Livre III. — Éducation de l'intelligence. — Leçons de choses
Emile réinvente la science. — Et les arts. — Conçoit la propriété.
— Choisit un métier.
Livre IV. — Education morale. — Profession de foi du Vicaire savoyard. — Contre la philosophie dogmatique. — La lumière intérieure. — Dieu. — Le monde. — L'esprit et le libre arbitre.
— Attributs de Dieu. — Adoration. — Vie ultérieure — Morale universelle. — Le culte affaire de police. — La religion naturelle.
— L'incrédule logiquement atroce. — Études classiques d'Emile. Livre V. — Sophie ou la femme. — La femme relative à l'homme.
— Ses devoirs et ceux de l'homme inégaux. — La contrainte bonne dans l'éducation des femmes — La parure, les arts. — La religion reçue des femn\es par autorité. — Portrait de Sophie.
— Mariage d'Emile et de Sophie.
La suite logique de la doctrine de Rousseau appelle maintenant Texpositiôn et l'analyse de la doctrine de rhoaime.
Deux cas sont à distinguer :
A. — La société est instituée^ et alors Thomme doit être formé en vue de cette société à laquelle toute sa personne appartient par destination ;
B. — Ou la société n'est pas instituée^ et Thomme doit être rigoureusement préservé de toute influence humaine, de manière à demeurer Thomme de la nature, le « tout parfait et solitaire » qui se refusera à devenir rhomme de l'homme et, dans son isolement moral, attendra rinstitution de la société idéale en qui il pourrait se transporter tout entier.
Dans les deux cas, la formation de Thomme est la grande affaire ; le problème social est surtout un problème de pédagogie, et c'est sans doute pour cela que Rousseau voit toute la République de Platon sous le seul angle d'un traité de pédagogie (1).
A. — On se fera une bonne idée des principes d'éducation qui devront régner dans muq société instituée par
(1) £mi7e, liv. I, Œuvres, II, 402.
l'évolution. — T. I. 26
les indications que donne Rousseau sur réducalion qu'il rêve pour les jeunes Polonais, au moment où il croit devenir le législateur de leur nation. Le chapitre qu'il consacre à cette question, il le commence par ces mots : « C'est ici Tarticle important. C'est Téducation qui doit donner aux âmes la forme nationale et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts, qu elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité (i). Un enfant en ouvrant les yeux doit voir la patrie et jusqu'à la mort ne doit plus voir qu'elle. Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère Tamour de sa patrie, c'est-à-dire des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence, il ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle ; sitôt qu'il est seul, il est- nul ; sitôt qu*il n'a plus de patrie, il n'est plus ; et s'il n'est pas mort, il est pis (2). »
Voilà l'idéal : il est absurde, il est immoral, car il ne s'agit pas seulement de faire un bon citoyen, il s'agit de faire un sot. Et qu'est-ce qu'on peut faire de bon avec un élément qui, à part la place qu'il occupe dans la machine sociale, est « nul »? Rousseau ne désespère pourtant pas de le former par des procédés qui nécessairement s'éloignent de la pédagogie commune.
L'instruction du jeune Polonais doit porter exclusivement sur la Pologne, il doit en connaître toutes les productions, toutes les provinces, tous les chemins, toutes les villes, toute l'histoire, toutes les lois. C'est la loi qui doit régler « la matière, l'ordre et la forme » de ces études.
(l)Ce dernier mot montre une fois de plus quelle est l'action que la société civile doit exercer, d'après Rousseau, sur l'individu. (2) Œuvres, 1, 709.
Mais la partie (< la plus importaate de l'éducalion », c'est le gymnase ou lieu d'exercices pour les enfants. On ne doit ni les assommer par « d'ennuyeuses études où ils n'entendent rien », ni leur « permettre » de jouer « séparément à leur fantaisie ». Ils ne doivent jouer qu'en public, avec un but commun, pour s'accoutumer à la règle et en vue de prix décernés par l'acclamation des spectateurs. Nul enfant ne doit être dispensé de ces jeux. Tous doivent être élevés ensemble et de la même manière ; l'éducation publique, si elle n'est gratuite, doit être à un tel prix que même la noblesse pauvre y puisse avoir accès : des bourses seraient données à titre de récompease honorable aux enfants des pauvres gentilshommes qui auraient bien mérité de la patrie. Si, à la rigueur, Rousseau consent que certains enfants demeurent dans la maison paternelle, tout à l'inverse d'une opinion aujourd'hui assez courante, il veut bien que l'instruction soit en quelque mesure domestique, mais à condition que l'éducation soit publique (i).
Cette éducation sera négative en ce sens qu'elle empêchera les vices de naître ; elle le sera dans le sens où Rousseau entend ce mot, c'est-à-dire qu'elle résultera pour la plus large part de principes impersonnels, des mœurs, des lois et nullement de l'action des maîtres. Aussi bien n'y aura-t-il pas de maîtres à proprement parler : « Gardez-vous surtout de faire un métier de l'état de pédagogue » ; ce sera une des fonctions qu'auront à remplir temporairement les meilleurs citoyens avant d'accéder, non à de plus hautes, il n'est pas possible, mais à de plus éclatantes et moins pénibles. Un
(1) Sur l'éducation publique, cf. Arist., Politiq., VIII-i, 2.
404 l'évolution de la littérature
grand Conseil national aura la suprême administration de cette éducation publique, et il ne serait pas mauvais que les enTants formassent de bonne heure une imitation du gouvernement national. Ainsi tout concourt à identifier le futur citoyen aux lois et aux mœurs de sa patrie, hors laquelle « il n'est plus{l) ».
B. — La société n'est pas instituée.
Dans ce cas, Téducation doit être non plus nationale, mais humaine. Ce n'est plus un peuple, c'est la nature qui sera le vrai milieu de l'enfant. Par là on pourra retremper l'homme dans ses origines et le rendre capable
(1) Si l'on veut voir ce que de teLs principes deviennent dans la tête d'un disciple, il faut lire le projet d'éducation publique qui se trouva dans les papiers de Lepelletier de Saint-Fargeau et qui en imposa à la Convention. On y sent l'inspiration directe du Rousseau législateur de la Pologne, et Michelet, avec une légèreté plus incompréhensible que rare chez lui, y a vu le plan d'éducation qui convenait à la France républicaine. Lepelletier veut que l'internat soit universel et obligatoire depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze ans pour les garçons et onze ans pour les filles. On fourrera les enfants dans « les édifices anciens » pour les utiliser. Une exacte discipline sera maintenue à l'aide de grades attribués aux enfants. On verra régner dans ces pensionnats une régularité invariable et une permanente uniformité. La principale occupation sera le travail des mains, tel que de répandre des matériaux sur les routes, ou celui des manufactures, là où il y en a. Cela grossira « sensiblement pour la République la masse annuelle des productions manufacturées » . Lepelletier « appelle sur cette vue importante d'économie politique l'attention et le génie des citoyens intelligents dans les arts ». L'éducation sera austère, les enfants y seix)nt « ployés », c'est ainsi qu'elle sera nationale. Il ne sera pas question do religion jusqu'à douze ans, car c'est alors qu'on adopte « un culte avec réflexion ». « Dans l'institution publique, dit Lepelletier, la totalité de l'existence de l'enfant nous appartient » ; il ajoute, avec une horrible bêtise : « La matière, si je puis m'exprimer ainsi, ne sort jamais du moule. » Les enfants se serviront les uns les autres, leur nourriture sera rude, ils coûteront trois sous par jour et grâce à certaines combinaisons, tel père de famille pourra avoir jusqu'à sept enfants à la fois « pour un sacrifice de trente sous ».
y aura un conseil de cinquante -deux pères de famille pour les
d'une société instituée. Par voie de conséquence, le précepteur ne sera pas un citoyen, ministre de la loi, mais un homme, ministre de la nature. Tel est le plan de TÉMïLE.
Préface. — Rousseau y marque le caractère général de «on œuvre ; d'autres pourront prendre le soin d'en adapter Tesprit aux circonstances particulières.
Livre /. — Tout est bien sortant des mains de Fauteur des choses et dégénère entre les mains de Thomme. La société actuelle défigure l'homme, en fait Thomme de rhomme. Il faut donc protéger l'enfant contre elle, en élevant comme une barrière entre lui et elle.
L'enfant est sujet à une triple éducation, une première qui vient de la nature, une seconde des hommes, une troisième des choses. Il ne faut pas que ces trois éducations se contrarient, sinon le but est manqué qui est que l'homme « soit d'accord avec lui-même (1) ». Or, comme nous ne pouvons changer l'éducation qui vient à l'homme de sa nature, il faut diriger les deux autres sur la première. La nature est définie essentiellement par l'inclination sensible ; elle fait de l'homme, d'après Rousseau, un tout naturel. Cet homme naturel absolu ne peut être transporté, sans être pour ainsi dire fractionné, brisé, que dans une société instituée qui
cinquante-deux semaines de l'année, car il n'y aura jamais de vacances, il ne faut pas que la matière sorte du moule Les enfants soigneront les vieillards logés tout exprès dans les mêmes maisons (mon Dieu ! que ce siècle fut donc sensible I ), et tel est, car il y revient, le « moule républicain ». Le plan théâtral de Rousseau rapproché de celui de Lepelletier permet de mesurer la distance qu'il y a d'un utopiste de génie à un copiste imbécile, et dangereux tout de même. V. mon livre de la Pédagogie révolutionnaire y livre d'une philosophie erronée, mais qui a le mérite de rattacher chaque projet pédagogique à la doctrine sociale qu'il prolonge. (1) Jémi7e. liv. I, Œuvres, 11,400.
406 l'évolution de la littérature
soit, nous l'avons vu, un substitut de la nature même ; cette société instituée sans doute « dénature »rhoaime, mais sans le fractionner et en Télevanl à des fins supérieures. Alors l'éducation publique est à sa place. Mais celle du monde ne vaut rien, étant contradictoire, et l'éducation domestique n'a de valeur qu'autant qu'elle travaille dans le sens de l'éducation naturelle. Ainsi l'homme qui l'entreprend doit s'y effacer pour laisser paraître la nature, et si Taction humaine doit tendre à se supprimer elle-même, il suit que l'éducation du fait du précepteur devra être négative et que la grande affaire sera d* « empêcher que rien soit fait (1) ».
Ces prémisses contraignent Rousseau à se donner pour élève l'homme naturel en général (il y a ici comme un retentissement de la doctrine classique de l'homme en général) et à réaliser les conditions les plus approchantes à son but, qui est d'élever un homme abstrait. C'est pour cela que les conditions de son Emile sont aussi vagues ou du moins aussi moyennes que possible. Elles ne retiennent de particularités que celles qui servent à éliminer toute particularité trop accusée. C'est ainsi qu'Emile est d'un pays tempéré (la France), d'esprit commun et moyen, assez riche justement pour que les nécessités sociales ne pèsent pas sur lui et pour qu'on puisse les écarter, sans parents à ce qu'il paraît, ou du moins aux mains d'un gouverneur qui succède k tous leurs droits (2), afin que l'homme abstrait ne soit pas déformé dans le pupille par l'influence d'une famille, et enfin, de santé normale.
(1) Œuvres, II, 403.
(2) Cette idée en quelque manière remonte chez Rousseau jusqu'en 1740, jusqu'au « projet pour leducation de M. de Sainte- Marie ». (V. Œuuresy III, 272 et circà.)
Une nourrice est ici préférée à la mère, parce qu'elle est davantage un instrument du gouverneur (1). Un peu plus tard, le régime du pupille se composera surtout d'aliments maigres, naturels. Il est élevé loin des villes ou il n'échapperait pas à l'action sociale des hommes. Il est lavé chaque jour. On le laisse s'ébattre librement. Il est le disciple, non du gouverneur, mais de la nature; d'où elle part, c'est ce qu'on voit bien, mais jusqu'oQ elle peut aller chez un enfant dont elle sera la vraie maîtresse, c'est ce qu'on ne sait pas encore, puisque l'expérience n'en a pas été faite (2j.
Il va sans dire que cette expérience instituée par Rousseau est toute fictive (3j et qu'en fait il s'éloigne extrêmement des conditions qu'il en prétend tracer. L'intervention du gouverneur est perpétuelle, 'mais Rousseau sauve la face en affirmant qu'elle s'exerce dans un sens négatif. Ainsi on ne tolère pas qu'Emile prenne aucune habitude, on le guérit de la frayeur en lui montrant des masques, en brûlant près de lui des amorces de pistolet (4), on le laisse tout manier, on le
(1) C'est pour cela qu'il ne faut pas s'étonner si les préceptes d'allaitement maternel promulgués dans la Nouvelle Hcloïse sont ici mis en oubli.
(2) Kant dit à peu près la même chose dans son traité de pédagogie. V. édit. Hartenstein, t. VIII, p. 459, et mon De tractatit Kantii paedagogico, p. 74, {? 82.
(3) Comme celles de M. Zola dans ses romans. Ajouterai-je que la rigidité du plan d'Emile et diverses nuances d analogie qu'on saisira me font songer à Bouvard et Pécuchet ?
(4) Si nous appelions cela donner à l'enfant l'habitude du sangfroid, tout serait perdu, car nous reconnaîtrions : 1* qu'il y a action humaine à tirer exprès un coup de pistolet ; 2' que l'enfant contracte Thabitude de ne pas s'émouvoir facilement ; 3' que cette éducation est en conséquence positive. Ce serait pourtant absolument la môme chose. Puissance des mots chez un rhéteur entêté de sa propre sophistique !
408 l'évolution de la littérature
promène en le transportant pour qu'il voie toutes choses, il crie, gazouille et gesticule à son aise, mais on ne défère qu'à ceux de ses cris qui sont dictés par le besoin : l'enfant ne doit pas asservir les hommes, et les choses n'obéiront pas à sa voix. On le rend fort, car « toute méchanceté vient de faiblesse ». On le sèvre quand les dents poussent ; et quand i) commence à parler, on ne le reprend pas de ses fautes de langage, on se contente de parler devant lui correctement.
Livre IL — Cette première éducation était toute physique. Rousseau y ajoute quelques traits encore, en proscrivant les machines artificielles par lesquelles on préserve les enfants de maints petits accidents. On a tort, car ces accidents qui viennent des choses ne peuvent être, dans la doctrine, qu'avantageux ; ce sont des maux utiles.
Mais voici l'enfant « véritablement un, le même, un être moral ». Il va s'agir de l'éducation de la sensibilité, et pour cela il convient d'avoir une idée nette du bonheur, de s'en faire la théorie.
Il y a d'abord le plaisir d'être, qui est positif (i). C'est ce plaisir-là qu'il faut faire sentir à l'enfant en l'aimant, en le faisant vivre heureux immédiatement, dans chaque moment où il est. Il n'y a pas à le corriger, car il n'est pas mauvais. Le mal ne pourrait naître en lui que par l'action de l'homme sur lui.
Pour le reste, la théorie est nettement pessimiste. Les souffrances sont toujours plus grandes que les jouissances. Les peines impliquent le désir de s'en délivrer, les plaisirs impliquent le désir d'en jouir ; tout se ramène donc enfin au désir qui est une privation pé-
(1) Cette idée est prise dans Aristote, Politiq.^ liv. III-iv, 3.
nibleet la félicité humaine ne serait que Tétat négatif ' où nous serions délivrés de cette peine du désir.
La grande affaire est donc de proportionner nos . désirs à nos facultés, notre volonté à notre puissance, de mettre en équilibre notre désir avec notre pouvoir. •
Le malheur est que, vivant dans un monde réel qui a des bornes, nous avons une imagination qui n'en connaît pas et est virtuellement infinie.
Un premier point est donc de purger l'imagination de ses fantômes, de se persuader que la faiblesse, la mort, la maladie, la vieillesse ne sont réellement pas des maux. Il n'y a de mal que le crim» seul.
Dès lors, on obtiendra le second point qui est que Tindividu reste à sa place et dans ses propres bornes. Là il est libre, il veut et fait ce qui lui plaît dans la limite de ce qu'il peut strictement par lui-môme. Il ne s*agit que de « resserrer son existence au dedans de soi » , conformément à la seule nature des choses réelles, tant qu'on ne peut pas transporter cette existence dans une société légitime.
C'est donc dans la dépendance des choses, non dans l'obéissance, qu'il faut tenir l'enfant. Qu'on ne raisonne pas avec lui, l'enfant n'a pas de raison, qu'on agisse avec lui par la force, comme font les choses. La raison lui viendra plus tard. C'est un des postulats les plus artificiels de Rousseau que ces éclosions successives et subites, on dirait presque ces explosions des facultés de l'homme (1). La nature travaille d'autre sorte et prépare de plus loin l'homme dans l'enfant.
(1) Il y a lieu de rapprocher cet artifice théorique de Rousseau de la théorie de Kant sur la formation subite du caractère. J'ai déjà donné des indications sur ce point, à propos de la « réforme » de Rousseau.
410 l'évolution de la littérature
Mais c'est un postulat bien commode à Rousseau pour exposer ses théories en ordre.
Donc il ne faut point que les hommes aient d'action sur réducation de Tenfant, de parla doctrine. Et rien n'est plus faux qu'une telle doctrine, car le vrai milieu de l'enfant, c'est l'humanité, etice n'est la nature qu'à travers l'humanité, non seulement parce que l'humanité enveloppe nécessairement l'enfant, mais parce qu'il la porte en lui-même.
La fausseté de la doctrine de Rousseau, qui veut éliminer les hommes et leur action, se trahit par une cruelle revanche de la nécessité inévitable : il est contraint d'éduquer l'enfant par le mensonge organisé. Il faut que le gouverneur présente à l'enfant les hommes seulement machinisés, mécanisés par lui, après en avoir fait des choses, ses choses, en vue de certains buts. C'est ainsi qu'est mise en scène, actes et paroles, la comédie du jardinier à propos de Ja propriété et celle de la femme en colère, que la tricherie est introduite dans le jeu de la course, que plus tard les scènes du bateleur sont jouées e1 récitées sur commande devant le naïf Emile. Mon Dieu! on sait bien qu'avec les enfants il y a certaines habiletés ou feintes permises ; encore me semble-t-il meilleur de s'en tenir strictement aux échappatoires, dans les cas où on est au pied du piur ; mais c'est affaire de tact d'y sauver sa sincérité dont l'enfant aura le sentiment, et il n'est rien de plus répugnant que de voir donner comme des espèces de leçons de morale éternelle et solennelle des scènes entières de cabotinage où d'ailleurs l'enfant, s'il n'est un sot, ne se laissera pas prendre ; et s'il s'y laisse prendre, plus tard il vous rendra très justement votre mensonge en haine ou en mépris.
Rousseau prétend que Tenfant ne ment pas, si on ne Ty induit, et il assure ici qu'Emile ne mentira pas. Il ne fera pas de mal, ce qui est tout ce qu'il faut, les plus sublimes vertus étant négatives. On ne lui enseigne la charité que par l'exemple (ce qui, bien entendu, est toujours négatif).
Puis, déduisant les conséquences de ce principe que les enfants n'ont pas de vrai raisonnement ni de mémoire active, Rousseau veut seulement emmagasiner dans Tesprit d'Emile non des notions, mais des faits que sa raison associera plus tard. Des choses, pas de mots, pas de langues étrangères ni mortes, pas de représentations géographiques artificielles, pas d'histoires, pas de fables, pas de livres. Emile apprendra à lire par intérêt, pour prendre ses arrangements avec une compagnie qui a fait la partie d'aller manger de la crème. Il exerce son corps, s'endurcit à la mode de Locke, éduque ses sens, dessine, orne sa chambre, apprend quelque géométrie par l'expérience, et ces derniers articles ne sont pas hors de saison pour aller jusqu'à douze ans.
Livre III. — Une courte période commence pendant laquelle l'enfant a, par rapport à ses besoins, un grand excès de force. Il faut jeter dans l'avenir le superflu de l'êlre actuel et lui faire acquérir les connaissances qui contribuent au bien-être. En somme, les leçons de choses continuent. Emile doit s'intéresser aux phénomènes de la nature, réinventer pour ainsi dire la science, apprendre par l'usage un peu de cosmographie, de géographie, de physique. C'est alors qu'on le conduit chez le bateleur si bien stylé, on fait devant lui des expériences « comme par hasard » (il ne faut jamais avoir l'airde vouloir expressémentune chose qui pour-
412 l'évolution de la littérature
rait l'instruire, cela ne serait pas négatif). La chimie à ce compte ne trouve que peu de place. Emile lit Robinson Crusoë : il est superflu d'indiquer pourquoi ce livre est le seul qui trouve grâce devant Rousseau (1). Toutefois on commence à lui montrer l'interdépendance des hommes du point de vue des choses, du mécanisme de l'utilité : il la remarque dans l'agriculture, la forge, la charpente, se fait quelque idée de Tutilité du gouvernement par rapport à la protection de la propriété et, informé dès lors de la division du- travail, se rend compte de Timpossibilité de vivre isolé ; il comprend que le travail est obligatoire, puisqu'on vit à l'aide de celui des autres, et il choisit d'être menuisier. H apprend ce métier chez l'artisan même, un ou deux jours par semaine.
Emile est désormais un individu complet dont le jugement devient actif. L'erreur est plus aisée à commettre que la vérité à connaître. 11 faut qu'Emile sache ignorer et que là où il est obligé de juger, il réforme ses idées sur ses sensations.
Livre IV. — Il faut re larder chez lui autant que possible l'âge de la puberté ou du moins les effets de la crise. L'amour n'est pas naturel : la nature ne connaît que l'instinct du sexe. L'amour ne parait qu'après le développement de la raison et c'est l'imagination qui déprave les passions. Dieu est seul et heureux, mais nous, faibles que nous sommes, nous avons besoin des autres. Nous nous attachons aux autres hommes à cause
(1) Dès longtemps on a remarqué que Robinson Crusoë n'était pas autant qu'il semble Timage d'un homme isolé dans la nature ; s'il se tire d'affaire, c'est grâce à la société, à la civilisation humaine encore présente près de lui et prompte à l'aider, sous la forme des outils précieux qu'il retire du navire.
de leurs peines, par la pilié, par la reconnaissance. C'est par Teffet de ce dernier sentiment que votre élève vous prendra pour ami.
Il entre maintenant dans l'ordre moral. Sa raison est fondée sur la conscience, sur le cœur, et son cœur le dispose à transporter son moi en autrui.
Le transportera- t-il, ce moi, dans la société telle qu'elle est? Non; Thistoire vient ici à point pour lui montrer la société mauvaise et la lui montrer de loin, par des faits, rien que des faits : tout le reste est le . roman des historiens. Emile ne manque pas de conclure de cette étude que les ambitieux sont bien malheureux et que le mieux est de rester à sa place. Pour parfaire sa connaissance des hommes, son gouverneur lui laisse faire quelques impairs et Ten console et il lui donne des fables dans un ordre didactique, sans la moralité (il ne faut jamais avoir Tair d'y toucher).
Dès lors Emile connaît les hommes, du moins c'est Rousseau qui le dit ; il secourt les malheureux, défend son honneur courageusement tout en aimant la paix. Il est sentencieux, et c'est bien le moindre hommage qu'il doive aux Spartiates. Son éloquence vient du cœur, son cœur et son entendement sont parfaits, car il est non pas « Thomme de l'homme, mais l'homme de la nature (1) ». Rousseau, devant un si grand ouvrage, peut bien se rendre témoignage à lui-même et avec une insigne canieur, il constate qu'il a écarté l'esprit de système et qu'il s'est fié, non au raisonnement, mais à l'observation.
Emile n'est pas un sauvage, ou du moins c'est un sauvage induit à penser raisonnablement en société :
(1) Œuvres, II, 557.
ce développement de sa pensée implique qu il ait une religion.
Son éducation à cet égard se fonde, comme toujours, sur une leçon de choses ; c'est en face de la nature que le Vicaire savoyard va lui faire son sermon.
Et comme c'est le cœur qui est institué juge delà philosophie, c'est de toutes paris la nature qui est maîtresse de sagesse (1).
Le scepticisme est affreux, on n'y peut demeurer. Les arrogants philosophes dogmatiques se contredisent entre eux. On peut tirer de là une preuve des bornes de l'esprit humain et de son orgueil (2). 11 faut donc nous limiter à ce qui nous intéresse immédiatement et ne consulter que la lumière intérieure.
Cette méthode conduit à admettre l'unité de Dieu, la réalité du monde extérieur et de la matière, l'activité libre de l'esprit. La nialière qui est inerte a eu besoin d'un premier moteur, dont elle manifeste en effet l'intelligence. Mais la matière est-elle éternelle ou y a-t-il eu création, y a-t-il unité, dualité, multiplicité de principes ? peu importe et cela n'est point décidé ici (il n'importe pas si peu, et c'est ce que nous verrons par l'aveu de Rousseau lui-même).
Les attributs de Dieu sont, avec Tintelligence, la puissance, la volonté, la bonté : tout cela est senti.
(1) C'est d'une manière analogue, il faut en convenir, que dans le système de Kant la raison spéculative est abaissée pour laisser le primat, non au cœur sans doute, mais à la raison pratique, à cette sorte de voix de la conscience qui est l'impératif moral. Chez Pascal, « cette superbe raison » n'est pas abaissée, elle est seulement « froissée ».
(2) Cette attaque contre l'orgueilleux dogmatisme, la leçon de modestie qu'il en faut tirer, tout cela aussi deviendra en quelque façon kantien ; Hume d'ailleurs contribuera pour sa pai't.
L'homme est établi roi de la Terre, il en doit à Dieu une reconnaissance qu il paie en adoration. Mais tandis que la nature ojffre le spectacle de Tordre, l'humanité présente celui du désordre et du mal. L'homme est partagé entre ses passions et la raison (1). C'est qu'il est fait de deux substances, la matière qui ne peut penser et l'esprit, qu'il a infini, libre, immatériel.
Donc la liberté humaine n'entre pas dans le système ordonné de la Providence, aussi cette liberté ne peutelle troubler Tordre général . Elle ne nous a été donnée qu'en vue de la vertu. Dès lors, Thomme est l'auteur du mal moral, le seul qui soit vraiment le mal. La conscience promet le bonheur au juste dans une autre vie, mais si cette vie est immortelle, c'est ce qu'on ne sait : « Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes... tout ce que j'appelle infini m'échappe. » De là il n'y a qu'un pas à nier les peines éternelles. L'enfer est dans le cœur des méchants : eux-mêmes plus tard, un jour, perdront leur malignité, seront heureux (2).
La morale, identique partout et en tous temps, est dictée par la conscience, qui parle le langage de la nature : c'est pour cela que ce langage est méconnu aujourdhui. La vertu, où la conscience nous incite, nous met d'accord avec nous-mêmes et elle est rehaussée par l'obstacle qu'y apporte le corps, source de mal ; après tout, ce n'est que délivré du corps qu'on sera soimême, tout à fait et sans contradiction.
La prière, le miracle, la grâce sont exclus. La reli-
(1) J'ai déjà fait voir là le germe de la théorie du péché originel chez Kant.
(2) « La bouche d'ombre » de Victor Hugo ne promulgue pas un autre optimisme que celui-ci, immoral au fond :
« Les gueules baiseront ! »
416 l'évolution de la littérature
gion naturelle, telle qu'on vient de Texposer dans soq essence, est la seule en somme, étant fondée sur la nature et Ja conscience. Pas de dogmes, ni de mystères, ni d'intolérance fanatique : tout doit être rapporté à la seule révélation du cœur. Quant à Tuniformité du culte, c'est en chaque lieu afifaire de police. L'autorité des hommes ne vaut rien en matière de religion, car elle n'est pas supérieure à l'autorité de ma raison, et la révélation divine se ramène toujours à l'autorité des hommes. La critique d'ailleurs est ici aussi inutile qu'impossible. Les miracles, les prophéties sont à rejeter et les religions se contredisent entre elles. L'évangile est bon, malgré les absurdités qu'il contient, par les points où il coïncide avec la religion naturelle. Au surplus, chaque religion peut être en particulier une bonne institution politique, pourvu que la religion du cœur y soit sauve : un culte est bon dès là qu'il est prescrit par les lois et il est sage de pratiquer la religion de ses pères (1). Le culte intérieur est l'essentiel. La religion a une grande supériorité pratique sur la philosophie, c'est dans sa conscience et dans son cœur qu'il faut que le disciple la sente vivre. C'est cette religion-là qui soustraira Emile à l'empire des sens ; s'il en veut une autre parmi celles qui sont professées, il la choisira lui-même. Rousseau ne souscrit pas à la moralité de l'incrédule, il pense que ses raisonnements ne peuvent être logiquement qu'atroces.
Revenons à Emile. Il a fallu» jusqu'ici le contraindre ou le tromper (2) » ; on l'arrêtait par l'ignorance,
(1) Cette pensée est sans doute peu chrétiei;ine et peu héroïque ; elle part tout naturellement d'un homme qui fait bon marché des cultes et du christianisme,
(2) Œuvres, II, 603.
on Tarrête par les lumières et on réussit à gauchir, à tergiverser de manière à empêcher 1 homme social d'être tout à fait artificiel.
Le gouverneur peut un temps tirer quelque utilité de la chasse pour retarder chez son pupille l'inéluctable effet des passions. Mais il faut bien venir enfin à lui en révéler la nature et le but. Jean-Jacques va introduire Emile dans le monde pour qu'il y cherche femme. Inutile de dire qu'il lui a préparé d'avance un dernier panneau dans lequel la machine qui s'appelle Emile ne manquera pas d'aller donner avec précision. Emile apprend le grec, le latin, l'italien et, muni de ces talents, il se met en campagne pour découvrir Sophie, que Jean- Jacques lui tient en réserve au cinquième livre.
Livre V, — Sophie ou la Femme, — Jamais homme ne fut moins féministe que Jean-Jacques, au sens où la mode a récemment propagé ce terme. Il faut donner en peu de mots la théorie de Rousseau concernant la femme, et rien n'est plus aisé que de le faire de manière à être compris parfaitement, du moins de ceux qui auront bien suivi et saisi jusqu'ici ses idées.
De même que l'homme individuel est entièrement et totalement relatif à l'État, de même la femme individuellement est totalement relative à l'homme; et de même que les lois sont incarnées dans les hommes, les mœurs sont incarnées dans les femmes. Et c'est tout, si on veut bien se souvenir de ce que nous avons dit ailleurs du rapport des lois aux mœurs.
La femme est donc faite pour plaire à l'homme. Elle plaît pour êlre subjuguée, mais elle asservit l'homme. L'homme plus fort, au moins en apparence, dépend de la femme plus faible.
L'inégalité des devoirs entre eux est naturelle.
l'évolution. — T. I. 27
418 l'évolution de la littérature
L'éducalion de part et d'autre sera donc différente. Celle des femmes sera toute relative aux hommes k qui elles-mêmes sont relatives.
Les petites filles sont précoces. 11 faut qu'elles soient actives, qu^elles babillent. Elles sont dociles et dissimulées. 11 faut qu'elles soient toujours contraintes, qu'elles sachent soufl'rir. La ruse chez elles est bonne.
La parure leur sied ; il convient qu'elle soit modeste. Le chant, la danse, les arts leur seront enseignés. Elles auront de Tesprit, seront agréables, polies.
De bonne heure elles recevront leur religion de Tautorité, mais il importe qu'elles joignent aux dogmes, que Rousseau, on le sait, préfère approchants de sa philosophie morale, le sentiment intérieur qu'il a prescrit aux hommes. La raison de la femme est simple et pratique. Qu'elles aiment leurs devoirs et laissent - là les abstractions. Leur morale est expérimentale, elle a pour champ la connaissance du monde et va à agir sur le cœur.
Leur coquetterie a du bon ; mais si personne ne veut être méprisé des femmes, si est-il juste de les respecter: elles sont la source de la vertu, de l'amour, de l'enthousiasme.
Sophie est sensible, non point belle, mais un peu coquette, un peu parée, active avec des talents, gourmande bien qu'elle n'aime pas faire la cuisine, propre et pure. Son humeur, qui a du charme, n'est pas exemple de quelque caprice ; elle est polie, vertueuse et n'aime pas la galanterie. Elle a bien une pointe de romanesque dans l'imagination, elle aime Télémaque. Bref, elle est très propre à gouverner son mari par l'amour, d'autant que l'homme naturellement ne pense guère. Rien de plus déplaisant et de plus rebutant que
la fille savante. Sophie est loin de là et propre éminemment et apte à être « la femme de Thomme (1) ».
Telle est à peu près la jeune fille que Rousseau, à Taide de ses machinations ordinaires, met sur la route d'Emile. Volontiers celui-ci Tépouserait tout de suite, mais le gouverneur lui prouve clairement (et Emile n'est pas un être qui résiste à une argumentation magistrale) qu'il doit d'abord voyager pour connaître les hommes, et il meuble d'avance la cervelle de son patient d'un abrégé fort bien fait du Contrat sociaL 11 faudrait bien peu connaître la vertu déterminante de la logique préceptorale pour imaginer que deux ans de voyage à traver^ les peuples puissent y déranger le plus petit ressort ni en faire gauchir d'une ligne Tinflexible conclusion, et après cette épreuve, trop longue au gré d'Emile (Emile a raison, car dix ans n'y feraient pas plus et il a hâte de rejoindre sa femme : ce garçon a tout de même un côté sensé), quand son gouverneur lui demande s'il veut entrer dans la société telle qu il Ta vue, il faudrait qu'il fût l'automate le plus ingrat, le plus révolté contre la main paternelle pour ne pas repousser loin de lui l'ombre même de cette idée et ne pas refuser défaire ce pas qui perdrait tout. Emile, faute de mieux, s'en tiendra à son pays, se soumettant à ses simulacres de lois pour exercer par cet effort sa propre vertu et remplissant les devoirs de son état (2). Au surplus, il aimera Sophie qui le lui rend et Sophie sera désormais son gouverneur. Jamais on ne vit
(1) Œuvres, II, 670.
(2) Toute la philosophie de Rousseau pourrait presque être résumée en ces deux termes : de l'homme naturel, sauvage et « tout absolu » faire un être « dénaturé », social et partie relative d'un tout nouveau.
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pauvre « homunculus » plus gouverné (1). Si Sophie, en dernier ressort, demeure chargée de cet inéluctable office, c'est apparemment que la femme, étant peutêtre plus proche de la nature que Thomme, en est finalement jugée meilleur ministre.