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plaisir, et comme il à de merveilleux rapports avec la douleur, que l’on prétend son contraire! Car, si le plaisir et la douleur ne se rencontrent jamais en même temps, quand on prend l’un, il faut accepter l’autre, comme si un lien naturel les rendait inséparables. Je regrette qu'Ésope n'ait pas eu cette idée, il en eût fait une fable ; il nous eût dit que Dieu voulut réconcilier un jour ces deux ennemis, mais que n'ayant pu y réussir il les attacha à la même chaîne, et que, pour cette raison, aussitôt que l’un est venu, on voit bientôt arriver son compagnon ; et je viens d’en faire l’expérience moi-même, puisqu'à la douleur que les fers me faisaient souffrir à cette jambe, je sens maintenant succéder le plaisir. » Le plaisir et la douleur ne sont : pas plus contraires, en réalité, que le chaud et le froid. Ceux-ci ne sont en eux-mêmes que les degrés différents du calorique; les sensations agréables et pénibles sont aussi choses relatives aux états antérieurs de l'être sensible et par conséquent inséparables. Il n'y a que deux êtres que nous puissions concevoir exempts de douleur, le minéral ou le végétal qui ne sent point, qui ne peut jouir, et l'être souverainement heureux, parce que dans la suprême félicité nous ne concevons ni degré ni variation. Le plaisir et la douleur sont des signes variables qui marquent en quelque sorte les états, les stations de notre âme, selon qu’elle s’approche ou s’éloigne du bonheur, objet de ses désirs.
De ces deux modes d'avertissement, lequel est le plus clair et va le mieux à son but? Auquel de ces
APOLOGIE DES SENS. 85 deux aiguillons l’homme est-il plus sensible? Les stoïciens enveloppaient dans le même mépris le plaisir et la douleur : ces âmes fortement trempées, insensibles à l'attrait du plaisir, se vantaient également de l’être à la souffrance ; au plus fort des tourments : «Douleur, disaient-ils, tu n'es pas un mal. » Ils eussent fait dé vrais martyrs, s'ils eussent connu un Dieu pour qui mourir; ils n’ont été que des hommes pleins de courage et d'orgueil qui s’efforçaient de dépouiller, en la niant, une partie de la nature humaine. Les épicuriens, au moins sur ce point, étaient plus sensés ; ils estimaient mieux à leur prix la vâleur relative du plaisir et de la douleur. Sans faire une apologie de la morale d'Épicure, il est juste de ne pas enlever à ce philosophe le mérite d'une partie de sa psychologie comparée à celle des stoïciens. Il y a deux Épicures : un Épicure de convention, de tradition, et un Épicure historique, véritable, quise disaitsage. Il y a aussi deux morales épicuriennes : l’une sans principes, sans dogmes, dont la pratique n'est que la débauche; l’autre ingénieuse, sinon vraie, plus sévère qu'on ne pense et si difficile à pratiquer, que le véritable Épicure n’a guère trouvé que de faux disciples. Horace nous a représenté un Épicure couronné de roses, une coupe à la main, faisant des libations à Vénus et à Bacchus; mais l’Épicure de Lucrèce eût chassé Horace de son troupeau pour le renvoyer à l’école d'Aristippe. Pour l’Épicure de Lucrèce, le vrai, l’Épicure à jeun, la douleur était bien plus redoutable que le plaisir n'est at-
trayant: fuir la douleur était la grande affaire de la vie et non chercher le plaisir; ne pas souffrir était le premier but et le commencement de la sagesse. Bien mieux, l'aiguillon de la douleur lui paraissait si terrible qu'il le redoutait encore au sein de la joie et en sentait la piqûre jusque dans le plaisir: c’est que le plaisir trouble, 1l est inquiet de sa nature, il excite le désir, et le désir non satisfait est une douleur. Ne point jouir pour ne point souffrir, l’ataraxie, l’apathie, telle est la fin dernière du sage épicurien. Épicure avait raison en cela, du moins, que la douleur est plus redoutable et plus redoutée que le plaisir n’est enviable et envié des hommes. Combien y en a-til, si ce marché était possible, qui n'abandonneraïent pas volontiers la part de plaisirs et de joies que la terre-leur réserve, pour être exempts à coup sûr des douleurs de la vie? Mais ce qui frappe surtout dans la douleur, ce qui l'élève et l'ennoblit, ce qui lui donne une puissance bien plus énergique que celle du plaisir, c’est sa valeur morale. Le plaisir attire et charme, mais il a peu d'enseignement; la douleur, au contraire, est un orand maître, elle est le véritable instituteur des hommes. Ne l’appelons pas de nos vœux, mais quand elle nous frappe, inclinons-nous devant sa puissance, car c’est une grande école que celle de la douleur. Nous recevons tous quelqu'une de ses rudes leçons; maïs il en est qui sont plus instruits que d’autres. On entend parfois circuler dans le monde ce système banal et faux que la douleur et le plaisir, le bonheur et le mal-
heur se partagent également notre vie et se font équilibre. On se trompe étrangement si l'on pense consoler ainsi le malheureux qui souffre par l'espérance d'un bonheur qui ne vient jamais, ou par le souvenir imaginaire d’un bonheur dont il n'a pas joui; on lui enlève, au contraire, la vraie et la seule consolation possible. Il y en a que la douleur effleure à peine dans tout le cours d’une longue vie ; il en est sur qui elle frappe à coups redoublés et qui n’en peuvent mais ; ne venez pas dire à ceux-ci que le partage est équitable, ce serait une moquerie. Personne ne choisit sa vie, on ne choisit même pas, comme Polycrate, sa douleur et sa croix ; lourde ou légère, il faut porter celle que le sort nous impose. Ce système des compensations est faux et ne console personne, s'il n'embrasse que la vie présente; il est, au contraire, plein de vérité, d’espérance et de consolation, s'il s'étend jusqu à la vie future. Il n’y a, en effet, que l'espoir d’une large et généreuse compensation qui puisse soulager l’afiligé dans ses douleurs , et suggère aux bienheureux du monde de sérieuses réflexions. Le plaisir passé est acquis, mais 1l est passé; on en a joui, il ne compte plus ; mais la douleur, du moins la douleur imméritée, il faut croire qu'elle comptera pour l'avenir et que l’homme qu’elle éprouve outre mesure a le droit de se fortifier et de se consoler du présent par la pensée d’une autre existence.
S'il est vrai que le rôle général de la sensibilité soit d'unir l'âme sensible à tout ce qui l'environne et de
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l'avertir à la fois, par les signes manifestes du plaisir et de la douleur, des propriétés ou des dispositions utiles ou nuisibles des choses ou des êtres à son égard, comme il existé deux mondes profondément différents dans l’univers, celui des objets matériels et celui des êtres ou des choses incorporelles, le domaine de la sensibilité se trouve naturellement divisé en deux grandes régions, et son rôle se dédouble en deux fonctions correspondantes. La {sensibilité unit l'âme au monde des corps au milieu desquels elle doit vivre. D'autre part elle établit une société et un commerce entre elle et les esprits qui lui ressemblent, Dieu qui l’a créée, le bien et le beau qui l’attirent par leurs charmes. En effet, le sens commun saisit aussitôt qu'il existe une différence entre le bien-être grossier que fait éprouver à l'homme affamé ou au gourmand la digestion facile d'un repas copieux ou succulent, et le bonheur que procure à son auteur une bonne action ou l’extase de la prière, entre les tourments de la faim ou de la soif et les tortures du remords. Nous l’exprimons, quoique vaguement, dans le langage, appelant sensation le bien-être de la faim assouvie ou l’ardeur de la soif, et sentiment, la satisfaction de la conscience ou la trisiesse du repentir, désignant généralement par le nom commun de plaisir les sensations agréables, réservant plus habituellement celui de joie aux sentiments délicieux. Mais, malgré eette différence réelle et d'origine, il ny à qu’une même nature, qu’une seule essence au fond
APOLOGIE DES SENS. 89 des joies et des plaisirs, des sentiments et des sensations. Joie ou peine du cœur, plaisir ou douleur des sens, c’est toujours, en résumé, jouir ou souffrir.
Les liens qui unissent l’âme sensible au monde corporel sont eux-mêmes en partie matériels et visibles à nos yeux; car, parmi les organes dont se compose notre corps, la Providence en a fait un tout spécial, le système nerveux, qui est le nœud de cette union. Au contraire, les chaînes qui nous unissent à nos semblables et à Dieu, qui font de ceux qui les portent des personnes morales, la Providence les a faites d’une nature invisible; ce sont des liens d'amour et non plus des liens de chair. Le plaisir et la douleur, les impressions physiques de toutes sortes doivent suivre quelque cordon nerveux conducteur pour arriver jusqu à notre âme; et si l’action corporelle rencontre en chemin quelque obstacle, elle ne parvient pas à nous émouvoir. Reconnaissez donc une sensation à ce signe, qu'elle naît d’une modification de quelque organe sensoriel, que vous la localisez toujours et nécessairement dans une région bien ou mal déterminée de votre corps. Toute sensation douloureuse, la migraine, la colique ou la faim, vous semblez la sentir dans la tête, le ventre ou l'estomac ; vous entendez ou croyez entendre le bruit dans l'oreille et voir l’image dans l'œil. Un sentiment moral, l'amitié, l'admiration, l'amour de Dieu, le remords, ne sont jamais localisés, même à faux, dans aucune partie du corps; quand bien même la phrénologie serait parve-
nue à démontrer qu'il y a un organe esthétique, religieux où moral, comme il y a des organes visuels, olfactifs, acoustiques, jamais un homme, ignorant, ne eroira de lui-même aimer Dieu par un lobe déterminé du cerveau, comme il voit par les yeux, savant, ne pourra, malgré son système et ses efforts, faire naître en son esprit uné telle illusion, qu'il sente les joies de l'amour paternel dans la partie latérale et postérieure de sa tête, comme il y sent la migraine, ou la faim dans son estomac.
Or, de tout temps les moralistes, les poëtes, les romañciers ont étudié et décrit les sentiments et les passions, en un mot ces phénomènes de la sensibilité qui ne résultent pas directement du jeu des organes, qui n'ont point surtout d'organes spécialement attribués à la production de chaque espèce de ‘joie, de peine ou de désir moral; mais il ne leur appartient pas d'analyser les sensations et les sens. De leur côté, les physiologistes étudient les organes qui servent à exciter les sensations dans l'âme, décrivent leur structure et cherchent à découvrir les phénomènes qui s’accomplissent en eux, mais la sensation elle-même leur échappe et reste en dehors de leur analyse, Quelont étudié les sensations elles-mêmes, et, chose singu-
ques psychologues seulement, depuis Descartes, lière, ceux qui ont apporté le plus de soin à cette analyse, qui l’ont faite avec le plus d'exactitude, ne sont pas ceux qu'on appelle les philosophes sensualistes; Malebranche, Leiïbnitz, Th. Reid, Maine de
Biran connaissent mieux les sens et les sensations que Locke et Condillac, parce que ces derniers , comme nous l'avons remarqué déjà, cherchaient la raison dans les sens, et dans les sensations la source de toutes les idées. Depuis la disparition du sensualisme, depuis les essais psychologiques de l’école écossaise, de M. de Biran, la philosophie paraît mépriser ces études, Les hautes visées du panthéisme, qui ne prétend à rien moins qu’à expliquer Dieu et le monde, les spéculations moins téméraires mais aussi métaphysiques du rationalisme cartésien renouvelé de nos jours, ne laissent plus aux meilleurs esprits le loisir de s arrêter à ces bagatelles de la science philosophique. C’est aux novices, Capables de regarder mais non d'inventer, de voir au lieu de penser, que revient cette humble tâche. Ne nous sentant point la force de rien découvrir de nouveau sur les rapports du fini et de l'infini, nous nous résignons et nous nous plaisons à étudier ceux de l'âme et de son COrps.
Il est résulté de ce dédain général de la philosophie contemporaine pour l'étude des sens, qu'il s’est formé dans l’école une sorte de philosophie courante et traditionnelle qui n’est pas morte avec la scolastique, une certaine somme d'idées ou de mots, d'opinions ou de formules, vraies ou inexactes, extraites de Locke et de Leibnitz, de Malebranche et de Reid, que chacun accepte sur la foi d'autrui, que personne ne contrôle ou ne cherche à compléter. Par exemple,
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vous entendez partout opposer les sens et la raison et confondre la sensation et la perception extérieure, dans une école qui annonce hautement qu'elle distingue la sensation et la pensée. Vous entendez dire indifféremment les sens ou les cinq sens, comme si c'était un axiome pour le vulgaire et pour le philosophe que l'homme a précisément cinq sens, ni plus, ni moins; à ce point que, nous paraissons sans doute avancer un étrange paradoxe en attaquant, sans autre explication, l’inviolabilité de cette formule. Ajoutez à cela quelques propositions confuses ou hasardées, mais très-simples et fort sommaires, par exemple, que c’est le toucher qui nous assure de l'existence de la matière,. et deux ou trois autres assertions équivoques; voilà à quoi se réduit le bagage mêlé de la science psychologique sur les sens et les sensations. Chaque article de cet inventaire aurait besoin d'une vérification spéciale; nous n'en examinerons que deux, les plus généraux et les plus intéressants. Et d’abord quels sont nos sens, quelles sont les fonctions essentielles de tous et de chacun ?