LA CROIX
Les derniers murmures du jour Expirent dans le silence , Et la reine des nuits , qui lentement s'avance , Blanchit les gazons d'alentour.
■y'i I.A CROIX.
C'est l'heure où l'âme recueillie Demande à la mélancolie L'ivresse pure qui la suit , Semblable à la Heur solitaire Qui se dérobe à la lumière, Et dans l'ombre s'épanouit.
Quelle est cette croix isolée Qu'un lierre étreint de ses replis , Et qui , par les ans mutilée, Balance ses derniers débris ?
Est-ce un tombeau?... Quelle urne cinéraire Indique un souvenir sacré ?
Est-ce un consolateur qu'éleva la misère?
De la reconnaissance est-ce un signe adoré? Est-ce un monument d'innocence Qu'une vierge orna de sa main ?
Ou serait-ce d'un assassin l^e pardon ou la vengeance? —
Un léger bruit s'éveille et rappelle mes sens.... Qu'ai-je entendu dans le feuillage? '
ÏA CnOl\. ô:.
C'est la brise des nuits qui passe, et le nuage
Passe et s'efface en même temps.
Tout est calme , et plus calme encore ,
Mon âme s'incline au tombeau ;
Elle contemple ce roseau
Peut-être flétri dès l'aurore.
Mais qu'importe le vent qui l'arrache au vallon?
Qu'importe où vole sa poussière?
Quand la feuille des bois tourne loin de la terre.
Qui la demande à l'aquilon.^ Tomber est son destin; mourir, voilà le nôtre :
Qui peut déroger à ses lois ?
Malheureux, c'est le tien...; mais c'est aussi le vôtre.
Heureux du monde et puissants rois !
En vain vous nous vantez vos grandeurs passagères,
La Mort les regarde et sourit....
Et, dévorant bientôt vos pompeuses misères,
Les remplace par un : Ci-gît.
Goûtez donc ses faveurs, hâtez la jouissance
De biens qui demain ne sont plus ; Profitez du présent , vivez sans espérance. Où notre bien n'est pas, il n'est pas de vcrhis.
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ii 11 lassez à grands liais richesse sur richesse; Dans vos joyeux hanquets couronnez-vous de fleurs, Passez de main en main la coupe d'allégresse, Rejetez loin de vous le calice des pleurs ; Par l'éclat de la gloire éblouissez votre âme, Ensevelissez-la sous de hrillants dehors; Que l'encens des flatteurs et l'enivre et l'enflamme , Surtout étouffez bien la voix de vos remords; Allez, qui n'envîrait un sort aussi prospère, 0 mortels trop chéris? Hélas! votre pitié S'émeut avec raison sur la triste misère De l'hoiume en naissant oublié :
« Il verra de ses ans la fleur sécher dans l'ombre ;
» Pas un beau jour à son printemps !
» Quoi ! jamais un ciel pur ! toujours les noirs autans «Agitant et poussant sa barque errante et sombre! » Pas une illusion pour charmer l'avenir ! "Pas un plaisir présent , pas une rêverie w Pour rendre quelque forme à ces restes de vie !
»Peut-êti'e pas un souvenir!
«Grands dieux! quelle affreuse existence!
• Qui peut la faire supporter?
» Le néant peut-il apporter
«Plus de regrets, moins d'espérance? »
Eh bien! votre cœur généreux
A-t-il exhalé sa tendresse ?
A-t-il assez plaint la détresse
De l'homme obscur et malheureux;
De celui qui vit loin du monde ,
Qui ne goûte plus ses plaisirs;
Qui, dans sa retraite profonde,
Porte le poids de ses loisirs?
Soyez donc satisfaits , vous soulagez sa peine : Pour un si grand bienfait il vous doit du retour ; Et, suivant cependant le destin qui l'entraîne, L'infortuné s'aveugle et dit : Encore un jour. Et nous serons égaux — Mais sinistre présage , Silence !... Garde-toi de troubler nos heureux; Qu'ils savourent en paix ce perfide breuvage V^ui trouble les esprits et fascine les yeux.
58 l.\ CROIX.
S'ils venaient vers la nuit, dans leur course arrêtée, S'asseoir silencieux sur ce même coteau , Qu'ils tremblent de fixer leur âme épouvantée Sur la croix qui couvre un tombeau !
Janvier iH-j-j.