venons d'entrevoir, c'est cette niorale en action. Julie est la gouverneuse d'une petite société et cette petite société est régie par la morale de la sympathie qui vit, pour ainsi dire, dans la personne de Julie. En
(1) Emile est tout pareil à « l'Eve future » de Villiers de Tlsle- Adam ; c'est elle qu'il devrait épouser.
faisant mourir Julie à propos, d'un accident fâcheux qui sauve ia situation, Rousseau a-t-il voulu prouver qu'en fin de compte, la Nature faisait encore mieux les choses que la sagesse humaine, même incarnée dans une gouverneuse ?
Les personnages n'y font rien ou à peu près que d'y cultiver leurs passions quand ils y cèdent et peutêtre plus encore quand ils les combattent, et d'y agitet* à vide leurs raisonnements. C'est là un grand intérêt pour l'historien du roman en France. Mais s'il est vrai, comme le dit Rousseau, qu'on pût retrouver dans la Julie, si accueillie, toutes les idées qu'il a mises ailleurs et qui y ont fait scandale, toutes celles donc que nous venons de mettre en ordre, je doute qu'on en pût tirer une doctrine delà vie qui présentât des lignes à beaucoup près aussi sûres que celles que nous avons dégagées sur l'éducation, la politique et même la religion.
On voit bien que la Nouvelle Héloïse est un livré qui a environ la même fin qu Emile : remettre, non plus Tindividu, mais un petit groupe social dans une sorte d'état de nature où il soit régi par le jeu passionnel des sentiments naturels et essentiellement de la sympathie. Mais comme, après tout, ce groupe, tout fermé qu'il est, se meut dans les conditions d'une civilisation déterminée, la conception n'en est ni assez artificielle pour être dogmatique, ni assez vraie pour nous enseigner ce que doit penser et faire l'homme qui appartient à l'humanité telle qu'elle est. C'est une atmosphère indécise dont le roman n'a peut-être pas eu à souffrir, mais où les lignes doctrinales flottent et s'effacent; à moins qu'on ne veuille dire à toute force qu'ici encore l'institution (par la sympathie) est
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Tessentiel et peut dès lors s'accommoder de toute constitution donnée.
Là aussi le mensonge disparaît. Grâce à Tesprit du Contrat social, on ne mentirait plus à l'Etat ni à ses officiers, grâce à la sympathie qui instituerait les petits cercles sociaux, on ne se mentirait plus les uns aux autres. La république universelle aurait pour cellules successives les petites républiques, puis chez celles-ci les petits cercles comme celui de Julie, puis chez ceuxci les individus qui, tout en appartenant à ces mondes concentriques, demeureraient d'accord avec euxmêmes, sincères. Ou plutôt (Rousseau s'accommode très bien du mensonge extérieur) dans ce système concentrique, l'individu demeurera un tout, non solitaire, mais parfait, un bloc moral intérieur sans fissure. Ainsi se trouverait reconstitué, avec les gains de la raison en plus, cet âge social primitif que Rousseau a donné comme le meilleur du monde.
En tous cas, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir précisément dans Rousseau de doctrine de la vie dans notre société réelle. Entre l'éducation d'Emile et la destinée supérieure que lui promet le Vicaire, il n'y a pas d'entre-deux, par celte excellente raison que la société n'est pas instituée. Et le fût-elle, nous n'aurions pas une philosophie de la vie (à moins qu'on ne veuille donner ce nom à la sentimentalité vague de la Profession de foi) ; nous aurions la monographie du citoyen pour cette société. El comme, hors de cette société légitime, le citoyen n'est plus, comme il est nul, il n'a actuellement d'autre ressource pour rester homme que de s'isoler de la société, de l'action réelle des hommes, de retourner en somme à être Emile et à vivre dans le seul commerce de sa gouverneuse. Je
ne pense pas que la « Morale sensitive ou le matérialisme du sage » eût été autre chose qu'un hors-d'œuvre d'hygiène à côté de cette lacune que veut le système lui-môme.
Si c'est être philosophe que d'éprouver un impérieux besoin et un ardent désir de réduire ses idées en système et d'en pousser les applications jusque dans les derniers détails, nul, je pense, ne refusera ce titre à Rousseau, soit qu'on ordonne, comme nous l'avons fait, les vues de l'auteur, soit qu'on prenne la peine de lire et de comprendre quelque page que ce soit de ses œuvres dogmatiques (et je demanderais presque laquelle ne Test pas). Il est philosophe autant et plus qu'homme de son temps, autant et plus qu'aucun de ses confrères les philosophes de ce siècle, et, si je ne me trompe, c'est ce qui communique à son style un nerf que les autres, ses contemporains, n'ont pas au même degré. Sans doute il a plus qu'eux Timagination, mais cette imagination en somme est loin d'avoil^ la qualité de celle d'un Montaigne, d'un Bossuet ou d'un Lamartine : elle serait assez lourde si elle n'était soutenue par l'idée et si elle était excitée seulement par un tempérament fort grossier. Et par tempérament, j'en conviens, il a la passion et une indicible passion, mais n'en puise-t-il pas une forte part dans les idées qui âcrement se rejoignent et se combinent dans son cerveau ? Il semble qu'avec la vocation du prêche, il ait hérité des théologiens et des polémistes huguenots quelque chose de leur ardeur indomptable exaltée dans des discussions batailleuses, et que cela tournant à quelque chose de nouveau et de plus aigre, ce soit un intraitable sophiste enivré de sa pensée qui chez lui anime Textraordinaire rhéteur.
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Il a donc Tesprit philosophique ; il a beaucoup moios l'esprit métaphysique. Son appel à la conscience n'a d'original que Téclat du son et le frémissement de voix, et c'est bien. quelque chose : si ce n'est pas une pensée, c'est le sentiment d'une pensée, mais aussi ce n'est rien de plus. La foi du Vicaire savoyard recueille de-ci, de-là, dans ses bons moments, quelques opinions de sens commun qui ne jurent pas ensemble, mais qui ne font rien pour se soutenir les unes . les autres. D'ail- . . leurs on serait mal venu à y demander quelque vigueur métaphysique, quand le dessein exprès de l'auteur est justement de réduire la spéculation à son moindre degré ou, pour mieux dire, de Texclure tout à fait en laissant parler les choses, les faits, les sentiments. La religion naturelle du sermonnaire savoyard a séduit assez de gens parce qu'elle était éloquente et parce qu'elle leur offrait, non seulement cette. tentation de ne pas avoir la peine de penser, mais encore cette séduction du second degré : de s'instituer sans peine au nom de leur inspiration intérieure, autant dire ici au nom de leur paresse et de leur suffisance et avec les dehors de la générosité sentimentale, les juges de ceux qui se donnent le mal de penser. Cette fade et assez agaçante dogmatisation à la savoyarde a subi progressivement,au cours dece siècIe,raction corrosive d'un spinozisme autrement puissant qu'elle et qui peu à peu la dissout. Elle n'a guère eu que deux disciples illustres, Victor Cousin et Jules Simon, et encore infidèles. Aucun des deux ne souscrit la conclusion dernière de Rousseau et qui fut constamment sa pensée de derrière la tête : la dualité des principes suprêmes. Il la découvre ou la laisse entrevoir en diverses occasions, mais pour trouver un passage où il s'en explique
catégoriquement, il faut avoir recours à sa correspondance : « La facilité que je trouvais à les résoudre (les questions, les difficultés) venait, dit-il, de Topinion que j'ai toujours eue de la coexistence éternelle de deux principes, Tun actif, qui est Dieu ; Tautre passif, qui est la matière, que Têtre actif combine et modifie avec une pleine puissance, mais pourtant sans l'avoir créée et sans la pouvoir anéantir... J'y ai trouvé Tavanlage d'expliquer sans peine et clairement à mon gré tant de questions, etc.. (1). » Tel est, au fond, son procédé essentiel pour justifier la Providence, selon qu'il en avait le souci. Dieu n'est plus, comme dans la Théodicée de Leibniz, l'être qui réalise le meilleur des mondes possibles, c'est celui qui arrange les choses pour le mieux, sans arriver à grand'chose de bon. La pensée de Rousseau est incapable de s'élever au-dessus de cette forme de manichéisme. Ainsi au sommet de la doctrine se retrouve éclatante, après avoir été souvent recouverte, la contradiction perpétuelle que Rousseau n'a pas surmontée et que définitivement il subit. Il reste qu'un nombre incroyable d'idées, de sentiments ou de pressentiments de Rousseau ont été repris et ont passé dans le système de Kant pour y être incorporés ; mais il se trouve qu'il n'est pas de rapprochement plus instructif pour montrer la hauteur qui sépare un esprit philosophique d'un génio métaphysique. Quant à l'esprit mystique, Rousseau en est entièrement dépourvu. Toute la iin de la Profession de foi en est le témoignage ingénu. On en trouverait tant d'autres ! Des lignes comme celles-ci sont à cet égard concluantes : « Qu'une vierge soit la mère de son créa-
1) Œiwresy IV, 769. Lettre du 15 janvier 1769. l'kvolutiox. — T. I. 2T
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tear, qu'elle ait enfanté Dieu, ou seulement un homme auquel Dieu s'est joint ; que la substance du père et du fils soit la môme ou ne soit que semblable ; que l'esprit procède de Tun des deux qui sont le même ou de tous deux conjointement... que chacun pense làdessus comme il lui plaira ; j'ignore en quoi cela peut intéresser les autres ; quant à moi, cela ne m^intéresse point du tout (1). » On n'est pas plus fermé.
La philosophie de Rousseau est singulièremant pessimiste, non seulement parce qu'à ses yeux, comme on l'a vu amplement au second livre de VÉmile, ]a somme des maux l'emporte toujours nécessairement sur celle des biens dans la vie humaine, non seulement parce que sa doctrine met au-dessus de la Terre un Dieu médiocre et attristant, mais parce que la Terre même s'est ressentie fâcheusement de l'impuissance de ce démiurge. Si on veut bien remarquer en effet que, d'après Rousseau^ les climats chauds sont inéluctablement condamnés au despotisme et les pays froids à la barbarie, que les climats tempérés sont seuls susceptibles de voir éclore Tinstitution politique, qu'encore y est-elle si rare qu'à peine en peut-on discerner trois ou quatre exemples au travers du cours des siècles dans des états extrêmement bornés, et que pourtant hors de ces rencontres si extraordinaires et si courtes, il n'y a que vice, dégradation morale, servitude, misère, infamie, cruauté, ignominie et mensonge, que l'art et la beauté sont donnés non seulement comme des fleurs du mal, mais avilis par leur destination qui est de distraire des méchants en les amusant, on trouvera que le tableau du genre humain et l'histoire de
(1) Émile^ V. Œiwres^ U, 649,
ses innombrables géDérations, si lamentables qu'ils soient en effet, sont présentés ici dans un sentiment affreux et d'une surprenante étroitesse. Et on ne réus* sit pas à se consoler avec quelques quarterons de Caraïbes.
Ce pessimisme avec le caractère particulier qu'il présente, faut-il en aller chercher les causes dans des influences héréditaires qui auraient infusé à Rousseau l'essence des théories très sombres des premiers théologiens du protestantisme sur le péché originel et la servitude du péché ? Il y aurait peut-être à cela quelque justesse, mais la cause prochaine est le tempéra* ment de Jean-Jacques, sa constitution physique et la forme même de son âme. Peu d'hommes ont ressenti le mal aussi vivement que lui, jusqu'à l'imaginer partout et par conséquent là où il n'était pas. En même temps, avec ses instincts sensuels et son appétit de jouissance naturelle et immédiate, il manquait de ce sens en nous qui reçoit les enseignements delà douleur et dès lors il ne la comprenait pas. La douleur physique, dont il ne fut pas exempt, il eut le mérite et le courage ou l'absurdité de la nier, de ne pas s'en embarrasser, il en a absous la Nature, tout en gardant à autrui des sentiments de pitié sinon toujours très efficaces, du moins sincères. Mais ce qu'il a à souffrir dans son âme est pour lui une énigme qui Tagite et le tue. Persuadé par sa justification delà Nature que les hommes sont originairement bons (1) et ressentant
(1) Il faut remarquer que c'est là dans sa doctrine un élément très optimiste. On ne voit pas comment il le maintient, puisque l'homme, composé d une âme et d'un corps, participe à cette matière qui, selon lui, traîne toujours du mal avec elle. Parfois il semble confesser celle conséquence, mais c'est par éclairs, et il n'en main-
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avec la dernière vivacité le mal qu'ils lui font ou celui que sa mélancolie physique lui fait croire qu'ils lui font, posant ce principe que Thomme originairement bon est donc un tout naturel qui n'est pas divisé contre soi-même ni dangereux aux autres, et éprouvant que les hommes lui nuisent, surprenant jusqu'en [lui-même des tendances contradictoires qui le bouleversent, il y a toutefois une idée dont il est incapable et d'une incapacité qui va à un degré pathologique, à la folie, c'est que de tout ce mal il puisse pour sa part, si peu que ce soit au monde, avoir la coulpe. Il est innocent de tous les péchés du monde : voilà ce que crie toute son œuvre, tout son être et, on le sent bien, les passages mêmes où il dit qu'il s'accuse. Ses fautes, il les rejette avec passion sur la société et les autres hommes (1). Etcomme l'explication du mal que le raison-
tient pas moins iiitrépidemeiit, à l'ordinaire, la bonté originelle de l'homme. Ce dogme emphatique et niais met l'esprit à l'aise pour déifier les passions ; il permet seul aussi à Rousseau de se poser en nouvel homme-Dieu, en Christ qui a restitué la vraie nature humaine.
(1) Le seul passage de ses œuvres où il semble s'accuser avec passion et s'indigner contre lui-même, c'est à la fin du second livre des Confessions, quand il raconte comment il se déchargea effrontément sur l'innocente Marion d'un larcin qu'il avait fait [Œiwres^ II, 42-44). Malgré tout, on doute de deux choses: qu'il ait coifimis le méfait, qu'il s'en repente pour tout de bon s'il l'a commis. Il veut bien être l'auteur du « crime », mais il n'entend pas en avoir « la coulpe ». Et en effet, il en reparle (malgré son serment) dans cette « quatrième promenade » où il nous signifie sa doctrine latitudinairc sur le mensonge et la fiction ; l'aventure de Marion lui en sert même de prétexte ; et bien qu'il jîarle de ses « remords », expli-« quant son acte par « la honte et la timidité », ce qui en somme est assez plausible, il tend à rejeter « la coulpe » sui la société, devant laquelle il a menti. Bientôt il avoue que dans ses Confessions, mal servi par une mémoire infidèle, il était «c plutôt porté à mentir en s'accusant avec trop de sévérité qu'en s'excusnnt avec trop d'indulgence, et sa conscience l'assure qu'un jour il sera jugé moins
nement lui fournit, c'est qu'étant possible, il rend possible aussi la vertu, comme son âme enthousiaste est propre à s'enflammer pour cette haute idée de la vertu, il faut qu'il soit vertueux. Malheureusement sa complexion ne s'y prête pas, et n'est-il pas empêché de commencer sérieusement à l'être par l'intime conviction qu'il l'est déjà et qu'il n'a rien à faire en lui-même pour cela ? Par conséquent il s'agit surtout pour lui d'une attitude à prendre et par laquelle il fera passer sa propre conviction dans l'esprit des autres. 11 sent pourtant bien que sa prétention doit se fonder sur quelque effort intérieur. Que ferait-il? Il se fait violence pour étaler, pour outrer, pour publier son impudeur naturelle, et il croit autant de fois avoir fait un effort de vertu. Le sens de son péché lui manque. Les hommes cependant méconnaissent sa pureté, ils sont injustes ; Jean-Jacques souffre et il mériterait l'amour sans réserve de tous les hommes, le monde est méchant et atroce^ Au fond du pessimisme le plus noir dont on voit envahi l'homme qui s'estime le plus innocent des hommes, que Irouve-t-on à l'analyse, sinon, dans une exemplaire et effrayante plénitude, le péché radical, l'orgueil moral ?
sévèrement qu'il ne s'est jugé lui-même » (1,422 et circà). Dès lors, l'aventure de Marion, unique de son espèce, n'est-elle pas imaginée ou du moins arrangée pour donner, par le contraste de cet aveu solennel, une couleur de vérité à tout le reste, pour attester enfin son innocence générale ? S'accuser très expressément d'un crime qu'on n'a pas commis, on sait que le cas n'est pas à beaucoup près inouï dans ce monde du « délire de l'imagination » qui, dit-il, et on le sait de reste, tut le sien. Qtiis tempcrct a lacrimisl