A VICTOR III GO
Ah ! si ton luth , fidèle à ses premiers accords. Plus riche qu'une fleur épanouie à peine , Où l'aurore en naissant parfume son haleine, Avait d'un même souflle épuré ses trésors; Ouelle main n'eût saisi ta manne nourrissante?... Peut-être cependant la tourbe délirante iN 'aurait pas attaché de son bras furieux Ses lauriers bien pesants à ton front soucieux. Mais que peut-elle enfin cette foule ameutée Qui crie et bat des mains sous ta muse irritée? Son bruit doit expirer avec le bruit des jours ; C'est l'impure Babel qui croule avec ses tours; Ou peut-être est-ce encore sur la plaine flottante Le flocon qui scintille à la vague fumante; Mais jamais ces soleils nobles enfants des cieux ,
Qui dorent l'océan de disques radieux
Et ton génie à toi , c'est l'océan immense ,
(^elui qui te forma s'applaudit en silence,
Laissant au temps jaloux le soin de révéler
L'nuréole de gloire où lu devais briller.
Eh bien! filsdu Très-Haut, où donc est ton tonnerre?, »
J'entends parfois mugir un bruit sourd de la terre;
198 V VICTOn HLGO.
Quelque chose s'élève en tourbillous poudreux, Qui déchire l'oreille et fatigue les yeux; Mais si, las d'aspirer la vapeur des campagnes. Nous secouons nos pieds au sommet des montagnes Pour planer avec Dieu dans l'abyme d'azur , Les voix semblent s'éteindre en un éther si pur ; Ou si quelque lumière apercé le nuage, C'est un rapide éclair toujours chargé d'orage.
El l'on dit cependant que, simple dans tes mœurs, Ton front s'incline pur sous des pensers meilleurs ; Tu t'assieds avec joie au foyer de famille,
Tu prends sur tes genoux tes enfants ; et ta fille,
Dont la main caressante est un baume à ton feu, Sur tes lèvres apprend à bégayer : a. Mon Dieu! » Le pauvre va remplir sa besace à ta porte ;
La prière te parle Oh! sa voix n'est pas morte.
Ami; c'est vainement que notre âge insensé Enveloppe ton cœur de son réseau brisé ; Il surgira soudain pulvérisant sa chaîne , Se fondant Ibut entier au souffle qui l'entraîne ,
A VICTOR HlitO. 199
(^oinme une poulie d'eau dans IV)céaii vermeil , Comme un rayon perdu qui s'unil au soleil !
Qui sondera ce cœur à lui-même un mystère? Peut-être est-il en proie à l'affreuse misère , Semblable au songe lourd d'une nuit sans lueurs
Qui pèse à la poitrine et glace de sueurs?
Qui sait si le lambeau que ton pied pousse au monde
D'un volcan épuré n'est pas la lave immonde ?
Si le voile jeté sur d'indignes flatteurs
Ne cache pas aussi tes sourires moqueurs?
Qui nous dit si, marchant à son œuvre divine. Ton frère ^, pèlerin aux champs de Palestine, Ne puise pas pour toi dans les sillons sacrés Cette eau qui convient seule aux Cèdres altérés, Et qu'enfonçant tous deux vos racines chenues, Vos fronts en un seul dôme élancé vers les nues !Ne seront pas ensemble un asile de paix Qui versera sur îior.s Tribondance et le frais?
' L.MMAR■^^E . aujouidliui h Jérusalem
200 A VICTOR HUCO.
Et que l'ame où s'agite un instinct redoutable , De ses soupirs brûlants parole insaisissable , N'ira pas, lasse enfin de pleurs silencieux, Chercher dans vos rameaux une voix pour les cieux?
5 Décembre 1802.
A ALPHONSE DE LAMARTINE