‹ L'âme et le corpsChapitre 19 sur 44 · RE PE EN · texte numérisé non relu

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perdu pour nous beaucoup de son respect; elle n'a plus les mêmes égards que pour notre premier père, nous ne sommes plus maîtres de lui imposer silence, mais plaisir et douleur remplissent toujours le même rôle depuis la création; tant il est yrai que sentir, même souffrir, est nécessaire et naturel à l'homme.

Mais la raison n’eût-elle pas suffi à cet emploi? Ne nous eût-elle pas avertisaussi bien que les sens? Voyons l'homme à la raison duquel serait commis le soin de gouverner son corps sans l'intermédiaire de la sensation. Nous le croyons plus libre; il a perdu, au contraire, toute indépendance. Il lui faut devenir anatomiste, physiologiste, médecin, passer son temps à se tâter le pouls, à prendre garde que son corps ne soit lésé dans quelque partie, à en explorer l'état sans trêve ni repos; voilà désormais sa tâche principale ; faire le bien, iln’en a plus lé temps. Pourtant l'homme est né pour des pensées plus hautes, la raison a de plus nobles travaux, la volonté un but plusélevé. La raison doit chercher le vrai, la volonté, faire le bien, et pendant ce temps la sensibilité veille. La raison peut demeurer à loisir occupée de ses pensées ; quand il en sera besoin, la sensation l’appellera. Quelle sagesse dans cette institution! C’est la même qui n'a pas confié à la volonté libre, mais lente dans ses allures, le soin d’écarter le danger imminent, et qui a fait l'instinet plus prompt et plus sûr, réservant la liberté à de plus grandes œuvres.

Le plaisir, du moins, n’eûüt-il pas bien rempli lui

APOLOGIE DES SENS. 83 seul cette fonction subalterne, le plaisir partout, le plaisir toujours? Cette définition de Bossuet peut servir de réponse: « Le plaisir est un sentiment agréable qui convient à la näture, la douleur un sentiment fàcheux contraire à la nature. » Nous devons, en effet, être avertis de deux choses fort différentes, de ce qui, hors de nous, est convenable et de ce qui est contraire à la nature; il faut donc deux signes différents pour deux choses opposées, sans quoi il y a confusion, et le sighe devient inutile. Le plaisir est agréable, la douleur ne l’est pas, voilà ce qui nous gêne ; mais comme 1l est sage d’avoir institué la sensation agréable, signe de ce qui convient, et la sensation pénible, signe de ce qui nuit! Si le plaisir était aussi bien le signe du mauvais état de notre corps que la douleur, nous rechercherions toujours la cause du plaisir pour en provoquer l'effet, et nous irions droit à notre ruine ; nous y courons déjà malgré l’avertissement de la douleur, et quand bien même nous savons qu'un court plaisir doit être suivi d'une longue souffrance, nous sommes si avides du plaisir que nous l’achetons 1nconsidérément au prix le plus cher; qu’arriverait-il sans la crainte de souffrir ? D'ailleurs, on ne se fait pas généralement une juste idée du plaisir et de la peine, quand on se Îles représente si contrairés et si facilement séparables. Dans le Phédon, Socrate, le jour de sa mort, frottant avec sa main sa jambe meurtrie par les fers, disait à ses disciples: « L'étrange chose, mes amis,

que ce que les hommes appellent

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