‹ L'âme et le corpsChapitre 27 sur 44 · ER ET — MSC OZ · texte numérisé non relu

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tout autre objet, voilà la vraie matière, le vrai soleil, le vrai corps humain ; c’est le seul monde qui'existe, il n’y en a point d’autre, il est'dans notre esprit et non dans l’espace. Supposez que, tant que vous vivez, VOtre esprit rêve tout éveillé, qu’il croie voir et faire dans un songe continu et raisonnable tout ce que vous voyez, tout ce que vous faites réellement pendant la veille ; cette supposition invraisemblable, jen conviens, mais non pas peut-être tout à fait impossible, c’est la réalité dans le système de Berkeley. Et voilà comment il a trouvé le secret de nier la réalité des choses corporelles et de croire en même temps, comme philosophe et comme chrétien, à la création du monde. Je pourrais bien adresser à l’auteur de cet ingénieux SyS- ‘ème une simple question, et embarrasser sa foi de chrétien qu’il pense avoir mise en règle avec la Genèse, en lui demandant comment Dieu a pu créer le monde dans l'esprit de l’homme et non dans l’espace, lorsque la Bible nous enseigne qu'il a créé pendant les cinq premiers jours le ciel et la terre, les végétaux et les animaux, qu'il a fait l'homme le sixième, et qu'après ce dernier ouvrage il s’est reposé. Mais je ne suis pas théologien. D'ailleurs, c’est se tirer à bon marché d'un système aussi aventureux que l'idéalisme, que d'en sortir sans ridicule avec son bon sens et sa foi de chrétien à peu près intacts, ayant conquis la renommée d’un penseur ingénieux et original. Berkeley ne peut exiger encore que l’on se range à sa doctrine. Malebranche a trop d'imagination, Berkeley trop

APOLOGIE DES SENS. 141 d'esprit, c'est là peut-être ce qui les a entraînés dans des hypothèses chimériques; Leibnitz est plus calme et plus profond, ses monades ont quelque chose de solide, de substantiel, que l'imagination la plus vagabonde ou l'esprit le plus subtil ne pourra jamais réduire en fumée ou en idées illusoires. En effet, selon la monadologie, le monde corporel se compose de forces qui ne diffèrent de mon esprit lui-même que par l’infériorité de leur nature et de leurs attributions ; comme moi-même, les forces dont la matière est formée sont indivisibles etindestructibles. Mais toutes ces qualités précieuses ne me servent de rien pour être assuré de l'existence du monde corporel; car, selon la doctrine de l’Aarmontie préétablie, ce monde et mon esprit sont en présence sans pouvoir exercer l’un sur l’autre aucune action: aucune monade n’agit sur sa voisine, même sur sa pareille; chacune est renfermée en elle-même et ne développe que dans son propre sein une activité réfléchie et égoïste. Mon esprit est de toute éternité constitué pour refléter le monde; et, dansle eas impossible où le monde entier serait anéanti, mon esprit excepté, seul au milieu du néant il continuerait sur les ruines de la création à représenter l’univers. Qui peut done m'assurer, puisque mon esprit conçoit et représente le monde sans le voir et pourrait le concevoir encore s’il n’était plus, qui peut m'assurer que ce monde existe ? Faut-il recourir à la révélation comme Malebranche, faut-il le nier avec Berkeley ? Je conclus tout au moins que Leibnitz a cherché

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bien loin l’origine de notre croyance à la réalité des choses corporelles, sans réussir mieux que les autres à en donner une explication et une justification satisfaisantes.

Je m’éloigne avec dépit de ces maîtres de la sagesse qui renversent toutes mes idées, étonnent ma raison, confondent mon bon sens, et, sous prétexte d'éclairer ma croyance à la plus claire de toutes les vérités, ne parviennent qu’à l’obseurcir, sinon à l'ébranler. Je frappe à une autre porte, je consulte les philosophes d’une autre école, Ceux-à sont des spiritualistes, ils n’ont pas le droit de douter de l'esprit, ils ont peutêtre celui de douter dela matière. Ceux-ci sont appelés sensualistes, matérialistes même par quelques-uns; l'enseigne ne peut mentir tout àfait; ils m'apprendront au moins à croire à la matière, s'ils ne savent pas euxmêmes croire à l'esprit. Malgré la spécialité de leur doctrine, ils ne sont pas plus savants queles autres sur le principal objet de leur étude, la sensation et les choses sensibles. Vous croyez à la matière, me disentils, et vous avez raison, car encore faut-il bien croire à quelque chose; nous allons done vous expliquer philosophiquement pourquoi vous y croyez naturellement; c’est que vous faites, sans vous en douter, un raisonnement fort logique. Quand vous touchez un corps, vous éprouvez une sensation dont vous-même n'êtes point la cause, et vous concluez rigoureusement de l'existence de l'effet à celle d'une cause étrangère, parce qu'il n’y a pas d'effet sans cause ; voilà. J'aime

APOLOGIE DES SENS. 143 autant, je crois, l'explication si peu satisfaisante, cependant, que donnait Descartes, sinon le recours à la foi de Malebranche ou l'hypothèse de Berkeley, que cette interprétation erronée de Locke et de Condillac. Car je n’ai pas envie de contester que Dieu ne soit pas trompeur, et il y a tant de choses que j'accepte sur la foi de cette véracité de Dieu qui m'inspire, ou par tradition, ou par instinct, que celle-ci pourrait bien à la rigueur être du nombre ; tandis que je sais très-pertinemment que je ne fais point, que je n’ai jamais fait, que je n’ai jamais eu besoin de faire le moindre raisonnement pour me persuader de la réalité d'un corps étranger ou du mien propre. Je crois et je dis qu'il est parce que je le sens, et non par Induction.

Déçu par les philosophes sensualistes aussi bien que par les philosophes cartésiens, je ne désespère pas encore d'en trouver un qui mette d'accord mon bon sens et ma raison, et professe sur l’existence de la matière un dogmatisme philosophique et légitime. Je passe sans m'arrêter devant Hume et devant Kant: le premier, sceptique de profession, ne saurait me tirer d'embarras:; le second prétendrait m’enfermer dans une antinomie dont je veux justement sortir et me dirait tout au plus que la terre est un noumene et que j'en suis un autre. Les nouveaux maîtres que j interroge se disent les avocats du bon sens ; je goûte fort le bon sens, puisque je suis persuadé que la raison a tort quand elle est en désaccord avec lui; nous devons nous entendre ensemble. Vous eroyez à l'existence des

choses corporelles, me disent Th. Reid et Dugald Stewart, vous faites bien; d’ailleurs, vous ne pourriez faire autrement, car c’est une croyance naturelle et nécessaire. Mais comment et pourquoi vous y croyez, c'est ce que nous ne vous expliquerons pas. Nous disons bien quelquefois comment on fait pour se tromper ; NOUS ne Savons pas et ne cherchons pas à savoir comment sont conçues par notre esprit les vérités premières. La croyance au monde corporel en estune; c'est tout ce que nous avons à vous répondre, Ce n’est point là le scepticisme assurément, mais c’est le dogmatisme par impuissance.

Il ne me reste plus à consulter que cette doctrine traditionnelle qui a cours aujourd’hui dans l’école, doctrine éclectique, œuvre commune sans éditeur responsable. Selon cette théorie anonyme, ce n’est point la raison, ce n’est point le raisonnement qui nous assurent de la réalité des choses corporelles, cesontles sens, mais non pas tous. Un seul a ce privilége, le toucher, parce que seul 1l nous fait connaître l'étendue et la résistance, qualités essentielles de la matière. À sentir un corps odorant, on pourrait douter de son existence, parce que l'odeur n’est peut-être qu’une affection de l'âme sensible et que rien de semblable à l’odeur que ] éprouve n'existe dans la fleur embaumée ; à le voir, j en puis douter encore, car je vois tant de choses qui n'existent que dans mon imagination, quand je veille où quand je dors! Mais quand je touche cette plume ou cette table, le doute ne m'est plus permis, même

APOLOGIE DES SENS. 145 en théorie; 1l y a là sous ma main un corps étendu et résistant.

Je voudrais accepter cette théorie qui mettrait enfin d'accord mon bon sens et ma raison, et je comprends qu’elle ait rencontré plus de crédit dans sa simplicité que celle de Descartes, de Malebranche ou de Berkeley ; mais je ne le puis, quand je l’examine de plus près. Il me faudrait, pour l'admettre, admettre aussi qu’il y a deux sortes de qualités très-différentes dans la matière, ce que Descartes et Locke m’avaient déjà dit sans me convaincre et sans s’accorder entre eux. En effet, je n’ai pas d'autre preuve que l’autorité contradictoire de ces deux philosophes, pour croire que la couleur n'est pas aussi essentielle à la matière que l'étendue, ou la chaleur que la résistance. L’étendue est une chose relative pour mes yeux, aussi bien que la chaleur pour mon toucher; elle varie selon ma puissance de voir, selon la distance, selon mes habitudes de juger, selon ma propre grandeur. Le monde est un macrocosme ou un microcosme, selon que je le regarde par l’un ou par l’autre bout d'une même lunette; Gulliver et Micromégas me l’apprendraient, si je ne le savais par mon expérience journalière. La résistance n’a rien non plus de fixe et d’absolu, elle varie selon le poids de mon corps ou la vigueur de mes muscles. Telle substance est solide et résistante pour un insecte, qui serait molle et liquide pour un éléphant. S'agit-il de l'impénétrabilité, c’està-dire de cette propriété que possède chaque corps de

la nature d’exclure tout autre du lieu qu’il occupe; c’est là une qualité que la raison seule conçoit, mais qui se dérobe à mes sens. C’est une propriété dont l'idée est toute scientifique, et, pour la faire accepter à ma raison, 1] faut même que j'impose silence à mes sens, dont les grossières impressions me porteraient plutôt à la rejeter de mon esprit comme une invention mensongère. Je ne puis non plus me persuader aisément qu'il y ait une telle différence entre tous mes sens, que le toucher seul ait le privilége de me faire sentir les corps tels qu'ils sont, de me faire connaître qu'ils existent, tandis que les autres sens me les feraient sentir autrement qu'ils ne sont, ou même pourraient m'abuser tout à fait, Il me semble que le toucher a ses illusions et ses mensonges aussi bien que l’ouie et la vue; il me semble que, si j'étais immobile et hors de l'atteinte de tout corps étranger, la vue, l'ouïe, un sens quelconque restant en exercice, je serais encore en droit d'affirmer l'existence de quelque objet corporel. Enfin, ce qui me détermine à repousser cette doctrine comme les précédentes, c’est qu'elle renferme une lacune considérable que je rencontre partout jusqu'ici, un étrange oubli du plus important de tous les sens, du plus indubitable, du seul indubitable de tous les corps, et que cet oubli rend toute explication inacceptable, comme la négligence d'une des données d’un problème en rend la solution impossible ou vicieuse.

C'est une chose vraiment curieuse que cet accord

presque unanime des philosophes dogmatiques et des sceptiques pour nier que nous puissions avoir par les sens une connaissance certaine de l'existence des choses corporelles, que cette impuissance de la philosophie à expliquer comment se forme une croyance aussi simple et aussi légitime. Il y a certainement un vice secret et commun à tous ces systèmes et qui est la cause unique de tant d'hypothèses invraisemblables.

Ce vice commun, je crois le saisir. Sceptiques et dogmatiques, métaphysiciens et amis du sens commun, tous se sont efforcés de résoudre cette question : les sens, c’est-à-dire les cinq sens, sont-ils capables de nous assurer de l’existence des objets extérieurs ? Et la plupart ont répondu par le vieux refrain : les sens nous trompent, il faut douter de leur témoignage. Quelques autres ont cherché vainement à atténuer une défiance si bien méritée par les mensonges flagrants des sens externes, sans leur obtenir assez de crédit pour assurer l'esprit du philosophe sur la seule foi de leur témoignage, qu'il existe hors de nous des objets corporels. Les cinq sens nous trompent, je le veux, mais ils ne sont pas chargés précisément de nous apprendre ee que sont en réalité les corps étran-

gers; ils ne sont essentiellement que les auxiliaires’

de la vie animale, ils ont expressément pour office de nous faire sentir ce qui nous est agréable ou pénible, utile ou nuisible à notre santé ou à notre vie, et ils remplissent admirablement cette fonction qui est la

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leur. Consultez-les sur ce point, 1ls vous répondront comme des oracles; hors de là, que la raison s’en prenne à elle-même si elle leur pose des questions indiscrètes ou qui dépassent leurs attributions. Surtout, qu’elle ne conclue pas comme un homme qui, après avoir consulté un paysan, bon cultivateur, pauvre savant, non sur les semailles ou la récolte, mais sur la composition anatomique et le mode d'accroissement des végétaux, dirait : J'ai consulté les meilleurs juges en pareille matière, 1ls sont restés muets ou m'ont fait des contes ridicules; donc on ne peut rien savoir. Il serait fort possible qu'on ne sût rien, en effet, sur ce point de physiologie végétale, mais 1l serait bon, avant de conclure ainsi, d’avoir consulté les juges vraiment compétents.

Les cinq sens ne sont pas tous les sens ; il y a encore le sens intérieur ou vital. Les corps étrangers ne sont pas tous les corps; il y a aussi notre propre corps, au rapport duquel nous appelons tous les autres étrangers. Il convient donc de poser une question différente de celle que la philosophie a tenté de résoudre depuis Descartes jusqu'à M. Royer-Collard, où entreront ces données aussi vieilles que l'homme, presque nouvelles pour les psychologues et les métaphysiciens.

Les objets extérieurs n’agissent en aucun cas directement sur notre âme, mais sur nos organes, et ceux-ci seulement sur notre âme. Il y a donc un intermédiaire entre le monde extérieur et notre âme, c'est notre corps ; c'est celui-là seul que nous sentons et

APOLOGIE DES SENS. 149 connaissons directement, et il y a un sens intérieur enfermé dans ses limites, excité sans cesse par tous les accidents de sa vie. Supprimez ce corps et ce sens, vous creusez entre l’âme et la matière un abime que lhypothèse seule ffanchira. Sceptiques et dogmatiques ont sauté à pieds joints par-dessus notre corps et son sens propre et immédiat ; ils ont fait comme un hiatus entre l'esprit et la matière extérieure : il n’est donc pas étonnant qu'ils n'aient pu faire pénétrer dans l’un la certitude de l'autre.

Il faut rétablir les choses telles qu’elles sont et la question telle qu’elle doit être posée. C'est notre corps seul qui agit sur notre âme, c'est lui seul que nous pouvons sentir et connaître directement. Est-il possible de douter de son existence? Comment se fait-il sentir et connaître? Si la raison, si les cinq sens sont impuissants à nous assurer de l'existence des corps étrangers, peut-être peuvent-ils nous révéler au moins avec certitude l'existence du nôtre ? Et si les cinq sens ne suffisent pas à cette tâche et servent à d'autres usages, peut-être le sens intérieur de la vie est-il la source où notre esprit puise sa foi légitime à la réalité du monde corporel tout entier ? Enfin, si nos organes se font directement sentir à notre âme, où s'arrête la connaissance que nous en pouvons avoir naturellement ; est-il possible et par quels moyens d’en étendre les limites?

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Depuis trente ou quarante ans, la philosophie francaise est devenue moins amie des systèmes qu'elle ne le fut pendant les deux siècles qui ont précédé le nôtre. Aussi, parmi les philosophes contemporains, tous n’ont pas négligé ce fait considérable et incontestable, que notre corps est l'intermédiaire naturel et nécessaire entre l'esprit de l’homme et le reste du monde. Quelques-uns donc, pour établir scientifiquement qu'il existe des choses corporelles, au lieu de se jeter d’emblée dans le monde qui nous entoure et de demander au raisonnement la preuve qu'il y à un soleil et une terre, des corps figurés et résistants, sont à peine sortis d'eux-mêmes, ils ont été d'abord au plus près et ont commencé par s'enquérir de cette petite portion de matière organisée qui est unie à notre âme et concourt avec elle à former l'homme qui vit et qui pense. L'idée la plus simple est rarement, dit-on, la première qui s'offre à l'esprit ; le présent exemple en est une preuve. Il en est jusqu’à trois qui se sont avisés de ce naïf stratagème, Maine de Biran, M. Saisset et M. L. Peisse ‘ : l'un instruit de bonne

4 Maine de Biran, OEuvres, partout. — Dictionnaire des sciences philosophiques, article Sens, par E. Saisset. — Liberté de penser, livraison du 15 mai 1848 : Rapports du physique et du moral, par M. Peisse.

heure par un tempérament tyrannique à écouter de toute son attention l’écho que faisait dans son âme le bruit de sa frêle machine, l’autre inspiré par sa raison droite et sûre, le dernier par son heureuse prédilection pour les études où la psychologie et la physiologie se mêlent sans se confondre. Chacun de ces trois philosophes a touché de bien près le but : cependant la doctrine d'aucun d'eux ne nous semble complétement satisfaisante, et l'on ne doit pas désespérer d'approcher plus près encore de la vérité.

Selon Maine de Biran, l'existence du monde corporel est une vérité aussi certaine que ma propre existence; car mon existence personnelle et celle de mes organes me sont révélées en même temps et par un même fait, l'effort musculaire. En un mot, lorsque je déploie volontairement mon énergie personnelle pour mouvoir un membre, je sens à la fois et cette force qui est mienne entrant en exercice, et son développement contrarié par une résistance étrangère, le poids ou l'inertie de l'organe mobile. Cette doctrine est assurément d’une grande simplicité, d’une grande vérité, et bien préférablesà toute la métaphysique de Descartes et à tout l'esprit de Berkeley. Je ne m'aviserais pas de la contredire; cela est vrai, mais ce n'est pas tout le vrai.

De quoi s'agit-il en effet ? Faut-il seulement établir théoriquement qu'il existe réellement une chose distincte de moi, de mon esprit, et prouver que le doute de Hume et de Kant est déraisonnable? S'il ne s’agit

que de cela, Maine de Biran a parfaitement rempli toutes les conditions du programme; car nous pouvons à Chaque instant et en ce moment même, vous qui lisez et moi qui écris ces lignes, renouveler à dessein la facile expérience indiquée par Maine de Biran. Faisant volontairement effort pour soulever notre corps fléchi sur un siége, le redresser et le maintenir dans la position droite, nous en sentirons la résistance, nous le pèserons, en quelque sorte, avec notre énergie pour balance et l’effort déployé pour contrepoids, et nous nous contenterons de cette épreuve comme d'une démonstration irréfutable. Mais, bien que l'expérience soit très-claire et très-concluante, elle n'en est pas moins une sorte d’expérimentation savante, semblable à celle du physicien, ou mieux, du professeur de physique qui annonce d’avance à son public qu'il existe une loi de la nature suivant laquelle un corps plongé dans un liquide perd une partie de son poids égale au poids de la portion de liquide déplacée, et qu'il en va démontrer la vérité par une expérience. Il pèse dans une balance ordinaire un petit cube de cuivre, le pèse ensuite plongé dans l’eau et suspendu au plateau d’une balance hydrostatique, constate que la différence des deux pesées est égale au poids d’un pareil cube d’eau, et termine par la formule sacramentelle, ce qu’il fallait démontrer. Sa démonstration ne laisse, en effet, rien à désirer, et je suis convaincu de la vérité du principe d’Archimède; mais je suis bien sûr aussi qu'Archimède ne

APOLOGIE DES SENS. 153 s’y est pas pris, pour découvrir cette loi, de la même façon que le pédagogue qui l'enseigne. Les choses se sont passées à Syracuse plus simplement, avec moins d'appareil et cependant plus lentement et plus difficilement que dans le cabinet du physicien. Celui-ci

n'en à pas moins très-bien rempli sa tâche, et l’on n'est pas en droit de lui demander autre chose. Mais le principe d'Archimède et l'existence du monde corporel sont des vérités de deux ordres différents. La première est une vérité savante et de raison que tout le monde n’est pas obligé de connaître et qu'il n’est pas donné à tous de découvrir; on peut très-bien vivre sans la savoir depuis Archimède, comme on vivait avant lui. La seconde est une vérité dont la connaissance est indispensable à tous, bien mieux, que chacun découvre tout seul, si pauvre d’esprit qu'il soit. Avant la démonstration du maître j'ignorais complétement cette loi de la nature, mais avant la preuve de Maine de Biran je connaissais fort bien cette vérité vulgaire, que j'ai un corps étendu et pesant. Si, dans les sciences mathématiques ou physiques, une preuve suffit pour établir dans l'esprit une vérité découverte par autrui, on ne connaît bien en philosophie, en psychologie surtout, que ce qüe l’on découvre soi-même.

L'expérience de Maine de Biran est donc excellente pour établir contre les prétentions du scepticisme qu'il existe un monde corporel; mais elle ne m'explique pas comment j'apprends naturellement à con-

naître cette vérité, et c’est là surtout ce que je veux savoir. J'affirme, en effet, que je n'ai pas eu besoin de faire cette épreuve de l’effort musculaire et volontaire pour acquérir la persuasion que j'ai des organes corporels, et je prouve qu'il m’eût été impossible de la faire. La doctrine de Maine de Biran, loin de représenter ce qui s’est passé dans l’esprit de chaque homme, renferme, au contraire, un cercle vicieux. Je ne puis faire un effort volontaire et réfléchi pour mouvoir mes organes qu’à la condition expresse d'en connaître ou d’en sentir déjà l'existence; si Je n'en ai aucun sentiment, aucun soupçon, je ne puis vouloir mettre mon corps en branle; si j'ai déjà ce sentiment et cette connaissance, ce n’est pas l'épreuve de l'effort volontaire qui me les donne. Ai-je donc eu besoin d'attendre l’âge de la raison et de la liberté, la période philosophique de la vie pour connaître cette vérité de première importance? L'enfant ne la connaît-il pas aussi bien que Maine de Biran lui-même, pour l'avoir acquise autrement? Enlevez à l’homme, par la pensée, la puissance et la volonté de mouvoir ses membres, faites qu’il végète comme la plante enracinée au sol dont le vent seul agite les rameaux, mais laïssez-lui la puissañce de sentir; est-ce que le plaisir ou la douleur qui part de tous les points de son corps ne suflira pas pour lui faire sentir et connaître qu il a un corps dont il souffre, si obscur que soit ce sentiment, si incomplète que soit cette connaissance ? Dans un moment de clairvoyance, Maine de Biran lui-même n'a

APOLOGIE DES SENS. 155 pu méconnaître absolument ce sentiment naturel, mais, aveuglé par l'esprit de système qui lui fait tout rapporter à l'effort volontaire, il en atténua la force et n’en fit aucun usage. Il faut donc prendre sa doctrine pour ce qu'elle vaut réellement, pour une sorte d’argument ad hominem adressé à Hume et à Kant, non pour une image exacte de ce qui se passe dans l'esprit de chaque homme et de la manière dont nous acquérons naturellement la connaissance première de nos organes.

M. Saisset ne fait pas aussi bon marché que M. de Biran des sens et des sensations; il croit qu'ils suffisent sans l'intervention expresse de la volonté ou de l'effort musculaire à nous assurer qu'il existe une matière étendue, agissant réellement sur nos sens. Mais je suis étonné de trouver quelque confusion et quelque obscurité dans la doctrine d'un esprit dont la clarté habituelle n’est pas le moindre mérite. M, Saisset ne semble pas distinguer parfaitement deux choses très-différentes cependant et qu'il importe surtout de ne pas confondre dans la question présente, à savoir, le sentiment ou la connaissance de notre propre corps et celle des corps étrangers. Ainsi, pour prouver que les sens nous fournissent quelque idée au moins obscure, quelque vague sentiment de la matière, tantôt il en appelle au sens de la vue, qui, dit-il, nous donne quelque notion de l'étendue et de la figure en nous montrant des surfaces colorées; tantôt il prend pour exemple les sens de l’ouie et de l'odorat, comme

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