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sous de moi jusqu'aux derniers degrés de l'échelle des êtres pensants, je vois avec pitié ces pauvres créatures qui peuplent les.asiles sous le nom d'imbéciles ou d'idiots, et je me demande comment il se fait qu’un être humain, créé pour penser, ressemble si bien à un corps dont l'esprit se serait retiré en ne lui laissant que la vie, quelle profonde différence existe entre cet homme qui ne pense pas, qui sent à peine, et moi raisonnable. Si j’élève mes regards au-dessus de moi, je rencontre dans mon pays et dans mon temps, chez les nations étrangères et dans tous les siècles de l’histoire, des intelligences supérieures auprès desquelles je me sens bien petit, que j' envie et que j'admire, en qui je reconnais le don du génie. Je ne mesure point mon esprit avec elles, parce qu'il me semble que ce n’est pas une différence de degré qui nous sépare, mais une véritable disproportion et presque une différence de nature. D'où leur vient leur génie, quel est-il? Qu'est-ce qui fait ces hommes si grands et si différents de moi, quand ils me ressemblent tant à tout autre égard ?
Un homme de génie, un Platon ou un Archimède, un Newton ou un Descartes, un Bossuet ou un Napoléon, est-ce là le modèle, le type auquel pourraient ou devraient ressembler tous les.esprits, l'étalon avec lequel il faut mesurer tous les hommes, la règle idéale, quoique l'exception en réalité, l'inteligence normale de l’humanité, de même que la beauté d'un Apollon ou d’un Adonis, d'une Vénus ou d'une
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME. 184 Psyché, serait la forme régulière du corps humain? À ce compte, nous tous, intelligences médiocres, imparfaits de corps et de visage, nous ne serions que des images altérées, que des ébauches, que des épreuves défectueuses de ces modèles du corps et de l'esprit; nous serions déjà comme des individus abätardis d’une race noble et belle. Plus bas encore serait une famille de parias, disgraciés de la nature, difformes d’esprit ou de corps, idiots ou satyres. Peut-être un poëte se complarait-il dans cette pensée toute platonicienne et aimerait à oublier la réalité de la laideur et de l’imperfection pour ne sonser, selon les conseils de Diotime, qu’à celle de l’idéal. Mais si je considère que le médecin sur les lits de douleur, que le statuaire ou le peintre parmi ses modèles mercenaires ne rencontre pas souvent un Apollon du Belvédère ou une Vénus de Médicis, sans nier la beauté réelle d’une perfection idéale, je dois tenir plus de compte de la réalité visible que je rencontre partout. Alors l’imperfection des formes, la médiocrité, mélange à toutes les proportions de beauté et de laideur, me semble être la règle et le type terrestre si la beauté parfaite est le type divin; tout ce qui s’écarte décidément de cette médiocrité est une exception et une sorte de monstruosité. Il y a des monstres de difformité et de laideur; un Antinoüs de chair et non de marbre, c’est ou ce serait comme un prodige de grâce, un monstre de beauté. Quand je considère avec les mêmes pensées toutes ces âmes, toutes ces
intelligences que l'histoire et la vie présente font pas-ser devant moi, je puis dire aussi qu'un grand esprit est chose rare, que le génie est une exception bien moins fréquente encore que l’imbécillité, que la médiocrité de l'intelligence est aussi la règle et le type terrestre de l'esprit humain, qu'un idiot est un monstre intellectuel, qu'un grand génie est un esprit monstrueux.
Pourquoi la nature, dans la bizarrerie de ses caprices ou dans la profondeur impénétrable de sa sagesse, crée-t-elle et ces tristes êtres et ces intelligences exceptionnelles? Est-1l donné à l’homme de découvrir comment elle s’y prend pour éteindre presque complétement certains esprits et faire briller quelques autres d'une lumière si vive? Les travaux des physiologistes modernes qui se sont livrés à l'étude de l’aliénation mentale me donnent de l’idiotisme une explication très-simple, où s'arrête et se repose mon esprit satisfait. L'’idiotisme, me disent-ils, c’est une infirmité, une maladie physique; l'idiot est un homme dont l'organe qui sert à penser, d'une conformation ou d’une constitution vicieuse, ne fonctionne qu’imparfaitement; de là l'indigence et la faiblesse de ses pensées et de ses sentiments. Mais le génie, pourrat-on me l'expliquer de la même manière, et ma raison, mon bon sens pourront-ils accepter cette explication ? Gall et plusieurs avant lui ont bien tenté de me persuader qu'une grande intelligence n'est qu’un cerveau large et profond, dense ou fortement sillonné,
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 183 ou doué d'une vitalité puissante, mais je n’ai pas eu le temps d'être trompé par ces systèmes; des expériences plus sérieuses et plus concluantes, des autorités plus respectables les avaient déjà renversés avant que je fusse en âge de les comprendre, et, si je lisais un jour dans les livres de Gall qu'un front proéminent est l'indice d'un esprit supérieur, M. Flourens ou M. Lélut me prouvait le lendemain que c'est aussi bien la marque d’une imbécile ou d'un idiot. Faute d'une explication meilleure, plus complète ou plus savante, me voici donc réduit à penser que, si l’atrophie ou une infirmité quelconque de lorgane de la pensée sulfit à produire l’idiotisme, ce n'est pas assez d'un cerveau sain et bien constitué, ou même vaste et puissant, pour faire un homme de génie; que, le cerveau n'étant ou pouvant n'être en définitive qu’un organe, qu un moyen, qu une condition physiologique, il faut derrière lui une force, un esprit pour en faire usage; que la même puissance créatrice qui à façonné tant de corps différents peut bien avoir formé des esprits aussi divers, des intelligences comme la mienne et des esprits supérieurs pour faire l’éducation et l'admiration des autres. En présence des effets imcontestables que produisent sur les opérations intellectuelles les désordres des nerfs ou du cerveau, nier que les fonctions de l'organe cérébral soient la condition actuelle de la pensée et que celle-ci doive être modifiée selon les différents états de son instrument organique, ce serait s’obstiner de gaieté de cœur
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dans un spiritualisme aveugle et intempérant. Je veux donc croire que, si Descartes eût été affligé dès son enfance de quelque grave maladie cérébrale, au lieu d'écrire le Drscours de la méthode, 1 n’eût été qu'un idiot; mais rien ne m'autorise à penser et jusqu’à complète démonstration je me refuse à croire que je pusse moi-même concevoir une œuvre pareille, si seulement je portais dans ma tête le cerveau de Descartes. Attendant sans espérance dés lumières nouvelles, j'aurais persisté simplement dans cette manière de voir et continué d'admirer en paix les œuvres de tous les hommes de génie, si un physiologiste distingué, médecin de l’hospice de Bicêtre, n’était venu exciter de nouveau ma curiosité, me tirer du tranquille sommeil de l'admiration, en jetant le doute dans mon esprit sur la légitimité de son culte et la divinité de ses idoles ‘. Sans préambule, sans égard pour nos vieux préjugés, avant tout propos, avant la préface d'usage, brusque à l'attaque comme pour pratiquer une opération douloureuse sans que le malade ait le temps de se récrier et de se soustraire, M. Moreau jette en épigraphe ce court mais substantiel argument que son livre ne fait que développer : « Les dispositions d'esprit qui font qu’un homme se distingue des autres hommes par l'originalité de ses
1 La Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire, ou de l'influence des névropathies sur le dynamisme intellectuel, par le docteur J. Moreau (de Tours), médecin de l’hospice de
Bicêtre.
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME, 185 pensées et de ses conceptions, par son excentricité ou l'énergie de ses facultés affectives, par la transcendance de ses facultés intellectuelles, prennent leur source dans les mêmes conditions organiques que les divers troubles moraux dont la fohe et l’idiofie sont l'expression la plus complète. » Quel réveil, et dans quel songe ma pensée s'était égarée! On a bien raison de dire que les rêves sont souvent plus beaux que la réalité. Un homme de génie, ce n’est donc qu'un fou, sinon un fou bon à enfermer aux Petites-Maisons, du moins c'est un malade qui puise la force de son esprit, la grandeur de ses conceptions, son merveilleux pouvoir de découvrir le vrai dans les sciences, à la même source où l’insensé puise son délire incohérent et l’idiot l'oubli de toutes choses, la mort de sa pensée, dans sa maladie. Le génie n’est qu'une névrose: voilà la conclusion du livre et la dernière formule de la pensée de l’auteur. Seul, l'homme médiocre peut se trouver dans les conditions normales qui donnent la santé physique ; l’homme de génie, le fou, l'idiot, quelle que soit-la différence de leurs actes et de leurs pensées, sont des malades de la même maladie; le siége et la nature du mal sont les mêmes, il n’y a que l'intensité qui varie, les symptômes physiques et les effets moraux qui les distinguent. ,
On aurait tort de croire, sous l'impression d'un premier étonnement, que M. Moreau ait exagéré volontairement sa pensée pour lui donner plus de relief; qu'il l'ait présentée à dessein sous cette forme para-
doxale qui heurte nos croyances pour frapper plus vivement notre esprit et attirer notre attention; que la doctrine qu'il propose soit entièrement nouvelle, ou même qu'elle soit de tous points contraire aux préjugés ignorants du plus grand nombre. C’est une doctrine très-sérieuse, très-savamment développée, soutenue par une argumentation puissante; l’auteur est de bonne foi et n’a pas de desseins artificieux. Il ne fait que généraliser, en l’appliquant sans exceptions à tous les grands hommes, ce qu'il y a près de vingtcinq ans M. Lélut affirmait de quelques-uns, que réduire en système l'interprétation donnée par celui-ci à quelques faits isolés, qu’ériger en règle absolue ce que son prédécesseur à l’hospice de Bicêtre regardait encore comme l'exception ; enfin il ne fait que supprimer les ménagements et les restrictions de toute espèce qui permettaient encore à nos opinions timides et routinières de s’accommoder avec les savantes hardiesses de M. Lélut. Il y a même au fond de tous les esprits qui estiment que le génie est un véritable don de la nature et non pas un fléau, une puissance spirituelle et non une surexcitation cérébrale, certaines pensées de derrière, comme les appelle Pascal, voilées ou honteuses, superstitieuses ou réfléchies, qui sont pour M. Moreau des intelligences dans la place et pourraient bien lui en ouvrir les portes.
En effet, parce que nous n’avons pas le pouvoir des grandes conceptions, parce que l'application la plus opiniâtre de notre esprit n’aboutit qu’à des pensées
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME. 187 vulgaires, tout au plus estimables, nous croyons volontiers, à tort ou à raison, je ne sais encore, que les hommes de génie conçoivent non-seulement mieux, mais autrement que nous; qu’il s’accomplit dans leur esprit, dans leur cerveau, dans tout leur être quelque mystérieux travail. Parce que nous sentons qu'il nous faut faire un véritable effort cérébral pour concentrer notre attention et faire jaillir l’idée rebelle, parce que nous n'avons jamais eu des pensées si claires, des inventions si heureuses que lorsqu'il nous est arrivé parfois de sentir en même temps notre tête brûlante, nos artères battre avec plus de force, notre esprit échapper à la direction de la volonté pour obéir à l'impulsion de la fièvre, nous arrivons facilement à nous représenter le cerveau d’un homme de génie comme un volcan en ébullition qui gronde et couve sourdement, qui fait éruption de temps à autre et lance le feu et la flamme sous la forme-de pensées éclatantes, d'actions mémorables, de découvertes inattendues. Il n’est plus maître de lui-même; une force secrète l’agite et le mène, elle le possède tout entier, le mine et le consume; elle a ses heures, dont l'homme ne peut ni hâter le retour, ni retarder la fuite : de là ces explosions soudaines, ces inspirations passagères comme les accès d’une fièvre désordonnée, d’une marée irrégulière. C'est l'æstus, l'aura des poëtes, qui saisit aussi le grand peintre devant sa toile et le grand capitaine sur le champ de bataille. De telles pensées ne sont peut-être pas de sérieuses croyances; elles
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n'ont peut-être pas pour notre raison la valeur d'opinions müres et réfléchies et ne lui font pas tout à fait illusion ; elles ont cependant assez de consistance pour se trahir dans le langage. Les poëtes surtout ont décrit à l'envi les signes visibles de cet æstus à la fois physique et divin qui inspire le génie en allumant le feu dans les veines.
Est Deus in nobis ; agitante calescimus illo.
Une fois admise à titre d'image ou d'hypothèse, cette explication du génie nous mène loin. D'image en image, d’analogie en analogie, rious arrivons bien vite de nous-mêmes à ce point extrême où la science de M. Moreau veut nous conduire, Fièvre du poëte ou de l'artisan alité, envoyée par un Dieu ou issue des entrailles, c’est toujours pour le corps un état anomal, un fléau; l'esprit ne s’éclaire d’une vive lumière ou ne se couvre d'épaisses vapeurs que parce que le corps se consume. [Ivresse de l'inspiration ou ivresse du vin, c’est toujours une surexcitation nerveuse, une exaltation du cerveau, quels qu’en soient la cause et les effets; et plus d’un poëte, quand Apollon tardait à Venir, a forcé l'enthousiasme à réchauffer sa muse en faisant circuler Bacchus dans ses veines : un dieu vaut l'autre. L’ivresse est un délire qui enlève à l’homme Son gouvernement ; ivre de vin, l’homme est fou tant que dure son ivresse, et tombe dans la démence si elle se prolonge, s'accroît ou se répète. Les poëtes n’ont-
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 189 ils pas consacré les mots de délire et de fureur pour représenter l'état physique et mental où l'inspiration les jette, et n'est-ce là qu’une métaphore? le travail cérébral, condition organique de l'effort de la pensée, n'est-ce pas au moins un état violent? Pour que l’esprit d'un Newton découvre ce que d’autres ne peuvent pas même concevoir, pour qu'il dépasse de si loin les bornes que ne franchissent pas les intelligences ordinaires, ne comprend-on pas qu'il faille aussi que l’organe dépense un surcroît d'énergie, accomplisse quelque effort extraordinaire? Dès lors, on se demande si cette vitalité exceptionnelle n’a pas une cause morbide, et l'on conçoit qu'il puisse y avoir plus qu’une analogie superficielle entre la méditation d’un Descartes et l’idée fixe d’un monomaniaque, entre l’inspiration d’un Pindare et les visions d’un extatique. On ne peut s'empêcher de frémir en songeant au péril que courent ces puissants génies; la tension de l’organe est extrême, l'énergie atteint les dernières limites de l'effort; aux conceptions du génie se mêlent déjà de véritables hallucinations. Fatigué par ces violents exercices ou surexcité sans relâche, l'instrument de la pensée devient aisément la proie du mal; et le génie n'est plus seulement voisin de la folie, les pensées belles et vraies s'unissent à des idées délirantes ; ou bien, le mal organique étendant ses ravages, l’épuisement succédant à la vigueur, la décomposition au travail réparateur de la vie, le grand homme tombe dans la démence. La même cause organique peut donc
faire, suivant les caprices du sort et les hasards de la vie, un homme de génie, un fou, un dément, un idiot, Heureux les simples ! S'ils ne peuvent parvenir à ces hauteurs, ils sont moins exposés à ces chutes,
Je n'ai fait que choisir entre mes préjugés, chasser mes souvenirs de philosophie platonicienne, calmer ce vieux levain de spiritualisme toujours prêt à fermenter quand ilest question d'expliquer par le jeu des organes les opérations de l'intelligence. J'ai fait revivre, au contraire, toutes mes sensations physiques et les opinions les plus favorables qu’elles ont pu m inspirer sur le rôle des organes dans les fonctions intellectuelles; et cela m'a suffi pour que mes pensées se trouvent dès à présent à l'unisson de M. Moreau, pour me mettre de moimême au point de vue où il se place et pour arriver presque à ses dernières conclusions : le génie et l’idiotisme se confondent dans leur principe, les extrêmes se touchent par le milieu de la folie. Me voici donc, ce me semble, aussi bien disposé qu'un lecteur peut l'être au gré d’un auteur pour me laisser convaincre tout à fait par une démonstration scientifique. La démonstration une fois achevée, 1l me sera permis de faire revivre à leur tour ces opinions ou ces préjugés spiritualistes, dont j'ai fait le sacrifice momentané, pour éprouver la solidité de l'argumentation. Je les modifierai s’il le faut; s’il en est besoin, je Les sacrifierai à jamais. Quoi qu'il arrive, s’il m'est démontré que le génie est décidément une maladie de la même famille que la folie ou l’idiotisme, je suis résolu à ad-
LE, GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME, 194 mirer davantage encore, s’il est possible, les œuvres du génie, mon admiration s’augmentant de la pitié qu'on doit avoir pour les malades, les idiots ou les fous.
Afin d’avoir l'esprit tout à fait libre et de laisser à chacun des arguments de l’auteur et à l'ensemble du myotemne f toute leur force de persuasion, je veux suivre M. Moreau avec une entière docilité par toutes les phases de sa démonstration, et remettre à un autre ‘temps les doutes ou les difficultés que ses principes et sa méthode, les faits qu'il avance ou ceux qu'il omet, l'interprétation qu'il en donne, les conclusions qu'il en tire, pourraient susciter chemin faisant. J'expose en toute sincérité sa doctrine, et en même temps je l'écoute de toute mon attention.
Suivant l’opinion la plus répandue, l’homme est un être double, composé d’un corps organique et d’une âme immatérielle. Jusqu'iei la. p PE métaphysique à vainement essayé de découvrir le mode d’union de ces deux principes; elle n’a inventé que des hypothèses ingénieuses ou invraisemblables. Il n'y a pas heu de s'en étonner : une telle question est insoluble. Il n’en est pas de même des relations de ces deux principes; les rapports du physique et du moral peuvent être l'objet d’une science positive qui est déjà en possession d'un grand nombre de faits incontes-
tables. Mais les psychologues, en s’obstinant, dans leurs spéculations, à isoler l’âme des organes et à la considérer abstraitement, au lieu de hâter les progrès de cette science et de l’enrichir de faits consciencieusement observés, ne font qu’en retarder et en entraver la marche. Ils imaginent un monde idéal qui leur fait oublier le monde réel, et substituent trop souvent aux choses vivantes des mots vides et sonores. Si l’homme est composé de deux principes, pourquoi négliger complétement lun d'eux? Les opérations intellectuelles: sont étroitement unies aux fonctions organiques; dans l’étude de l’homme, il faut faire une large part à l’organisation. La conclusion est rigoureuse ; s'il est bon de la proclamer bien haut, ce n’est pas cependant que le précepte soit nouveau; voici qui l'est davantage. Il ne suffit pas de connaître les organes à l'état sain et dans la régularité de leurs fonctions ; malades, ils ne cessent pas de concourir aux opérations de l'esprit, qui doivent être modifiées et altérées de toutes façons par le déréglement des fonctions organiques.-L'état de maladie des organes est la cause de beaucoup de phénomènes intellectuels et moraux dont la pure psychologie cherche vainement l'explication. Il faut donc faire aussi dans l’étude de l’homme une large place à l'élément pathologique. La psychologie spéculative doit être remplacée par la physiologie de la pensée, et celle-ci doit être à son tour éclairée et complétée par la psychologie morbide. Qu'on ne jette donc pas l'accusation calomnieuse, ou
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME. 193 tout au moins banale et intempestive, de matérialisme au médecin qui cherche dans l'étude des organes sains ou malades la cause et l’explication des opérations régulières ou anomales de l'esprit. Il n’identifie pour cela ni l’âme au corps, ni le corps à l'âme ; il ne résout ni ne tranche aucune question relative à l'essence de l'âme et à la nature de ses opérations; l'âme et Dieu sont ici hors de cause, ce sont des questions réservées. C’est un droit pour le médecin, parce que c'est une nécessité imposée à la spécialité de ses recherches, si le cerveau est l'instrument de l’âme, si les fonctions organiques sont la condition des phénomènes intellectuels, d'étudier les modifications de l’activité intellectuelle là où seulement elles sont saisissables, dans le principe matériel, et de voir par pure supposition l'âme dans le corps, qui est son organe, ses facultés et ses opérations dans les fonctions corporelles, qui en sont l'origine physique et la condition actuelle.
L'égalité native de toutes les intelligences est une hypothèse imaginée à plaisir par un esprit faux; le bon sens la repousse, l'expérience la contredit. Rien n’est plus manifeste, au contraire, que l'inégalité primitive de toutes les intelligences; l’éducation donne la science, orne la mémoire, développe ou modifie, dans une limite très-restreinte, les facultés de l'enfant, mais ces facultés elles-mêmes sont innées ; elle cultive les dispositions naturelles, elle ne les fait pas, elle ne peut se substituer à la nature pour créer à sa
place ou réformer son œuvre, Chaque homme apporte en naissant ses dispositions, sa vocation individuelles et la personnalité de son intelligence, comme il apporte son tempérament, sa constitution personnelle, que la médecine et l'éducation corporelle ne peuvent changer, Cest donc à l’organisation qu’il faut recourir pour se rendre compte des inégalités natives de toute sorte que l’on observe entre les intelligences, comme cest par les révolutions physiques qui s’opérent à certaines époques critiques de la vie corporelle qu'il faut s'expliquer les transformations inattendues qu’on remarque dans le caractère et les aptitudes des enfants et des jeunes gens.
Mais à quelles conditions spéciales de l’organisation doit-on rattacher comme à leur cause l'inégalité et la diversité des facultés intellectuelles ou morales? Jauger le crâne, peser et cuber le cerveau, en mesurer la surface, en prendre le relief, faire l’analyse anatomique et chimique de la matière cérébrale et nerveuse, constater l'influence des agents impondérables, rapprocher des résultats obtenus les facultés, les actes, la vie morale des individus soumis à cette analyse, établir une concordance parfaite et constante entre ces éléments de la constitution organique et les différents Caractères, les aptitudes diverses des personnes morales ; de telles recherches, si elles n'étaient toujours difficiles, le plus souvent posEue seraient utiles assurément et pourraient bien, dans le cas où elles aboutiraient à des résultats scientifiques, nous
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME, 195 révéler quelques curieux détails sur les rapports des organes et de l'intelligence, du physique et du moral. Fe outre qu'il serait téméraire d'espérer remplir un si vaste programme, il est encore certaines conditions organiques qui- échappent à l'anatomie, à la chimie, à la physiologie elle-même, à tous les moyens grossiers d'une observation directe. Ces conditions particulières des organes de la pensée sont précisément celles d’où dépendent ces états de l'âme, ces inégalités des esprits, ces manifestations si diverses de l'intelligence qu’on appelle l’idiotisme et l’imbécillité, la folie, le génie, La science pathologique peut seule les découvrir non par une observation directe, car elles ne tombent pas sous nos sens; mais elle en établit aussi certainement l'existence par une induction fondée sur la manifestation antérieure, simultanée ou postérieure de phénomènes réguliers ou morbides qui rentrent dans le domaine de l'observation ordinaire. Par ce moyen, le médecin parvient à constater que l’affaiblissement, le die la supériorité des facultés intellectuelles dérivent d’une même cause organique et que cette cause est une maladie, variable dans son intensité, dans ses . latente ou confirmée, mais une par sa nature et dans son principe.
Tout homme naît avec une constitution particulière, un tempérament déterminé, avec une véritable personnalité organmue; même avant la naissance, pendant la période de la vie utérine, l'embryon se forme et s'organise sous l'influence de certaines causes
mystérieuses qui déjà lui impriment son cachet d’individualité. Cette organisation individuelle de chaque être humain le prédispose, le prédestine à de certaines affections morbides ultérieures qui sont en elle comme un germe caché; ce germe pourra ne pas éclore, si les circonstances en contrarient le développement, mais le cours du temps, les accidents de la vie, quelque hasard imprévu le feront mürir à l’occasion, et le mal croissant sourdement finira par se manifester un jour sous une forme éclatante, après être resté lui-même depuis la naissance ou la conception à l'état d’embryon. Par exemple, s’il s’agit spécialement du système nerveux et cérébral, une certaine constitution organique prédispose et prédestine avec plus ou moins d'infaillibilité l'être qui vient au monde à des affections morbides d'une espèce particulière dont la folie et l'idiotisme sont le plus haut degré de développement et la dernière expression. Si donc il existe un moyen de découvrir quelle est cette constitution organique primitive qui prédispose ceux qui lapportent en naissant à la folie ou à l’idiotisme, rien ne sera plus facile que d’augurer avec une grande vraisemblance, que de craindre légitimement pour l'avenir la manifestation d'une de ces affections redoutables ou tout au moins de quelqu'un des phénomènes morbides de la même famille. Ce moyen existe; on ne peut, il est vrai, saisir directement le germe du mal dans les profondeurs de l'organe où il se cache, on peut du moins en induire la présence avec une rigou-
reuse certitude. Si l'on observe la nature des troubles organiques qui coïncident avec l’idiotisme ou la folie, qui la précèdent, la préparent, en signalent l’invasion, en constituent la première période, on remarque que tous ces symptômes et tous ces prodromes ont entre eux une parenté véritable; ce sont des accidents nerveux, des altérations variables dans la forme, légères ou profondes, du système cérébral ou de ses prolongements : épilepsie, hystérie, paralysie, névralgies, convulsions, tics, strabisme, bégaiement. De telle sorte qu'il est permis d'affirmer que toute affection du système nerveux ou cérébral constitue une prédisposition à la folie, à l’idiotisme ou à toute autre affection du même système. Aussi longtemps que le germe du mal demeure à l’état virtuel dans l’organisation de la personne prédestinée à la folie, la prédisposition morbide peut s’allier à un état parfait de la santé générale, sans se trahir au dehors par le moindre indice. On n’en peut soupconner l'existence, à moins qu'en fouillant la généalogie de l’individu, on ne trouve parmi ses parents ou ses aïeux des fous. des paralytiques, des malades, en un moi, qui ont pu transmettre à leur descendant le triste héritage d’une constitution semblable à la leur. Mais, quand la lésion primitive, de latente qu’elle était d’abord, se traduit extérieurement par des symptômes manifestes, il est important d'observer comment le mal se comporte, la marche qu'il suit et ses différents effets sur les fonctions nerveuses et les opérations intellectuelles.
Il s'agit d'abord de la folie. Les premiers symptômes physiques qui se produisent révèlent manifestement une exaltation de la vitalité dans le système nerveux, une sorte de surexcitation générale qui tend à se concentrer dans l'encéphale; ce sont, par exemple, des convulsions, des vertiges, des syncopes, tous phénomènes qui attestent une action nerveuse exubérante. Les premiers symptômes intellectuels et moraux offrent le même caractère : c’est une évidente exagération de l'activité, l'insomnie, l'inquiétude; les idées se pressent, se poussent avec une rapidité qui se joue du temps; la mémoire a des réminiscences étonnantes, l’imagination, une richesse, une variété de couleurs naguère inconnues; les sensations sont vives, les passions violentes, les mouvements brusques, saccadés, énergiques. Ce n’est pas encore la folie, mais c'en est le prélude, et il n’y a qu’une différence d'intensité entre cet état de surexcitation nerveuse et intellectuelle et la folie confirmée. Toute folie traverse cette phase d'exagération de l’activité physique et morale, L’affaissement de l'énergie vitale, la prostration des organes et de la pensée, l’inertie et la stupeur sont des apparences trompeuses ou des effets secondaires de l'excitation morbide. Ce n’est pas une inertie véritable que l'immobilité du mélancolique en proie au plus profond chagrin, consumé par une douleur muette, tremblant de corps et d'âme sous l'influence d’une terreur indicible. La stupeur n'est que le contre-coup d’une commotion plus éner-
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 199 gique encore qui à ébranlé trop violemment organe et détraqué la machine. Toutes les causes, physiques ou morales, capables d'agir sur le système nerveux. émotions vives, faim, soif, substances toxiques, opium, haschisch, pré doué d'abord les mêmes effets et commencent par exalter la sensibilité nerveuse et morale, surexciter l’intelligence et multiplier l'énergie.
Malgré la différence manifeste qui sépare l’idiotisme de la folie, ces deux maladies ont une même origine et un même siége organique : le système cérébral ou nerveux. Les mêmes causes, la 1 même constitution prédisposent à l’une comme à l’autre ; les mêmes désordres nerveux, épilepsie, hystérie, paralysie, les accompagnent. Si les effets du mal sont si différents, cela provient seulement de ce que la cause morbide exerce son action à des époques différentes de la vie du malade ; si le mal paraît suivre une autre marche dans l’idiotisme que dans la folie, c’est qu’on ne sait pas surprendre la réalité sous l'apparence et qu’on ne remonte pas à une époque assez éloignée pour assister, au moins par la pensée, aux premiers progrès de la maladie. Tandis qu’on observe chez le fou maniaque une exaltation de l'intelligence, une exagération de l'énergie motrice, un excès général de la vitalité, on est frappé, au premier aspect de l’idiot, de l’affaiblissement de la vitalité, de l’amoindrissement de ses facultés intellectuelles. Mais l’idiotisme est une maladie congénitale; c’est dans le sein maternel et dans l’obs-
curité de la vie utérine que s’est exercée l'influence de la cause morbide. Or, cette cause agissant avec toute sa puissance sur un être en formation, sur un système cérébral et nerveux délicat et seulement ébauché, ne comprend-on pas que les effets en soient désastreux, qu’elle puisse faire de terribles et faciles ravages sur l'organe tendre et rudimentaire, et arrêter le développement des facultés intellectuelles? D'ailleurs ne peuton jamais surprendre chez ceux qui ne sont idiots qu'à demi, chez les imbéciles, chez ceux-là surtout qui ne le sont qu'après coup, qui ne l'ont pas toujours été, mais qui le deviennent, la marche qu’a dû suivre la cause morbifique pour produire l’'idiotisme absolu et l’imbécillité congénitale ? Enfin les idiots eux-mêmes et les imbéciles de naissance ne présentent-1ils pas à l'observateur des phénomènes qui prouvent que l'influence du mal sous laquelle ils végètent est plutôt encore excitante qu’énervante ? L’imbécillté acquise est un idiotisme imparfait, une imbécillité retardataire; grâce au retard de l'influence morbide qui ne s'est exercée que plus ou moins longtemps après la naissance, les organes et les facultés intellectuelles de l’enfant ont pu se développer pendant une certaine période. Or, non-seulement les organes et les facultés ont pu se développer naturellement chez l’imbécile, mais, le plus souvent, avant d’être arrêtés dans leur essor, ils ont acquis un développement extraordinaire. La plupart des imbéciles ont été, avant de devenir tels, des enfants précoces, de petits pro-
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME. 201 diges, manifestant une intelligence au-dessus de leur âge, doués de facultés ou d’aptitudes exceptionnelles, celui-ci pour la musique, celui-là pour le calcul, actifs, sensibles, irritables, colères : c'était la cause morbide qui commençait à exercer son influence avec une moindre intensité et sur des organes plus forts que ceux d’un embryon ; excitant d’abord leur vitalité, elle développait prématurément les facultés actives, intellectuelles et morales de l’enfant. De telle sorte qu'au moment même où il faisait l’orgueil et la joie de sa famille, il était déjà la proie du mal et sur le point de succomber à son atteinte ; que ses parents, en surexcitant encore son activité maladive, ne faisaient que conspirer avec le mal et souffler sur le feu, quand ils auraient dû s’efforcer de l'éteindre. Ainsi, lorsque l’imbécillité est acquise et non congénitale, l’enfant n’arrive à cet état de dégradation physique et morale qu'en traversant une période où la vitalité et l'intelligence sont excitées outre mesure, qui fait augurer pour lui à son entourage le plus brillant avenir et qui le lui assurerait sans doute, si le progrès continuait dans le même sens, si le mal, en se prolongeant ou en s’aggravant, n’altérait pas l'organe dont il a d’abord exagéré l’énergie, n'éteignait pas les facultés qu’il avait d’abord rendues si brillantes, Pourquoi se refuserait-on à admettre que la même cause morbide, que le même mal, a suivi la même marche et produit successivement des effets analogues, en d’autres temps, au milieu d’autres circonstances, dans l'idiotisme et l’imbécillité congé-
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