‹ L'âme et le corpsChapitre 28 sur 44 · EE L ER · texte numérisé non relu

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nous révélant d'une façon plus ou moins claire, avec les odeurs et les sons, une partie de nos organes.Tantôt 1l rappelle avec bonheur le phénomène de la localisation spontanée de la douleur dans les différents siéges organiques, et semble dire que le premier, le seul corps étendu que nous connaissions directement. c'est le nôtre. Tantôt il paraît oublier lui-même ce fait capital qu'il reproche à Malebranche et à Berkeley d'avoir méconnu, et prétend faire entrer de plainpied dans notre esprit la notion des corps extérieurs, sans la faire précéder ou accompagner du sentiment de nos organes. La distinction une fois faite entre le sentiment de nos organes et la notion des corps étrangers, ne fallait-il pas la maintenir jusqu’au bout? Mais cette négligence ne nuit qu’à la clarté de la doctrine ; un autre défaut nuit à sa vérité. M. Saisset ne se trompe-t-il pas lorsque, pour établir ce fait essentiel de la localisation des sensations dans les diverses parties du corps, il le rapporte à nos cinq sens et croit que l'ouie, par exemple, ou l'odorat suffit pour me faire connaître vaguement mon propre corps ? «L’odeur de rose, écrit M. Saisset, est-elle, comme Malebranche l’a prétendu, une simple modification de l’âme, une sensation plus ou moins agréable que nous transportons par une illusion naturelle hors de nous pour en faire arbitrairement une qualité effective des choses extérieures? Je dis qu’il n’en est point ainsi : Sans doute, si je ferme les yeux, je ne sais pas qu'il existe une: rose ayant telle couleur, telle

APOLOGIE DES SENS. 157 forme; mais 1] me suffit de sentir l’odeur de la rose, surtout si je la flaire fortement, pour avoir la perception plus ou moins claire d’une partie de mes organes.. Quand une cloche tinte à mes oreilles, est-ce là une pure modification de mon âme, un phénomène tout spirituel, tout subjectif? Non; en supposant que j'ignore ce que c'est qu’une cloche, il me suffit d’en entendre le son pour savoir, pour sentir que j'ai un tympan et des oreilles, pour localiser dans un siége organique déterminé l'impression dont je suis affecté.… L'ouïe et l’odorat nous donnent donc déjà par

leur énergie propre, indépendamment de la vue et

du toucher et sans aucune opération de la raison ; ces sens, dis-je, nous donnent une perception, confuse, il est vrai, mais réelle, de nos propres organes, par conséquent quelque vague notion d’étendue et de figure. »

Non, ce n'est point l’ouie, ce n’est point l’odorat, ce n'est point la vue, ni aucun de nos cinq sens qui, par son énergie propre, nous donne une perception confuse de l'organe qui le sert. C’est ici le lieu de répéter le fameux aphorisme, oculus non se ipsum videt ; l'œil ne se voit pas, l'oreille ne s’entend pas, aucun sens ne se sent lui-même. L’oreille entend les corps sonores, l'œil voit les objets colorés, leur champ d'observation est au dehors ; c’est le sens intérieur de la vie, toujours méconnu par ceux-là mêmes qui en signalent les sensations , mais toujours vigilant, qui sent les organes corporels et leurs différents états, les

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organes des sens comme ceux de la vie nutritive, l’oreille ou l’œil, comme le cœur ou l’estéemac. Je n’entends pas la déchirure de mon tympan, l'abcès qui se forme dans mon oreille, j'en souffre ; cette sensationlà est une douleur muette, ce n’est pas un bruit. Je ne flaire pas le coryza qui altère mon organe olfactif, je le sens douloureusement ; c'est encore une douleur comme la précédente, que ressentent et rapportent à l'âme le sens vital et son organe, comme ils éprouvent et conduisent les douleurs de l’ophthalmie et de la podagre qui ne sont des façons ni de voir ni de marcher. Il y a de bons emprunts à faire à la doctrine de M. Saisset; mais, s’il y a beaucoup à prendre, il est permis d’en laisser un peu et possible d'y ajouter quelque chose.

* M. L. Peisse a visé trop loin ; 1l en est résulté naturellement qu’il a dépassé le but. Cela est fâcheux, car M. Peisse est un fin et profond observateur qui réunissait toutes les connaissances nécessaires pour résoudre le problème; mais c'est un écrivain parcimonieux qui se contente le plus souvent d'introduire devant le public les œuvres d'autrui quand il pourrait se présenter lui-même. Il en sait évidemment beaucoup plus qu’il ne dit. Malgré cela il vit un jour, diton, les portes de l’Institut s’entr'ouvrir devant lui; mais, médecin sans malades et, je crois, sans diplème, trop philosophe pour être accepté simplement comme physiologiste, trop versé dans la physiologie pour avoir l’apparence d’un métaphysicien, elles se

refermerent : 1l est resté dehors. Cela n’ôte rien à son mérite ; Son nom en est moins connu, ses rares écrits sont dignes de l’être davantage, M. Peisse ne croit pas, comme Descartes, que l'homme soit seulement un esprit qui pense, ni comme Cabanis, dont il a annoté. les œuvres, qu'il soit un estomac et un cerveau qui digèrent les aliments et la pensée ; il ne croit pas, par conséquent, que la psychologie et la physiologie puissent se passer l’une de l’autre. Le moral et le physique sont liés étroitement dans la vie de l’homme; M. Peisse prétend même qu’ils sont unis jusque dans la conscience. On ne peut être mieux préparé à expliquer comment l'esprit de chaque homme acquiert la connaissance du monde corporel, et particulièrement celle de son propre corps.

M. Peisse prend occasion d’un écrit bien connu de M. Jouffroy sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie, dont les idées n’auraient été que trop facilement acceptées par les philosophes, pour s opposer au divorce que l’éminent écrivain voulait établir entre les deux sciences. Critiquant rapidement quelques affirmations vraies ou erronées de M. Jouffroy, 1l s'attache surtout à prouver la fausseté de l’assertion suivante : « Les phénomènes psychologiques sont saisis en nous immédiatement par la conscience, tandis que, pour saisir les autres, il faut que nous sortions de nous, et que, par des expériences détournées et difficiles sur le corps humain ou sur celui des animaux, nous rendions visibles à

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nos yeux cette vie qui n’est pas la nôtre et dont notre conscience ne nous dit rien. » I est clair, d'après ces paroles, que, selon M. Jouffroy, nous n'avons aucunement conscience de nos organes et de la vie qui leur est propre, et que, pour savoir seulement que nous avons un corps, il faut que nous le voyions avec nos yeux, comme nous voyons un corps étranger : pour en connaître l’intérieur avec quelque détail, il faut : que nous en observions curieusement la copie dans la dépouille d’un de nos semblables. M. Peisse prétend, au contraire, non pas que nous puissions connaître sans l'anatomie la configuration et la contexture du poumon ou de l'estomac, ce qui serait extravagant, mais que, les cinq sens fermés, sans recourir ni à l’anatomie ni à l'exploration de nos membres par les veux ou par les mains, nous avons de l'existence de notre corps une certitude parfaite, nous éprouvons de sa vie propre un sentiment continuel, nous acquérons même de quelques-uns de nos organes une notion grossière, enfin que nous avons conscience, sinon du nombre exact, de la forme, de la situation précise et de l'attribution de nos organes, au moins de leur vie et de leurs principaux états.

M. Peisse a cent fois raison quand 1l dit que nous n’avons pas besoin de voir une tête sur les épaules de notre semblable pour savoir que nous avons nousmêmes une tête et des épaules, qu'il suffit pour cela de souffrir de la migraine; qu’il n’est pas nécessaire d'étudier sur le cadavre à l’école de médecine, ou

APOLOGIE DES SENS. 161 sur le vif dans le laboratoire de M. Magendie ou de M. Flourens, la constitution du cœur, pour savoir qu'il est situé ailleurs que l'estomac, mais dans son voisinage; que c’est assez, pour acquérir cette obscure Connaissance, de ressentir des palpitations ou la souffrance d’une digestion pénible. Il a raison encore quand il remarque que la science qu’on appelle physiologie n’est pas proprement la science de la vie, parce que le-physiologiste n’étudie les fonctions de la vie que sur des organes morts, que la vie ellemême échappe au regard et à la main, qu’elle ne se laisse saisir que par le sentiment du vivant qui s'observe : nous lui donnons volontiers gain de cause sur tous ces points. Mais il a tort, il dépasse le vrai ou il se, laisse abuser par les mots quand il prétend que la vie physiologique est connue par la conscience et par elle seule, ‘sous prétexte que nous ne pouvons avoir

conscience d'une perception ou d’une sensation, sans

avoir conscience en même temps de l’objet perçu ou senti. Il a tort quand il veut établir dans la conscience, à côté de moi, un autre personnage qu'il appelle un mot vital. La doctrine de M. Peisse, commencée sous les meilleurs auspices, se conclut par une erreur dangereuse. Ge n'est plus constater’ jusque dès le principe les rapports du physique et du moral, c’est confondre le moral et le physique, la vie intellectuelle et la vie organique, que d'introduire celle-ci dans la conscience.

M. Peisse établit en vain, pour autoriser cette union

trop intime, une distinction moitié vraie, moitié subtile, que je citerai textuellement : « Le sujet, dit-il, peut connaître son corps ou son organisme de deux manières : en premier lieu, comme matière, c'est-àdire comme une masse étendue et solide, semblable à tous les corps de l'univers. Dans ce mode de connaissance que j'appellerai objechf, le corps est perçu comme une chose étrangère au sujet percevant; 1l est connu comme un objet placé hors du m02, comme une partie du monde extérieur du même genre que toutes les autres. Les changements qui surviennent dans cet organisme, considérés aussi objectivement, ne sont également pour le mot que des phénomènes matériels semblables à ceux qu’il aperçoit dans toute la nature et dont il n’a connaissance qu’autant quils sont offerts à ses sens. C’est à ce point de vue qu'on suppose le sujet placé à l'égard de son corps, lors- ‘qu'on affirme que le moi n’a aucune conscience des phénomènes physiologiques, et en ce sens l'analyse est exacte. Mais ce mode de connaissance, par lequel le sujet peut se représenter objectivement son corps et tout ce qui s’y passe sous une intuition sensible. n’est pas le seul. Le moi peut aussi connaître et connaît effectivement son organisme d'une manière toute différente, c’est-à-dire subjectivement. À ce point de vue subjectif, le corps n’est plus vu, ni touché, ni perçu, il est simplement senti; il n'est plus connu par le mot comme chose extérieure et étrangère , comme objet sensible, mais comme sujet ou siége de

modifications qui sont celles du m04 lui-même en tant qu'il est sentant et vivant. Les mouvements intestins de cet organisme, que la perception externe ne peut se représenter que sous forme d'images, se traduisent à la conscience sous forme d’impressions, de sensations, d’affections, d'états divers du m6, et entrent ainsi dans la sphère psychique. Le sujet n'est plus ici simple spectateur de l'exercice des fonctions organiques; il n’est pas obligé, pour les connaïtre, de sortir de lui-même, ainsi qu'on le suppose, ni de recourir à la loupe et au scalpel, comme s’il s'agissait d’un organisme autre que le sien; il en a la conscience immédiate comme modes spéciaux de sa propre existence, et cette conscience est précisément la connaissance de cette vie qu’on dit être inconnue au Mn01. »

Il est bien vrai que, tandis que nous avons besoin de voir, de toucher les autres corps pour les percevoir, le nôtre « n’est plus vu, ni touché, ni perçu, il est simplement senti. » Cela est bien dit : il est simplement senti, c’est-à-dire sans les yeux, sans les mains, sans les organes spéciaux des cinq sens, qui aboutissent tous au dehors; il est senti par cette puissance intime et générale du sens vital, dont l'organe, encore mal connu des physiologistes, plonge dans nos chairs et dans nos tissus. Maïs ceci est mal dit : «Il n'est plus connu par le #02 comme chose extérieure et étrangère, comme objet sensible, mais comme sujet ou siége de modifications qui sont celles du moë lui-

même, en tant qu'il est sentant et vivant. » De ce que je sens mon corps ou quelqu'une de ses parties sans la voir ni la toucher, il ne s’ensuit pas que Je ne la reconnaisse pas comme une chose distincte de moi, extérieure, sinon étrangère, puisque je la sens quelque part. De ce que je sens ce corps en relation immédiate et continuelle avec moi, tandis que les autres n’ont avec moi que des rapports indirects et passagers, il ne s'ensuit pas que je le sente absolument uni et confondu avec moi-même. De ce que je rapporte le sentiment de la migraine à ma tête et celui des palpitations à mon cœur, il ne s’ensuit pas que les fonctions organiques normales ou morbides soient des modes spéciaux de ma propre existence et que je les reconnaisse comme tels. La douleur, voilà ce dont j'ai conscience, voilà ce qui est un mode spécial de ma propre existence, rien que cela. Le battement du pouls dans ma poitrine ou dans ma tête, cela ne m'est pas étranger, mais extérieur; ma tête est mienne, et mienne je la sens, mais elle n'est pas moi. Je sens mes organes vivre, mais je sens que leur vie n'est pas celle de ma pensée ou de ma volonté. En un mot, j'ai le sentiment de mes organes, de leur vie et de leurs états, je n’en ai pas la conscience. À moins que M. Peisse ne donne au mot conscience une signification qu’il n’a jamais eue, et tandis quil veut dire rigoureusement la connaissance ou le sentiment que j'ai de moi-même et de mes actes, on ne lui fasse signifier généralement le sentiment de

toutes choses qui échappent à la vue et au toucher. M. Peisse n’en à pas moins singulièrement éclairé la question; et, après avoir écarté cette prétention exagérée, contredite par la conscience elle-même, que la vie de mon corps est ma vie au même titre que ma pensée, que ses fonctions organiques sont des modes spéciaux de ma propre existence, il n’y aurait qu'à développer le fond de sa doctrine, dont l'exposition n'est qu'ébauchée, à l’aide d'exemples vulgaires et de considérations appréciables par tous, pour établir désormais, d'une façon claire et incontestable, que, sans vouloir expressément, sans faire un effort prémédité pour soulever nos membres, sans regarder de nos yeux, sans toucher de nos mains, sans faire usage de nos sens externes, surtout sans recourir au raisonnement mi à la révélation, nous avons en tout temps, à tout âge, le sentiment immédiat de notre corps comme d'une chose réelle, étendue, matérielle.

M. Saisset disait fort bien que la localisation de la douleur est un fait d'une importance capitale, dont l'oubli a donné naissance aux fausses théories de Descartes, de Malebranche et de Berkeley; et M. Peisse, de même, qu'on ne peut sentir sans sentir quelque part. Lorsque nous éprouvons une sensation agréable ou douloureuse, nous la rapportons à une certaine

partie de notre corps, comme au siége de la cause qui la produit, et cela immanquablement. Lorsque nous appliquons à notre corps notre puissance locomotrice, volontairement ou instinctivement, c'est à un membre, à un organe déterminé que nous envoyons le mouvement. Nous localisons, en un mot, et notre énergie locomotrice et notre sensation. Nous avons donc de notre corps et de son organisation générale quelque sentiment naturel, quelque connaissance primitive. Cette connaissance, ce sentiment, est la conséquence et la condition nécessaire de l'union de l’âme et du corps; sans lui, point de sensation véritable et utile. Si simple, si évident que soit le fait, il a été méconnu, il a été nié, il a soulevé des objections au moins spécieuses; il faut rechercher quelles sont la nature et l'étendue de cette connaissance première.

M. de Biran a eu tort de considérer seulement le mouvement musculaire et volontaire comme l'origine de la notion certaine de notre corps; il s’est privé d’utiles enseignements en ne portant pas son attention sur les phénomènes de la sensation. On aurait également tort de ne considérer que les faits de la sensation et de négliger les faits de la locomotion. Il ne faut pas séparer des choses que la nature a si étroi- ‘tement unies. Les organes du mouvement et ceux du sentiment s'accompagnent et se répandent en faisceaux parallèles par tout le corps, si bien que jusqu'aux expériences de Ch. Bell et de Magendie, on a pu croire que le même nerf servait à sentir et à mou-

voir. Les sensations que nous recevons immobiles, qui viennent nous chercher sans que nous les éclairions par le mouvement, sont obscures et confuses; les sens les plus nobles, les plus intelligents sont ceux qui se meuvent, la vue et le toucher. Les zoophytes, les mollusques, qui occupent les derniers degrés dans l'échelle des êtres, sont, selon l'heureuse expression d'Aristote, des animaux enracinés, Le mouvement et la sensation, c’est l'aveugle et le paralytique : les sens voient pour les membres, les membres se meuvent pour les sens; les sens ont faim et soif pour les membres, les membres donnent la nourriture et écartent les dangers du corps. La sensation est l’instigatrice du mouvement, le mouvement va chercher l'objet sensible et fait naître l’occasion de sentir. La sensation et le mouvement forment un courant de vie circulaire; l'impression corporelle est communiquée par les organes des sens à l’âme, qui renvoie le mouvement aux organes corporels et au monde extérieur. C'est ce courant qui constitue la vie animale dans sa plénitude; puisons donc à cette double source nos faits et nos enseignements.

Ce qui fait qu'on a pu méconnaître le sentiment primitif que nous avons de nos organes, c’est qu'on à voulu, par un raisonnement vicieux, exiger de la nature ou du sens intérieur de la vie beaucoup plus qu'il ne doit et ne peut nous donner. Si notre corps, a-t-on dit, se faisait sentir à nous naturellement parce qu il est uni à notre àme et qu'il agit à chaque instant sur

elle, s'il pouvait ainsi révéler à l'esprit l'existence de nos organes, Si ce sentiment était vraiment nécessaire pour vivre et se mouvoir, ne faudrait-il pas, pour accomplir le moindre mouvement, pour remuer le petit doigt ou abaisser les paupières, pour sentir le besoin de manger ou de boire, que l’âme eût de son corps une connaissance parfaite, qu’elle connût tous les muscles, leur direction, leur point d'insertion sur les os, aussi bien quele meilleur anatomiste ? Ne faudraitil pas qu'elle sût exactement la place, la constitution et les fonctions de l'estomac, de la gorge, de l’appareil digestif ; qu’elle connüt tousles organes dans leurs plus petits détails, que la science la plus avancée ne soupçonne pas encore? Ne faudrait-il pas enfin que l'âme possédât intuitivement ou par révélation toute la science que Stahl lui octroyait dans son système ? Or nous savons fort bien que nous ne possédons pas une telle science, et il ne servirait à rien de pallier, comme Stahl, un aussi étrange paradoxe, en disant que sil’âme possède cette science, elle n’a pas conscience de la posséder, qu’elle sait toutes ces choses sans savoir qu'elle les sait, et qu’elle en use sans s’en douter le moins du monde. Si nos organes et les accidents de leur vie se faisaient sentir à nous autrement que comme la cause tout à fait inconnue de nos sensations diverses, a-t-on dit encore, si nous localisions naturellement nos douleurs, comment aurions-nous besoin d'appeler le médecin, non pour nous guérir, mais pour nous apprendre que le siége de notre mal

est la plèvre et non le poumon, l'intestin côlon et non tout le ventre, le foie, la rate, la moelle épinière, les muscles, les os, et non tout autre organe où nous nous étions imaginé de le placer sans l'avis de la Faculté ? Or, les méprises les plus singulières sur le véritable siége de nos douleurs ou de nos maux sont assez fréquentes pour qu on doive rejeter bien loin ce prétendu sentiment naturel que nous aurions de nos organes et de leurs altérations.

Ces faits sont incontestables, mais ils n’amènent pas rigoureusement cette conclusion, et ils ne détruisent pas le fait plus général que nous voulons établir. Un mot suffit pour faire tomber cette objection spécieuse : la connaissance primitive que nous acquérons par le sentiment immédiat de notre organisme est vague et obscure ; elle est nécessaire à l’homme pour vivre, mais il n'est pas nécessaire qu’elle soit claire et précise ; telle qu'elle est, vague et confuse, elle suffit à la vie grossière de l'animal, à la première enfance de l'homme. L'exercice, l'habitude, la raison l’éclairent, la déterminent, l’augmentent; ils n'en créent pas le premier germe. Nous apprenons de la science ou de l'éducation à bien localiser les sensations et le mouvement, nous n’apprenons que de la nature à les localiser à peu près.

La première notion de notre corps, ce n’est pas l'anatomie qui nous la donne; elle nous procure une science bien précieuse, puisqu'elle a pour résultat de combattre la maladie et d’ajourner quelquefois la

mort; mais cette science acquise dans les écoles ne nous apprend ni à mieux sentir, ni à mieux nous diriger dans l'espace. C'est à titre de médecin ;que tel homme devine sûrement que sa maladie est un calcul de la vessie ou une ossification des valvules du cœur, mais c'est à titre d'homme qu’il sait tout bonnement qu'il souffre de la poitrine ou des entrailles ; c’est à titre de savant qu'il connaît, énumère et gomme les os, les muscles, les tendons de la jambe et du pied, mais c’est à titre d'homme qu'il sait s’en servir, et le Médecin malgré lui qui donne des ventricules à l’omoplate est aussi savant que lui pour marcher et pour souffrir. Ce n’est pas non plus à nos cinq sens que nous devons ce sentiment premier. Avant de contempler son image dans le miroir d’une fontaine, Narcisse ignorait la beauté de son visage, mais il n’ignorait pas qu'il eût une bouche et des yeux, sans les avoir jamais vus. Quand nous promenons sur notre corps nos regards et nos mains, notre corps n’est plus pour nous qu'un objet extérieur que nous voyons et palpons commeles vêtements qui le couvrent; de même que, lorsque nous parlons, nous entendons notre voix comme une voix étrangère qui vient du dehors frapper nos oreilles. Personne ne peut contester de bonne foi que, lorsqu'une vive douleur monte tout à coup de nos entrailles jusqu'à notre âme, nous ne sentons pas seulement cette douleur comme si, selon un dicton vulgaire, elle tombait du ciel. Nous ne la confondons jamais avec une soulfirance morale; nous sentons en même temps

qu'elle vient de quelque part. Ce quelque part, si vague qu’il soit, c’est l'étendue, et il n’y a que la matière qui soit étendue. Si cette douleur est celle de la migraine, sans porter encore la main à ma tête, je sens que cette douleur a son siége ailleurs que celle de la faim. Si j éprouve le sentiment d’une température glaciale ou brûlante, je sens partout cette chaleur ou ce froid. Quelque part c'était l'étendue, ailleurs, partout, c’est l'étendue divisible, ce sont les différentes parties de l'étendue, les organes multiples ou du moinsles régions diverses de mon corps. Maine de Biran, M. Peisse et Kant avant eux, ont remarqué judicieusement que la distinction du droit et du gauche est nécessaire à l'homme pour s'orienter dans l’espace, que cette distinction ne peut provenir que d’un sentiment naturel et primitif des deux moitiés symétriques de notre corps, que cette notion grossière ne manque à personne sans le secours de l'éducation ni de la science. Tout le monde a pu voir sur les champs de manœuvre les conscrits à l'exercice tournant à gauche quand on leur commande de tourner à droite et donnant un amusant spectacle par leur inexpérience. Un instructeur facétieux a pu même imaginer un jour le fameux procédé de la paille et du foin pour faire manœuvrer ses recrues ; mais cette inintelligence du commandement le plus simple ne prouve en aucune façon que le conscrit le plus maladroit confonde sa droite et sa gauche. Ce qu'il confond, ce sont des mots de convention, mots abstraits qui ne représentent rien à son imagina-

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tion et qu un esprit pesant ou distrait peut fort bien, sans ignorance de la chose, ne pas rapporter aussitôt aux objets qu'ils désignent. Commandez-lui du geste en lui montrant le côté où vous voulez qu'il se dirige ou en frappant d'une manière quelconque son imagination grossière, et il obéira à votre ordre. Vous avez vu des enfants [heurter un meuble du côté gauche de la tête ou du bras ou de la jambe gauche, et, sans s'être fait le moindre mal, crier à tue-tête. Où vous êtes-vous frappé, où avez-vous mal? leur demande-ton; 1ls vous désignent, en pleurant de plus belle!, la joue, la jambe ou la main droite. Cette naïveté change aussitôt en sourire votre inquiétude paternelle, car elle vous prouve que votre enfant ne souffre pas et ne s’est pas blessé. Quand il souffre réellement d’une douleur locale comme celle d'un coup, il ne commet pas de tels quiproquo.

Ce sentiment naturel est vague, cette notion première est confuse, je le veux; il suffit présentement qu'elle soit primitive. Il est cependant des circonstances où, sans être plus claire, elle est parfaitement déterminée, où le mouvement suscité par la sensation est sûr, correct et va droit au but, sans tâtonnement, sans le secours de l'habitude n1 de léducation. On peut dire que l'enfant apprendà regarderet à marcher ; il est une chose qu’il n’apprend que du sentiment de la vie et de ses besoins, c’est à boire le lait de sa nourrice, à exécuter tous les mouvements nécessaires à cette fin. À moins que l’on ne soutienne que de tels

APOLOGIE DES SENS. 173 mouvements sont mécaniques, que l'enfant à la mamelle n’est qu’une machine à la façon des automates cartésiens ; mais il faudrait prétendre alors que l'enfant ne souffre pas quand il pleure et supprimer chez lui le sentiment, comme Descartes le supprimait dans ses machines organisées.

Il est également certain que ce sentiment primitif est trop vague et trop indéterminé pour expliquer à lui seul la localisation savante et précise du plaisir, de la douleur ou du mouvement, qui nous permet de circonscrire exactement le siége de nos sensations internes et d'exécuter avec mesure et rapidité les mouvements les plus délicats de la locomotion volontaire. La part de l'éducation, de l'habitude et de la science est aussi importante et plus facile à faire que celle de la nature. C’est ici que la théorie de Maïne de Biran sur l'effort volontaire et les développements dont il l’appuie sont d’une entière vérité.

À voir un homme frappé dans les ténèbres porter sans hésitation la main à sa blessure, à voir l'exquise proportion selon laquelle nous envoyons le mouvement à des muscles déterminés par des nerfs invisibles, Stahl a pu croire que nous n'avons pas seulement de notre corps un sentiment vague et obscur, mais une connaissance exacte et parfaite, et il a inventé l’animisme. À voir, au contraire, l'incertitude des yeux et des gestes de l'enfant nouveau-né, à le voir s'agiter inutilement quand il souffre, sans pouvoir porter la main au siége de sa souffrance; à voir certaines 1llu-

sions des hommes et notre impuissance à exécuter certains mouvements, Condillac a pu penser que l'exercice et l'éducation font tout, et il a défini l'instinct des animaux eux-mêmes, une habitude.

Cependant une observation consciencieuse et sans préjugé des actions des animaux comparées surtout à celles de l’homme, démontre bien à la fois l’existence et l'insuffisance de cette première notion de nos organes que fait naître le sentiment de la vie COrporelle. Cette étude pourrait même nous révéler jusqu’à un certain point, par la diversité des faits recueillis aux différents degrés de l’échelle animale, la fin et la raison des choses, l’objet et l'étendue de ce sentiment primitif de la vie des organes, la part de l'éducation, de l’art ou de la sciénce, enfin la sage proportion dans laquelle ces deux éléments se combinent pour rendre l'homme capable de sentir et de mouvoir habilement toutes les parties de son corps.

Les plus industrieux et presque les derniers des animaux, les insectes exécutent les travaux les plus réguliers dès leur naissance, sans raison, sans exercice, sans modèle. Cette force de l'instinct qui supplée à tout, à la raison, à l’expérience, à limitation, suppose dans ces espèces un sentiment de leurs organes et de leurs usages, immédiat, aveugle, mais bien plus précis et plus développé que chez l'homme, L'instinct est la raison des bêtes, et ce sentiment naturel, leurs idées innées. Il en est qui font tout par instinct, sans rien apprendre, et meurent, ni plus ni moins habiles

APOLOGIE DES SENS. 175 après qu'avant leurs travaux les plus délicats, Si l’on monte quelques degrés de l'échelle animale, on voit, au contraire, les espèces supérieures recevoir des leçons de leurs semblables ou de l'expérience, apprendre laborieusement à exécuter quelques actes nécessaires à leur genre de vie, et le sentiment primitif de leurs organes et de leurs usages s’obscurcir et s'envelopper., L'intelligence point et grandit, mais l'instinct s'efface et disparaît d'autant. Le Papillon qui sort de sa chrysalide se sent des ailes et vole : l'oiseau apprend lentement à se servir des siennes. Relisons le livre de M. Flourens et particulièrement le chapitre sur le développement inverse de 1 ‘intelligence et de l'instinct.

Qu'y a-t-il d'étonnant, si telle est en effet la loi de la nature, que l’homme, le plus intelligent, je pense, des animaux, doive apprendre tout ou à peu près, puisqu'il peut tout apprendre: que, tandis que les plus intelligents après lui savent au moins dès en naissant ou marcher ou voir et ont de quelquesuns de leurs organes un sentiment assez net pour en faire usage sans autre leçon, l’homme seul ne sache ni voir ni se mouvoir, puisque seul il est capable d'acquérir cette science avec le temps; que ses or- &anes ne se fassent sentir à lui d’abord que comme une masse confuse, puisqu'il découvre plus tard l’art de guérir et construit des palais avec ses mains; qu'il soit déshérité de la nature sous le rapport de l’instinct, puisqu'elle lui a donné Ja raison? Il y a cependant certaines choses d’une nécessité absolue que

176 APOLOGIÉ DES SENS.

l’homme même ne doit ni ne peut apprendre : sentir grossièrement ses organes, agiter confusément ses membres et pourvoir à sa nourriture première en buvant seulement le lait de sa nourrice. Par là seulement l’homme est encore un animal, en cela encore l'instinct subsiste et ne cède pas la place à la raison. Pour le reste, à part ce sentiment vague et général de son organisme, à part cette habileté particulière à exécuter certains mouvements que réclame la nécessité de la première existence, c’est par l'expérience, par l’éducation que l'homme acquiert peu à peu la connaissance et l'usage de ses organes, qu'il apprend à localiser précisément ses sensations et à envoyer avec mesure le mouvement à ses membres. Mais l'habitude, l'éducation ne commencent rien, c'est la natûre qui fait les premiers frais. Une lumière frappe les veux de l’enfant nouveau-né, il apprend en la suivant à diriger ses regards; une douleur l'agite, sa main rencontre l’objet qui le blesse et il apprend à rapporter exactement ses sensations à leurs siéges et à leurs causes. C’est ainsi que l’homme arrive avec le temps à posséder cette habileté générale de tous ses organes mobiles, si vulgaire qu’on pourrait la croire naturelle, et cependant si réellement acquise pour la plus grande partie qu’on l’a pu prendre tout entière pour une habitude.

N'oublions pas que le premier rôle des sens est de servir d’auxiliaires à l'entretien de la vie corporelle et que chacun prend à cette œuvre essentielle une part

APOLOGIE DES SENS. 177 plus ou moins directe; que les cinq sens, qui ont tous vue sur le dehors, ne sont, si précieux qu'ils soient, que des serviteurs de second ordre; qu’il existe un sens Intérieur, un sens vital, dont le ministère spécial est précisément de sentir la vie circuler ou la maladie se glisser dans nos organes. Comment n’entrerait-il pas dans ses attributions si importantes de nous donner de notre corps la notion première et indispensable ? Et pourquoi, puisque ses fonctions sont si étroites, puisqu'il n'importe pas absolument pour vivre qüe nous connaissions avec exactitude la forme, la situation, la structure et tout le détail de chacun de nos organes, pourquoi attendrions-nous du sens spécial de la vie une science superfiue? Ce que la nature prend soin de nous enseigner sans autre maître, c’est cela seulement qui nous est pour vivre d’une absolue nécessité; la science qui n’est qu’utile, elle nous laisse à nous-mêmes le soin de l’acquérir péniblement par le travail de la raison.

Aux systèmes qui nient la réalité de l’objet de nos sensations, ou qui doutent du monde corporel, ou qui ont besoin de recourir à un principe supérieur pour nous assurer de son existence, il n’y a qu’à répondre par les sensations de la faim et de la soif, par le sens de la vie, par le sentiment de notre propre corps. La métaphysique va chercher la matière bien loin dans les astres, dans les objets étrangers qui nous entourent, tandis qu'elle est là, au seuil même de notre âme, se faisant connaître et sentir à chaque instant de la vie.

Le meilleur philosophe n’est pas toujours celui qui regarde le plus haut et le plus loin, qui monte dans les nuages comme le Socrate d’Aristophane; bien souvent c’est celui qui a la vue la plus courte, qui regarde d’abord ce qui le touche et qui vit en lui-même.

Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi.

Lorsque notre raison porte des jugements erronés, nous la justifions en accusant nos sens de nos erreurs ; lorsque notre volonté s’égare, pour excuser ses défaillances, nous rejetons nos fautes sur les mouvements de la chair. Ayons plus de justice. La vie morale a des obligations, la science a.des difficultés qui ne dépassent point les forces de la volonté libre et de la raison; mais les sens ne sont pas faits pour juger ni pour vouloir. La vie animale a ses nécessités auxquelles les sens pourvoient et suffisent; la raison et la volonté seraient inhabiles à y satisfaire. Ne confondons pas les devoirs et les fonctions de chacun; il ne faut pas vivre pour manger, mais il faut manger pour vivre.

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